La Loi de Lynch/6

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Amyot (p. 56-67).

VI.

Les Apaches.

Au coup de feu tiré par Pedro Sandoval, en guise de péroraison à sa trop longue histoire, ainsi que nous l’avons dit, les Apaches, qui jusqu’à ce moment s’étaient tenus hors de portée de la voix, accoururent en toute hâte.

Le Cèdre-Rouge s’élança à la poursuite du Blood’s Son, mais inutilement ; il ne put l’atteindre et fut forcé de rejoindre ses compagnons.

Ceux-ci s’occupaient déjà des préparatifs de l’inhumation du vieux pirate, dont ils ne voulaient pas laisser le corps exposé à être dévoré par les bêtes fauves et les oiseaux de proie.

Pedro Sandoval était très-aimé des Apaches, avec lesquels il avait longtemps vécu, et qui, en maintes circonstances, avaient pu apprécier son courage et surtout ses talents comme maraudeur.

Stanapat avait rallié sa troupe et se trouvait à la tête d’une certaine quantité de guerriers résolus.

Il les divisa en deux bandes, puis s’approcha du Cèdre-Rouge.

— Mon frère veut-il écouter les paroles d’un ami ? lui dit-il.

— Que mon père parle ; bien que mon cœur soit triste, mes oreilles sont ouvertes, répondit le squatter.

— Bon, reprit le chef ; que mon frère prenne une partie de mes jeunes hommes et se mette sur la piste des Faces Pâles, moi je rendrai au guerrier blanc les devoirs qui lui sont dus.

— Puis-je ainsi abandonner un ami avant que son corps soit rendu à la terre ?

— Mon frère sait ce qu’il doit faire, seulement les Faces Pâles s’éloignent rapidement.

— Vous avez raison, chef ; je pars, mais je vous laisse vos guerriers ; mes compagnons me suffiront. Où vous retrouverai-je ?

— Au téocali du Blood’s Son.

— Bon ; mon frère y sera bientôt ?

— Dans deux jours.

— Le deuxième soleil me retrouvera avec tous mes guerriers auprès du sachem.

Stanapat inclina la tête sans répondre.

Le Cèdre-Rouge s’approcha du corps de Sandoval, se baissa, et saisissant la main froide du mort :

— Adieu, frère, lui dit-il ; pardonne-moi de ne pas assister à tes funérailles, mais un devoir important me réclame : je vais te venger. Adieu, mon vieux compagnon, repose en paix ; tes ennemis ne compteront plus désormais de longs jours ; adieu !

Après cette oraison funèbre, le squatter fit un signe à ses compagnons, salua une dernière fois Stanapat et s’éloigna au galop, suivi des autres pirates.

Lorsqu’ils eurent vu leurs alliés disparaître, les Apaches reprirent la cérémonie des funérailles, interrompue pendant la conversation de leur chef et du pirate.

Stanapat se chargea de laver le corps, de peindre le visage du mort de diverses couleurs, pendant que les autres Indiens l’entouraient en se lamentant et que quelques-uns, dont la douleur était plus forte ou plus exagérée, se faisaient des incisions sur les bras, ou d’un coup de leurs coutelas se tranchaient une phalange de l’un des doigts de la main gauche en signe de deuil.

Lorsque tout fut prêt, le sachem se plaça à côté de la tête du cadavre, et s’adressant aux assistants :

— Pourquoi pleurez-vous ? leur dit-il, pourquoi vous lamentez-vous ? Voyez, je ne pleure pas, moi, son ami le plus ancien et le plus dévoué. Il est allé dans l’autre pays, le Wacondah l’a rappelé à lui ; mais si nous ne pouvons le faire revenir parmi nous, notre devoir est de le venger ! Les Faces Pâles l’ont tué, nous tuerons le plus de Faces Pâles qu’il nous sera possible, afin qu’ils l’accompagnent, lui fassent cortège, s’attachent à son service, et qu’il arrive près du Wacondah comme un guerrier renommé doit y paraître ! Mort aux Faces Pâles !

— Mort aux Faces Pâles ! crièrent les Indiens en brandissant leurs armes.

Le chef détourna la tête et un sourire de dédain plissa ses lèvres blêmes à cette explosion enthousiaste.

Mais ce sourire n’eut que la rapidité d’un éclair. Reprenant aussitôt l’impassibilité indienne, Stanapat, avec tout le décorum usité en pareil cas, revêtit le cadavre, à la manière des Peaux Rouges, des plus belles robes que l’on trouva et des plus riches couvertures.

Le corps fut ensuite placé assis dans la fosse creusée pour lui, dont le fond et les côtés avaient été garnis de bois ; on y ajouta un mors, un fouet, des armes et quelques autres objets, puis on jeta de la terre par-dessus en ayant bien soin de le recouvrir de grosses pierres, afin que les coyotes ne vinssent point déterrer le cadavre.

Ce devoir accompli, sur un signe de leur chef, les Apaches remontèrent à cheval et prirent au galop le chemin qui conduisait au téocali du Blood’s Son, sans plus songer au compagnon dont ils venaient de se séparer pour toujours, que s’il n’eût jamais existé.

Les Apaches marchèrent trois jours ; le soir du quatrième, après une journée fatigante à travers les sables, ils firent halte à une lieue au plus du Rio Gila, dans un bois touffu au milieu duquel ils se cachèrent.

Dès que le camp fut établi, Stanapat expédia des éclaireurs dans différentes directions afin de savoir si les autres détachements de guerre des nations alliées étaient proches et afin de tâcher en même temps de découvrir les traces du Cèdre-Rouge.

Les sentinelles posées, car diverses tribus belliqueuses du Far West se gardent avec grand soin lorsqu’elles sont sur le sentier de la guerre, Stanapat visita tous les postes et se prépara à écouter le rapport des éclaireurs, dont plusieurs étaient déjà de retour.

Les trois premiers Indiens qu’il interrogea ne lui annoncèrent rien d’intéressant ; ils n’avaient rien découvert.

— Bon ! fit le chef, la nuit est sombre, mes jeunes gens ont des yeux de taupe, demain, au lever du soleil, ils verront plus clair ; qu’ils dorment cette nuit. Au point du jour ils repartiront, et peut-être découvriront-ils quelque chose. Il fit un geste de la main pour congédier les éclaireurs.

Ceux-ci s’inclinèrent respectueusement devant le chef et se retirèrent en silence.

Un seul demeura impassible et immobile comme si ces paroles n’avaient pas été adressées à lui aussi bien qu’aux autres. Stanapat se tourna vers lui, et après l’avoir considéré un instant :

— Mon fils l’Élan-Rapide ne m’a pas entendu, sans doute, dit-il ; qu’il rejoigne ses compagnons.

— L’Élan-Rapide a entendu son père, répondit froidement l’Indien.

— Alors, pourquoi reste-t-il ici ?

— Parce qu’il n’a pas dit ce qu’il a vu et que ce qu’il a vu est important pour le chef.

— Ooah ! fit Stanapat. Et qu’a donc vu mon fils que ses compagnons n’ont pas découvert ?

— Les guerriers étaient en quête d’un autre côté ; voilà pourquoi ils n’ont point aperçu de piste.

— Et mon fils en a trouvé une ?

L’Élan-Rapide inclina affirmativement la tête.

— J’attends que mon fils s’explique, reprit le chef.

— Les Faces Pâles sont à deux jets de flèche du camp de mon père, répondit l’Indien laconiquement.

— Oh ! oh ! fit le chef avec doute, cela me semble fort.

— Mon père veut-il voir ?

— Je veux voir, dit Stanapat en se levant.

— Que mon père me suive et il verra bientôt.

— Allons.

Les deux Indiens se mirent en route. L’Élan-Rapide fit traverser le bois au sachem et, arrivé sur les bords du fleuve, il lui montra à peu de distance un rocher dont la noire silhouette s’élevait silencieuse et sombre sur la rive du Gila.

— Ils sont là, dit-il en étendant le bras dans la direction du rocher.

— Mon fils les a vus ?

— Je les ai vus.

— Ceci est la roche du Bison-Fou, si je ne me trompe, reprit le chef.

— Oui, répondit l’Indien.

— Oh ! la position sera difficile à enlever, murmura le sachem en examinant avec soin le rocher.

Cet endroit se nommait en effet le rocher ou la colline du Bison-Fou. Voici pour quelle raison on lui avait donné ce nom que, du reste, il porte encore :

Les Comanches eurent, il y a une cinquantaine d’années, un chef fameux qui fît de sa tribu la nation la plus guerrière et la plus redoutée de toutes les tribus du Far West. Ce chef, qui se nommait Stomich-Wash-in-Ghu ou le Bison-Fou, était non-seulement un grand guerrier, mais encore un grand politique. À l’aide du secret de certains poisons, mais surtout de l’arsenic qu’il avait acheté pour des fourrures à des marchands blancs, il était parvenu, en tuant traîtreusement ceux qui lui étaient opposés, à inspirer à tous ses sujets une crainte superstitieuse sans bornes.

Lorsqu’il sentit la mort venir et qu’il comprit que sa dernière heure était arrivée, il désigna le lieu qu’il avait choisi pour sa sépulture.

C’était une colonne pyramidale de granit et de sable d’environ 145 mètres de hauteur.

Cette colonne domine au loin le cours de la rivière qui en lave le pied, et, après avoir fait des méandres sans nombre dans la plaine, revient passer tout auprès. Le Bison-Fou ordonna que sa tombe fut élevée au sommet de cette colline où il avait coutume de venir s’asseoir.

On exécuta ses dernières volontés avec cette fidélité que les Indiens mettent à ces sortes de choses.

Son cadavre fut placé au sommet de la colline, à cheval sur son plus beau coursier ; par-dessus tous les deux on éleva un monticule. Un bâton enfoncé dans le tombeau supportait la bannière du chef et les scalpes nombreux que, dans les combats, il avait enlevés à ses ennemis.

Aussi la montagne du Bison-Fou est-elle un objet de vénération pour les Indiens, et lorsqu’un Peau-Rouge va pour la première fois suivre le sentier de la guerre, il vient raffermir son courage en contemplant cette cime enchantée qui renferme le squelette du guerrier indien et de son cheval.

Le chef examinait attentivement la colline ; c’était en effet une formidable position.

Les blancs l’avaient encore fortifiée autant que cela leur avait été possible, en coupant les arbres les plus gros qu’ils avaient trouvés et en élevant d’épaisses palissades garnies de pieux taillés en pointe, et défendues par un fossé circulaire large de six mètres dans toute sa longueur. Ainsi armée, la colline était devenue une véritable forteresse imprenable, à moins d’un siège en règle.

Stanapat rentra dans le bois, suivi de son compagnon, et regagna son campement.

— Le chef est-il satisfait de son fils ? demanda l’Indien avant de se retirer.

— Mon fils a les yeux du tapir, rien ne lui échappe.

L’Élan-Rapide sourit avec orgueil en s’inclinant.

— Mon fils, continua le chef d’une voix insinuante, connaît-il les faces pâles qui se sont retranchés sur la colline du Bison-Fou ?

— L’Élan-Rapide les connaît, répondit l’Indien.

— Ooah ! fit le sachem. Mon fils ne se trompe pas ? il a bien reconnu les pistes ?

— L’Élan-Rapide ne se trompe jamais, répondit l’Indien d’une voix ferme ; c’est un guerrier renommé.

— Mon fils a raison, qu’il parle.

Le chef pâle qui s’est emparé du rocher du Bison-Fou est le grand chasseur blanc que les Comanches ont adopté et qui se fait appeler Koutonepi.

Stanapat ne put réprimer un mouvement de surprise.

— Ooah ! s’écria-t-il, il serait possible ! Mon fils est positivement sûr que Koutonepi est réellement retranché au sommet de la colline ?

— Sûr ! répondit l’Indien sans hésiter.

Le chef fît signe à l’Élan-Rapide de se retirer, et, laissant tomber sa tête dans ses mains, il réfléchit profondément.

L’Apache avait bien vu : c’était en effet Valentin Guillois et ses compagnons qui se trouvaient sur le rocher.

Après la mort de doña Clara, le Français et ses amis s’étaient élancés à la poursuite du Cèdre-Rouge, sans attendre, dans leur soif de vengeance, que le tremblement de terre fût complètement terminé et que la nature eût repris sa marche ordinaire.

Valentin, avec cette expérience du désert qu’il possédait si bien, avait, le soir précédent, dépisté un parti d’Apaches, et, ne se souciant pas de lutter contre eux en plaine découverte, à cause de la faiblesse numérique de sa troupe, il avait gravi la colline, résolu à se défendre contre ceux qui oseraient l’attaquer dans cette inexpugnable retraite.

Dans un de ses nombreux voyages à travers les prairies, le Français avait remarqué cette roche dont la position était si forte qu’il était facile d’y tenir contre des ennemis en nombre même considérable. Il s’était promis d’utiliser ce lieu si quelque jour les circonstances l’obligeaient à chercher un abri formidable.

Sans perdre de temps les chasseurs s’étaient fortifiés. Dès que les retranchements avaient été terminés, Valentin était monté sur le sommet du tombeau du Bison-Fou et avait regardé avec attention dans la plaine.

On était alors à peu près à la moitié du jour. À la hauteur où se trouvait le Français, il découvrait une immense étendue de terrain.

La prairie et la rivière étaient désertes ; rien ne paraissait à l’horizon, si ce n’est çà et là quelques troupeaux de buffles et de bisons, les uns broutant l’herbe épaisse, les autres nonchalamment couchés.

Le chasseur éprouva un sentiment de joie indicible en croyant reconnaître que sa piste était perdue par les Apaches et qu’il avait le temps nécessaire afin de tout préparer pour une vigoureuse défense.

Il s’occupa d’abord de garnir son camp de vivres pour ne pas être pris par la famine, si, comme il le supposait, il allait bientôt être attaqué.

Ses compagnons et lui firent donc une grande chasse aux bisons ; à mesure qu’on les tuait, leur chair était coupée en lanières très-minces, que l’on étendait sur des cordes pour les sécher au soleil et faire ce que dans les pampas on nomme du chargué.

La cuisine fut établie dans une grotte naturelle qui se trouva dans l’intérieur des retranchements. Il fut ainsi facile de faire du feu sans crainte d’être découvert, car la fumée se perdait par un nombre infini de fissures qui la rendaient imperceptible.

Les chasseurs passèrent la nuit à faire des outres avec des peaux de bisons ; ils enduisirent les coutures de graisse, afin qu’elles ne laissassent pas filtrer le liquide, et ils eurent en peu de temps une provision considérable d’eau.

Au lever du soleil, Valentin remonta à son observatoire, et jeta un long regard dans la plaine afin de s’assurer que le désert conservait son calme et sa solitude.

— Pourquoi nous avez-vous donc fait percher comme des écureuils sur ce rocher ? lui demanda tout à coup le général Ibañez.

Valentin étendit le bras.

— Regardez ! lui répondit-il ; que voyez-vous là-bas ?

— Hum ! pas grand’chose, un peu de poussière, je crois, fit insoucieusement le général.

— Ah ! reprit Valentin, fort bien, mon ami ; et savez-vous ce qui occasionne cette poussière ?

— Ma foi non, je vous l’avoue.

— Eh bien, moi, je vais vous le dire : ce sont les Apaches.

— Caramba ! Vous ne vous trompez pas ?

— Vous verrez bientôt.

— Bientôt ! se récria le général. Supposez-vous donc qu’ils se dirigent de ce côté ?

— Au coucher du soleil ils seront ici.

— Hum ! Vous avez bien fait de prendre vos précautions ; alors, compagnon, cuerpo de Cristo ! nous allons avoir fort à faire avec tous ces démons rouges.

— C’est probable, fit Valentin en souriant ; et il descendit la cime du tombeau où il était resté jusqu’alors.

Ainsi que le lecteur l’a appris déjà, Valentin ne s’était pas trompé. Les Apaches étaient, en effet, arrivés le soir même à peu de distance de la colline, et leurs éclaireurs n’avaient pas tardé à découvrir la trace des blancs.

Selon toute probabilité, un choc terrible était imminent entre les blancs et les Peaux Rouges, ces deux races si distinctes l’une de l’autre, que divise une haine mortelle, et qui ne se rencontrent dans la prairie que pour chercher à s’entre-détruire.

Valentin avait aperçu l’éclaireur apache, lorsque celui-ci était venu reconnaître la colline ; il s’était alors penché à l’oreille du général et lui avait dit avec cet accent railleur qui lui était habituel :

— Eh bien, cher ami, croyez-vous toujours que je me suis trompé ?

— Je n’ai jamais dit cela, s’écria vivement le général ; Dieu m’en garde ! Seulement je vous avoue franchement que j’eusse bien sincèrement désiré que vous vous fussiez trompé. Comme vous le voyez, je n’y mets pas d’amour-propre ; mais, que voulez-vous, je suis comme cela, je préfère me battre contre dix de mes compatriotes que d’avoir affaire à un de ces Indiens maudits.

— Malheureusement, fît en souriant Valentin, en ce moment vous n’avez pas le choix, mon ami.

— C’est vrai, mais soyez tranquille ; quelque ennui que ceci m’occasionne, je saurai faire mon devoir de soldat.

— Eh ! qui en doute, mon cher général ?

— Caspita ! personne, je le sais, mais c’est égal, vous verrez.

— Allons, bonsoir ; tâchez de prendre quelque repos, car je vous annonce que demain, au lever du soleil, nous serons attaqués.

— Ma foi, répondit le général en bâillant à se démettre la mâchoire, je ne demande pas mieux que d’en finir une bonne fois pour toutes avec ces bandits.

Une heure plus tard, excepté Curumilla, placé en sentinelle, les chasseurs dormaient, de leur côté les Indiens en faisaient autant.