La Machine à courage/20

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Texte établi par préf. Jean CocteauJ. B. Janin (p. 159-193).


CHAPITRE PREMIER


J’avais pensé : « Si je dois guérir je me jure d’aller plus loin “qu’avant” ».

Maintenant je venais d’écrire que j’étais « rendue à l’habitude »… et je l’acceptais ! Un cri montait de moi et restait pétrifié dans ma gorge. Je savais qu’un cycle de nouvelles catastrophes commençait, et je me sentais toute tournée une suprême fois du côté de l’avenir. Il me fallait savoir mieux ce que je savais déjà, ce que le passé m’avait appris en me montrant que l’essentiel était ailleurs.

Cette cire douce et odorante dans laquelle j’avais sculpté une vie, — vie d’art, d’amour, de foi — était-ce là tout ce que l’on devait attendre du miracle d’une vie terrestre ? N’étais-je pas capable de traverser le pont entre le moment présent et celui qui serait enfin le futur ? N’étais-je pas capable de discerner ce futur qui est en nous et attend notre regard ? N’étais-je pas capable de regarder là, où est l’heure sans chiffre — celle de jamais ou de toujours ?

J’ai commencé de répondre aux questions que me posait une lettre. J’étais déterminée à mettre en mots l’extrémité de ma pensée pour préparer — non, pour précéder — cette transformation sans laquelle je me voyais mourir avant ma mort. J’ai commencé tout simplement par une révision de ma vie qui me semblait belle autrefois. Mon Dieu, était-il possible que tout cela ait été vain, que rien n’ait servi à rien, malgré mes efforts ? malgré ma volonté de trouer la brume qui m’enveloppait ? Non, non, quand le moment viendrait je serais prête, j’étais prête déjà, à « autre chose ».


LETTRES À UNE JEUNE ÉTUDIANTE.


J’essayerai de vous parler par lettre comme je le fais en face de vous. Dans votre cas, ma parole est aidée doublement par votre attention — vous savez écouter. Mais il m’est toujours facile de me dire, alors qu’une terrible angoisse me prend quand je veux écrire. Du moins écrire pour le public. Comment tuer cette angoisse… Je veux écrire comme j’écris des lettres, comme je m’entretiens avec une personne, pas des personnes. Écrire à un ami m’est une libération — je vois la chose de vie qui naît sur le papier. Écrire au public m’est un étouffement.

C’est cette chose de vie que je veux surtout, par dessus tout. Elle est le sang des mots. Le capter sur papier est le plus difficile problème de ma vie actuelle. Vivre sans avoir de quoi vivre est encore plus simple.

Il faut que je m’exprime une fois pour toutes sous peine d’être électrocutée. Je suis arrivée à une heure qui m’angoisse plus que les plus affreuses que j’aie pu vivre. Il faut que je m’exprime par des mots, mais sans employer un seul mot flotteur. Ah ! ces mots gonflés comme des ballons, ils sont à la racine de mon mal. J’ai vu leur vide et suis tombée dans ce mutisme étrangleur.

Devenir muette ! moi qui ne respire que par l’exaltation. C’est dire dans quel infernal pays je me suis trouvée, et pourquoi m’exprimer est devenu de plus en plus nécessaire et difficile.

Il faut pourtant que j’arrête les maladies qui maintenant menacent d’être ma seule expression, c’est pourquoi je me suis jetée ce matin sur cette feuille de papier, pour me dire à vous. Je ne lâcherai pas cette lettre avant d’avoir tout dit.


Toujours, de tous les êtres qui ont vécu dans mon intimité, j’ai entendu la même prière : « Écris donc comme tu parles. » Pourquoi en suis-je empêchée ? L’effort est si torturant pour moi que maintenant en vous l’expliquant mon cœur ne peut pas marcher et l’eau coule sur mon corps, ma gorge est étranglée, mes tempes serrées, mes mains sont des charbons blancs… mon Dieu, pourquoi, pourquoi tout cela ? Parce que l’heure de publier est venue, parce que je dois donner tout le trop qui est en moi et que je jetais par dessus la rampe… donner plus qu’au théâtre, puisqu’il s’agit de mon âme même, faite de tout ce que j’ai vécu, senti, compris, adoré et détesté. Tout cela fermente dans mon esprit et je n’en peux plus, vous comprenez…

Je vais m’arrêter, j’y suis forcée, mais j’ai peur de me relire et de ne plus pouvoir reprendre mon élan. J’ai écrit comme on parle, avec une dose d’inconscience qui verse du ciel sur les mots.


Tous les écrivains que j’ai connus ont une personnalité sur le papier et une autre dans la vie. J’ai vu ça quand j’étais très jeune et je ne suis jamais revenue de mon étonnement. Un ami très bête faisait des articles excellents ; un autre prêchait la bonté et se conduisait comme un goujat. Lorsque je voulus commencer une carrière littéraire M. me répétait « Tu ne feras jamais rien parce que tu prétends être vraie, être exactement toi-même. Il faut te créer un double, c’est plus urgent qu’un style, tu es sérieuse comme un âne et tu as l’obsession de l’authenticité. Crée ton double insouciant et menteur, alors il t’aidera. » Il appelait les mots : « le ciment ».

« — Une seule petite idée doit suffire pour un article, disait-il ; sur cette idée tu échafauderas avec les mots des hypothèses à l’infini. Voilà comme on travaille. »

Je n’ai pas essayé. Moi, je conçois un article comme un gué. Une matière solide pour chaque pas. Je préférais suivre le conseil d’Anatole France :

« Vivez, aimez le plus possible, ensuite vous écrirez. »

« — Mais ce sera trop tard ? »

« — Il sera toujours temps de vous ennuyer. »

Sa calotte de soie noire frémit sur son crâne ; Madame de Caillavet entrait, elle avait entendu les derniers mots, son regard de volaille grand siècle écorchait le piteux Anatole qui se débobinait à toute vitesse.

« — Ne l’écoutez pas, ce n’est qu’un paresseux ! »

Elle laissa tomber ces mots comme si elle les avait ramassés et rejetés avec des pincettes, puis sortit, ravie d’avoir fait des dégâts dans le plaisir d’Anatole qui murmura gêné :

« — Elle a raison, sans elle je ne ficherais rien. »


Ceux qui écrivent des romans déguisent leur vérité tout simplement, et il est facile de les reconnaître sous le maquillage. Mais les essayistes, les moralistes, les philosophes semblent, pour écrire, avoir devant l’esprit une vitre de couleur qui se décolore après leur travail.

Dans ma jeunesse, les lettres de Flaubert étaient pour moi plus que des livres. On me conseillait les lettres de Madame de Sévigné et je les détestais. Plus tard j’ai vu le procédé de ce « naturel fabriqué », simiesque — oui, si un singe pouvait écrire avec talent, en imitant l’homme et la nature de l’homme. Les lettres de Madame de Sévigné ne sont qu’un prétexte pour éclabousser la galerie — pirouettes, ronds de jambes, guirlandes de l’époque, verve, pétillement, habileté. Depuis toujours, en toute chose et à tous les âges, j’ai été subjuguée par la vie, la toute-puissante et simple vie.

L’école que Willy imposait à Colette était simple et objective ; on n’y enseignait pas les métaphores dans le vide : d’ailleurs un tempérament comme celui de Colette n’aurait pu s’y attarder. Elle est essentiellement une « adaptée ». Quand elle n’écrit pas divinement sur la nature et les bêtes, elle reste tout près de la vie sociale, de celle qui est vécue par tous les gens. C’est là que son grand talent a lieu, dans un monde qui m’ennuie, mais auquel elle donne sa propre énergie comme une transfusion de sang. Ses types sont plus vivants dans ses pages que sur la terre où ils ne s’inquiètent de rien que de leurs petites affaires.

Le « bongarçonnisme » de Colette laisse voir par transparence sa solide race. Si elle m’entendait, elle dirait : « — Dis donc, tu ne voudrais pas que je sorte toute nue ! » C’est la même chose — on est toujours visible. Elle taperait sur le ventre de Dieu si elle le rencontrait. Je la revois encore dans le cloitre de St-Wandrille, faisant retentir son amusement sous les voûtes, voyant tout et ne regardant rien, bousculant mon compagnon d’un ton bourru :

« — Moi, je vous croyais un type dans le genre de Jésus-Christ ! »

Colette n’est pas séparée de son talent. C’est sa force et c’est la caractéristique des plus grands écrivains femmes. Rester aussi près de soi que possible dans l’écriture et dans la vie, c’est ma seule ambition. Y suis-je dans cette lettre ? … Je ne sais pas. Je l’ai quittée et reprise deux fois sans me relire. Je pense qu’il y aura du déchet en elle comme dans la parole, mais qu’importe, je veux regarder plus loin que cela.


Après les maladies qui ont mangé mon temps j’ai décidé de mettre au point ce que j’ai écrit depuis Souvenirs. La Machine à Courage aura pour moi l’importance d’un conte arrêté. Après, on peut commencer autre chose. Autre chose… Mais je renie tout ce que j’ai fait au nom d’une authenticité peut-être inatteignable. J’ai un flair de chien de chasse pour sentir tout ce qui n’est pas vrai, et je guette ma pensée, j’ai l’impression d’avoir dans la tête un tamis qui ne laisse passer que ce qui me semble rigoureusement exact.

Si je parvenais à écrire comme je parle, comme je vois, je serais grandement soulagée. Mon esprit fonctionne par la vision plus que par le cerveau — du moins, il est drainé par les yeux. Je vois avant de savoir. C’est cela aussi qui favorise la naissance des poèmes. Chacun se présente tel une image que l’œil contient. En dessin, par la vertu d’un seul trait qui expose tout, une personne vivante est là sur le papier. Rien d’inutile, une simple suggestion. Le trait montre le personnage comme le mot doit représenter la pensée. Pas de forme voulue pour enfermer l’idée, mais celle créée par la matière, son volume et sa structure. Mes yeux voient comme Rimbaud réagissait.

Mon Dieu ! j’ai vécu toute ma vie dans un bocal. Si j’additionnais les heures, les jours, les années d’efforts que j’ai passés tournant sur une page blanche, voyant tout à travers la sphère, sans pouvoir la briser, ce serait le temps de ma vie ; car même lorsque j’arrêtais mes efforts j’en restais prisonnière. Suis-je tout à coup libérée ?… Je ne peux pas le croire et j’ai peur. Je me sens à l’ombre d’une forme plus grande, plus haute que moi… qui est vraiment à côté de moi et, enfin, non sur moi. Je pense à un anarchiste (un homme qui n’a jamais tué une mouche). Il fut emprisonné pendant quatorze ans et quand la porte de la prison s’ouvrit il ne savait plus marcher. Ah ! ne croyez pas que j’exagère. Tout ce qui est organique doit vivre. Mes efforts furent en proportion de ma nécessité. Sans cette nécessité depuis longtemps j’eusse abandonné la lutte, mais cela m’était physiquement impossible. J’ai des malles de manuscrits et n’ai publié que cinq livres. Comment ai-je pu arracher de moi mon livre de souvenirs ? C’est très simple — tout ce qui vaut quelque chose a jailli dans de rares instants dus sans doute à une inconsciente pression de la nature, et le reste je l’ai obtenu difficilement, lentement, comme avec les fers on arrache l’enfant qui ne vient pas. Mais parce que j’étais cette fois-ci engagée à aller au bout de mon livre, liée par la parole donnée, je me voyais dans un engrenage et je surprenais mon intermittence : j’avançais ou j’étais bloquée. Quand j’avance le travail est immédiat. Fond et forme ne font qu’un, je ne peux rien changer. Si je suis bloquée, alors c’est le bocal terrifiant, un film vertigineux et l’impossibilité de rien fixer.

Quelle eût été ma vie si j’avais brisé le bocal ? Qu’aurais-je été dans les périodes importantes — devant mes parents, devant l’art, devant l’amour ? L’art m’a portée, je ne me souviens pas d’avoir voulu telle ou telle direction. Tout se présentait, je n’avais qu’à obéir à des lois qui me ravissaient et pour lesquelles j’avais été conditionnée. Ah ! le ravissement de ce que j’appelle l’art. En cela rien n’eût pu être différent. En amour, des différences primordiales auraient eu lieu. Préoccupée de me sentir divisée, j’étais là sans être là. J’étais absente — de cette absence terrible qu’impose une demi-présence. Depuis, j’ai compris le mal que cela peut faire aux autres et à soi-même. Attitude à contre-vie…

Vais-je encore découvrir dans ces pages cette contrainte que je hais et que je n’ai jamais lorsqu’un poème se présente à moi, se forme par moi et s’en va de moi tout simplement… Pourquoi ne pas écrire en prose avec la même simplicité ? Je ne sais pas.

Margaret me dit :

« — Écris donc ce que tu viens de me dire, c’est plein de “personal information” ».

Puisque ma nature, elle, n’a pas diminué, puisque rien n’a ralenti en moi avec le temps, je dois m’exprimer comme je veux. Je dois arriver à écrire cette matière qui seule me passionne — l’information personnelle.


1

L’état d’Art


… J’aimerais vous parler de la mystérieuse matière que l’on appelle « art ».

Vous me dites que Mademoiselle X… est une artiste. Je suis choquée, comme je l’étais autrefois quand je ne savais pas encore de quoi je souffrais en écoutant des gens de talent dénués de tout sens d’art. Vous ajoutez qu’elle vit en artiste. Mais l’apparence n’a rien à voir dans l’affaire… et qu’est-ce que ça veut dire — « vivre en artiste » ? Songez à Mallarmé — en apparence un monsieur comme les autres. Dans la vie, un modeste professeur d’anglais, personne ne l’eût remarqué dans une foule. Mais les heures que j’ai passées avec lui, dans la petite chambre où il travaillait, sont fixées dans ma mémoire. Assis devant un fragile bureau de femme, une couverture écossaise sur les épaules, il m’exposait sa théorie du langage imprimé. Je comprenais obscurément, à vingt ans c’était difficile et j’étais trop éblouie par sa pensée ; mais j’avais conscience d’être en présence d’un des plus rares artistes qui aient jamais existé.

Je ne sais rien de la vie de Mlle X… et ne désire pas en savoir davantage. Il me suffit de l’entendre dans la première mesure d’une mélodie pour savoir qu’elle ira sur les rails jusqu’au bout et que rien « n’arrivera »… Vous me comprenez ? Avec l’artiste-né toujours « quelque chose arrive ». Un monde vous frappe dans la poitrine et abolit tout ce qui n’est pas lui.

À douze ans j’avais une petite amie pianiste, un peu plus jeune que moi, qui était « prodige ». Elle jouait les sonates de Beethoven les plus compliquées et tout Chopin sans sourciller. Ses mains à fossettes truquaient pour atteindre les arpèges. Toute petite et ronde, on la juchait sur une pile de partitions et immédiatement elle commençait, ses doigts grattaient le clavier avec frénésie. Cramponnée à l’extrémité d’un immense piano de concert, penchée très en avant et vêtue de soie rose, elle me faisait penser à une crevette. Sa famille, de grandes personnes habillées de noir, se tenaient droites sur les sièges Louis-Philippe groupés autour du Pleyel. Les plus connaisseurs approuvaient et se regardaient quand la virtuosité de la petite frôlait des périls. Ces personnes étaient ce qu’on appelle de braves gens, ils avaient leurs pauvres et se louaient d’actes compatissants — je les trouvais durs et redoutables comme tous ceux d’ailleurs que je rencontrais dans cette ville. J’attendais « mon tour » de chant. Nelly-Rose et moi représentions les petits phénomènes de la ville de Rouen. Nos parents auraient voulu que nous donnions un concert public — « à cet âge, une exhibition ne tire pas à conséquence ». Malheureusement je ne marquais aucun empressement, on ne comprenait pas pourquoi et l’on s’irritait. Mon angoisse augmentait en écoutant le jeu de Nelly-Rose. Pour moi, ces moments étaient remplis d’un mystère douloureux.

Soudain elle s’arrêtait, on applaudissait, puis les yeux se tournaient vers moi. Je plaçais ma musique devant elle et tout de suite ses doigts rentraient en mouvement. Déjà cette hâte me troublait. J’aurais voulu qu’elle me regardât et m’attendît. À ma prière elle répondait :

« — Maman dit que ça fait prétentieux », et elle courait plus vite encore.

Notre première mélodie était Mon cœur soupire de Mozart, que je vénérais. J’y entrais comme dans une sphère de cristal que rien ne devait heurter, et voilà que le piano brisait tout. J’essayais de continuer, je maîtrisais mes larmes. Mon désespoir augmentait jusqu’au moment où d’un ton revêche la grand-mère — c’était toujours elle qui parlait d’abord, parce qu’elle avait chanté dans son jeune temps — déclarait en se levant :

« — Mes enfants, ça ne va pas, il faut travailler, on vous laisse. »

Tous suivaient.

Je savais qu’aucun travail ne servirait. Aussitôt mon amie se justifiait :

« — Je fais pourtant ce qui est écrit. »

Elle répétait les premières mesures, mais ce n’était jamais ce que je voulais ; ce que je voulais, je ne pouvais pas l’exprimer. Je cessais de chanter. Nelly-Rose était offensée, elle s’énervait :

« — Moi qui joue les choses les plus difficiles, … tu ne sais pas ce que tu veux, c’est ta faute, toujours ta faute… » Elle s’enfuyait d’un côté et moi de l’autre. Je me cachais dans le parc sombre, si touffu que le printemps n’y pénétrait jamais.

Les jeunes feuilles vertes y semblaient grises. Toutes les allées y descendaient à la Seine ; il y avait une odeur très vieille de moisi et d’eau. J’avais le double chagrin de ne pas savoir exactement quel était mon chagrin. Je sentais que c’était simple et pourtant personne ne me comprenait. J’aurais voulu trouver les mots nécessaires pour dire cette « autre chose » qui pour moi disait tout, mais je ne trouvais pas de mots. Je me croyais seule au monde… je pleurais.

Pendant des mois j’ai souffert de ce mystère. Un jour le père de Nelly-Rose prévint le mien que sa famille me trouvait trop artiste. Je ne vis plus jamais mon amie. Elle avait été ma première tendresse, mon chagrin réclamait un adieu. Je voulais la revoir une dernière fois. Elle connut mon désespoir. Ce fut en vain. Je lui fis savoir que je passerais deux fois, trois fois chaque jour devant sa fenêtre, qu’elle soulève le rideau si elle avait un peu de peine. Mais jamais le rideau ne remua. Alors je compris qu’elle n’était pas comme moi et que nous ne pouvions pas nous comprendre dans la vie plus que dans la musique.


L’abîme entre le mécanisme de l’art et l’art lui-même devait m’apparaître bientôt. Ce fut Isabelle, ma deuxième amie, qui m’apporta avec sa somptueuse ingénuité la révélation vivante que j’attendais.

C’était une petite fille « Rimbaud ». Elle devait mourir tout de suite, tuée par l’excessif qui était en elle. Éblouie de savoir et ne sachant rien de ce qu’on apprend, elle arrivait sur la terre avec une innocence soulevée de dégoût et de colère. Conditionnée en artiste, avec des dons extraordinaires et multiples, elle demeurait sans expression, paraissant comprendre que son temps serait trop court. Elle ne connaissait pas une note de musique, mais reproduisait sur le piano les airs qu’elle entendait avec une qualité, un rythme étonnants. Sa voix était grande et d’un timbre unique. C’était un réel phénomène qui se refusait au métier de phénomène.

On la voyait parcourir son balcon, sa rue, son jardin, avec un air de prisonnière tragiquement inoccupée. Elle ne semblait pas marcher mais s’élancer dans le vent comme un archange, la chevelure tendue et les mains vides. Elle évoquait un élément, un mouvement déchaîné, et c’était une enfant faible, promise à une fin immédiate.

Je n’imaginais pas que l’on pût discerner aussi nettement le passage limité d’un être parmi les humains. Son monde n’était pas là. Elle venait pour repartir, telle un voyageur qui s’est trompé de pays. Isabelle en vivant de son impétueuse vie de flammes affirmait une éclatante erreur. Elle était née divinement perdue avec un cœur étouffé d’amour. Elle me donna ce cœur magnifique et disparut… Toute ma vie, je devais sentir sur moi la chaude lumière de cette surprenante créature.


2

Le Chant.


La maison de Klein, le grand éditeur de musique de Rouen, était rue Gantrie, une des plus anciennes et des plus sombres rues de la ville. Les murailles étaient sales et les pavés boueux comme s’il y pleuvait toujours. Cette rue est située à deux pas du Jardin Solferino où ma gouvernante me laissait chaque jour au milieu d’un grouillement d’adolescentes de mon âge. Elles jouaient et tournaient bruyamment, soulevant des voiles de poussière. J’avais quinze ans. C’était en avril, les jardiniers disposaient des tulipes dans les corbeilles, les feuilles nouvelles sentaient comme des fleurs, les arbres étaient bourrés d’oiseaux et couverts de soleil. Vite je me dérobais, je quittais tout pour courir dans la rue noire où je trouvais tout. J’entrais dans un antique magasin. La sonnette n’avait plus qu’une note — odeur de poussière et d’ombre. La porte était flanquée de deux vieux hommes qui ne levaient pas le nez de leurs comptoirs. J’allais tout au fond dans un petit salon de velours vert où se tenait mon vieil ami, le père Klein.

Il avait le type de Verlaine, mais tout garni de poils blancs, une vareuse de molleton à grands carreaux et de larges pantoufles de feutre. Autour de lui, les portraits de toutes les célébrités — photos encadrées, grands paraphes, dédicaces en explosion. Comme il riait, le père Klein, en me voyant essoufflée, rayonnante, les deux mains en compresse sur une poitrine pas éclose. Ses petits yeux s’enfonçaient dans un nid de rides. Je lui demandais les nouvelles — sa maison était le rendez-vous des artistes de tous les pays. C’était un artiste lui-même et il me donnait des leçons d’orgue. Il avait su vaincre la défiance de mon père en lui parlant des vibrations mystiques qui encourageaient mes sentiments religieux. Je ne trichais que sur le temps et le nombre des leçons — je passais chez lui toutes mes journées. Nous montions le grand escalier conduisant aux salles de musique, où l’on sentait le vernis et l’encaustique… entre deux haies de pianos luisants, jusqu’à la salle de concert. Je sautais sur l’estrade, folle d’entendre ma voix sonner très fort.

Un jour — le jour du 13 avril — Klein m’annonça une surprise. Dès mon arrivée il m’entraîna dans la grande salle, me disant de chanter jusqu’au moment où quelqu’un entrerait.

Tout à coup sur le seuil un homme apparut, plutôt petit, avec une moustache grise, un chapeau mou placé en arrière et sur les épaules un manteau de voyage. Ses mains applaudissaient… J’avais une collection de photos d’artistes, je reconnus Massenet. Immédiatement il fut au piano jouant Manon. Je chantais « N’est-ce pas ma main… » et c’était comme malgré moi, comme si j’avais chanté en rêve, c’était simple, facile, délivré, je ne savais plus qui chantait et pourtant je n’avais jamais pu m’exprimer comme je le faisais maintenant. Massenet me donnait la réplique, il sautait du piano dans les bras du père Klein, il hurlait :

« — C’est Vaillant-Couturier que je retrouve ! — la même passion, la même diction ! »

Et le père Klein exultait :

« — Je vous l’avais dit ! Je savais ! Je savais ! »

Massenet commençait une autre scène et je chantais toujours — je connaissais mon rôle et les autres, je chantais comme si j’étais vivante pour la première fois.

Les heures passaient, du bleu foncé occupait les vitres et voilà qu’un réverbère s’alluma contre une fenêtre. Un moment de panique… j’étais forcée de rentrer avant mon père, nous cherchions mon manteau, mon chapeau, déjà je dégringolais l’escalier. Massenet me suivait répétant :

« — À demain ! à demain nous continuerons… vous êtes une grande artiste, une grande artiste ! »

Je courais dans la rue, les jambes tremblantes, ivre et insensée, le gardien du Solferino agitait la clochette du soir. On allait fermer, je repris ma gouvernante qui flirtait dans le kiosque « des plaisirs ». Cinq minutes plus tard je dînais en face de mon père. Sous la lumière de la suspension je baissais les yeux, morte, étranglée de bonheur.

Ma vie était commencée. J’avais la certitude d’un trésor qui ne finirait qu’avec mon souffle.



Massenet m’avait dit :

« — À Paris vous trouverez bien des artistes qui vous accompagneront comme moi. »

Il se trompait. J’ai trouvé des suiveurs endormis qui se croyaient souples, des impétueux aveugles qui se disaient entraîneurs. J’ai rencontré par centaines des Nelly-Rose, mais dans tout une vie six ou sept musiciens artistes ayant la science inexprimable de l’accompagnement — ne pas bluffer mais sentir, comprendre et savoir. Il faut être plus que musicien et plus que virtuose. Il faut être autre chose dans ce que l’on fait et dans ce que l’on est. Qu’un accompagnateur se dise entraîneur ou suiveur, il n’y a pas de communication possible avec lui lorsque manque l’essence de la vie : l’électricité. Chez Massenet elle débordait. C’était son charme, et le secret de cette grande jeunesse qui dépassa son âge durant de longues années.

Il avait plus de soixante ans quand le bon Klein qui l’aimait comme un père me disait de lui :

« — C’est un gamin incorrigible, il fait des farces à tout le monde. » Alors il me racontait sa dernière. La veille, jour de la paye dans le magasin Klein, le vieux caissier, penchant sa tête tremblotante dans le cadre de son guichet, ne se doutait pas qu’au-dessus de sa tête un écriteau suspendu portait en gros caractères cette inscription romantique : « Je meurs où je m’attache. » Chaque employé passait à la caisse et s’éloignait courbé de rire, tandis que Massenet, dissimulé derrière une porte, s’amusait comme un petit fou. On ne lui gardait pas rancune, on l’adorait.

Les derniers mois de sa vie, je le vis très amaigri et je dois dire assez diminué, mais dès qu’il s’animait la grâce de son visage renaissait. Massenet était très modeste. Quand, ravie, je m’écriais :

« — Oh ! maître, votre accompagnement est unique unique ! »… Gentiment il répondait :

« — Ma petite enfant, nous sommes deux, je n’accompagne pas tout le monde de la même façon. »

Je distinguais là son infinie gentillesse, car je l’ai vu souvent métamorphoser des chanteurs.

Ni l’expérience, ni le plus parfait talent ne suffisent pour accompagner comme un Massenet. Il y a des lois de correspondance — vibrations, courant psychique, électricité. Je n’imagine pas que Massenet — au piano comme dans la vie — ait rencontré beaucoup de courants qui lui soient demeurés hostiles.



J’ai trouvé Walter Straram — il jouait en fresques. À travers lui Le Balcon et La Mort des Amants de Debussy se déroulaient en vagues énormes. On voyait autant que l’on entendait. Straram concevait et jouait grand. Les détails même prenaient de l’horizon. Cet homme avait l’allure d’une marionnette macabre, un homme brûlé. Il semblait craquer dans le feu. Son intransigeance était royale. Si l’on échangeait devant lui des idées qui ne lui plaisaient pas, il coupait tout avec son esprit comme on coupe le verre avec un diamant. Un certain pli de sa bouche recélait son mépris de la terre entière. Je lui disais :

« — Méprisez les gens, oui, mais les choses… »

Il serrait les dents :

« — Les gens, ce n’est pas assez, ma chère amie, ce n’est pas assez… les choses, c’est encore les gens à moitié. »

Je le connus pauvre et inconnu (sauf de quelques musiciens qui croyaient en lui comme moi-même). Nous partîmes pour l’opéra de Boston — il voulait y aller, et moi, je ne voulais que lui pour m’accompagner. Il y resta. Dix ans plus tard, je le retrouvai à Paris, célèbre et luxueusement commandité. J’assistai à deux des concerts qu’il conduisait. Ils étaient académiques, alors que j’attendais de lui, au pupitre, un voyant. Mauvaise chance ou réalité… peut-être était-ce la maladie… ou bien notre entente musicale venait-elle d’un tempérament qui se superposait à un autre. Je le rencontrai alors dans un salon et ne reconnus absolument pas celui que l’on taxait de folie dix ans plus tôt. Mais je dois dire qu’à cette époque je ne le vis que dans le monde et le monde déforme ce qui existe. Le certain pli de sa bouche était toujours là, seule sa magnifique intransigeance semblait prisonnière.



On m’avait dit en me parlant d’André Caplet : « C’est l’homme le plus laid du monde. » Il ne sut jamais pourquoi mon regard scrutait son visage quand je le rencontrai pour la première fois. Je me demandais comment on peut avoir des traits sans ligne, sans couleur et être si charmeur. On prétend que la sympathie arrange tout. Ce n’est pas vrai, elle n’arrange rien si elle est seule ; si le charme intervient alors tout change. Ce charme surprenant d’André Caplet, son jeu en était pénétré. Il jouait comme le chat marche. Sa technique était feutrée, le dessin musical très précis et vu de très près s’indiquait par le détail. Debussy avait raison de dire :

« — Caplet, c’est la musique même. »



Octave Maus m’accompagnait divinement — malgré sa parfaite musicalité. Vous êtes choquée par ce « malgré ». Je n’ai aucun respect pour la parfaite musicalité — elle peut s’acheter, l’art est toujours donné. Mais Octave Maus ne pouvait pas sombrer dans sa science parce qu’il était un maître coloriste. Il jouait comme peignait Van Gogh. Ses yeux actifs le gardaient d’une virtuosité qui aurait pu être prépondérante. Il y avait de la couleur au bout de ses doigts.


Combien j’ai aimé Charles Bordes ! C’était un dieu au piano — un dieu avec cravate dénouée, vêtement luisant, bras droit condamné.

Je ne me suis vraiment aperçue que des êtres qui m’ont à la fois touchée affectivement et artistiquement. Quand ce fut les deux profondément, comme dans le cas de Charles Bordes, j’ai vu, j’ai su, et je me souviens de tout. Je le vois grimper l’allée de roses conduisant à ma maison des Quatre Chemins à Grasse, tombant d’une jambe sur l’autre, balançant avec insouciance sa manche droite vide (on sait qu’il était paralysé du côté droit) et agitant sa main gauche vers moi comme s’il me connaissait. D’ailleurs nous nous connaissions sans nous être vus… je le sus dès qu’il fut au piano réalisant des prodiges avec son unique main. Il était venu pour travailler la partition de Castor et Pollux. Je devais chanter le rôle de Télaïre et nous allions nous-mêmes monter l’ouvrage à l’Opéra de Montpellier. Je sens encore nos enthousiasmes lorsque nous remplissions par le même sentiment les espaces libres que nous laissait la musique de Rameau. Il n’y avait pas de silences morts, pas plus que dans la conception de l’auteur. Bordes me disait :

« — Vous avez raison, ça ne s’explique pas, il n’y a pas d’école pour l’essentiel. On vit Rameau ou bien on ne le vit pas. »

Nous pensions qu’il n’y a pas « des » lois pour le classique, mais une loi, une seule, qui est la rectitude, l’ordonnance de la colonne grecque sur le ciel d’Athènes. Une absolue liberté, mais sans désordre. Toute la vie contenue dans un cadre de perfection.

Bordes semblait toujours en deuil, la tête tondue, couverte d’une ombre noire, des superbes yeux noirs, un complet de drap noir et une mince cravate noire que je renouais vingt fois pendant notre travail. Quand il m’accompagna La Gigue qu’il écrivit sur le poème de Verlaine, ses larmes roulaient sur ses joues ; à la fin il laissa tomber sa tête sur le clavier en sanglotant. Il me dit après :

« — Je croyais bien mourir sans avoir jamais entendu ma Gigue comme je l’entends en moi. »

Il était toujours dans un état d’exaltation qui rendait cette moitié d’homme plus totale que les autres.

Je le revois encore dans un concert à Montpellier où il avait voulu m’accompagner dans ses œuvres. Je revois sa difficile manière de marcher et de monter sur l’estrade, sa pudeur vaincue par l’amour de la musique. Sa vraie humilité était possédée par un dieu. Je lui ferais injure en parlant de modestie — il ne se doutait pas de son infinie valeur. C’était une figure du moyen âge. Un donateur. Dans certaines mains l’art est oblique. Dans la main de Charles Bordes l’art était sain et droit.



Reynaldo Hahn prend son auditoire dès qu’il se met au piano. Et ce n’est pas seulement son charme qui opère, c’est aussi une science à laquelle il ne semble pas toucher. Il a un pouvoir enveloppé de nonchalance, chante divinement et fume en même temps des cigarettes.

Son accompagnement est une atmosphère, il peint avec des vibrations. Un soir qu’il m’accompagnait en public, avant une de ses mélodies, je me penchai vers lui :

« — Dans ces pages, je fais parfois un petit changement, mais aujourd’hui… »

Il m’arrêta.

« — Ce sera très amusant au contraire, nous verrons si je devine… »

Je n’imaginais pas qu’un auteur pût avoir une modestie si supérieure.

Mais on ne connaît pas Reynaldo Hahn quand on ne l’a pas entendu diriger du Mozart. Là, il y a pour moi un mystère — comment être si net et si estompé… irréductiblement solide et subtil comme un parfum.



Paul Dukas. Ramassé, tassé, concentré. Rien ne dépasse, rien ne s’offre et même le facies recule. La volonté maintient le regard au plan de l’œil. Un bloc carré est là, plein de probité, de loyauté sans failles. Dukas inspirait confiance immédiatement. Pourtant sa sensibilité, jamais visible, était soigneusement recouverte de placidité ; mais c’est le mystère des êtres rares : ce qu’ils dérobent se devine mieux que ce qu’ils montrent. Son cerveau spacieux voyait d’une manière personnelle toutes les questions. Avec lui, pas de cravate à renouer, aucun souci de la toilette, il portait un nœud papillon de la couleur de son costume, généralement bleu foncé. Rien d’inutile dans sa parole ni dans ses gestes, pas plus que dans sa musique. Il avait une retenue, une mesure parfaite, mais son énergie au piano me faisait penser à des millions de volts. J’ai dû l’agacer parfois avec mes emballements. Cependant notre accord, en principe, était absolu. Je me souviens d’un certain point d’orgue que je lui demandai ; il devait me donner le temps d’éclairer pour le public le personnage énigmatique d’Ariane. D’abord surpris — la mathématique de son écriture ne laissait rien au hasard — lorsque je lui exposai mes raisons il s’y rendit aussitôt, s’étonnant de n’y avoir pas songé.

Je lui demandai quel agrément on peut trouver dans certaines sonates qui sont pour moi de la vie congelée. Il me répond :

« — On a l’intérêt de suivre la construction et le même thème tourné et retourné de mille façons. »

« — Mais où est l’intérêt de cela ? Si un dessinateur retour nait son bonhomme en tous sens je le verrais en long, en large, en travers, la tête en bas, les pieds en l’air, et puis, après ? je n’appelle pas ça une création. Ce temps accéléré me fait l’effet d’un bavardage de vibrations. »

« — Alors vous n’aimez que la musique mélodique ? »

« — Pas du tout. J’adore par exemple le Sacre de Strawinsky. Il me fait voir tout le travail de la terre, la montée de la sève… je vois les bourgeons sortir. Pour moi c’est : création. »



Le chant pour le chant ne m’a jamais passionnée. C’est l’être que je cherche dans une voix, c’est l’être qui me préoccupe au delà du livre, l’être en toutes choses et derrière la vie « présentée »… présentée comme on dresse, au cirque, les animaux.

Une voix dans une salle, une cloche dans le ciel, c’est beau, mais je ne parle pas de cela. Je ne parle pas non plus du miracle mécanique des vocalises dans un gosier. Ici, je ne comprends pas et l’ennui me prend. J’aime mieux le rossignol. Pourtant s’il était isolé de sa saison, arbres et lunes, ou de ses premiers essais dans les crépuscules froids — surprise désassortie et quasi divine — je crois que je ne l’aimerais plus.

Je parle de la voix-miracle — unique expression d’une essence humaine. Seule issue pour l’esprit qui sait l’irréalité des mots, différents pour chacun. J’ai toujours regardé ma première vie, celle qu’on ne sait pas vivre, suivre le courant comme un bouchon sur l’eau, et ce courant était le flot des vibrations. Du jour où j’ai entendu ma voix, elle a passé devant moi. En face de l’amour, elle m’a fait prendre un double chemin pour n’être pas abandonnée. En Amérique, quand je n’avais pas de quoi vivre, elle a nourri ma vie et la sienne.


3

Le Dessin.


Mes yeux n’oublient rien de ce qu’ils ont aimé. Ce sont des musées. Je m’y promène quand je me repose ou que je suis malade. Ils sont pour moi des garanties de félicité. À cause de cela je n’ai jamais été ennuyée d’attendre quelqu’un ou de manquer un train. Je peux toujours partir où je veux sans bouger. Je n’ai pas besoin de feuilleter un illustré chez le dentiste, on peut prendre mon tour. Je ne connais pas cette sorte d’impatience matérielle. Mon musée est là, plus bourré à chaque minute. J’y vois des mains, des regards, une nuque, une plantation de cheveux, un sourire, une démarche et des mains, des mains, des façons de tenir un objet sans avoir l’air de le tenir, mains de peur, mains de pudeur…

Dans mon musée, je visite avec ferveur une section animale qui l’honore. Là, une certaine petite chatte, une surchatte est un bien-être perpétuel au regard. Elle n’a rien de ce que l’on appelle remarquable. Vêtue d’un petit tailleur gris et blanc, à peine rehaussé de noir, son apparence est modeste. Elle n’attire pas l’attention dans la rue, mais de quel charme elle emplit nos chambres ! On ne s’habitue pas à son attirance et à ses yeux. Ses yeux sont tristes en ce moment parce qu’elle vient de connaître l’amour. Jaunes ou verts dans la paix, ils devenaient gaîment en colère dans les jeux. À présent, ils ont une fixité inquiétante et une trop belle détresse. Questions sans réponses…

Dans mes musées, je trouve seulement — dans toute une vie — quatre personnes entières et vivantes. La musique de leur mouvement circule partout. Des siècles ne me donneraient pas trop de temps pour les regarder. Mes yeux ne se rassasient pas de ce qui leur plaît. La présence peut arriver, s’asseoir en face de moi et ne rien dire, si elle me plaît elle me comble.

Sur les quatre créatures choisies, trois ont disparu de la terre ; mais elles demeurent exactes dans mes yeux. Pour l’une c’est un élan, une marée dans le soleil du matin, quelque chose de si chatoyant que mon regard se trouble en l’abordant. Pour l’autre, des coins de bouche si divinement harmonisés aux coins des yeux, une expression si fondante qu’une avalanche de fruits accompagne son souvenir. La troisième créature est totale, elle arrive des pieds à la tête, et en quatre dimensions. J’entends par quatrième ce qu’on ne peut ni définir ni nommer et qui est l’essentiel d’un être. Ses apparitions s’épanchent en ordre et en harmonie de mes yeux à tout ce qui dépasse mon être et ma pensée. La dernière personne est celle qui n’est pas matériellement disparue et dont les multiples apparences se confondent, se partagent en moi les pays de vision et les pays de l’existence. Une réalité éperdument vivante, qui entoure sans le limiter le musée de mes yeux, y figurant souvent pour le magnifier, et en sortant aussi pour me contenter.

En revanche, il est naturel que mes yeux souffrent. Ils ne se fâchent pas devant un paysage qui leur déplaît, mais souvent en face des gens. Mon Dieu, mes yeux voudraient de la pudeur… un peu de gêne, une inquiétude. Pourquoi tant d’humains sont-ils contents de leurs défauts… pourquoi ne pas tenter de les arranger, de les mettre au moins au second plan ?

Mes parents me forçaient à sortir le samedi avec des bigoudis — le dimanche ça me faisait deux côtelettes de frisures de chaque côté de la tête. Alors j’avais choisi pour un de mes cadeaux de jour de l’an un parapluie dont le manche extravagant était énorme et d’une chinoiserie maladive. Tous les samedis je le tenais devant moi, et il faisait bouclier. On voyait la laideur du parapluie, on ne voyait pas la mienne. Je pardonnais à mes bigoudis à cause de mon chagrin. Mes yeux pardonneraient bien des petites horreurs si elles étaient modestes. Au contraire, on les arbore. C’est comme la vieillesse… avez-vous remarqué avec quel ton satisfait les gens disent « Hé ! hé ! c’est que je suis vieux maintenant ! » comme s’ils avaient trouvé ça tout seuls. Comme j’aime le mot de je ne sais plus quel personnage du xviiie, qui écrivait à soixante-quinze ans : « J’ai tout ce qu’il faut pour faire un vieillard, mais je ne suis pas un vieillard parce que je ne le veux pas. »


Mes yeux me fâchent de voir tout. Je voudrais pouvoir les boucher comme on se bouche les oreilles. Je cours après eux comme un gardien pour les empêcher d’enregistrer n’importe quoi. Pas de progrès sans discernement. Je ne veux pas de leur gourmandise. Du matin au soir ils se conduisent en Gargantua. C’est leur fonction naturelle. Mais je veille, et c’est moi qui ai ordonné leurs musées.

Si je dessine je vois mieux mon modèle quand il n’est pas là. Et quand je vois mal mon papier j’attrape mieux la ressemblance. Conditions parfaites pour moi si je veux faire une bonne charge : être fatiguée, avoir la nécessité du fou rire, et ne pas voir trop clair. Si le crayon ne marche pas bien, alors tout est favorable. Je mettrais sur le papier une image si formidablement vivante que j’en serais la première saisie. Je me lèverais, car je dessine sur mes genoux pour que mon papier mal soutenu m’agace, j’irais voir ce que j’ai fait dans la pleine lumière, et mon rire éclaterait. Je serais surprise, surprise, librement amusée comme s’il n’y avait rien de moi dans l’affaire : première condition pour être amusée. Qu’il s’agisse de charge, de croquis ou de portrait, je ne veux pas dire que je pense, cherche, réfléchis ou imagine, je vois seulement. Mais je vois de toutes mes forces. Quand je crois qu’un détail m’échappe j’ai une sensation physique comme si quelque chose pressait sur mon plexus. Sûrement mon plexus collabore, il est peut-être la chambre noire où se fait le développement de la plaque enregistrée.

Sur le paquebot l’Aquitania on organisait une fête au profit des marins : Paderewski était là ; le soir il donnerait un concert, je chanterais et, après, il y aurait une tombola… Le commandant cherchait des lots, quelques croquis de Paderewski auraient tout le succès désirable. J’hésitais, ne l’ayant jamais étudié de tout près. « Je vais lui demander de poser, » proposa le commandant. « Surtout pas ça ! » — et je courus m’enfermer dans ma cabine. Je tirai le rideau sur mon hublot, m’étendis sur mon lit et les yeux presque clos, laissant juste filtrer mon regard, je fis une dizaine de croquis d’un seul trait sans les étudier. Ressemblance absolue. Le lion était là. Il marchait en fauve, le pas était sourd et sournois, perdu dans une jungle de vibrations. Les deux mains pendaient comme désintéressées ; il allait au piano, les paupières pesantes atténuant la tranquille férocité des yeux.


Je peux dessiner un visage ami, non un visage aimé. Quelque chose me l’interdit. Le portrait est toujours moins beau que mon modèle, plus inconsistant. Il n’y a que des traces de ressemblance. Un obstacle me gêne… Il est dans mon cerveau : je crois que cet acte me semble un peu sacrilège… ce que j’aime ne peut pas être là — je ne peux pas mettre ma raison d’aimer sur le papier, je ne peux pas créer avec une ligne ce qui est en moi un monde.


Si, pour faire un dessin, c’est la lumière que je dois atténuer, pour écrire un poème, c’est le rythme de la vie qui doit battre plus sourdement. Dans l’état de santé rien ne se présente à mon esprit et je n’aurais jamais la prétention de vouloir écrire une poésie.

Des poètes disent que c’est un jeu. Pour moi c’est une peine qui s’en va de moi, puis revient, remonte pour redescendre, encore et toujours, sous de nouveaux aspects. Je n’y puis rien ; si je m’en mêlais je gâterais tout. Cela dépend encore d’une vision, je peux voir une souffrance comme une image tracée par mes nerfs. Elle se précise jusqu’au moment où il est nécessaire qu’elle tombe de mon être. D’autres se formeront, elles seront différentes, mais de même nature. C’est l’histoire d’un arbre à fruits.


4

Le Théâtre.


Jouer la comédie, qu’est-ce que c’est ? Se monter le cou, se lâcher, s’abandonner.

En entrant en scène, ravie, je sentais :

« — Quel bonheur, je vais me lâcher. »

Je n’ai jamais vu lâcher la vapeur d’une locomotive sans penser : voilà ce que je fais au théâtre — plus ou moins de force, quelque chose de judicieux qui intervient comme un frein dans une descente rapide et c’est tout. Pas d’autre secret. Donc j’ai été plus heureuse en jouant qu’en chantant. Excepté en chantant Carmen où la musique est tellement collée au personnage qu’elle augmente encore la fuite de l’échappement. Carmen, cigarettes et vibrations, œillades et coups de talons, poulain échappé. Exaltation ornée de cocardes et de ruades. Ruades jusqu’à la mort curieux exemple d’héroïsme sans le savoir. On voudrait davantage quand on chante Carmen… Le souvenir de mon sang chaud qui coule sur ma main me soulage encore. À l’Opéra de Bruxelles. Ce soir-là, mon ténor a pris un poignard vrai sur sa panoplie — assez du poignard de bois couvert de papier d’argent, assez de toute cette blague alors que nous jouons réellement tout les deux. Il veut le succès pour lui seul. La Carmen blonde qui brûle plus fort que lui, il n’en veut plus, et quand le moment arrivera de me frapper sur les marches des arènes il visera la poitrine franchement. Je n’ai rien su, rien compris, rien vu, mais à la suprême seconde, j’ai plaqué ma main droite sur ma poitrine, et ma main qui écrit aujourd’hui est décorée d’une marque blanche au poignet. Délicieuse, la chaleur du sang qui coulait, ça devait faire bien sur ma jupe de satin jaune d’or, tandis que José, les mains au ciel, hurlait sa splendide phrase :

« — C’est moi qui l’ai tuée… »

Les écoles de théâtre, les principes, toutes les méthodes — mensonges.

L’art est un état. Comme l’état de grâce fait les saints, l’état d’art fait l’artiste : un terrain qui produit ce que les autres terres ne produiront jamais. L’acte d’art est seulement une conséquence, conséquence infinie si elle provient d’une source authentique — rien, si elle naît d’un métier ou d’une ambition quelconque. Beaucoup de chanteurs sont des bourgeois qui crient. Ils crient plus ou moins bien, plus ou moins fort, mais qu’est-ce que ça vient faire dans la question d’art ? Être calé en harmonie — c’est faire de la cuisine sur un plan plus subtil. Toujours la différence entre faire et être.

Mes parents me permettaient ce qu’ils appelaient « les arts d’agrément », mais quand ils virent que cette singerie était pour moi un germe — maladie ou nécessité — ils supprimèrent le danger. Heureusement j’étais née perdue… ou sauvée… J’avais goûté sans comprendre à ce qui devait transformer mon existence jusqu’au bout. J’ignorais que c’était un défi au normal et qu’il faudrait le payer. D’ailleurs, si je l’avais su, rien ne m’eût semblé trop cher.

J’ai cru autrefois que le métier de l’acteur était la plus haute expression de l’art. Il me semblait contenir tous les autres — peinture, sculpture, poésie. Et je croyais que par l’art on pouvait arriver à ce qu’il y a de plus haut dans l’humain.

Je pense maintenant que l’art de l’acteur est le plus inférieur. Je me demande même si, lorsque l’église refusait abominablement d’inhumer les comédiens, ce refus atroce n’était pas le principe d’un fait dégénéré à travers le temps et les hommes, mais qui avait eu à son origine quelque fondement — naturellement sans relation avec l’application barbare que lui donnèrent les prêtres du grand siècle.

L’art de l’interprétation est la forme d’exhibition la plus vaine et la plus évidente. Pensais-je ainsi parce que je suis sortie de son emprise ? Non. Avais-je autrefois une illusion que j’ai maintenant perdue ? Non. Si demain j’avais l’occasion invraisemblable de jouer un rôle qui me plaise, j’avoue que je subirais un entraînement si puissant qu’il me serait difficile de ne pas y souscrire. Et c’est parce que les rouages de cette passion sont en mes cellules depuis toujours que je puis les examiner. Ces rouages sont vanité et appétit physique. C’est cet appétit si violent qui tire un artiste de son lit pour aller jouer malgré la souffrance. Physiquement, je ne suis guère endurante, pourtant j’ai enduré n’importe quelle torture sur les planches. Le pire mal aux dents était aboli par l’anesthésie de la scène. Une fois j’ai chanté un acte d’opéra avec un clou dans le pied. Le clou entrait plus profondément à chaque pas, et l’instinct ne me faisait pas épargner mes pas. La douleur intolérable fut tolérable jusqu’au moment où je m’évanouis en arrivant dans les coulisses. Ce n’était pas courage, énergie, volonté — non, il m’eût fallu plus de courage pour fuir et faire baisser le rideau. C’était la puissance d’un conditionnement : vivre la chose qui nous possède. Cette chose devient alors un besoin comme le poison pour l’intoxiqué. L’acteur reste désaxé dans la vie, il boîte moralement, n’étant pas lui-même et pas tout à fait un autre.

Si l’acteur en fonction est pareil à l’intoxiqué dans l’ivresse, qu’est-ce qui fait le contrôle indispensable ? L’automatisme. Presque perpétuel dans la vie, il l’est autant sur la scène. La Duse — phénomène d’identification — me racontait qu’elle ne descendait en scène qu’à la fin des dernières répétitions pour ne pas affaiblir ses émotions. Elle craignait l’automatisme et voulait au moins reculer le danger. Son personnage se construisait entièrement dans sa tête. Ainsi elle ménageait sa force et conservait ses impressions intactes.

On discute éternellement de la sincérité chez l’acteur. Elle ne peut être que relative. Donc elle n’est pas.

Talma, pour entrer en scène dans un état de colère, se jetait sur n’importe qui dans la coulisse. Il s’exaspérait, rugissait, rougissait et courait alors sur le plateau comme un insensé. Le public exultait d’une si parfaite, d’une si authentique sincérité.

Cette copie d’émotion, que je trouve répugnante, est le type même de la sincérité au théâtre. C’est cette fausse sincérité que Stanislaski cultivait dans son « théâtre d’art » à Moscou lorsque j’allai travailler avec lui la mise en scène de L’Oiseau Bleu. Il demandait à l’élève d’entrer en scène comme s’il était sous le coup d’une nouvelle terrible et de traduire cet état avec n’importe quels mots, simplement pour faire fonctionner les ressorts de son émotion. L’élève devait recommencer, aller jusqu’au paroxysme de son émotion sans s’occuper de ses paroles. Stanislaski faisait de l’être humain une dynamo chargée à bloc et obéissant au moindre commandement. Alors, j’admirais cette méthode de travail. Je vois aujourd’hui qu’elle résume exactement le mal que peut faire l’exercice de théâtre. Il joue avec des forces mystérieuses que l’on peut dire sacrées. On en sort psychiquement attaqué.

L’acteur est un filtre. Il est traversé par les œuvres qu’il incarne et qui le séparent de lui-même. L’art détourné de sa fonction originelle depuis des siècles, passe forcément par ce filtrage humain qui éloigne l’homme des sources de la vraie vie. Si je joue au théâtre je joue avec les plus profondes substances de mon organisme pour les employer à des fins puériles — animer des fantômes, leur prêter mon émotion et mon âme encore inachevée.

Si autrefois on m’avait dit que je m’affranchirais, un jour, de l’automatisme dans la vie — pour le bien, pour le développement de mon être — je n’aurais pu croire à un bonheur d’une telle qualité. J’aurais souhaité la fin de ma jeunesse, la fin de mon amour, toutes les fins pour arriver plus vite à un tel événement…

Chaliapine meurt en disant « — Dans quel théâtre suis-je ? » Une telle préoccupation au moment de quitter la vie a quelque chose de douloureusement tragique. Je ne conçois rien de plus terrifiant que ce sentiment d’entrer en scène en descendant au tombeau, comme s’il allait encore jouer un rôle… comme si sa mort même ne lui appartenait pas.


5

Souffrir.


… Finir avec ce qui est fini — c’est long et difficile.

Vous dites que E… a surmonté son chagrin en quelques mois. Je n’y crois pas. Il faut des années pour finir avec ce qui est fini. J’ai passé par toutes les stations inévitables qui suivent les drames du cœur — le choc et l’étourdissement, la vie renversée, l’uppercut sous le menton.

Puis l’après-choc et mon étonnement. Le refus de croire, l’indignation et la révolte, les contradictions du désir et de l’esprit. L’un veut combattre, se défendre, agir, l’autre ordonne de se taire, d’exhausser le problème.

Deux ans se sont écoulés. Mon réveil me montre ça et là des flaques d’indifférence. Je discerne dans mon corps et dans ma pensée l’éternel voyage de l’irréparable. Je suis en face de l’événement. Je le regarde. Je ne me lasse pas de le regarder. La nuit, en plein sommeil, il me fait encore sursauter. Mon imagination le copie, le recopie cent fois, mille fois, comme un disque qu’aucune volonté ne pourrait arrêter. Il tourne, et dans l’ombre déformante la caricature du drame m’apparaît. Je le vois infâme de bêtise. La bêtise était donc là, prête à me sauter dessus avec ses lâchetés, ses appétits misérables… vanité, argent, argent…

Les copies du choc se succèdent. Le temps passe. La prochaine station sera longue : c’est l’habitude qui, sûre d’elle, attendait son heure. Ma vie a donc recommencé puisque je m’aperçois à présent de ce qui me manque ? « Je faisais cela… il faisait cela… Je lui parlais ainsi, il me répondait ainsi… » Le corps est écartelé. Chaîne brisée des mouvements habituels qui souffrent à leur tour. Ils m’apprennent la nouvelle — nous l’apprenons par étapes de plus en plus précises. Souvenir par souvenir, mot par mot. Une douleur de racines arrachées. Quelque chose de si fortement terrestre que je ne peux plus tout à coup regarder une fleur ou un arbre. Mon corps est écrasé sous le poids des habitudes écrasées. Je me débats, je ne veux pas admettre l’esclavage des habitudes en déroutes. Mais je consens au supplice corporel qui resserre mes liens avec les forces de l’univers. Ici, je me sens petite et divinisée par ce qui me dépasse : la mort — ce qui était… ce qui n’est plus. C’est là que je dois travailler pour faire de ce qui m’advint un peu de connaissance.

Maintenant les années s’écouleront entre les dernières stations. Ce que je vivrai encore du drame ne sera pas moins intense, mais intermittent, coupé par un présent qui tend à monter et à submerger le passé.


6

Jalousie.


Vous me parlez de la jalousie ? Je ne connais que la jalousie animale — celle qui est muette. Ses manifestations sont absurdes et folles, mais non sans une certaine grandeur.

Hier, tout le jour, hantée par des souvenirs de jalousie. Je plains les gens qui n’ont pas connu ça. Elle m’a beaucoup appris ; elle m’a révélé que je suis liée à la terre, aux planètes, à l’univers.

Crime passionnel… Ils sont drôles, les jurés qui parlent de préméditation. Le mal est rapide ou lent — c’est tout. Ceux qui parlent ne sont pas jaloux. Ceux qui pleurent ne sentent rien. La jalousie dépasse nos bords. Pas de place pour un éclair. Tuer pour respirer…

J’étais dans un salon, ma main droite scellée au dossier d’une chaise. Je regardais à droite et… la chose se passait à gauche. Il parlait à sa maîtresse. Rien que des mots, mais j’étais tirée si violemment à gauche que je ne sentais plus la main qui me maintenait à droite. Mon corps devenu fer ne savait plus marcher. C’était un corps sans tête. Il fallait le tenir debout, mouvoir mes jambes l’une après l’autre… un, deux, marcher. Un escalier lumineux, une rampe de marbre blanc. Mes yeux voyaient sans voir, mes pieds descendirent. J’appuyai mon épaule contre le mur, mon bras glissa sur la rampe froide. Mon apparence descendait comme les autres. Un palier sous un lustre, puis encore des marches. On me parlait, mes lèvres répondaient. Lui était resté en arrière avec elle. Toutes mes cellules écoutaient. J’entendais ce que personne ne pouvait entendre. J’étais dans l’espace qui va de moi à la terre.


7

Passion.


Et vous voulez que je parle de la passion ? La passion qui entraîne tant de saletés dans son torrent a des délicatesses de génie. Elle est chez l’homme la seule manifestation de l’innocence. Ce qui est révoltant c’est de voir que toujours la réprobation s’attache aux récits de la passion. Excuser la passion — quelle horreur ! On dit qu’il faut plaindre, qu’il faut comprendre. La beauté est qu’il n’y a rien à comprendre mais seulement à regarder et à envier. Je serais désespérée de mourir sans avoir connu ce cyclone. Je le respecte. Passion : force de vitesse acquise. Une course insensée où l’on court après soi en croyant courir après un autre. C’est sa noblesse qu’aucune force humaine ne puisse l’arrêter.

Les ascètes, les missionnaires, les martyrs chrétiens l’ont connue. Ceux-là on les sublimise, c’est pourtant le même ressort qui fonctionne en faveur d’un autre humain — quels que soient leur cause et leur but. La passion est toujours immolation. Celui qui tue, celui qui est tué, sont également victimes.


La passion : une barre de fer dans le corps comme dans les instants de jalousie, mais un mal différent, moins intense puisque plus conscient : cuire à petit feu au lieu de cuire à grandes flammes. C’est la faim des sens, semblable à celle d’un estomac qui n’a pas à manger. Je ne savais pas que j’étais aussi physique. Une faim féroce. Une faim de bonheur, comme si je ne l’avais jamais connu. Une férocité d’avoir la chose heureuse sur laquelle le corps a compté. La vie physique de l’imagination est là. Si le bonheur souhaité est loin, inaccessible, c’est presque la paix. Mais être privé de celui qui est tout près, qui doit arriver, c’est mourir de faim devant une table somptueusement servie. Intolérable à mon tempérament…

La pleine lune est venue, un bateau s’est arrêté, sur le pont on jouait des valses. Soudain des étoiles ont glissé à travers le ciel. Pluie de lumières… Je ne pourrai jamais dire ce que je ressentais devant cet étalage insolent de splendeurs. C’était un outrage insupportable. J’ai voulu forcer mes yeux à regarder, mes oreilles à entendre, et je tenais mon corps, face au ciel, comme on tient un animal qui doit subir une opération.


La citation de Paul Valéry sur la volupté est répugnante. Je n’imagine pas cet homme amoureux ; son cerveau me plaît et je goûte beaucoup ses spéculations, mais qu’il est frigide et même dans le sens de l’amitié, il donne au compte-goutte.

La volupté est belle quand l’animal humain est beau et qu’il sait en jouer. Je n’aime pas la frénésie, toujours pleine de fausses notes ; mais la vraie passion quand elle garde de la mesure peut être admirable. Deux mots qui me semblent incompatibles — passion et mesure ? Pourtant, toutes les grandes choses en sont faites. Le débordement n’est jamais que du gâchis. La passion contrôlée est une symphonie à grand orchestre, une parfaite pensée de Pascal est taillée dans cette matière-là, et tous les chefs-d’œuvre des génies. C’est dans la création, dans ses fruits, que l’on distingue la grandeur de la passion. Dans la vie, elle dépasse l’être humain qui la porte. Presque toujours, il en fait une croix trop immense pour lui, il en meurt ou il en fait de la mort. Mais il faut regarder objectivement ce qui est au delà de l’homme pour ne pas rapetisser les matériaux que la nature nous offre. En vérité, l’être humain est trop faible devant sa passion, ce cadeau de flammes dont il devrait surgir purifié et dont il sort généralement amoindri. Dans ma vie j’ai vu peu de choses aussi étonnantes que Karamazoff au cinéma. C’était l’histoire d’un cyclone, l’humain était balayé, emporté ; il restait sur l’écran du malheur et une indicible innocence.


8

L’entente.


L’entente, je l’ai cherchée toute ma vie. Je savais que je ne pourrais jamais vivre complètement si je ne la trouvais pas.

Alors, comme tout le monde, j’ai pensé l’avoir trouvée. Comme tout le monde j’ai vu que je me trompais. Comme tout le monde j’ai révisé mon idée de l’entente, et — pas comme tout le monde, peut-être — j’ai compris pourquoi on ne la trouve pas facilement. J’avais voulu tout de suite ce que je concevais de plus rare. J’avais voulu m’assortir quand, moi, je n’existais pas encore.

D’abord, j’ai confondu l’entente avec l’amour. À vingt ans j’imaginais que rien ne pouvait unir deux êtres plus étroitement que de partager les mêmes idées, poètes, peintres, pays.

Plus tard, j’ai discerné que, pour l’entente, il n’est pas nécessaire d’être d’accord. Ni d’être amoureuse. L’entente amoureuse n’est qu’une entente de chimies. L’expérience d’amour ne laisse après elle que joie ou peine. L’entente est une sorte d’amour qui ne peut pas finir parce qu’elle veut l’existence de l’autre autant que la sienne. Je pense que c’est le seul lien humain qui ne se contente pas d’être sentiment. Il rejette tout ce qui peut subsister les yeux fermés, et tout ce qui est « impur ». Dans l’entente, le mensonge n’aurait pas de sens, il n’y a ni permissions ni défenses. L’entente est au-dessus des tolérances et des épreuves. Si elle avait un envers, elle serait plus somptueuse au dedans qu’au dehors. C’est un lien qui ne serait pas s’il n’était parfait.

On peut s’aimer sans se comprendre, être bons amis sans s’entendre. On ne peut pas avoir une réelle entente sans la double connaissance de soi et de l’autre. Il faut à la base une science humaine — type, catégorie, tendance. Je sais que je ne serai jamais comprise par la catégorie monde-matière. Je n’ai rien à faire avec ces solides amitiés qui se tiennent au plan quotidien que je déteste. Elles ont quelque chose d’un peu… concierge ; elles font de deux êtres des associés, elles doublent leur force, elles ne se surélèvent pas. De quelle valeur est le lien qui n’encourage pas deux personnes à s’entraider pour devenir deux êtres ?

Je regarde avec épouvante les gens qui vivent ensemble sans pouvoir s’entendre. On dit :

« — C’est naturel, le monde est ainsi. »

Moi, cela me surprend autant que les monstres à la foire.


Ma première entente fut faite d’une ivresse — la rencontre d’un poète. Le poète ne dit pas « C’est impossible » ou « C’est incroyable » parce qu’il porte en lui une croyance d’étoiles, parce qu’il mêle son imagination à toute la terre et que l’ombre de ses nuits est aussi claire que le clair de ses jours. Je ne me lassais pas d’admirer qu’en voyant il regardait, qu’en entendant il écoutait. Surtout je vivais d’être comprise. Pour la première fois un homme que je considérais comme un grand homme croyait en ma bonne foi.

Aurais-je pu m’entendre avec d’Annunzio, le magicien qui tombait de sa fenêtre par excitation ? Non, et je m’étonne qu’autour de lui, par ennui, les gens ne soient pas tombés en pluie par les autres fenêtres. Intéressée par lui en passant, j’aurais été excédée en demeurant. La non-vie me consterne autant dans le bouillonnement des mots que dans la glace du silence… là, au moins, je peux imaginer ce qui me plaît. Un homme passe, visage fermé comme le livre qu’il tient sous le bras, il peut m’émouvoir ; mais si l’homme passe en criant et gesticulant je n’ai qu’à fuir. À Gardone nous causions — d’Annunzio et moi ; lui en tunique grecque succinte, moi en longue robe et col fermé. En vérité lui seul parlait. J’évoquais dans la chambre à côté un catafalque accueillant, fait d’acajou clouté d’or.


L’entente ne se rêve pas. Elle n’accompagne pas le jeune amour avec ses roses, ses failles, ses vides, son charme, ses fins et sa fin. Ma recherche fut longue, difficile, le monde devenait désert, je tournais sur moi-même. Parfois mon imagination s’élançait, arrangeait, maquillait. Puis soudain je voyais clair — il n’y avait personne en face de moi, j’avais parlé toute seule. Maintenant je vis l’entente. Depuis plus de quinze ans je la regarde avec surprise et certitude. Elle est un résultat : collaboration à vivre. Recherche à deux en idées, en développement, en connaissance, appétit de mieux être, de mieux comprendre et de penser avec quelque réalité. Elle est ma preuve d’existence et ma mesure. Par elle j’apprends où je suis et peut-être qui je suis.

Je lis cette réflexion d’un philosophe : « Nous ne serons pas plus seuls dans la mort que dans la vie. » Je ne vois là qu’une grande impuissance. La solitude est toujours à la mesure du pouvoir de communication. Il y a beaucoup de vanité dans ce « sublime douloureux » de l’éternelle solitude. Bien des gens la revendiquent comme s’ils devaient emporter dans la tombe des puits de souffrance ignorées de l’humanité. Que verrait-on d’inconnu si l’on découvrait ces abîmes cachés qu’ils regrettent d’emporter dans la mort…

Quand un Pascal crie son exil, il est seul par rapport à son Dieu. L’homme qui déclare être seul dans la vie comme dans la mort ne croit pas à la divine communication. Cependant, il croit à la haine et à la perfidie.

Ceux-là qui nient l’entente dont je parle, sont-ils au balcon de la quatrième dimension pour juger de ce que je vis dans mes trois petites dimensions ? Ils acceptent le relatif en toutes choses, mais réclament l’absolu dans ce qu’ils ne comprennent pas. Ils croient mériter l’absolu et ne sont comme moi que des fantômes.


Mille choses peuvent empêcher l’entente entre deux êtres qui la désirent. Un vice peut l’empêcher — surtout un vice comme l’avarice ou l’indélicatesse. Un égoïsme trop sphérique, un relâchement dans l’élan, le vieillissement des cellules, des appétits sensuels, le manque de bonne foi ou le manque de distinction ou manque de ce sérieux léger que l’on souhaite et qui ne pèse pas. Obstacles tangibles à l’entente : les vibrations lourdes qui écrasent l’atmosphère ; un esprit vide et agité qui bavarde comme une grosses mouche bourdonne ; une légèreté pesante, semblable à un essaim de moucherons sur la route ; les gens qui éclaboussent en entrant dans une maison comme s’ils entraient dans l’eau ; les gens d’autorité redoutables, dont les paroles inutiles claquent comme la grêle sur une vitre ; les gens intelligents aux vibrations fortes mais qui ne peuvent pas dire un seul mot vrai, ou qui existent tellement à côté de tout qu’on se demande comment ils font pour monter en auto ou passer une porte… On essaye vainement de les traduire en vrai. Il y a les discoureurs aux vibrations impétueuses qui bousculent tout sur leur passage pour faire place à leurs discours. Il y a ceux qui n’ont pas de vibrations ; elles semblent couper au ras de leur silhouette comme des poils tondus. Il y a l’espèce chronomêtre qui croit tout savoir, tout régler ; et ceux qui frappent, qui piquent, qui mentent, jettent leur venin au hasard de leur bile — tandis que leurs émanations griffent et que leur bouche pleine de fiel garde un pli tortueux comme celle de Lugné Poe.

Dans mon journal de petite fille j’avais noté : « Les grandes idées sont des objets d’étagère, on ne s’en sert pas. Je m’en servirai ». J’ai tenu parole. L’idée de l’entente est la seconde des nécessités essentielles de l’homme. La première est l’espérance de trouver Dieu. La seconde est l’espérance d’établir une communication vraie avec un autre être.

Je sais à présent que personne ne peut créer une entente avec un être qui n’en souhaite aucune. Puis-je croire vraiment à l’entente malgré la chute retentissante de ma première recherche ? Certes. Il n’y avait rien d’étonnant dans cette chute. Je crois même plus fort aujourd’hui dans la possibilité de l’entente. Et cela non plus n’a rien d’étonnant, puisque je l’ai trouvée. Alors, une autre chute m’attend ? Non. Il est certain que non — nous sommes solidement attachées sur notre arbre de Noël… Ah ! si seulement nous pouvions y rester mille ans.