La Maison Pascal/4

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Librairie Paul Ollendorff (p. 63-80).
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IV


Trop intriguée pour résister à la tentation, Mlle Pulchérie avait décidé d’aller voir cette Maison Pascal.

Après tout, quand les gens vous invitent poliment, on peut toujours leur rendre visite.

Mlle Pulchérie ayant proposé aux sœurs Planchin de l’accompagner, les trois demoiselles s’étaient donné rendez-vous pour le dernier soir d’avril. Anaïs et Zoé viendraient chercher leur amie chez elle.

On avait convenu de se présenter à la villa Pascal vers neuf heures : c’était le moment le plus correct, bien que ces personnes eussent la prévenance de vous laisser le choix.

Pulchérie s’était faite belle : d’une robe de foulard mauve, largement décolletée, s’élançaient sa gorge décharnée, ridée d’une peau jaunâtre, à l’aspect coriace, et son col tendineux de volaille étique. Ses cheveux, blondis à l’eau oxygénée, gonflés d’ondulation copieuses, tire-bouchonnaient en copeau d’étoupe autour de son visage enflammé d’acné.

À huit heures trois quarts les sœurs Planchin sonnaient à la porte.

Mlle Pulchérie constata que ses deux amies s’étaient également mises en grande toilette.

Zoé, accentuant son type de gitane, portait une princesse de surah rouge que recouvrait une tunique de dentelle noire. Une rose pourpre ornait sa tignasse brune où couraient quelques fils d’argent.

Anaïs s’était habillée d’un tissu de soie changeante, pailleté de métal ; une rivière scintillait sur sa poitrine grasse et les gouttes d’eau d’une aigrette endiamantée brillaient dans sa chevelure grisonnante.

Ainsi parées, les trois vieilles demoiselles descendirent l’escalier, avec des gestes précieux pour relever leurs jupes bruissantes ; pinçant leur sortie de bal entre deux doigts.

— Jean ! À la villa Pascal, chemin de la Corniche, ordonna Mlle Zoé.

Car Mlles Planchin possédaient une voiture de maître. C’était un équipage bien provincial : calèche disgracieuse et confortable, attelée d’un solide hongre noir et d’une petite jument alezane au genou couronné ; un jeune paysan de dix-neuf ans, bombardé cocher, les conduisit avec une prudence poltronne.

Tandis que la voiture montait paisiblement la côte, ces demoiselles échangèrent leurs impressions :

— N’est-ce pas un peu hardi ce que nous faisons là ? hasarda Anaïs. Nous risquons peut-être de nous fourvoyer, ne sachant à quel monde appartiennent ces Pascal ?

— Mais non, mais non, répliqua Pulchérie. Il n’y a pas de milieu : ou ce sont des originaux, des Parisiens excentriques, et alors notre démarche est inoffensive ; ou ce sont des commerçants qui débitent un plaisir quelconque ; eh bien ! nous n’aurons qu’à payer ce qu’ils nous offriront, cela n’engage à rien. En tout cas, notre curiosité se trouvera satisfaite : c’est le principal.

— On aurait pu attendre que M. Laurenzi nous eût renseignées, insista Anaïs.

— Êtes-vous pusillanime, ma pauvre amie !

Cependant, lorsqu’on fut arrivé, Mlle Pulchérie sentit son beau courage l’abandonner.

Noire et silencieuse, la petite maison, si plaisante au jour, prenait un aspect sinistre sous le ciel sans lune.

Nulle lumière ne s’apercevait entre les rainures des persiennes closes ; aucun bruit ne traversait les murs.

— Ils ne se mettent guère en frais, pour des gens qui reçoivent, murmura Zoé.

Mlle Pulchérie s’approcha de la porte, cherchant une sonnette. Tout à coup, elle s’écria :

— Oh ! regardez donc, Zoé, comme ce marteau est gentil !

Perpétuant un usage désuet, on s’annonçait à la Maison Pascal en frappant au vantail à l’aide d’un heurtoir de métal ciselé figurant deux Cupidons joufflus qui tenaient une clé aussi grande qu’eux.

— Quel est le symbole ? interrogea Zoé.

— La clé du Paradis, repartit Anaïs en riant.

Pulchérie laissa retomber le marteau qui rendit un bruit sec. Les battants s’entr’ouvrirent.

Les trois demoiselles passèrent entre les effilés de la portière intérieure, et furent dans le vestibule spacieux que jonchaient des peaux de bêtes. Les tentures rouges et les lanternes japonaises impressionnèrent favorablement Pulchérie. Elle chuchota :

— C’est cossu, ici.

La petite bonne apparut soudain ; elle débarrassa les trois femmes de leurs manteaux et dit, indiquant un escalier majestueux au fond de l’entrée :

— Le salon est au premier. À moins que ces dames ne préfèrent l’ascenseur ?

Zoé protesta :

— Oh ! pour un étage, ce n’est vraiment pas la peine.

La bonne les considéra en souriant : les visiteuses semblaient l’étonner. Elle ajouta :

— Si ces dames ont besoin de moi pour quelque chose, elles n’auront qu’à appeler Denise.

Puis, courant au téléphone, la jeune bonne, saisissant le récepteur, prévint son maître :

— Monsieur !… Des dames montent.

Pulchérie et les sœurs Planchin, un peu interloquées, s’engageaient dans l’escalier.

Au premier, elles eurent un éblouissement.

Elles étaient sur le seuil d’un vaste hall illuminé autour duquel une profusion de girandoles brillantes déroulaient leurs guirlandes de fleurs électriques. Au fond de la pièce, assise derrière une espèce de comptoir, Lily Pascal, tout en noir, surveillait de jeunes servantes qui préparaient les muffins sur les compotiers, les serviettes sous les soucoupes, avec des gestes menus. À la vue des invités, six guitaristes installés sur une estrade attaquèrent une madrilena, tandis qu’un joli brun d’une vingtaine d’années, vêtu de rouge — ainsi que Mlle Zoé — dansait un pas espagnol.

Mlle Pulchérie confia, à l’oreille d’Anaïs :

— Je le savais bien, moi, qu’il s’agissait d’un casino.

M. Pascal s’avança au-devant de ces demoiselles.

C’était un beau gaillard de quarante à quarante-cinq ans, dont le torse puissant, les bras musclés et les épaules de portefaix crevaient le drap mince de l’habit de soirée. Ses cheveux gris encadraient un large visage sensuel de Gaulois robuste, aux pommettes roses, au teint frais, à la moustache rousse. Ses yeux verts tantôt luisant d’un éclat vif, tantôt alanguis d’une douceur paresseuse, avaient une expression d’indiscutable intelligence.

Et ce grand gars vigoureux, dont l’être respirait la force, se mouvait avec une telle nonchalance que, malgré ses escarpins vernis, il donnait l’impression d’être toujours en pantoufles.

De sa main indolente — blanche, grasse, chargée de bagues — il désigna une table aux trois vieilles filles, et s’assit à côté d’elles. Une servante s’approcha.

— Quatre thés, commanda M. Pascal.

Elle questionna, lorgnant les dames :

— Faut-il… ?

— Non : tout à l’heure, répondit mystérieusement son maître.

La servante revint bientôt, portant un plateau et quatre verres, dans lesquels elle versa le liquide pétillant d’un extra-dry de bonne marque.

Pulchérie s’exclama :

— Mais… Comment !… C’est cela que vous appelez du thé ?

Zoé ajouta :

— Je ne prends pas d’alcool ; je suis arthritique. Mon docteur n’autorise que le tilleul, la camomille, bref une tasse de tisane quelconque après les repas.

M. Pascal protesta élégamment :

— Allons, allons, Mesdemoiselles ! Passé le coucher du soleil, on ne boit que de la tisane… de Champagne !

Il porta son verre à ses lèvres. Puis, tandis que les guitaristes, égrenant leur pizzicati en sourdine, semblaient l’accompagner d’un chant discret, M. Pascal commença :

— Mesdemoiselles, ayant l’honneur de vous recevoir sous mon toit pour la première fois, je me permettrai, avant de vous initier aux joies promises, de vous exposer le but de mes réunions. Ce but — moral et philanthropique en même temps — vous concerne exclusivement…

— Pardon, Monsieur, interrompit Zoé, mais… Vous nous connaissiez donc ?

M. Pascal riposta, avec un sourire :

— Mademoiselle, j’ai voulu dire que mon œuvre se consacre exclusivement aux personnes qui se trouvent dans votre cas : peu m’importe de les connaître en particulier… L’altruisme entendu de cette façon serait d’une application restreinte !… D’ailleurs, lorsque nous prend le goût d’exercer notre générosité, ce ne sont point — ordinairement — nos meilleurs amis qui en profitent : tel qui fait don d’un million pour les pauvres, refusera cent sous à son écornifleur intime. Je manifeste un intérêt universel aux vies féminines solitaires…

— Qui vous a donné notre adresse ? questionna de nouveau Zoé.

— J’ai consulté l’annuaire local, qui mentionne le nom et le domicile de toutes les dames célibataires de Montfleuri-les-Pins, répliqua M. Pascal. Vous le voyez : c’était très simple.

— Et quelle est cette entreprise philanthropique et morale destinée spécialement aux demoiselles ? fit Pulchérie.

— Vous me ramenez à mon point de départ, observa M. Pascal.

Il toussa, but une gorgée de Champagne et reprit :

— Envisageons d’abord le côté philanthropique. Mesdemoiselles, existe-t-il un ennui supérieur à celui qu’exhale le désœuvrement d’une ville de province ? Quand s’ajoute à cela la tristesse de s’ennuyer seule, est-il une situation plus morose que celle d’une demoiselle livrée à ses propres ressources ? Avouez-le… tous les artifices, les distractions puériles, les conversations monotones, voire les plaisirs de la médisance, qu’élaborent vos imaginations mélancoliques, ne peuvent suppléer à cette chose indispensable, indéfinissable et puissante, que vous souhaitez — obscurément… Je m’efforce d’y remédier. J’aspire à devenir le bienfaiteur de mes sœurs les moins favorisées, car je suis un féministe — à ma manière…

Pour tenter une première expérience, j’ai choisi Montfleuri-les-Pins.

Les motifs de cette préférence m’ont été fournis par la statistique : la population mâle de votre cité, Mesdemoiselles, est inférieure au contingent féminin ; et les jeunes filles… qui ne se sont point mariées… s’y rencontrent en grand nombre, comparativement aux autres contrées. Ensuite, Montfleuri est un petit Éden fleuri, pimpant, ensoleillé, dont le climat voluptueux nous incite au bonheur de vivre… dont les effluves parfumés nous insufflent dans les veines les molles douceurs de Sybaris !…

M. Pascal fit une pause, pour mieux observer ses auditrices : bercées au rythme de sa voix chantante, Mlles Anaïs, Pulchérie et Zoé — que le Champagne commençait à émouvoir — l’écoutaient, vaguement souriantes.

Les jugeant au point voulu, M. Pascal attaqua rondement :

— Eh bien ! voici mon idée : afin d’obvier aux multiples inconvénients des mœurs de province, j’institue des réunions artistiques et libérales où vous viendrez chercher les distractions qui vous manquent. Chaque soir ce salon vous ouvrira ses portes : tandis qu’un orchestre de choix exécutera les dernières nouveautés musicales, vous pourrez converser agréablement, réunies autour de ces tables où des jeunes gens empressés s’ingénieront à vous parler de manière galante et spirituelle… Représentez-vous une espèce d’hôtel de Rambouillet, avec un peu plus de modernité… Propos aimables, plaisirs de bonne compagnie, petits vers, coquetterie, flirt… Bref, tous les divertissements inoffensifs que condamnent les préjugés étroits de vos concitoyens. Les jeunes amis que j’ai rassemblés ici, à cet effet, sont des mieux doués : les séductions de leur parole rivalisent avec leurs avantages physiques ; leur existence est vouée au désir de plaire. Vous ne sauriez trouver… d’interlocuteurs plus attrayants. Ils vous offrent les amusements délicats d’un aimable marivaudage, en vous épargnant les risques qui s’y rattachent : avec eux, pas de correspondance dangereuse à échanger, de stations périlleuses à la poste restante… ils n’exigent point de sentimentalités épistolaires ; pas de souvenirs à donner en gages compromettants : les vieux gants et les boucles de cheveux les laissent froids… mes coqs préfèrent un grain de mil ; pas d’espionnage à craindre : ces murs sont atteints de surdité ; pas de révélations à redouter : ces messieurs sont liés par le secret professionnel… Ils ont des scrupules ignorés des amateurs, et n’abusent pas des imprudences commises à leur égard pour intimider les âmes candides… Enfin, entraînés au plaisir de deviser qu’ils pratiquent en sportsmen, mais différemment suivant les aptitudes de chacun, ils vous permettent de choisir entre tous les genres de conversations : les uns ont l’éloquence inépuisable et forte de Démosthène ; les autres cultivent plutôt la grâce et le raffinement de Lysias, rachetant le défaut d’ampleur par l’élégance de la forme, ce qui n’est pas non plus à dédaigner ; il en est qui possèdent la subtilité insidieuse des sophistes ; certains, à l’instar d’Hypéride, se distinguent par l’aisance habile d’un laisser-aller étudié. Mais tous sont parfaits de mesure, de rythme, d’harmonie. On peut leur appliquer justement ce que le grand poète Eupolis disait de Périclès… (Vous ignorez le grec, Mesdemoiselles ?) Eh bien ! voici, en substance, ce que disait Eupolis :

Sa parole était une séduction ; et, seul entre les orateurs, il laissait l’aiguillon dans l’âme des auditeurs.

M. Pascal reprit son souffle pour ajouter :

— J’ai été répétiteur au lycée François-III… Sale métier, Mesdemoiselles ! Maintenant, il me faut passer à un chapitre plus délicat : celui de la comptabilité… L’installation de mon premier salon, où l’on cause, me demande des frais dispendieux… Afin de ménager la voix de mes jeunes rhéteurs, dans la prévision des aphonies momentanées, j’ai été forcé de « doubler » mon personnel… Je crois de mon devoir de vous mettre au courant des règlements de la maison : les consommations sont obligatoires et à prix fixe : un thé donne droit à un discours particulier… Bis repetito non placent… Quant aux suppléments, il suffira de s’entendre directement… Hæc decies repetita placebit… Les « oratoires » sont au second étage.

M. Pascal s’arrêta. Effarées, ahuries, médusées, les trois demoiselles l’écoutaient, sans un mot, sans un geste ; figées de honte et de stupeur ; ne sachant où se cacher ; maudissant l’ignorance qui les avait fait venir dans ce mauvais lieu et s’y présenter ouvertement, vêtues de leurs plus beaux atours.

Éperdues, mais immobiles, elles restaient là, comme des poules en face d’une auto qui roule à cent vingt : l’affolement, la terreur les paralysaient. C’était une sensation d’écrasement.

M. Pascal poursuivit d’une voix onctueuse :

— À présent considérons le côté moral de l’œuvre. Les orateurs que j’ai accueillis dans ma maison ne vivaient pas, hélas ! dans le milieu qu’eût mérité leur exceptionnelle valeur. Les grands artistes sont toujours pauvres. Grâce à vous, ces jeunes gens — tous du meilleur monde — connaîtront les douceurs d’un monde meilleur. Leurs talents croupissaient dans la gêne avant que je fisse appel à leur concours ; les uns posaient chez des peintres ou des sculpteurs ; servaient de secrétaires particuliers à des femmes ou des hommes de lettres sensiblement plus âgés qu’eux ; les autres étaient réduits à protéger la promenade nocturne de dames attardées sur des boulevards peu fréquentés. J’engageai même un jeune comédien débutant, las des répétitions auxquelles l’astreignait sa directrice : celui-là me fut précieux ! Jugez-en, Mesdemoiselles.

Sachant qu’ils s’adresseraient à de chastes oreilles, j’exigeai de mes pensionnaires un vocabulaire châtié et le maintien le plus correct : foin des plaisanteries hardies et des trivialités inutiles !… De la race, de la distinction, voire des lettres… Pervers s’ils le veulent, mais jamais obscènes… Éros n’est point Priape ; et Don Juan rougirait de se comporter à la façon de Mascarille.

Mon comédien servit de professeur et leur enseigna les belles manières. Avec eux, l’on parle un langage exquis… Ils s’expriment désormais comme des sociétaires de la Comédie-Française : une jeune fille peut le entendre…

Ainsi, Mesdemoiselles, voyez à quelle bonne œuvre je vous prie de participer : il s’agit de régénérer tous ces pauvres garçons méconnus : de les aider à se préparer un avenir en échange de leurs conversations… Et la mince obole que je sollicite en leur faveur, Mesdemoiselles, vous la donnez pour le relèvement de la jeunesse contemporaine !

Maintenant, il serait peut-être temps… N’est-ce pas ?… Vous désirez sans doute les contempler ?

M. Pascal se leva, prit une attitude imposante ; puis, aussi fier qu’un général qui commande sa brigade un jour de grande revue, il ordonna :

— Tous ces messieurs au salon !

M. Pascal se retourna, pour adresser la parole à Zoé… Mais il ne vit plus personne.

Les trois vieilles filles s’étaient enfuies.

Alors, philosophiquement, M. Pascal se dirigea vers le comptoir et cria à sa femme, restée impassible durant toute la scène :

Lily !… Inscris le Champagne sur leur note. Elles le payeront avec le reste… quand elles reviendront !