La Maison Pascal/6

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Librairie Paul Ollendorff (p. 87-112).
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VI


À la suite de l’équipée des trois vieilles filles, le secret de la Maison Pascal fit le tour de la ville avec une rapidité prodigieuse : ce fut la traînée de poudre. Mlle Pulchérie alluma la mèche.

Trop bouleversée pour se taire, trop prudente pour se trahir, elle narra sa mésaventure en la mettant sur le compte de ses amies :

— Croyez-vous, ces pauvres demoiselles Planchin !… Ce qu’elles m’ont raconté !… Aussi, quelle idée !… A-t-on jamais vu des personnes convenables courir à l’aveuglette chez des individus interlopes ? Si pareille chose m’était arrivée, j’en serais morte de honte.

Malheureusement pour Mlle Pulchérie, Anaïs et Zoé avaient eu, de leur côté, la même pensée charitable. Elles colportèrent, un peu partout, un récit sensiblement arrangé :

— Mlle Pulchérie est venue nous confier une histoire épouvantable. Figurez-vous qu’elle a commis l’inconséquence de se rendre, seule, à l’invitation de ces Pascal… Elle est tombée dans un guêpier !…

Suivaient des détails circonstanciés au sujet de ce guêpier où il n’y avait que des frelons.

Mais, comme les trois demoiselles fréquentaient des amis communs, on eut vite fait de reconstituer la vérité en comparant les deux fables ; et l’on s’ébaudit à leurs dépens.

Inutile d’ajouter que Pulchérie et les sœurs Planchin, à la sortie de la Maison, s’étaient juré d’observer un mutisme réciproque.

Désormais, l’énigme était définie. Tout le monde savait à quoi s’en tenir. Hormis — bien entendu — les autorités de la ville qui se trouveraient informées les dernières, ainsi qu’il est d’usage.

D’ailleurs, la nouvelle avait circulé plutôt dans les milieux féminins, aux five-o’cloks coutumiers. Et, par une étrange coïncidence, sans qu’elles se fussent concertées, une sorte de complicité du silence s’était établie entre ces dames : on n’en parlait pas devant les hommes.

Était-ce une pudeur vague ?… Ou quelque confuse prévoyance ?

De rares privilégiés furent avertis, cependant. C’étaient de très jeunes gens célibataires et peu bavards, appréciés des femmes pour leur bonne mine. Camille faisait partie de ce nombre.

Lorsque, instruit du mystère de cette Maison Pascal dont il avait si souvent rêvé, le fils Champion évoqua l’aimable visage de Lily — ce fut avec le regard désabusé, le désir renaissant, la rougeur souriante et la honte renseignée d’une épousée de la veille, qui contemple l’homme endormi sur la couche nuptiale.

Camille maudissait l’éternelle Psyché, démon des imaginations humaines, qui tend vers nous sa lampe tentatrice et se plaît à couper les ailes de nos illusions.

Pourquoi ne résistons-nous jamais à l’instigation mauvaise de notre curiosité ? Apprendre, c’est souffrir.

La brute peut être satisfaite parce qu’elle ne s’explique rien ; ou l’innocent parce qu’il ignore tout. Ce que l’homme goûte sur les lèvres de sa première maîtresse, c’est l’amertume des joies périssables : la perception de la vie entraîne le sens de la mort ; et l’inquiétude est le résultat de la science. Toute découverte renferme sa tristesse — ne serait-ce que le regret de connaître quand on préférait songer.

Camille était très malheureux.

Sa belle étrangère lui apparaissait diminuée, flétrie. Alors qu’il échafaudait mille hypothèses fantastiques ou romanesques sur le décor où vivait ce jeune sphinx, on venait lui cracher la réalité abjecte.

Oui, Lily lui semblait une conquête moins flatteuse, mais plus désirable… Ce qu’elle perdait en prestige, elle le regagnait en séduction. Camille se souvenait, avec un frisson, du flux malsain qui avait fait battre ses artères, quand Mlle Rose Véran — s’autorisant de ses vingt-sept ans et de son indépendance de fille artiste — lui avait soufflé à l’oreille l’histoire des trois vieilles demoiselles et de la Maison Pascal, pour se délecter à voir rougir ce joli garçon réservé.

Camille, révolté, s’était laissé d’abord envahir par l’âpre mélancolie des désenchantements ; puis, la sourde envie d’un plaisir inédit, défendu, l’avait mordu traîtreusement, d’une tentation insidieuse.

Ce clair jeudi de mai, il allait au rendez-vous de Lily, non plus vibrant de la fièvre amoureuse et pure de la vingtième année — mais cédant à l’attraction inavouable qui pousse les jeunes coquebins vers le mirage d’une corruption.

Au sommet de la colline déserte, Camille aperçut Mme Pascal qui l’attendait, adossée au tronc droit d’un oranger.

Elle portait une robe de toile bleue, ornée de guipure blanche. Elle était mieux coiffée, mieux habillée ; on sentait qu’elle s’était parée avec un soin tendre ; certains détails de sa toilette révélaient la peine infinie des petits doigts minutieux, renouant dix fois le même ruban. Cette insistance de coquetterie avait l’éloquence d’une déclaration : les hommes comprennent rarement ce langage-là ; ils constatent simplement que la femme paraît plus jolie — sans approfondir.

Camille l’admirait, avec rancune. Il lui en voulait d’avoir matérialisé son idylle.

Lily s’approcha ; elle balançait lentement la taille en marchant. Toute rayonnante, baignée de soleil, épanouie de fraîcheur et de jeunesse sous la luminosité du ciel ardent, parmi les verdures brillantes des oliviers, des figuiers, des citronniers aux feuilles vernies, elle avait l’air d’une belle fleur sensuelle issue — tels ces arbres — du sol provençal.

Camille la regardait fixement.

Et soudain, Mme Pascal se troubla devant ce jeune homme — hier, si épris, aujourd’hui si froid — qui la toisait d’un œil intrigué, alors qu’elle arrivait, palpitante, à ce rendez-vous dont elle se faisait fête. Elle eut l’intuition d’une catastrophe et se gourmanda de sa joie prématurée.

L’avenir n’aime pas ceux qui rient d’avance ; il se plaît à renverser leurs châteaux de cartes sous la pichenette du hasard.

À son tour, Lily scruta le visage de Camille… cherchant, méditant, pressentant… Puis, elle s’écria d’une voix navrée aux intonations douloureuses :

— Oh !… Vous savez ?… Vous savez ! C’est cela, n’est-ce-pas ?

Camille, gêné, baissa les paupières et murmura un « oui » imperceptible.

Il s’étonnait, naïvement, que ces quelques mots si simples eussent suffi à préciser l’explication. Il avait imaginé, qu’entre elle et lui, dorénavant, il n’y aurait plus que du bizarre, de l’inattendu et de l’extraordinaire. Il était vaguement désappointé.

Elle, frémissante, l’enveloppait d’un regard splendide : ses prunelles foncées, d’une expression si profonde, reflétaient une tristesse intense ; tandis qu’une lueur humide adoucissait leur amertume, trahissant la faiblesse passionnée de la créature. L’un des coins de sa bouche tremblait nerveusement.

Réprimant son émotion, elle finit par soupirer :

— Est-ce ma faute, après tout ?… Je n’ai jamais cherché à vous abuser.

— Pourquoi ne m’avoir pas dit la vérité ?

— Vous ai-je menti ?

— Vous vous êtes tue.

— Devais-je répondre aux questions que vous ne posiez point ?

— Ah ! vous vous défendez bien comme une femme ! Sans que vous eussiez besoin de m’interroger, vous avez su qui je suis dès notre première rencontre. Je ne vous ai rien caché…

— Parce que rien ne vous inspirait de honte. Oh ! Camille… Si vous estimez qu’il est louable de faire connaître sa situation quand on a lieu de s’en vanter, pouvez-vous me réprouver lorsque, agissant à rebours, j’obéissais au même sentiment de fierté ?

Le jeune homme ne répliqua point. Il venait de remarquer qu’elle l’avait appelé de son prénom, dans l’animation de ses paroles. Il en éprouvait un plaisir ingénu, involontaire.

Elle ajouta avec un demi-sourire humble et rusé :

— On offre la façade aux indifférents ; mais on garde ses chagrins pour soi, pour les confier à ceux qu’on aime…

Il ne s’aperçut pas qu’elle déviait légèrement du sujet.

Lily continua, la voix caressante :

— Hier, vous n’étiez qu’un passant à mes yeux. Je restais distante et fermée, pensant : « S’il m’ignore, à quoi bon parler ?… S’il est renseigné, que m’importe son opinion ? » Aujourd’hui, je vous considérais ainsi qu’un ami ; j’accourais ici avec la pensée de me décharger délicieusement de mes peines, de mes secrets ; prête aux aveux, à la confession…

Elle l’épia, d’une œillade oblique, avant de conclure :

— Et je me trouve en face d’un étranger soupçonneux qui m’accable de reproches méprisants.

— Oh ! Lily…

La protestation attendue la soulageait d’un poids immense. Elle sentit qu’elle le reconquérait, forte de son astuce, de sa beauté. Elle dit, chaleureuse et sincère :

— Ça me semblera tellement bon de vous découvrir toute mon âme… J’ai lu quelque part que les femmes d’Extrême-Asie manifestent une pudeur opposée à celle des Européennes : une Française explique ses sentiments, dépeint sa mentalité au premier venu, alors qu’elle rougirait de lui exhiber ses jambes plus haut que les mollets ; une Nipponne, flegmatique et dédaigneuse, se montre nue devant l’étranger qui la paye, mais lui dissimule jalousement le mystère intime que recèle son front… Je suis très Japonaise, sous ce rapport-là. À mes yeux, le don de l’âme a une signification autrement importante que la vue du corps… Une femme qui se dévoile pour tous les hommes est plus immodeste en s’analysant qu’en se déshabillant.

Elle fit une pause, puis reprit.

— Venez ici… Je vais vous raconter mon histoire et celle de la Maison Pascal.

Elle s’était assise dans l’herbe avec un joli mouvement des reins souples, cambrant sa taille sans corset.

Elle appelait Camille du geste. Il s’étendit à côté d’elle. Les tiges minces des clématites et des orcanettes s’écrasaient sous le poids de son corps ; il s’enfonçait au creux d’un lit de choses vertes, molles et fraîches. L’air s’aromatisait comme une cassolette. Et Camille, enivré de béatitude, humait voluptueusement le parfum des fleurs mélangé à l’odeur musquée qui se dégageait de la chevelure brune de Lily…

— Mon cher Camille, commença Mme Pascal, je vous présente Mlle Virginie, premier prix du Conservatoire… Figurez-vous que j’ai dix-huit ans, des yeux plus candides et des illusions… Telle que je me vois, hélas ! quand je me reporte à quelques années… (Quelle que soit ma jeunesse, il me semble toujours que je suis vieille, lorsque je regarde en arrière.) Vraiment, je puis me dire enfant de la balle. Fille d’une ingénuité des Bouffes et d’un père noble inconnu, j’ai passé ma vie dans les coulisses. À sept ans, je montais déjà sur les planches ; je tenais les emplois de bébé, avec la voix suraiguë, les traits tirés et le teint de papier mâché des pauvres mioches qu’on couche après minuit. Plus tard, j’entrai au Conservatoire, comme une fille d’institutrice qui passe par l’École normale ou un fils de notaire qui se lance dans la Basoche… Je n’avais pas le feu sacré, oh ! non… Et si j’obtins mon premier prix de comédie à dix-huit ans, je le dus plutôt à l’influence que ma mère possédait sur certains membres du jury qu’à mes efforts peu méritoires. Nos goûts ne sont point innés : c’est la vie qui les fait naître, et leur essence contradictoire nous inspire des préférences opposées à notre entourage. Jetée dans un milieu où les mœurs, les unions et les opinions sont des plus libres, j’eus la vocation d’une existence régulière. J’enviais le sort paisible des petites bourgeoises honnêtes. Je ressentais une horreur pour ce théâtre hypocrite où les acteurs pleurent des larmes factices, avec la sincérité d’une cuisinière qui épluche ses oignons ; où les rires sonnent faux tandis que les lèvres crispent leurs grimaces étudiées… Ah ! l’énervante comédie !… Et surtout, je désirais ardemment me marier ; c’était le but caché que je m’efforçais d’atteindre. D’abord, parce qu’il paraissait inaccessible : fille naturelle d’une maman légère, j’étais vouée aux aventures de hasard. N’importe, la difficulté m’excitait. Ensuite, c’était une manière d’échapper à ce métier de cabotine dont le mensonge me rebutait. Je crus rencontrer celui que je souhaitais… Chaque printemps, durant deux mois, j’étais poursuivie par les assiduités d’un spectateur empressé qui venait tous les jours au théâtre, m’accablant de fleurs et de bonbons. C’était un provincial de bonne apparence qui passait à Paris ces quelques semaines de loisirs. Personne ne le connaissait. Nous l’appelions le Monsieur de Bordeaux, parce qu’il nous avait dit habiter cette ville. Un soir, il fit remettre sa carte à ma mère : Lucien Pascal, et nous invita toutes deux à souper. Il était instruit, intelligent et bien élevé. Il nous apprit qu’il possédait et dirigeait un grand hôtel de Bordeaux dont le rapport était excellent ; et, dans la conversation, se déclara célibataire. Bref, mon impression fut favorable. Je le devinais suffisamment épris pour devenir tout à fait amoureux. Vous imaginez la suite, n’est-ce pas ?… Je jouai les coquettes, mieux que sur le plateau. Et, à la première privauté que risqua M. Pascal, je lui exposai nettement mes idées, mes désirs, mes projets d’avenir : j’étais une fille honnête, j’entendais conduire ma vie comme une honnête femme… Lucien Pascal réfléchit, tergiversa… Mais, dans cette fameuse bataille où leur sensualité est la cible facile de notre ambition, c’est toujours la femme qui triomphe des hommes : et l’Histoire nous démontre que, pour ceindre une couronne impériale, il suffit parfois de refuser ses lèvres… Un soir, M. Pascal entra dans ma loge en tenant un écrin à la main : il l’ouvrit, étala sous mes yeux une bague ornée d’un diamant de prix… Le pauvre garçon ! Il raisonnait à la façon de ce voyageur qui, pour défendre son portefeuille rempli de banknotes, tirait un louis de son gousset et criait naïvement à ses agresseurs : « Ne m’attaquez pas, messieurs les voleurs : je vous donnerai vingt francs. » Je pris le bijou ; je le passai à l’annulaire de ma main gauche, le chaton tourné en dedans. Et je murmurai, lorgnant le cercle d’or : « Ça ne fait pas mal, ainsi… On dirait presque une alliance. » Puis, je le rendis à mon amoureux. Il s’exclama : « Vous ne l’acceptez pas ? — Rapportez-le, quand il n’y aura plus de diamant. » Le lendemain, M. Pascal s’était décidé : il me demandait en mariage.

Mme Pascal s’arrêta un instant de parler et considéra Camille. Silencieux, attentif, intéressé, le jeune homme l’écoutait religieusement, avec l’air absorbé des moutards auxquels on raconte une belle histoire. Lily adorait cette expression puérile qui réapparaissait quelquefois sur les traits de Camille : en l’adolescence de certains êtres persiste une seconde enfance. Or, ce n’est pas sans raison que Cupidon s’est toujours révélé aux mortels sous la forme d’un gamin ailé ; et rares sont le femmes insensibles aux charmes de Chérubin.

Mme Pascal poursuivit d’une voix incisive, en continuant de regarder Camille avec complaisance :

— Vous dépeindre ce que fut mon réveil !… Au lendemain de la cérémonie nuptiale, j’étais partie pour Bordeaux, me figurant que j’allais mener là l’existence enviable d’une commerçante aisée ; accomplir enfin cette destinée monotone et respectable que je rêvais… Et, dès mon arrivée… je constatais que le fameux hôtel dont mon mari vantait le chiffre d’affaires était une hôtellerie à persiennes closes… Hélas ! c’était pour ça que j’avais quitté le théâtre ! Afin d’échapper au Charybde aimable d’une galanterie fardée d’élégance, je tombais dans ce Scylla atroce du plaisir sinistre. Ironie des choses : moi qui croyais devenir honorable en me mariant ! J’avais épousé… Monsieur.

— Il fallait divorcer, Lily !

— Bah ! le mal était fait. Lucien m’aimait éperdument d’ailleurs… J’en profitai pour exiger de lui une détermination radicale : il vendrait son… hôtel ; nous fuirions cette ville où chaque habitant pouvait nous montrer du doigt, sachant notre ignominie. Lucien m’obéit. Nous vécûmes deux ans à Paris comme d’estimables rentiers ; nul ne se doutait de notre passé. Puis, un beau jour, mon mari m’avoua que sa situation pécuniaire périclitait, qu’il s’agissait de prendre un parti… nous n’avions plus les moyens de rester oisifs… Je lui dis : « Travaille. — Je n’ai pas de métier. — Eh bien ! spécule. — La belle trouvaille : je serais incapable de discerner le Japonais du Paraguay, quant à la solidité du placement. — Entre dans l’administration ! — Qui me recommanderait ? — Alors, que veux-tu faire ? » Lucien répliqua, avec une amertume presque éloquente : « Écoute, tu ne m’as jamais questionné sur ma famille : eh bien ! mes parents exerçaient la profession à laquelle j’ai renoncé, après notre mariage. Dès ma naissance, mon père rêva pour moi un sort différent… Ses illusions m’élevaient au sommet des honneurs. Et, dans son esprit, l’Enseignement se trouvait au plus haut degré des conditions sociales : l’Enseignement, cette noble fonction qui consistait à dispenser la science universelle… Il m’imposa de longues études, me voyant déjà professeur à la Sorbonne de Paris ! À vingt ans, j’étais répétiteur de lycée ; je subissais les mauvaises volontés réunies d’une classe d’enfants à peine plus jeunes que moi. Un jour de leçon orageuse, un de mes élèves me cracha une injure à la face… Où avait-il appris ce qu’étaient mes parents ?… Toujours est-il que je dus fuir le collège devenu impossible ; retourner chez les miens… Cette expérience m’avait découragé : partout, mes efforts recevraient le même accueil. Alors, j’embrassai carrément la carrière paternelle. Quand on est né dans la boue, il faut se résigner à vivre crotté. » Ce langage m’affola : qu’allait décider Lucien ?… Je ne le soupçonnais que trop… Je me révoltai ; qu’il agît à sa guise ; moi, je ne tolérerais plus la promiscuité de ces malheureuses infâmes. Entre ses besoins d’argent et ma volonté formelle, Lucien hésita longtemps. Il chercha quelque inspiration ; crut découvrir un moyen de s’enrichir rapidement, étant donné le défaut de concurrence ; et me supplia de patienter jusqu’au moment où nous aurions fait fortune… La position dans laquelle vous me voyez aujourd’hui est le résultat de ses méditations.

Mme Pascal baissa la tête, songeuse ; elle résuma :

Voilà ! Vous me connaissez toute, maintenant. Je vivais ici d’une vie discrète et lointaine ; je me cachais autant que possible ; mes promenades affectionnaient les lieux solitaires ; et, si je sortais, c’était surtout afin d’oublier — au spectacle de cette nature magnifique — les turpitudes qui m’entourent. Une rencontre fortuite nous a rapprochés. Je n’y fus pour rien et ne tentai point de vous attirer. Mais, dès l’instant où nous nous fûmes parlé, j’eus assez de sympathie à votre égard pour redouter votre jugement… Me blâmez-vous encore d’avoir gardé le silence ?

Camille répondit avec la fougue des jeunes amours :

— Je vous adore et je vous demande pardon. Je me suis comporté comme un imbécile. Avais-je le droit de vous interroger, d’abord ? Vous avez été trop bonne de vous justifier. Oh ! ma chère Lily ! Si vous saviez combien je vous plains ! Vous êtes une victime… Que je serais heureux, s’il était en mon pouvoir de vous arracher à cette vileté… Vous êtes créée pour occuper la première place.

Lily l’enveloppa d’un regard acéré. Le jeune homme ajouta naïvement :

— Et pourtant, ça me fait plaisir que vous ayez un mari indigne de vous : ainsi je suis sûr que vous ne pouvez pas l’aimer.

— Égoïste !

— C’est vrai ; je ne songe qu’à ma jalousie.

— Est-il permis d’être jaloux quand on a votre âge, et vos yeux !

Elle contemplait Camille avec cette joie particulière des natures artistes que la Beauté — sous quelque forme qu’elle se manifeste — émeut d’une allégresse physique très pure et d’une espèce de sensualité cérébrale.

La finesse des traits de Camille était un poème pour le regard ; la couleur de ses iris avait un charme infini ; et sa jeune tête se profilait aussi nettement qu’une médaille grecque sur le fond azuré de ce ciel limpide d’un bleu de ciel attique.

Camille supportait gauchement l’examen. Comme la perfection du visage est fort rare chez l’homme, celui qui la possède se sent toujours affreusement gêné (lorsqu’il a de l’esprit) de voir admirer ses mérites extérieurs. La honte de sa beauté est la pudeur du mâle.

L’aveu d’amour tacite de Mme Pascal n’enhardissait point le jeune Champion. Un scrupule délicat l’incitait à se montrer d’autant plus respectueux qu’elle n’était plus respectable : en se permettant une caresse trop tendre, il eût semblé se prévaloir de la situation fausse de la jolie femme.

Lily se leva, étirant gracieusement ses membres engourdis. Debout, elle domina l’adolescent couché sur l’herbe. Elle murmura doucement :

— Je suis bien contente de vous voir convaincu… J’aurais éprouvé une grande tristesse à penser que vous aviez une mauvaise opinion de moi ? Surtout que je n’aurais pu vous détromper dans l’avenir…

Elle fit une pause et modula, d’une voix perfide :

— …Puisque nous ne nous reverrons jamais plus.

Camille bondit ; il cria impétueusement :

— Qu’est-ce que vous dites ? vous partez ?

— Non, mais cela revient au même.

— Je ne comprends pas. Vous vous moquez de moi, Lily. Expliquez-vous… Pourquoi ?

— Mon mari partage votre défaut : il est très jaloux.

— Lui !

— Je conçois votre surprise. Vous vous demandez comment il peut me laisser vivre chez lui, alors ?

— Oh ! je…

— Ne prenez pas la peine de nier ; cela ne me froisse guère, allez !… Eh bien ! oui, par une étrange anomalie, M. Pascal — fort ombrageux lorsqu’il s’agit des indifférents, des étrangers, voire de ses amis, s’il en avait — cesse de nourrir toute jalousie envers moi quand il est question de… de ces… messieurs. Quel mobile abolit sa défiance ? Est-ce la pensée que la considération des inférieurs leur interdit de lever les yeux sur l’épouse de celui qui les commande ? Ou la certitude — plus judicieuse — de mon mépris pour eux ? En tout cas, mon mari me défend de sortir seule désormais et va, sans doute, me claustrer dans cette horrible demeure… Voilà ce que je vous aurais dit beaucoup plus tôt, mon pauvre ami, si votre réception hostile n’avait détourné le cours de mes idées…

— Lily, ça n’est pas possible… Je serais trop malheureux.

— Et moi, donc !

Camille ne remarqua point que l’affliction de Lily paraissait peu profonde ; il ne songea pas que ses raisons manquaient de vraisemblance ; et supposa encore moins que la jeune femme imaginait cette vengeance pour le punir de son accueil… D’ailleurs, il se fût peut-être trompé en doutant de sa bonne foi. Qui sait si Lily n’avait pas raconté les choses exactement ? Les femmes ont perfectionné la fausseté à tel point, qu’on la distingue mal de leur franchise : même lorsqu’elles sont sincères, elles ont encore l’air de mentir.

Camille gémit :

— À présent, l’existence me semble inadmissible sans vous.

— Bah ! les hommes sont volages… Vous perdrez jusqu’à mon souvenir.

— Je vous aime tant !

— Moi aussi, je vous aime.

Ils se regardèrent fixement. Soudain, Mme Pascal lui prit la tête à deux mains et brûla ses lèvres d’une morsure ardente de sa petite bouche parfumée. Puis, sentant le jeune homme enfiévré, étourdi, grisé, elle desserra son étreinte et s’enfuit brusquement.

Ainsi s’éloigne, légère, l’adroite baleinière — en laissant le harpon solidement planté dans la proie.