La Maison Pascal/7

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Librairie Paul Ollendorff (p. 113-130).
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VII


Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux.

Mlle Rose Véran récitait la Mort des amants devant une assistance de notables montfleuriens.

C’était à la soirée trimestrielle du commissaire central. M. et Mme Laurenzi se flattaient de recevoir toutes les personnalités de la ville.

M. le magister honorait leurs salons de sa présence. Assis à côté de son vieil ami, le docteur Antony, conseiller municipal, Onésime Champion, les yeux mi-clos, luttait contre une torpeur insidieuse.

Tandis que la fille du chef de gare détaillait le voluptueux sonnet de Baudelaire, le docteur Antony murmura, sans qu’aucun mot parût sortir de sa bouche close :

— Tu t’amuses ici ?

M. le magister, le visage impassible, répondit de la même manière :

— Je m’endors.

Le docteur — qui cultivait le paradoxe à ses moments perdus — reprit d’une voix caustique :

— Se peut-il que des mondains bien élevés, se piquant de savoir vivre, et qui viennent de nous offrir un repas succulent, ne comprennent point qu’il est inconvenant de nous faire payer aussitôt leur dîner en nous contraignant à écouter le « concert d’amateurs », cette douloureuse des maîtres de maison ? Le geste de l’hôte, avançant la chaise du supplice à ses auditeurs forcés, m’évoque celui du garçon de restaurant, qui présente la note au dessert.

Onésime Champion soupira, mélancolique :

— Après Mlle Véran, qui a du talent, mais qui choisit toujours des poèmes fort ennuyeux, Mlle Pulchérie va sans doute nous délayer quelque romance sentimentale. Et puis, la petite Claire Dubois nous jouera un morceau de piano. Et puis, un jeune déclamateur bramera des vers éthérés. Et puis… cela continuera !

M. le magister arborait une mine lugubre.

Antony, une lueur aiguë filtrant entres ses paupières, observait le ménage Laurenzi, s’empressant auprès des invités : Marius, grand, gras, lourd et puissant — semblant écraser, anéantir sa jeune femme de son importance ; Jacqueline, toute petite et mignonne, perdue dans les fanfreluches de sa robe de tulle, d’où sortaient de charmantes et grêles épaules de vingt et un ans.

Antony fit soudain désignant Jacqueline Laurenzi au magister :

— Pauvre gosse !

— Pourquoi la plains-tu ? questionna le magister, étonné.

— Alors, cela ne te choque pas, toi, de voir ce mastodonte uni à cette poupée ? Tu n’imagines pas un instant ce que sont leurs dissensions intimes, résultat des dissemblances physiques et morales ; les froissements perpétuels de leur vie privée ?… Ce Marius est une brute : sa femme doit le souffrir — et en souffrir…

— Cependant, Mme Laurenzi, grâce à son titre de jeune mariée, se trouve enviée à cette minute par toutes les femmes célibataires de la société.

— Voilà justement ce que je reproche aux réceptions de notre monde : elles encouragent à la laideur. Une soirée a toujours pour but de favoriser les ébauches de fiançailles : c’est le proxénétisme légal, approuvé par la vertu bourgeoise. Regarde, autour de nous, ce parterre de vierges plus ou moins fraîches. On a l’air de dire à ces innocentes : « Voyez, contemplez… Imitez les exemples que vous avez sous les yeux… Associez-vous au petit bonheur ; formez des couples mal assortis ; épousez des individus sans charmes ; procréez des êtres disgracieux… qu’importe ! L’essentiel est que vous acquériez la dignité conjugale et qu’il y ait un vilain ménage de plus sur terre.

— Ah ça ! tu divagues, Antony. Tu voudrais que les gens laids fussent exclus du mariage ? À ce compte, la dépopulation s’augmenterait sensiblement.

— Mais, quelle belle race pour l’avenir ! Cette humanité restreinte et choisie atteindrait à la perfection.

— Utopie ! Un homme sain n’aurait pas le droit de fonder une famille, sous prétexte qu’il est boiteux, bossu, obèse ou dégingandé ? Tu es cruel à l’égard des déshérités…

— Les Spartiates sacrifiaient bien les nouveau-nés mal constitués ou affligés de tares physiques : ils les précipitaient dans un trou… Ma foi, quand je considère la plupart des invités assemblés sous ce toit, je regrette de n’avoir pas à ma portée la fosse du mont Taygète. Représente-toi quelques-uns d’entre eux accomplissant les devoirs qu’un sacrement confère aux époux… L’Amour est un dieu grotesque, si sa mère ne le pare point des séductions de Vénus.

— Le salon de Mme Laurenzi t’inspire d’étranges réflexions.

— Tout spectacle sans beauté m’incite aux pensées immorales. Combien je préfère à ces réunions d’apparat — où l’on jette de jeunes fiancées anémiques dans les bras de prétendants scrofuleux — la vue d’une rue populeuse de Montfleuri-les-Pins où passent, enlacés deux par deux, des groupes d’amoureux robustes, jolies filles et beaux garçons, qui se sont choisis simplement parce que la fillette est dodue et que le gars a les yeux bleus… Qu’en pensez-vous, jeune homme ?

Le docteur Antony se tournait vers Camille qui avait accompagné son père chez les Laurenzi et rêvait, sombre et taciturne, depuis le commencement de la soirée.

Camille sursauta ; répondit d’une voix lointaine :

— Je vous demande pardon, docteur : je vous entendais bien, mais j’écoutais mal. Vous m’interrogiez ?

Antony aimait Camille : il l’avait vu naître ; il avait même prêté son assistance médicale à cette opération ; et, suivant le jeune homme à travers la vie avec un intérêt affectueux de demi-parent, il lui témoignait l’amitié un peu rude d’un camarade âgé. Tantôt il lui disait vous, tantôt il le tutoyait.

Se penchant du côté du magister, le docteur chuchota :

— Il a quelque chose, ton fils. Est-ce qu’il serait malade ? Il a maigri ; il est absorbé.

Tous deux regardèrent Camille. Long, souple, affiné, le bel adolescent s’adossait nonchalamment au chambranle d’une porte, avec une attitude découragée. Son front mélancolique s’inclinait, laissant pendre une boucle rebelle. Il semblait à mille lieues de Montfleuri, du salon Laurenzi et du piano de Mlle Claire. Ainsi posé — immobile, morose, frêle et charmant — il faisait songer à ces beaux sloughis d’Afrique, enfermés dans une cage d’exposition canine, sous un ciel parisien ; et qui, jappant d’énervement, dépaysés, tristes, ennuyés, s’étirent, bâillent, s’allongent, accablés par leur nostalgie de nobles exilés.

Le magister haussa les épaules :

— Bah ! il boude… les réceptions l’assomment.

— Il ne tousse jamais ?

— Non ; il déclame des vers, de sa composition.

— Il faudra que je l’examine, reprit le docteur.

— Camille n’a rien du tout. Seulement, ces premières chaleurs sont très déprimantes pour la jeunesse.

M. le magister possédait la clairvoyance habituelle des pères.

Camille éprouvait une douleur réelle. Depuis huit jours, il traînait derrière lui la chaîne pesante d’un désespoir grandissant, à laquelle chaque heure ajoutait un anneau. Pas d’imagination, dans son cas. Le souvenir de deux lèvres chaudes et d’une morsure à petites dents blanches, le hantait plus intensément que ne l’eût fait une déclaration platonique. Malheureux affamé, on l’avait affolé en lui émiettant de menues bribes du festin avant de l’éloigner de la table. Privé de la joie d’espérer par les paroles décisives de Mme Pascal, Camille souffrait physiquement de l’absence irrévocable de Lily. Obligé de feindre l’indifférence devant son père, il s’échappait à tout propos afin de ressasser son chagrin dans la solitude. Courant la campagne, exagérant les marches forcées, il rentrait le soir, exténué, étendait ses membres brisés entre les draps frais ; et, tenu éveillé par l’insomnie qui suit le surmenage corporel et intellectuel, il passait sa nuit blanche à gémir le nom de Lily, en mordant son oreiller pour étouffer ses lamentations.

Il avait pâli, aminci ; ses yeux paraissaient plus bleus et plus grands, d’être trop cernés.

Et toujours cette idée lancinante : « Je veux la revoir. Il faut que je la revoie !… Comment faire ? »

La soirée se terminait. Le commissaire et Mme Laurenzi reconduisaient les derniers invités.

Rose Véran, drapée dans une sortie de bal orangée, criait très haut :

— Eh bien ! où est Claire ? Elle oublie que nous rentrons ensemble.

La grosse Mme Dubois, n’ayant pu se rendre à l’invitation des Laurenzi, avait tenu à leur envoyer sa fille cadette — toujours soucieuse de faire admirer le talent et les hanches de son enfant aux gendres éventuels. Elle avait placé Claire sous l’égide de Mlle Véran ; du reste, ces demoiselles, très intimes, se promenaient souvent en compagnie.

Claire Dubois, maladroitement emmitouflée d’étoffes soyeuses, rejoignait son amie.

— J’ai la responsabilité de ramener, saine et sauve, à sa maman cette jeune personne qui ne sort jamais seule, insista comiquement Mlle Véran.

— Et vous, Mademoiselle, votre père vous y autorise ? questionna Jacqueline, malicieuse.

Saisissant l’ironie, la belle Rose éclata d’un rire sonore :

— Moi ! Mais, je suis une vieille fille, Madame ; je peux courir les rues sans danger. On ne nous regarde plus, nous autres : n’est-ce pas, mesdemoiselles Planchin.

Anaïs et Zoé lui lancèrent un coup d’œil haineux. Habile, Rose Véran, que vieillissait le voisinage des vingt ans de Claire Dubois, rajeunissait ses vingt-sept ans en les assimilant à la quarantaine éreintée des jumelles Planchin. Rayonnante et resplendissante d’ailleurs, Rose, fort embellie depuis quelque temps, supportait allègrement le célibat de la trentaine proche.

À son tour, M. le magister — qui, par une courtoisie exemplaire, était resté jusqu’à la fin — prit congé de ses hôtes, et s’en fut, accompagné de son fils et du docteur.

Dehors, Camille dit timidement :

— Je te laisse revenir seul, papa… J’ai envie de me promener un peu, sous ce clair de lune…

— Va… va, mon garçon.

Onésime Champion ponctuait sa phrase indulgente d’un haussement d’épaules méprisant.

— Mets ton pardessus, Camille : ces nuits de Provence sont traîtresses, ajouta Antony.


Le jeune homme s’éloigna. Machinalement, il se dirigeait vers le chemin de la Corniche. La pensée de Lily l’obsédait. Il passait chaque jour devant la Maison Pascal : la contemplation du mur derrière lequel vivait son amie lui semblait apaisante ; car la sensation de la présence si proche de Lily atténuait en lui le sentiment de leur séparation brutale.

Ce soir encore, au fur et à mesure qu’il s’avançait, une impression rassérénante calmait sa fièvre amoureuse.

Soudain, Camille esquissa un geste de dépit. À dix pas en arrière, serrées l’une contre l’autre, deux ombres féminines commençaient de gravir la colline. Le jeune homme maudit ces intruses qui se permettaient de prendre la même route que lui. Mécontent, il s’écarta légèrement, afin de se laisser distancer. Les deux femmes le frôlèrent sans le remarquer dans l’obscurité ; mais Camille, les entendant causer, reconnut à leurs voix Mlles Véran et Claire Dubois. Il saisit distinctement une phrase de Rose :

— Ne t’inquiète donc pas, murmurait-elle : nous dirons à ta mère que la soirée a fini, passé une heure du matin.

Le jeune Champion les regarda avec surprise, tandis qu’elles poursuivaient tranquillement leur chemin. Qu’est-ce que les deux jeunes filles allaient faire sur la côte, alors qu’il était près de minuit ? Une lubie de cette folle Rose, sans doute ; elle avait dû proposer cette promenade nocturne !

Camille voua une haine subite au chef de gare, père insouciant qui ne se préoccupait guère de l’existence de sa fille ; et à Rose, provinciale évaporée qui s’avisait de lui gâter son pèlerinage sentimental en choisissant la Corniche comme but d’excursion indue.

Intrigué cependant, il se mit à marcher derrière elles ; Rose et Claire continuaient de monter vers le sommet de la colline. Le rideau noir des pins et des cyprès qui la dominaient, prenait, sous le ciel lunaire, l’apparence ancestrale et mystérieuse de quelque bois sacré. Et, roulées dans les plis indécis de leurs étoffes souples — leurs formes blanches et vagues n’ayant plus rien des silhouettes modernes — les jeunes filles apparaissaient ainsi qu’un couple de vierges grecques, venant consulter l’oracle au temple de Dodone.

Rose et Claire arrivèrent enfin au plateau sur lequel s’élevait la Maison Pascal, isolée au fond d’une avenue de palmiers, ses tourelles roses éclairées par le rayon de lune.

Camille songea : « Bon ! maintenant elles vont redescendre, et je serai délivré de leur présence ! »

Mais ces demoiselles, contrairement aux prévisions du jeune Champion, s’engagèrent dans l’avenue.

Camille, abasourdi, murmura :

— Ah ça !… on croirait, ma parole…

Il doubla le pas, craignant de les perdre de vue : les deux ombres se confondaient à présent avec les taches sombres que projetaient les raphias ténébreux et les figuiers de Barbarie. Il les rejoignit comme elles débouchaient devant la façade de la maison.

Alors, Camille assista à un spectacle extraordinaire. Mlles Rose et Claire s’approchèrent de l’entrée ; Rose souleva le heurtoir de métal ciselé qui représentait deux amours folâtrant autour d’une clé. Et, tandis que la porte se refermait sur elles, le jeune homme — qui scandalisé avait tourné la tête — remarqua une calèche arrêtée à l’extrémité d’une allée transversale : les sœurs Planchin en descendaient vivement, puis attendaient que leur cocher fût parti, avant de se diriger vers un point déterminé.

À cet instant, Camille, caché par les palmes épaisses et retombantes d’un aréca, vit passer auprès de lui une femme masquée d’un voile opaque, vêtue de noir ; impénétrable, mystérieuse et secrète, à la façon d’une dame turque ; — mais en laquelle il reconnut pourtant Mlle Pulchérie, grâce à sa démarche sautillante et disloquée.

La vieille demoiselle, imitant ses deux amies sans s’en douter, trotta timidement du côté de la Maison ; et se résolut à pousser le vantail derrière lequel Anaïs et Zoé avaient disparu.

Camille, stupéfait de sa découverte, répétait à voix basse :

— Oh ! par exemple… C’est un peu fort ! Oh ! par exemple…

Il était tellement ébahi qu’il en oubliait Lily momentanément.

Car d’autres silhouettes surgissaient sur la colline, enveloppées de manteaux anonymes, d’écharpes flottantes, de choses imprécises ; glissant, à petites enjambées honteuses, le long des tertres et des pelouses. Toutes tendaient isolément au même but : la villa rose et blanche, argentée par les rayons blafards, si claire parmi les tonalités obscures des palmiers brunâtres et des verdures profondes. Lentes, informes, gauches et silencieuses ; se traînant à pas feutrés jusqu’à l’endroit qui les attirait — elles avançaient, telles des larves qui rampent mollement sur le sol où gît une proie.

Tour à tour, Camille identifiait ces ombres : c’étaient des invitées coudoyées l’heure précédente dans le salon Laurenzi ; des personnes honorables rencontrées chez son père ; jeunes et vieilles filles réputées vertueuses ; héritières laides ou jolies célibataires mal dotées : la fine fleur de la société bien pensante de Montfleuri-les-Pins. Qu’elles fussent libres ou enchaînées à leurs familles, elles trouvaient néanmoins le moyen de s’échapper la nuit.

De son refuge, le jeune homme les voyait pénétrer une à une dans le sanctuaire profane, ne sachant qu’elles avaient été précédées, n’osant penser qu’elles seraient suivies. Peut-être se fussent-elles enhardies, si le hasard les avait fait entrer par groupes : déchoir avec d’autres, c’est le secret de n’en point rougir.

Mais, humbles et troublées, courbées sous leur opprobre, elles frappaient quand même à la porte damnée…

M. Pascal avait prédit juste en pariant qu’elles reviendraient.