La Maison Pascal/9

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Librairie Paul Ollendorff (p. 145-166).
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IX


Au moment même où le magister commentait l’article du Petit Régional devant ses trois administrés, M. Pascal, assis sur son lit, en terminait la lecture.

Animé d’une colère extrême à l’égard d’une cliente aussi vindicative qu’intempérante, capable d’avoir écrit ces lignes virulentes, Lucien Pascal grogna rageusement :

— Ah ! la g…

Mais il s’arrêta net. Le souvenir de la décence impeccable imposée à ses protégés, lui interdisait d’employer des expressions malséantes, encore qu’il fût seul à les entendre. Il s’appliquait à parfaire, pour le bon exemple, ce naturel qui nous vient de l’habitude.

Tout en remâchant sa rancune contre la vieille journaliste, M. Pascal s’habillait à regret, avec des mouvements mélangés de paresse et d’irritation ; il passait indolemment ses pantoufles, et fougueusement son pyjama — partagé entre le malaise d’un lever toujours pénible et son courroux trop justifié.

Il cognait le lit, les meubles, les bibelots, tout ce que rencontrait sa main ; éprouvant, à provoquer les craquements du bois et les sonorités de la porcelaine, ce plaisir indéfinissable qui nous pousse à faire du bruit lorsque nous sommes tourmentés d’une préoccupation désagréable.

Attirée par ce tapage, Lily, qui achevait sa toilette dans la pièce voisine, apparut sur le seuil de la porte.

— Qu’est-ce qui te prend ?… Tu es malade ? dit-elle, en toisant Lucien avec ce regard de mépris dont les femmes jaugent leur mari, après l’avoir comparé mentalement à l’amant futur qui les dédommagera des désillusions conjugales.

— Une tuile ! expliqua laconiquement M. Pascal.

Il tendait le journal à sa femme, soulignant de l’ongle l’article délateur.

Lily, les sourcils froncés, le lut d’un bout à l’autre sans manifester d’appréciation. Son impassibilité exaspéra M. Pascal qui questionna, d’une voix enrouée d’énervement :

— Eh bien ! Qu’en penses-tu, hein ?

La jeune femme répliqua, flegmatique :

— Je pense que l’eau du puits a un goût saumâtre quand c’est la Vérité qui nous offre le seau.

— Alors, tu approuves l’auteur de cette ordure-là ?

— Dame ! je suis de son avis.

— Est-ce que tu deviens folle ?

— Pourquoi ?… parce que je partage une opinion raisonnable ?

— Elle est propre, l’opinion ! Mais la chaste chronique que tu admires est une vengeance de cette vieille toquée, que tu m’as prié (toi-même) de mettre à la porte, avant-hier…

Mme Pascal réfléchit profondément, pour murmurer enfin d’un air désabusé :

— La fausse vertu des moralistes est la meilleure excuse de nos vices.

— Oh ! Lily qui tourne des maximes à la manière de La Rochefoucauld ! s’exclama M. Pascal sur un ton moqueur.

Il ajouta, rembruni :

— Quelle affaire ennuyeuse !… Cela va me causer des difficultés avec la municipalité, la police, le magister… Damné journal ! Désormais, j’interdis l’accès de ma maison aux femmes de lettres !

Il fut interrompu par l’intrusion subite de la bonne, qui entra dans la pièce aussitôt qu’elle eut frappé pour la forme. La petite Denise semblait très émue.

— Qu’y a-t-il encore ? interrogea Lucien, bourru.

— Monsieur, c’est une visite.

— Comment… Déjà !

On était peu matinal à la villa Pascal. Denise précisa d’une voix timide :

— C’est que c’est un monsieur… Monsieur.

— Un monsieur… Que veut-il ?… Renvoyez-le… pourquoi l’avez-vous reçu ? Vous êtes stupide, ma fille.

— Mon Dieu !… il a tellement insisté pour voir Monsieur. Il dit qu’il a une communication personnelle et confidentielle à faire à Mons…

— Nom d’un chien ! gronda M. Pascal. C’est le commissaire de police !

— Oh ! Monsieur croit ! dit la petite bonne scandalisée : il est si gentil ce jeune homme !…

— C’est bon. Introduisez-le au salon. Et toi, Lily, rentre dans ta chambre… Ces histoires-là ne regardent pas les femmes.

Lily, outrée du ton cassant qu’avait pris son mari, se retira lentement en lui lançant, à la dérobée, une œillade sournoise et méchante — un mauvais regard de bête rétive.

M. Pascal souleva la portière du salon.

Le visiteur était devant lui. Lucien le dévisagea attentivement ; Denise avait dit juste : c’était un joli garçon ; un brun aux yeux bleus, avec une douce figure efféminée, une tête bouclée de mignon sur un corps robuste, élancé, râblé de jeune Hercule ; portant, en sa personne, cette androgyne beauté qui caractérise la statuaire antique.

M. Pascal, ignorant les personnalités de Montfleuri puisqu’il ne circulait jamais dans la ville, ne put reconnaître le fils de M. le magister.

Oui : tandis que son père constatait son départ et lançait sur de fausses pistes des poursuivants qui ne parviendraient qu’à confirmer sa disparition, Camille accomplissait l’étrange démarche de se présenter chez M. Pascal.

Il était là, un peu embarrassé par la bizarrerie de sa situation, et néanmoins assez assuré pour dévorer des yeux cet homme frais et vigoureux, bien découplé, qu’il voyait enfin — après des semaines passées à se l’imaginer, avec tous les raffinements de la jalousie et de la curiosité.

Camille songea, aigri : « Il est trop réussi pour un mari ! »

Plein d’amertume, il contemplait Lucien qui avait encore fort bon air — malgré les éraflures de la quarantaine — grâce à sa haute taille, sa longue moustache rousse et sa verdeur persistante, ses prunelles claires de vrai northman.

Le jeune Champion souffrait : l’envie le tenaillait de ses pinçons douloureux. Il se comparait in petto à M. Pascal. Il se dressa sur la pointe de ses talons et pensa : « Tout de même, je suis plus grand que lui. » Puis : « J’ai les épaules moins larges que les siennes, mais il commence à prendre du ventre. » Ensuite : « Il a les yeux glauques, les miens sont d’un bleu pur. » Et enfin : « Il n’est pas mal… Pourtant il engraisse, il s’épaissit : il sera affreux à cinquante ans… Moi, j’ai vingt-deux ans ! »

Ainsi les jeunes amours se consolent des rivalités, en les opposant au triomphe de leur printemps.

De son côté, Lucien Pascal réfléchissait. La grâce si séduisante de Camille l’avait frappé. S’avouant avec impartialité que les qualités physiques de ce Montfleurien inconnu étaient bien supérieures à celles de ses éphèbes, M. Pascal le considérait rêveusement ; — et son regard était celui du lapidaire qui aperçoit, à la vitrine d’un joaillier, un diamant de prix qu’il n’a point fourni.

Changeant d’idées, Lucien s’inquiéta de l’examen prolongé dont il était l’objet ; les coups d’œil inquisiteurs de Camille l’affirmèrent dans sa conviction que ce visiteur se disposait à lui poser mille questions importunes et indiscrètes, suscitées par l’article du Petit Régional.

Et comme M. Pascal — de nature cynique et combative — estimait qu’aller au-devant du danger, c’est toujours gagner du terrain, il attaqua rondement :

— Monsieur, vous avez l’air d’un homme d’esprit ; je ne me crois pas un imbécile : il serait indigne de nous d’employer des faux-fuyants mesquins, n’est-ce pas ?… Veuillez donc vous asseoir, Monsieur… Je sais parfaitement le motif qui vous amène ici.

— Oh ! par exemple…

Camille avait bondi. Mais, presque aussitôt, il se calma ; une ombre de sourire égaya son visage, tandis qu’il répondait :

— Ma foi, Monsieur, je regrette de vous démentir… Cependant, je vous défie d’avoir deviné ce que je viens solliciter en ce lieu… à moins que vous ne soyez sorcier ?

— Pourquoi pas ? La sorcellerie dont vous parlez n’est qu’une contention plus assidue de notre talent d’observation.

Surprenant une moue d’incrédulité sur la figure de son interlocuteur, M. Pascal voulut lui prouver sa perspicacité et déclara, à brûle-pourpoint :

— Je suis sûr que c’est le magister qui vous envoie !

Camille tressaillit à cette allusion inattendue ; il interrogea, très troublé :

— Vous m’avez déjà rencontré, Monsieur ? On vous a dit qui je suis ?

— Je vous jure que je vous vois pour la première fois et que j’ignore votre nom…

Camille respira, soulagé. M. Pascal poursuivit :

— Seulement il m’est assez facile de supposer que M. le magister — ou son commissaire spécial — vous a donné quelque mission à mon endroit… après le chahut qu’a dû faire le libelle de cette gredine ! Ah ! je ne vous félicite guère de votre presse locale, Monsieur : une vraie gazette de Hollande !

Camille, effaré, les yeux écarquillés, s’efforçait vainement de comprendre. Depuis la veille, il n’avait songé qu’à sa fuite, et lisait rarement les journaux : les propos de M. Pascal lui semblèrent obscurs.

Devant la stupéfaction qui empreignait les traits du jeune homme, Lucien eut l’intuition d’un quiproquo. Il rompit brusquement :

— Alors si vous n’êtes pas au courant de l’événement, pour quelles raisons vous a-t-on délégué ici ?

— Mais, Monsieur, je ne suis le mandataire de personne ! se défendit Camille. Ce dont je souhaite vous entretenir ne concerne que moi… moi seul.

— Eh bien ! expliquez-vous, Monsieur. Quelle est cette communication confidentielle ?…

La voix sèche de M. Pascal traduisait sa rancune soudaine à l’égard du jeune sot inoffensif qui lui avait valu cette fausse alerte.

Sans remarquer la roideur de Lucien, Camille s’accouda à son fauteuil, resta un moment silencieux, avec ces regards fixes, concentrés sur un point invisible, de l’homme qui rassemble ses phrases ; — puis, commença :

— Mon Dieu, Monsieur, c’est plutôt malaisé à dire… Je vous demanderai d’avoir l’obligeance de m’écouter patiemment et de me saisir à demi-mot… Voici. Je me trouve dans une situation pénible — celle de tous les jeunes gens de mon âge : la plupart en souffrent autant que moi, mais n’osent le confesser de crainte de paraître trop naïfs, par pudeur de leurs sentiments… Nous sommes à la période où nos aspirations éthérées s’élèvent vers un idéal d’amour sublime, où nos exigences corporelles sont guidées par un esprit affamé de poésie… Et, sauf exception, de viles contingences nous astreignent à satisfaire cette fringale idyllique… dans une gargote. Est-il un supplice plus cuisant, Monsieur, que d’être obligé de subir les abjections du menu de table d’hôte, à l’âge où l’on soupire après Juliette ou Virginie ?

(Camille bénit la citation littéraire qui lui permettait de chanter le nom de sa bien-aimée aux oreilles mêmes du mari.) Lucien Pascal insinua :

— Vos confidences m’inclinent à croire, Monsieur, que vous confondez cette maison avec…

— Non… Au contraire… Je suis exactement renseigné.

Les deux hommes échangèrent un regard expressif. Camille continua :

— Ne vous étonnez point de la requête que je vais vous présenter, Monsieur. Écœuré des plaisirs goûtés jusqu’ici, las des ribaudes professionnelles, plus assez gosse pour aimer le vice, mais trop jeune encore pour me marier, je rêve d’avoir des maîtresses sincères — qui ne considèrent pas la débauche à titre de métier, ne soient pas libertines par cupidité ; tout en conservant, au milieu de leur corruption, des élans de pur enthousiasme et des délicatesses natives. Bref, les amantes femmes du monde : or, à Montfleuri, les adultères sont rares, Monsieur.

Camille reprit après une pause :

— D’autre part, la perspective d’un apostolat profane ; d’un ministère sentimental de charité amoureuse ; d’un rôle de néo-saint Vincent de Paul accueillant les enfants perdues et nos sœurs abandonnées… me tente, de par sa bizarrerie touchante. Et j’offrirais volontiers un peu plus que mon manteau à Mlles Putiphar : quels trésors de reconnaissance me réservera le cœur des vierges méconnues ! Vous commencez à entrevoir mon but : aimer pour l’amour de Dieu, être aimé pour le Dieu de l’amour… Nulle vénalité ne dirige mes actes. Monsieur, je désirerais entrer chez vous… au pair.

M. Pascal avait assisté à bien des spectacles extraordinaires, durant sa carrière accidentée de pêcheur en eau trouble. Il se prétendait revenu de tout et regardait le Temps faucher son herbe, avec l’œil froid des sceptiques. Pourtant, cette supplique inouïe eu le don de l’émouvoir.

Pendant cinq ou six minutes, il resta coi, examinant le tendre et fin visage de Camille avec l’acuité d’un médecin aliéniste. Puis, il s’écria, goguenard :

— Ben ! Don Juan n’aurait pas trouvé ça : la nouvelle manière de posséder les mille et trois !

Il insista sur un ton paterne :

— Allons, jeune homme, la mystification a suffisamment duré. Avouez maintenant qu’il vous a semblé fort drôle de vous payer la tête de M. Pascal ?

— Je vous donne ma parole d’honneur que je ne plaisante pas.

La voix de Camille était grave et ferme. Lucien, en détaillant derechef ce grand beau garçon aux traits si charmants, fut conquis. Il objecta mollement :

— Avez-vous réfléchi aux dangers, aux maux, que vous attirera ce dévouement féministe ?

— Les holocaustes ont leur douceur, Monsieur.

— Quoique vous n’exigiez rien, vous serez soumis aux même règles que vos compagnons moins désintéressés : il vous faudra accepter… tous les hommages : certains n’émaneront point de personnes extrêmement fascinantes…

— Qu’importe ! Chaque religion a ses pénitences… Au lendemain des réjouissances, je saurai faire maigre… Et les dévotes rébarbatives seront mes jours de carême.

Alea jacta est ! Je ne vous ai pas pris en traître. Votre nom, monsieur ?

— Comme il vous plaira.

— Vous êtes le dernier venu dans ma grande famille… Je vous appellerai donc : Benjamin.

M. Pascal sonna Denise afin qu’elle conduisît le jeune homme à l’une des chambres disponibles. Lucien pensa en regardant sortir Camille : « C’est un détraqué, un sadique ou un romancier qui veut faire une étude de mœurs. Bah ! il est délicieux, distingué, économique… Albo notando lapillo !

Et lorsque Lily vint au salon, M. Pascal lui cria gaiement :

— Il m’en arrive une bien bonne !… Figure-toi que nous avons un amateur !

Alerte et furtive, Lily grimpa les escaliers, dès que son mari eut le dos tourné.

Elle était intriguée par les paroles de M. Pascal et l’admiration que Denise avait marqué à ce bel inconnu. La réclusion est un terrain propice à la curiosité : tel qui se détachait des existences humaines tant qu’il vivait en liberté, s’intéresse — du jour où il est captif — au cloporte qui traverse l’étendue de sa prison. Depuis qu’elle était cloîtrée chez elle, Mme Pascal n’avait vu personne. Elle se sentit animée d’un vif désir de contempler ce nouveau visage.

Voici le troisième étage. Un long couloir. Un peu émue, Lily se hasarda vers la chambre du dernier arrivant. La porte bâillait légèrement ; Mme Pascal risqua un coup d’œil par l’ouverture…

Camille se retournait à ce moment, ayant entendu le bruit imperceptible d’un trottinement dans le corridor. Et Lily poussa un cri de stupeur :

— Comment !… C’est vous ? Vous !

Elle entrait prestement ; et s’enfermait au verrou.

Puis ouvrant démesurément ses grands yeux, elle questionnait, abasourdie :

— Mon pauvre Camille !… Qu’est-ce que vous faites ici ?

Camille la regardait avec une telle joie, qu’il en oubliait de répondre.

L’absence de l’image chère est la plus dure privation des amants séparés : on se rappelle aisément le son d’une voix, la tendresse et l’esprit d’une âme, le goût d’un baiser — malgré l’éloignement. Mais notre mémoire visuelle est souvent rebelle ; et, lorsque nous cherchons à évoquer la forme de notre amour, nous constatons avec étonnement que déjà certains traits, certains détails, se sont estompés, brouillés, perdus ; et nous ne parvenons à reconstituer qu’un ensemble imparfait.

Camille rapprenait toutes les jolivetés échappées à son souvenir : la malice des cils retroussés de Lily ; l’ourlet sinueux de l’oreille crayonnée de rose, comme une sanguine ; un coin de chair, dans le cou, de cette pâleur mate des peaux de brunes où les creux d’ombre ont un reflet verdâtre…

Mme Pascal répéta :

— Qu’est-ce que vous faites ici ?… De quelle façon avez-vous pu vous y introduire ? Vous ne réfléchissez donc pas à ce que dirait mon mari, s’il vous découvrait !

— Mais… mais… Je viens de le voir : nous avons même causé quelque temps… Il m’a très bien reçu.

— Hein ? Alors, c’était vous le… le… l’amateur ?… Allons donc ! Est-ce possible ?

— Oui… Ne l’aviez-vous point deviné ?

— Comment aurais-je imaginé qu’il y eût quelque corrélation entre l’arrivée d’un… hôte étranger, et votre présence inopinée ? Jamais je n’aurais eu une idée aussi baroque… Et, pourtant, c’est cela… Ah ! Camille, Camille, que signifie cette conduite extravagante ?

— Lily, je souffrais trop de vivre sans vous… Si vous saviez ! Depuis vingt jours, j’ai traîné des heures lamentables ; mon énergie s’en était allée ; je m’enfonçais dans une inertie lugubre, appréhendant chaque matin la journée que j’allais passer ; souhaitant le repos du soir, à peine étais-je éveillé… quand j’avais dormi la nuit précédente. À la fin, j’ai craint de mourir ou d’avoir une crise de marasme… Ma jeunesse a réagi, m’a conseillé l’effort, la lutte… Je fus prêt à tout affronter, pour vous revoir.

Camille ajouta, baissant la voix :

— Je me rappelai ce que vous m’aviez dit : « Mon mari est très ombrageux : il me défend de sortir seule dorénavant, par peur des rencontres… Car M. Pascal est jaloux de tous les hommes — hormis… ces messieurs… » Ma chère Lily, vous avez peut-être remarqué que je suis d’un naturel indécis ; or, le propre des irrésolus est de prendre subitement un parti désespéré, après avoir hésité longtemps entre plusieurs déterminations passables… J’ai choisi le parti désespéré : puisqu’il ne me restait aucun espoir de vous retrouver au dehors, puisque je glissais lentement vers l’abîme si je continuais à me désoler, j’ai osé l’acte qui me délivrait… Et je suis entré au service de M. Pascal : n’était-ce pas la seule manière de me rapprocher de vous sans exciter sa jalousie ?

— Camille !… Mon ami, mon grand fou ! Vous avez perdu la cervelle !

— Je vous aime.

— Vous… Le fils du magister… Vous ! ici en qualité de… Mais avez-vous réfléchi à quoi vous vous engagez ?

— Votre mari m’a posé la même question…

— Qu’avez-vous répondu ?

— Rien. Je ne pouvais pas lui répliquer : « C’est parce que j’aime Lily ! »

— Malheureux ! Toutes les demoiselles de Montfleuri vont vous reconnaître…

— J’y ai songé. Seulement je pense — et ma supposition est fondée — qu’elles n’iront pas s’en vanter par la ville : me dénoncer serait se trahir. Savoir ce qui se passe derrière le mur, c’est avouer implicitement qu’on vient de le sauter. Elles se tairont, rassurez-vous. Les hommes révèlent quelquefois leurs secrets, mais les femmes ne répètent que ceux de leurs amies…

Et si… elles désiraient bénéficier de votre conversation ?… Rose Véran (qui s’est un peu liée avec moi parce qu’elle adore l’art théâtral et que je suis une ancienne actrice), Rose m’a raconté que toutes les vieilles filles du cru sont amoureuses de vous ? Si elles abusaient de votre situation pour…

— Ma chère Lily, ne suis-je pas le fils de leur magister ? Leur respect envers ma situation passée les intimidera quant à ma situation future : cette raison a pesé pour beaucoup dans ma décision… Victime volontaire, n’aurais-je pas le sort d’Androclès ? Je me flatte d’accomplir sous ce toit un noviciat quasi honoraire…

— Et au cas où vous vous tromperiez !

— J’acquerrais le droit à vos consolations : la récompense primerait le sacrifice.

Invoquant un prétexte futile, Mme Pascal quitta brusquement Camille.

Elle referma soigneusement la porte, fit quelque pas dans le corridor ; puis, s’arrêtant tout à coup, elle se courba en deux, comprima son ventre avec ses doigts crispés — ainsi qu’une personne prise d’une douleur soudaine ; se retint quelques secondes… et pouffa d’un rire irrésistible, inextinguible et cruel, qui imitait, tour à tour, le bruit saccadé du hoquet et les clairs glouglous moqueurs de l’eau qui coule en pétillant…

Aux yeux d’une femme, le ridicule n’est jamais sublime.