La Monnaie et le mécanisme de l’échange/23

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Germer Baillière (p. 245-252).


CHAPITRE XXIII
les lettres de change sur l’étranger.


Dans les temps anciens le commerce consistait en un échange direct de marchandises. Une caravane partait avec une provision d’articles manufacturés, traversait les déserts de l’Arabie et du Sahara, et revenait avec l’ivoire, les épices et d’autres produits précieux obtenus par le troc. Plus tard le marchand chargeait son propre navire et l’expédiait au hasard, comptant sur le patron du bâtiment pour vendre les marchandises avantageusement, et pour rapporter ensuite par ce moyen une autre cargaison, qui se revendrait avec grand profit à l’intérieur. Ce genre de commerce était évidemment réciproque, et ce qu’on expédiait servait à payer ce qu’on rapportait ; il n’y avait donc dans l’intervalle que peu ou point d’argent qui restât improductif.

Partout où cet échange réciproque et direct n’existait pas, il était nécessaire soit de transporter de la monnaie métallique, soit d’imaginer quelque moyen de transférer les créances. Or le transport de l’argent n’occasionne pas seulement une perte d’intérêt pendant le temps que dure le transport ; il y a aussi, pour garder cet argent, des frais inévitables, sans compter qu’on risque de le perdre complètement. Aussi découvrit-on, il y a plusieurs siècles, que l’usage de titres en papier diminuerait, ou peut-être même rendrait inutile l’emploi de la monnaie métallique dans la commerce avec l’étranger.
origine et nature des lettres de change.

Les Romains eux-mêmes paraissent avoir connu, quoique d’une manière très-imparfaite, le système de lettres de change sur l’étranger ; mais c’est aux Italiens d’autrefois, et particulièrement aux marchands juifs, que nous devons le développement de cet usage. L’histoire de ce titre est enveloppée de beaucoup d’obscurités ; mais il y a des preuves que, dès le quatorzième siècle, l’usage des lettres de change était parfaitement établi. Les formes de ces lettres et les lois et coutumes qui y sont relatives, étaient alors à peu près les mêmes qu’aujourd’hui.

Une lettre de change n’est pas autre chose qu’un ordre de paiement adressé par le tireur au tiré, c’est-à-dire à la personne sur qui l’ordre est donné. Cet ordre spécifie la somme à payer, l’époque du paiement, et la personne à qui il doit être fait. Toutes les fois qu’une lettre de ce genre est tirée, il est à présumer que le tiré a contracté une dette à l’égard du tireur. Lorsque la lettre présentée au tiré est acceptée par lui, il reconnaît, par cette acceptation, l’existence de la dette. Quoique tirée en faveur d’une personne nominalement désignée, la lettre est transférable par endossement, et constitue ainsi un titre négociable qui donne le droit de recevoir de l’argent à une époque ultérieure dans un pays éloigné. Elle peut donc être envoyée pour acquitter une dette dont le montant est égal.

L’Angleterre achète tous les ans à l’Amérique une grande quantité de coton, de blé, de porcs, et beaucoup d’autres articles. L’Amérique, de son côté, achète à l’Angleterre du fer, du lin, de la soie et d’autres marchandises manufacturées. Il serait absurde évidemment qu’un double courant d’espèces traversât continuellement l’Atlantique pour le paiement de ces marchandises, lorsqu’il suffit d’écrire quelques lignes sur quelques feuilles de papier, pour que les objets qui voyagent dans une direction servent à payer ceux qui voyagent en sens contraire. Le commerçant Américain qui a expédié du coton en Angleterre peut tirer une lettre de change sur le destinataire pour une somme qui n’excède pas la valeur du coton. Si cette lettre est vendue à un autre commerçant qui a importé du fer d’Angleterre pour une somme équivalente, il l’enverra par la poste a son créancier Anglais, qui, à son tour, la présentera au débiteur Anglais ; et à l’échéance un paiement en numéraire fermera le cercle des transactions. L’argent intervient donc deux fois, la première quand le billet est vendu à New-York, la seconde quand il est définitivement retiré en Angleterre ; mais nous voyons qu’un paiement entre deux habitants de la même ville a été substitué à un paiement effectué d’un côté à l’autre de l’Atlantique. De plus, les paiements peuvent être effectués à l’aide de chèques, ou les lettres, quand elles sont échues, peuvent être présentées elles-mêmes par l’intermédiaire du Clearing-House, et balancées par d’autres lettres et par des chèques. Ainsi l’emploi de la monnaie métallique semble devenir presque superflu ; et tant qu’il n’y a pas une grande rupture d’équilibre dans la balance des exportations et des importations, le commerce extérieur est ramené à un système de troc perfectionné.

commerce des lettres de change

Il n’est pas naturel de supposer que tout commerçant qui a importé des marchandises en rencontre un autre qui ait exporté des marchandises pour la même somme, de sorte que les transactions se balancent exactement. Mais il y a beaucoup de commerçants à Liverpool qui doivent à des commerçants Américains, et beaucoup de commerçants Américains qui doivent à des habitants de Liverpool. Il y aura donc une production continuelle et une demande continuelle de lettres de change pour des sommes diverses ; et certaines maisons trouvent leur profit à faire le commerce de ces billets, en les achetant à ceux qui ont le droit de les tirer, pour les vendre à ceux qui veulent en expédier.

De grandes maisons de commerce ont souvent des bureaux à la fois en Amérique et en Angleterre, ou bien une maison dans l’un de ces pays a dans l’autre des agents et des correspondants avec qui elle entretient un compte-courant. Il arrive souvent que la même maison peut faire en même temps des importations et des exportations, de sorte qu’il se produit ainsi directement une balance dans ses comptes. La balance restante n’a besoin que d’être payée de temps on temps lorsque l’occasion se présente : Ainsi, dans le commerce extérieur comme dans le commerce intérieur, les titres de crédit servent à réduire considérablement l’usage de la monnaie. C’est seulement lorsqu’il y a une rupture d’équilibre dans la balance du commerce, et que l’un des pays a contracté un excédant de dettes considérable, que le transport des espèces devient nécessaire.

Je m’écarterais de mon sujet si je prétendais, dans ce petit traité, entrer dans toutes les complications des échanges avec l’étranger : Ce sujet a été admirablement traité par M. Goschen dans son livre intitulé : « Theory of the Foreign Exchanges. » Le principe général est que les lettres de change tirées sur une place particulière constituent une marchandise d’un genre nouveau, sujette aux lois de l’offre et de la demande. Toute circonstance qui diminue l’offre ou accroît la demande élève le prix de ces lettres, et vice versa. Le prix s’étant élevé, il y a un profit additionnel sur toute transaction qui permet de tirer une nouvelle quantité de lettres. L’exportation d’une marchandise quelconque en quantités plus considérables tend à rétablir la balance ; mais, s’il le faut, on peut envoyer, moyennant une certaine dépense, des espèces ou des lingots, et tirer des lettres contre ces valeurs. Ainsi le prix de transport des espèces est la limite que ne franchit pas la prime des lettres de change. L’or et l’argent, partout considérés comme des matières précieuses, et qui sont aussi très-faciles à transporter, forment, ainsi que nous l’avons remarqué au début, la circulation naturelle d’une nation à l’autre. Si un pays était absolument dépourvu d’espèces et avait des dettes extérieures à payer, l’exportation forcée et la vente des marchandises qui sont après ces métaux les plus généralement désirées et les plus portatives, seraient sa seule ressource ; la prime sur les billets pourrait alors varier presque à tous les degrés à partir du pair. On voit donc qu’au point de vue économique il y a, entre l’or ou l’argent et les autres marchandises, une différence non pas de genre, mais de degré.
le clearing-house universel.

On pourrait croire que, grâce à l’usage des chèques à l’intérieur et des lettres de change à l’extérieur, nous avons atteint, dans l’emploi de la monnaie métallique, le summum de l’économie ; il y a cependant encore un pas à faire. Nous avons vu que les commerçants d’une ville, tant qu’ils laissent leurs fonds au même banquier, n’ont pas besoin de manier l’argent, et qu’ils peuvent effectuer leurs paiements par des transferts sur les livres de leur banquier. Imaginons maintenant que tous les marchands du monde s’entendent pour avoir leurs comptes principaux avec les banquiers de quelque grande ville de commerce. Toutes leurs transactions mutuelles pourraient dés lors se régler entre ces banquiers. C’est un état de choses dont nous nous rapprochons ; car Londres tend à devenir la capitale monétaire du monde commerçant, le clearing-house général des transactions internationales.

Il suffit, pour économiser la monnaie, de centraliser les transactions, de sorte qu’il y ait les plus grandes chances possibles de balancer les créances. Avant que le système perfectionné des banques de province fût développé en Angleterre, on obtenait une économie considérable par l’usage établi de « tirer sur Londres. » Dans toutes les villes de province, beaucoup de personnes avaient besoin d’expédier de l’argent à Londres, et d’autres avaient besoin d’en faire venir de l’argent. À de vastes transactions commerciales et particulières entre la capitale et les principales villes de commerce, s’ajoutaient tous les paiements relatifs à la perception et à l’emploi des revenus de l’État. Dans chaque ville de commerce, quelque négociant important découvrit qu’il y aurait profit pour lui à vendre des effets sur Londres à ceux qui voulaient expédier des fonds, et à acheter, avec le produit de cette vente, les effets de ceux qui avaient des créances sur les banques ou autres maisons de Londres. La capitale devenant ainsi le centre monétaire, il y eut souvent avantage à faire des paiements à d’autres villes par des effets sur Londres. Toute personne qui avait des fonds à expédier avait plus de chances de trouver facilement un effet sur Londres que sur toute autre place, et il était probable que le créancier préférerait un tel effet à un effet sur une ville avec laquelle il n’avait pas de relations. Il est clair par suite que si tous les principaux commerçants de l’Angleterre avaient eu la plus grande partie de leurs fonds chez les banquiers de Londres, l’usage des effets sur cette ville aurait permis d’y concentrer toutes les transactions commerciales de l’Angleterre, et de les liquider au Clearing-house.

centralisation à londres des transactions de banque.

Il y a un avantage du même genre à centraliser à Londres les transactions étrangères. Faute d’un centre général, toutes les fois que deux villes de commerce sont en relations, elles doivent régler leurs affaires directement et séparément. Un commerçant peut donc recevoir des effets sur les banquiers et les commerçants d’une foule d’autres villes. Il y a à cela un double inconvénient. L’offre et la demande pour les effets sur des places relativement peu importantes doivent être relativement faibles et variables ; en outre ces effets seront tirés sur des maisons moins considérables, sur la solidité desquelles il n’est pas facile d’avoir des informations suffisantes. Il y a aussi, de notre temps, beaucoup de maisons qui ont des représentants dans plusieurs parties du monde ; or il serait plus commode pour elles que leurs transactions mutuelles fussent concentrées quelque part, de même que les transactions des banques succursales sont concentrées dans un bureau principal. De là nait une tendance à préférer, toutes choses étant égales d’ailleurs, des billets tirés sur des banques connues de Londres, ou d’autres grandes maisons de Londres dont le crédit est établi dans le monde entier : des effets de ce genre seront plus facilement acceptés sur le marché. Les personnes qui ont des billets à tirer obtiendront un meilleur prix si elles peuvent tirer sur Londres ; et c’est ce qu’elles font en ouvrant un compte avec une maison de Londres, et en s’arrangeant pour que les sommes qui leur sont dues soient déposées à Londres à leur crédit. Il arrive qu’un commerçant d’Amérique, d’Australie ou de l’Hindoustan, préfère recevoir de l’argent à Londres plutôt que partout ailleurs. Quiconque veut envoyer de l’argent peut alors le faire en tirant un billet sur ceux qui conservent ses fonds à Londres : les vides opérés ainsi seront comblés par des billets semblables reçus de temps en temps, et envoyés de même à Londres pour y être payés.

Cette tendance à centraliser à Londres les affaires d’argent est grandement favorisée par ce fait, que c’est là qu’existe la plus grande masse de capital disponible à bon marché. Le taux moyen de l’intérêt à New York est de 2 pour cent au moins plus élevé qu’à Londres ; de sorte qu’un négociant qui a assez de crédit pour obtenir qu’on lui prête à Londres, trouvera du profit à emprunter dans cette ville plutôt qu’à New York. Ainsi, au lieu de déposer d’abord de l’argent à Londres, puis de tirer ensuite sur cette somme, la marche la plus usitée et la plus profitable est d’obtenir un crédit sur cette place, c’est-à-dire, de faire tirer sur un banquier, en faisant ensuite des envois d’argent au banquier qui a accepté et payé vos lettres de change. Quant au commerce du continent, Paris, Berlin, Vienne, Hambourg et Amsterdam sont sans doute des centres extrêmement importants ; mais les guerres récentes ont fait transporter à Londres une quantité considérable d’affaires d’argent. En outre, le grand commerce extérieur de l’Angleterre, qui embrasse toutes les parties du globe, le nombre des colonies et dépendances qui, malgré leur éloignement, ont des relations financières avec la capitale de l’empire, tendent à donner à Londres une position unique.

représentants de banquiers étrangers à londres.

Il résulte de cette centralisation des transactions de banque à Londres, que les banquiers des colonies ou de l’étranger trouvent avantageux d’avoir dans cette ville des agents, ou même leurs bureaux principaux. Aujourd’hui il n’y a pas moins de 60 banques importantes des colonies ou de l’étranger qui ont à Londres des bureaux ou des maisons à elles. De ce nombre sont les principales banques de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, de l’Inde et un certain nombre de banques moins importantes établies par des capitalistes anglais pour faire du commerce avec les étals secondaires de l’Europe, de l’Amérique du Sud, de la Chine ou de l’Orient. Outre ces 60 banques, il y a au moins un millier de maisons de banque étrangères ou coloniales, qui sont en correspondance avec des banquiers de Londres ; de sorte qu’il n’est pour ainsi dire pas de ville au monde capable d’entretenir une seule banque, qui n’ait les moyens de correspondre avec quelque organe du système de banques de Londres. Les banquiers étrangers opèrent des transactions dont l’importance est fort variable, et quelques-uns d’entre eux devraient, d’après nos idées anglaises, être considérés plutôt comme des commerçants que comme des banquiers ; mais au total leurs transactions doivent être extrêmement importantes. Il doit en résulter, d’une manière presque inévitable, que les transferts d’argent se feront de plus en plus par l’intermédiaire de Londres. De même que cette ville est déjà le lien qui rattache les uns aux autres tous les banquiers des provinces d’Angleterre, elle peut devenir et deviendra probablement petit à petit le lien qui rattachera les parties du monde les plus éloignées. Mais plus nous voyons augmenter le fardeau lucratif des affaires financières qui pèsent sur Lombard Street et Threadneedle Street, plus nous devons faire nos efforts pour que notre système de circulation repose sur les bases les plus solides possible. Il faut aussi que nos banquiers, nos financiers et nos commerçants règlent leurs opérations avec une intelligence complète du système immense dans lequel ils jouent un rôle, et des risques d’affaiblissement et de décadence auxquels ils s’exposent par une concurrence trop acharnée. Personne n’ignore que des symptômes alarmants se sont, dans ces dernières années, manifestés sur le marché monétaire de Londres. Il y a tendance à des disettes fréquentes et rigoureuses du capital disponible, qui causent dans le taux de l’intérêt des variations presque inconnues il y a trente ans. Je présenterai donc, dans le chapitre suivant, quelques remarques destinées à montrer le danger qui résulte de l’économie excessive de métaux précieux, économie que la perfection croissante de notre système de banque permet de réaliser, mais qui pourrait être poussée trop loin et amener de terribles désastres.