La Monongahéla/V

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C. Darveau (p. 59-65).

V

Une promesse.


Étant donné le caractère de Nicolas de Neuville, cette réserve dans l’aveu de ses sentiments était de sa part une action héroïque. Avoir la quasi certitude d’être aimé, ressentir pour une créature du bon Dieu un amour pur, saint, profond, et ne pas le lui dire ! Repousser en soi le trop plein d’un cœur qui ne cherche qu’à se livrer ! Certes, répétons-le, il y avait là de l’héroïsme.

Mais disons-le aussi : le courage du jeune homme était à bout, et s’il tenait tant à ne pas manquer ce soir-là la réception du gouverneur, comme nous l’avons vu au commencement de ces lignes, c’est que, à la veille d’une campagne qui serait peut-être pour lui la dernière, il avait pris la ferme résolution de ne pas partir sans avoir déclaré sa flamme à la jeune fille et sans emporter ses serments.

À l’annonce du départ de la Renommée, la nièce du gouverneur s’était retirée du cercle de ses compagnes, et quand Nicolas la rejoignit, quelques instants après, il la trouva dans l’embrasure d’une fenêtre, effeuillant, inquiète et rêveuse, les fleurs de son bouquet.

La jeune fille rougit à son approche. Nicolas ne se sentait pas moins ému, ni moins timide et troublé.

— Élevée comme vous l’avez été, au milieu des merveilles de la nature, par des femmes de Dieu, dit-il d’une voix tendre, vous devez aimer beaucoup ces fleurs qui s’effeuillent sous vos doigts ?

— Oh ! beaucoup ! Et vous, monsieur, ne les aimez-vous pas ?

— Je les aime, répondit Nicolas, lorsqu’elles me rappellent un souvenir qui est lui-même le plus suave des parfums de l’âme.

— Moi, je ne les ai jamais aimées que pour elles seules, reprit la jeune fille en tressaillant.

— Mais vous comprenez cependant, mademoiselle, tout ce qu’une fleur reçue d’une main amie peut dire de doux et de charmant, lorsque l’absence éloigne ceux qui se sont aimés.

— Vous avez donc reçu de ces fleurs ? fit la jeune fille le cœur serré, la poitrine prête à éclater en sanglots.

— Je possède celles que j’ai cueillies sur la tombe de ma mère bien-aimée !

La jeune fille respira, et d’une voix rassérénée, mais encore pleine de tristesse :

— Hélas ! dit-elle, je n’ai jamais connu ni mon père, ni ma mère !

— Pardon ! mademoiselle, si je viens de vous rappeler involontairement un cruel souvenir.

— Oh ! je donnerais ma vie pour embrasser ma mère.

— Votre tante vous aime beaucoup.

— Oh ! ma tante est parfaite pour moi ; mais ce ne sont pas les baisers d’une mère.

Le silence régna pendant quelques minutes entre les deux jeunes gens.

— Est-ce bien certain, comme vient de l’annoncer votre ami que vous partez cette nuit même ? reprit Irène.

— Oui, nous appareillons tout probablement cette nuit.

— Et vous reviendrez bientôt ?

— S’il plait à Dieu. La campagne s’ouvre sous de sombres couleurs et dans notre carrière, à cette époque surtout, nous avons toujours devant nous dix chances contre une de succomber.

— Oh ! monsieur, vous êtes cruel pour moi ! Si vous n’alliez pas revenir, j’en…

Irène s’arrêta troublée, baissa les yeux et rougit d’avoir inconsciemment laissé deviner son secret.

— Oh ! de grâce, mademoiselle, reprit le jeune homme, achevez… rendez-moi le plus heureux des hommes…

— Pardonnez à une pauvre fille qui ne sait plus ce qu’elle dit.

— Mademoiselle, fit Nicolas en prenant un ton grave, voulez-vous me permettre de vous dire ce que je me proposais de ne vous faire connaître qu’avec l’assentiment de votre tuteur ? Un départ imprévu m’empêche de tenter cette démarche auprès de M. de Vaudreuil ; mais je ne veux pas partir sans emporter au fond de mon cœur une conviction qui, si elle m’est favorable, me donnera un surcroît de courage pour combattre les ennemis de mon roi, ou une indifférence stoïque pour la mort des braves, si je suis condamné.

— Que voulez-vous dire ? monsieur, fit Irène en levant les yeux sur le jeune homme.

— Il y a de cela une année, mademoiselle, reprit Nicolas. J’étais un enfant, insouciant, toujours heureux pourvu qu’il y eût quelque combat à l’horizon, envisageant l’avenir avec indifférence sans m’occuper du lendemain. Un jour je vous vis…

— Oh ! ce jour où vous m’avez sauvé la vie ! je ne l’oublierai jamais !

— Eh bien ! de ce jour date la vie pour moi. Jusque-là, j’avais mené une espèce d’existence végétative, sans souci, comme je vous le disais tout à l’heure ; de ce jour, je compris qu’il existait des jouissances qui m’étaient inconnues, mais depuis ce jour aussi, je sais qu’il est des souffrances que j’ignorais ; j’appris que le doute et l’incertitude ne sont pas les moindres plaies du cœur. Or, mademoiselle, ce doute et cette incertitude, je veux les éclaircir.

— Monsieur !

— Mademoiselle, si vous permettiez au plus humble de vos admirateurs d’oser prétendre à votre main, je vous jurerais de consacrer ma vie à votre bonheur et à votre protection !

La jeune fille ne répondit pas et resta confuse, les yeux rivés sur la fleur qu’elle tenait à la main.

— Dois-je interpréter votre silence comme un refus ? reprit le jeune homme d’une voix tremblante.

— Ce n’est pas à moi qu’il faut demander ma main, répondit Irène d’une voix douce comme un zéphir du printemps, c’est à M. de Vaudreuil et à ma bonne tante auxquels je dois tout ce que je suis.

— Je le sais, mademoiselle, mais je ne peux pas tenter cette démarche avant mon retour. Cependant il me serait bien consolant d’emporter l’espoir que vous ne me repousserez pas, si votre protecteur veut bien m’agréer, et que d’ici-là vous me garderez votre foi. Dites, le voulez-vous ?

Irène était une enfant douce, pure, sage et franche. Elle était fortement éprise de Nicolas de Neuville et elle le savait digne de l’offrande d’un cœur vierge comme le sien. S’il n’allait pas revenir ? Le sort de la guerre est si cruel. Et s’il succombait pendant la campagne, ne se reprocherait-elle pas comme un crime de lui avoir refusé un aveu qui serait une consolation à l’heure suprême de la mort ?

En un instant, toutes ces pensées traversèrent son esprit. C’est donc sans timidité et sans fausse pudeur qu’elle leva son clair regard sur le jeune homme et qu’elle lui tendit sa main fine et soyeuse, en disant :

M. de Neuville, moi aussi je vous aime et je serais heureuse de vous consacrer ma vie.

Le jeune homme, les larmes aux yeux, cueillant une belle fleur qui pendait sur un myosotis à la hauteur de sa main sur la fenêtre la lui présenta :

— Alors acceptez, lui dit-il en souriant à travers ses larmes, cette humble fleur que je vous offre comme le gage de ma fidélité.

— Je l’accepte, répondit la jeune fille rougissante.

Et cueillant à son tour dans le bouquet qu’elle tenait à la main une belle fleur rouge, emblème de l’ardeur de son âme, elle la lui donna en disant :

— Placez-là près de celles que vous avez cueillies sur la tombe de votre mère ! Ne pensez jamais à l’une sans penser à l’autre.

Puis s’enfuyant comme une colombe effarouchée, elle revint s’asseoir au pied de sa tante.

Daniel de St-Denis cherchait précisément son ami pour prendre congé de madame de Vaudreuil.

La charmante femme aimait beaucoup les deux jeunes gens dont elle avait su apprécier la riche nature.

— Revenez-nous bien vite, messieurs, dit-elle.

— Si Dieu le permet, madame, répondit Daniel.

— En attendant, messieurs, reprit madame de Vaudreuil, toutes ces belles filles prieront pour vous.

Nicolas tourna son regard vers Irène qui porta la fleur bleue à ses lèvres, et les deux officiers ayant salué avec grâce, sortirent du salon.

Dans la nuit la Renommée mettait à la voile, et, poussée par un bon vent de l’ouest, deux semaines après, elle abordait à Port-Royal, dans l’Acadie.