La Morale d’Aristote/Traduction Thurot/Note

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La Morale
Traduction par Jean-François Thurot.
Texte établi par Jean-François ThurotDidot (p. lxxx-lxxxiv).


NOTE


SUR LA DERNIÈRE EDITION GRECQUE
DE LA MORALE D’ARISTOTE,


ET SUR LE BUT QU’ON S’EST PROPOSÉ EN PUBLIANT CETTE TRADUCTION.




« Le titre de ce Traité, ἨΘΙΚᾺ ΝΙΚΟΜΆΧΕΙΑ (Morale Nicomachéenne[1]), a donné occasion à quelques personnes de douter s’il est vraiment d’Aristote lui-même, ou de son fils Nicomaque. Diogène Laërce[2], dans la longue liste qu’il donne des écrits du philosophe de Stagyre, ne fait pas mention de celui-ci, et Cicéron[3] penchait, quoiqu’avec quelque hésitation, à en regarder Nicomaque comme l’auteur. Mais, ni le silence de Diogène, ni le doute de Cicéron, n’ont ébranlé l’opinion qui l’attribue à Aristote ; opinion fondée essentiellement sur ce qu’on y reconnaît entièrement la méthode philosophique, les sentiments, les pensées, et surtout le style de cet illustre écrivain. D’ailleurs, si le nom de Nicomaque, mis en tête de ce Traité, a pu faire croire qu’il était du fils d’Aristote, pourquoi ne serait-ce pas également un motif pour l’attribuer au père de ce grand homme, qui portait aussi le nom de Nicomaque, et qui de plus était philosophe et médecin renommé ? »

« Quant aux deux autres Traités sur le même sujet, qui font partie de la collection des œuvres d’Aristote, l’un, intitulé : ἨΘΙΚᾺ ΜΕΓΆΛΑ (Grande Morale[4]), l’autre, ἨΘΙΚᾺ ΕῪΔΉΜΙΑ (Morale Eudémienne), on pourrait douter qu’ils soient réellement d’Aristote, quoique les mêmes sujets y soient traités et qu’on y retrouve la même doctrine. On ne sait pourquoi le premier est intitulé Grande Morale, puisqu’il ne contient que deux livres ; et le second (que l’on suppose dédié à Eudemus de Rhodes, disciple d’Aristote), ne contient que sept livres, qui, si l’on en retranche tout ce qui semble avoir été littéralement copié de la morale à Nicomaque, ne sont guère plus longs que la Grande Morale. D’ailleurs, le style de ces deux Traités n’est pas toujours semblable à celui d’Aristote, et, dans l’un et l’autre, le catalogue des vertus et celui des vices qui leur sont opposés, n’est pas le même que dans la morale à Nicomaque. Quoiqu’il en soit, l’hypothèse la plus probable est que ces deux Traités n’étaient que des essais, ou des esquisses, dont l’auteur se servit ensuite pour rédiger celui-ci, en admettant que tous trois soient l’ouvrage du philosophe de Stagyre[5]. »

L’édition grecque, que Mr Coray fit imprimer à Paris, l’année dernière, en un volume in-8°, et sur laquelle a été faite notre traduction, est la vingt-septième qui ait été publiée en Europe[6]. Elle forme le quatorzième volume de la Bibliothèque grecque, commencée il y a dix-huit ans, par les soins du même savant[7]. Les frères Zosima, riches négociants grecs, avaient fait d’abord les frais de cette collection, avec une libéralité peu commune. Des habitants de Scio fournirent les fonds nécessaires pour la continuation de cette entreprise, qui nonseulement a contribué aux progrès de l’instruction et de la civilisation chez les Grecs, mais qui a aussi répandu en Europe, particulièrement en France, des livres utiles et intéressants, devenus fort chers et fort rares, et qui n’y avaient jamais paru avec ce degré de correction et de pureté.

Mais tandis que ces hommes estimables consacraient une partie de leur aisance à cette généreuse entreprise, une calamité, presque sans exemple dans les annales de la férocité humaine, est venue anéantir leur malheureuse patrie. En peu de jours, sur une population d’environ cent vingt mille personnes, quarante mille ont été massacrés, trente mille emmenés en esclavage, se verront peut-être la plupart forcés d’embrasser la religion musulmane, et le reste, luttant contre la misère et le désespoir, s’est trouvé dispersé dans toutes les parties de l’Europe ; un gymnase, où se trouvaient réunis huit cents étudiants, a été détruit, une bibliothèque de soixante mille volumes est devenue la proie des flammes.

La souscription que nous avons proposée n’a pour objet, comme on l’a dit dans le prospectus, que de procurer quelques secours aux infortunés, qui, après avoir échappé à ce désastre, sont peut-être aujourd’hui privés du peu de ressources qu’ils avaient pu dérober à l’avidité de leurs assassins. Eh ! quel cœur, s’il n’est pas entièrement fermé à tout sentiment d’humanité, pourrait ne pas sympathiser avec des maux, dont la seule pensée effraie l’imagination !

Mais, si l’on ne peut espérer de soulager que quelques individus, peut-on se défendre de porter le plus ardent intérêt à la cause sacrée que soutient avec un si noble héroïsme la nation grecque toute entière ? Quel peuple sur la terre peut avoir plus de droits à l’intérêt des nations civilisées de l’Europe, que celui aux ancêtres duquel elles doivent leurs arts, leurs sciences, en un mot, tout ce qu’il y a chez elles de grand et d’honorable ?

Car, il ne faut pas se le dissimuler, sans ces mêmes Grecs, dont la postérité lutte sous nos yeux, avec une constance et un courage si admirables, contre la rage de ses tyrans, nous serions probablement encore plongés nous-mêmes dans les ténèbres de la barbarie. C’est dans cette terre privilégiée que brilla, pour la première fois, la pure lumière des arts, des sciences et de la raison ; c’est elle aussi qui, conservant quelques étincelles de ce feu sacré, le transmit aux peuples occidentaux, lorsque les stupides Ottomans menaçaient de l’éteindre dans un déluge de sang.

Et qu’on ne dise pas que c’est à tort que les Grecs de nos jours se vantent d’être les descendants de ceux qui nous ont transmis les glorieux monuments de leur génie, de leur sagesse et de leur vertu. Il n’y a pas de preuve plus authentique de l’origine et de la descendance d’un peuple à l’égard d’un autre, que l’identité du langage. Or, celui que parlent les Hellènes de nos jours se compose, en presque totalité, des mêmes mots et des mêmes formes grammaticales que l’on retrouve dans les poèmes d’Homère et de Sophocle, dans les écrits de Platon et de Démosthènes. Jamais sur la terre qu’ils hiabitent, on n’a parlé un autre idiome que celui de ces grands hommes. Quelques altérations qu’aient subies la syntaxe et la prononciation de l’an-’ cienne langue grecque, dans les siècles de barbarie, jamais les chefs-d’œuvre qui nous en restent n’ont cessé d’être compris et médités dans leur sol natal, au moins par quelques hommes, qui n’ont cessé d’en entretenir leurs compatriotes ; et c’est ainsi qu’au milieu de la plus cruelle servitude, malgré l’abjection et l’ignorance, qui accompagnent toujours une si misérable condition, des traditions de gloire et de grandeur, et l’espérance d’un avenir plus heureux, se sont conservées sans cesse au milieu de ce peuple infortuné.

Si les voeux, que forment depuis plusieurs siècles tout ce qu’il y a eu chez les nations civilisées d’hommes amis de la justice et de l’humanité, sont enfin exaucés, si le jour de l’indépendance luit enfin pour ceux qui prodiguent aujourd’hui leur sang et leur fortune avec tant d’enthousiasme pour conquérir leur liberté, qui peut dire quelles destinées sont réservées à un peuple capable de tant de constance et d’efforts si unanimes ? qui peut dire ce qu’il saura recouvrer de trésors du génie, et de monuments des arts, dans ces ruines qui jusqu’à présent semblent d’une fécondité inépuisable ?

Je n’ai que peu de mots à ajouter sur la traduction que je publie en ce moment. Si l’on ne saurait dire que ce soit la première fois que la morale d’Aristote paraît en français, au moins ceux qui auront occasion de parcourir la traduction qui fut publiée en 1644, par Charles Catel, conseiller au Parlement de Toulouse, s’apercevront facilement qu’elle n’a pu m’être d’aucune utilité. Quant aux versions en langues étrangères, comme celle du docteur Gillies, en anglais, et celle de Garve, en allemand, je les ai quelquefois consultées dans les endroits obscurs et difficiles. Mais on sent assez que rien n’a pu m’être plus utile que les conseils de mon respectable ami, le docteur Coray : qu’il me soit permis d’exprimer ici toute la reconnaissance que je lui dois, pour la peine qu’il a prise de revoir mon livre à mesure qu’il s’imprimait, et de m’aider à en faire disparaître le plus de fautes qu’il m’a été possible. Il m’est doux aussi de rappeler ce que je dois au noble désintéressement et à l’empressement généreux avec lequel mes amis, MM. Didot, père et fils, ont bien voulu me seconder dans cette entreprise.


Paris, 27 août 1823.
  1. Littéralement : Livres de morale Nicomachéens.
  2. Livre 5, § 22—27.
  3. De Finib. l. 5, c. 5.
  4. Indiqué, dans les notes de la traduction, par les lettres M. M.
  5. Extrait des Prolégomènes, en grec moderne, qui se trouvent en tête de l’édition de Mr Coray,
  6. Mr Zell, éditeur de la vingt-sixième, donne, dans sa préface, le catalogue des vingt-cinq éditions qui ont précédé la sienne.
  7. Elle se compose des ouvrages suivants : I° Les Harangues d’Isocrate, 2 vol. ; 2° les Vies des Hommes illustres de Plutarque, 6 vol. ; 3° la Géographie de Strabon, 4 vol. ; la Politique et la Morale d’Aristote, 2 vol., à quoi il faut ajouter : (a) les Histoires diverses d’Ælien. 1 vol. ; (b) les Stratagèmes de Polyen, 1 vol. ; (c) les traités de Xénocrate et de Galien, sur les aliments qu’on tire des poissons, 1 vol. ; (d) les Pensées de l’Empereur Marc-Aurèle, I vol. ; (e) le traité d’Hippoçrate, Des Airs, des Eaux, etc., I vol. ; (f) le Général d’armée, par Onisander, avec la traduction française, en regard du texte, I vol. Chacun des vingt-un volumes, qui forment cette intéressante collection, est accompagné de notes critiques et philologiques, en grec littéral, et de Prolégomènes, en grec moderne, dans lesquels l’auteur s’est attaché sans cesse à inspirer à ses jeunes compatriotes les sentiments les plus élevés, le désir de travailler à se rendre utiles à leur malheureuse patrie, par des talents et des connaissances de tous genres. L’auteur leur a donné à la fois l’exemple et le précepte, car on voit assez, par ce que nous venons de dire, que l’amour de sa patrie a été la pensée dominante de toute sa vie.