La Mort d’Artus/31

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Plon (4p. 180-186).


XXXI


Au matin, Lancelot ne manqua pas de hauts hommes pour l’armer, et, quand il fut prêt, il monta sur un destrier fort et vif, couvert de fer jusqu’aux sabots. Tous les autres se mirent à cheval pour l’accompagner au pré, sous les murs, où devait avoir lieu la bataille ; après quoi ils se retirèrent dans les barbacanes de la cité : car il avait été convenu entre le roi Artus et le roi Lionel que nul n’approcherait, quoi qu’il advînt.

À son tour, messire Gauvain arriva, convoyé par une foule de comtes et de barons ; mais autant la compagnie de Lancelot semblait joyeuse, autant la sienne paraissait morne. Le roi Artus, tout dolent, le prit par la main et le mena dans le champ ; le roi Lionel, de même, conduisit Lancelot. Puis les deux rois s’en furent et, après s’être signés, les champions brochèrent des éperons et s’élancèrent de toute la vitesse de leurs destriers.

Le jour était beau et clair, et le soleil luisait sur leurs armes ; mais, quand ils se rencontrèrent, on crut ouïr le tonnerre : leurs lances éclatèrent au ras des poings, sautèrent en morceaux jusques au ciel, et ils se heurtèrent si rudement de leurs corps qu’ils manquèrent de se crever : vous les eussiez vus voler en l’air ! Alors les chevaux, déchargés de leurs seigneurs, s’enfuirent chacun de son côté, sans que personne songeât seulement à les arrêter.

Le premier relevé fut Lancelot ; mais il était encore étourdi de sa chute et il ne savait où il était. Et messire Gauvain, après avoir ramassé son écu qui lui avait sauté du cou, fit resplendir sa bonne épée Escalibor, dont il lui assena un tel coup sur le chef que le heaume en fut bossué. Mais sachez que le choc remit Lancelot dans son droit sens : il riposta sans s’étonner et les lames claires et tranchantes commencèrent de voler plus vite que le vent, allant, venant, montant, descendant. Ainsi, durant longtemps, l’acier mordit l’acier : les écus tombèrent par pièces, les heaumes perdirent leurs pierreries qui étaient de grande vertu, les mailles des hauberts sautèrent et souvent les épées touchèrent la chair nue, faisant ruisseler le sang : de sorte qu’à tierce, si les deux champions eussent été d’aussi grande force qu’au début, ils ne fussent pas demeurés longtemps en vie, tant leurs armures étaient dépecées ; mais ils étaient las au point que leurs épées leur tournaient dans la main quand ils se frappaient. Alors messire Gauvain, le premier, recula et s’appuya sur les restes de son écu pour reprendre haleine. Lancelot l’imita. Ce que voyant, Lionel dit tout bas à Hector :

— Beau cousin, voici que j’ai peur et doutance pour Lancelot ! Car c’est la première fois que je le vois se reposer durant une bataille.

— Sire, répondit Hector, c’est pour l’amour de monseigneur Gauvain qu’il le fait ; je sais bien qu’il n’en a pas besoin !

Cependant, les deux chevaliers demeuraient immobiles, appuyés sur leurs écus. Et messire Gauvain, certes, avait raison d’attendre de la sorte, car il était ainsi fait qu’à mesure que l’heure de midi approchait ses forces augmentaient, pour décroître ensuite peu à peu, jusqu’à ce qu’il revînt à sa vigueur ordinaire. Mais, parce que d’aucuns pourraient tenir cela pour une fable, je dirai comment il avait reçu ce don : ce conte-ci, en effet, ne laisse rien qu’il n’explique, tant il est bien renseigné.

Quand il naquit, le roi Lot d’Orcanie, son père, le fit porter chez un ermite qui menait une vie si sainte, que Notre Sire faisait souvent des miracles par lui. Le prud’homme le baptisa volontiers et l’appela Gauvain.

— Beau sire, dit un des chevaliers qui avaient apporté l’enfant, faites que le royaume d’Orcanie se loue de vous et que cet enfançon, lorsqu’il sera en âge de porter les armes, y soit plus habile que nul autre.

— Sire, ce n’est pas de moi que viennent de telles grâces, mais de Notre Seigneur. Je prierai Dieu pour lui. Demeurez céans jusqu’à demain matin.

Et le lendemain, sitôt qu’il eut chanté sa messe, le prud’homme vint dire au chevalier :

— Sachez, beau sire, que cet enfant sera plus preux que tous ses compagnons, et qu’à midi, qui est l’heure meme où il a reçu le saint baptême, sa vigueur et vertu se trouveront si grandes que, pour peine et travail qu’il ait soufferts depuis le matin, il se sentira aussi frais, aussi léger que s’il n’avait rien fait.

C’est pourquoi, quand messire Gauvain combattait quelque chevalier de grande prouesse, il le pressait et harcelait autant qu’il pouvait jusqu’à midi : à ce moment, il devenait lui-même plus puissant et dispos qu’il n’était au déhut de la bataille et n’avait pas de peine à outrer son ennemi lassé.

Or, il parut assez qu’il avait ce don le jour qu’il combattit le fils du roi Ban de Benoïc, car à midi il lui courut sus tout soudain et se mit à frapper sur son écu, son haubert et son heaume comme sur une enclume, tant qu’il le blessa en plus de dix endroits. Lancelot se couvrait de son mieux, mais il souffrait beaucoup, et le roi Hector ne put s’empêcher de dire à haute voix :

— Dieu ! qu’est-ce que je vois ! Prouesse, qu’êtes-vous devenue ? Ha, beau sire, êtes-vous enchanté, pour avoir le dessous contre un seul chevalier ?

Ainsi en fut-il jusqu’à l’heure de sixte. Mais, à ce moment, Lancelot qui avait repris son haleine courut sus à son tour à monseigneur Gauvain et commença de le frapper à si grands coups, qu’il le fit chanceler et lui reconquit beaucoup de terrain. Ainsi l’autre se vit bientôt en grand péril de mort : telle était sa détresse que le sang lui coulait de la bouche et du nez.

À vêpres, les deux chevaliers étaient navrés en tant de lieux, que d’autres à leur place fussent déjà morts. Lancelot frappait encore, mais messire Gauvain, pour durs qu’il eût les os et solides les nerfs, à peine lui restait-il la force de soulever son écu. Voyant cela, le fils du roi Ban recula de quelques pas.

— Sire, dit-il, il serait bien juste que vous me tinssiez quitte, car celui qui appelle de trahison, s’il n’a vaincu avant vêpres, il a perdu sa querelle. Ayez pitié de vous-même !

— Soyez assuré, répondit messire Gauvain, que l’un de nous doit mourir en ce champ.

Ce disant, il saisit Lancelot à bras le corps, mais celui-ci, qui savait très bien lutter, lui fit un tour de genou et l’abattit rudement sur le ventre ; puis il alla devant le roi.

— Sire, dit-il, je vous prie de demander à monseigneur Gauvain qu’il cesse cette bataille, car, si nous continuons, il lui arrivera malheur.

— Lancelot, répondit le roi touché de cette débonnaireté, Gauvain fera comme il voudra ; mais vous pouvez bien laisser le combat, car l’heure de vêpres est passée.

— Sire, si je ne craignais que vous me le reprochassiez, je quitterais ce champ.

— Vous ne sauriez rien faire dont je vous susse aussi bon gré.

— Je m’en vais donc avec votre congé.

— Soyez recommandé à Dieu comme le meilleur des chevaliers et le plus courtois.

Là-dessus, Lancelot sortit du champ et revint vers les siens.

— Que faites-vous, beau sire ? lui cria Hector quand il approcha. Laisserez-vous échapper votre ennemi mortel qui vous appela de trahison ? Il vous eût bien fait mourir, s’il l’avait pu ! Retournez, beau sire, et coupez-lui le cou : ainsi notre guerre sera finie.

— Dieu m’aide ! j’aimerais mieux d’avoir reçu un coup de lance par la poitrine que d’occire un si prud’homme !

— Tant pis ! dit le roi Lionel. Je crois que vous vous repentirez de votre débonnaireté.