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La Mort de Pan (Reviczky)

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Traduction par Melchior de Polignac.
Poésies magyares, Texte établi par Melchior de PolignacOllendorff (p. 185-189).


LA MORT DE PAN


 
La pourpre du couchant inonde le navire,
De la mer assoupie le cœur bat doucement.
Zéphir, ce vrai gamin, soulève dans sa course
En polisson qu’il est, la tunique des vagues ;
Des vapeurs tiédies se promènent dans l’air,
Et la lune au milieu du ciel crépusculaire
Brille d’une pâle lumière ;
Autour, partout, c’est le silence.

En bas, dans le bateau,
L’air est plein de rumeurs.
Un repas copieux
Des rudes bateliers
Épanouit les cœurs.
On entend se choquer les cruches à long col,
Les dés tournent en rond et les destins trompeurs,
Les font tomber de-ci, de-là.
Sur les genoux des adorées
Les étoffes s’envolent.
Les lèvres sont trempées dans le miel d’Hybla.
« — Embrasse-moi, Lesbie, rendons grâce à la vie !
Vive la fumée des ivresses !
Et vive le désir qui sait boire en tout temps

Avec avidité la coupe des plaisirs.
Adieu, chansons, vins, belles, aux rives du Cocyte ! »

Et le fond du bateau est plus bruyant encore,
Des cris et des clameurs partout remplissent l’air.
Les vins de Cécuba coulent sur le plancher,
On boit à la santé de Tibère empereur.
Un jeune couple se cache sous les rideaux,
Un espiègle lutin va badiner prés d’eux,
D’autres ont commencé une ronde effrénée,
Et les dieux sans soucis et ardents aux plaisirs
Se glissent invisibles au milieu de la danse.
Tout à coup, le pilote entend comme une voix
Qui l’appelle d’un ton lugubre :
« Thamus ! » Qu’est-ce ? il n’est pas étonné qu’on l’appelle,
Mais sa tête est très loin, le vin a troublé ses oreilles.
Encore ? — Mais n’est-ce pas la voix de tout à l’heure ?
— Thamus ! — Attends ! tu ne me joueras plus ce tour !
Vite il gagne le pont… la nuit est adorable !
Les flots scintillent argentés,
La mer reflète doucement
Les étoiles. Sont-ce les doux yeux des naïades ?
Au loin, où les regards s’enfoncent dans la nuit,
Les rives d’Étolie font une tache noire.

Mais Thamus, attentif, promène son regard,
Pas une âme ! Tout est muet, silencieux !
Croyant s’être trompé, il redescend déjà

Où l’attendent le vin, la folle Melissa,
Mais voici que la voix, énigme dans la nuit,
Pour la troisième fois se fait entendre à lui.
Elle n’a rien d’humain, semble surnaturelle…
« — Qui es-tu ? Que veux-tu ? » fait Thamus effrayé,
Et la voix doucement passe à travers les airs,
On l’entend jusqu’en bas dans le fond du bateau.
Voici ce qu’elle dit : « Écoute, vieux Thamus,
Tu vas être aujourd’hui devin sans le savoir,
Quand tu atteindras la hauteur de Pallentès,
Proclame et crie bien haut que le grand Pan est mort ! »

Et la troupe joyeuse aussitôt fait silence,
Elle ne peut plus boire, se sent rassasiée…
Thamus attend en vain la venue du sommeil,
Il est rêveur, ému, parait se recueillir.
Puis lorsque le navire atteignant Pallentès
Est venu tout prés du rivage,
Il proclame très haut, comme voulait la voix :
Oh ! le grand Pan est mort ! oh ! le grand Pan est mort !

Tout à coup, — vit-on jamais miracle pareil ?
Les pierres, les buissons, les bois ont tressailli,
De sourds gémissements se gonflent en sanglots,
Suivis de cris perçants, de lamentations,
Des soupirs émouvants volent partout dans l’air,
Et des pleurs saccadés, des plaintes déchirantes.

Mais ce cri les dépasse encore en désespoir :
Oh ! le grand Pan est mort ! oh ! le grand Pan est mort !
On ne l’entendra plus la flûte à sept tuyaux
Qu’il embouchait souvent pour effrayer les nymphes.
La terre d’à présent est muette, abandonnée,
Les dieux gais et rieurs ne la fréquentent plus.
Finis sont les satyres, les silvains, les naïades !
— Car en chaque buisson vivaient alors des dieux —
Arbres, fontaines, fleurs et gazons sont déserts.
Oh ! le grand Pan est mort ! oh ! le grand Pan est mort !

L’âme de la nature, au loin, s’est envolée,
Les dieux ne viennent plus s’amuser sur la terre.
Adieu la gaieté sans souci !
La conscience est venue rendre les cœurs plus durs,
Et la réflexion uniforme domine.
Oh ! c’est cela, Thamus, que tu prophétisais.
La fin du règne des dieux du paganisme !
Oh ! le grand Pan est mort ! oh ! le grand Pan est mort !

Les bateliers ont entendu, mais sans comprendre :
Il est mort le grand Pan ? ils s’étonnent encore,
Se demandant pourquoi ces pleurs universels.
Puissances qui menez les destinées humaines,
Oh ! portez la lumière en cette obscurité.
Dites, que signifient ces pleurs de la nature !

La forêt frissonna, un zéphir y passait,
Et le noir de la nuit se changea en gris or,

Un brouillard transparent descendit sur ses bords.
On perçut une voix qui fit cette réponse :
« — Pan et les siens sont morts, mais Dieu vit toujours,
Il n’est plus dans les prés, les bois, mais dans les cœurs.
Les dieux voluptueux ont cessé d’exister.
Il est fini le temps de l’orgueilleux bonheur.
Dorénavant la terre sera aux attristés,
Le plaisir le plus doux : de répandre des larmes,
Et le désert obscur, paisible des forêts
Calmera les douleurs des êtres éprouvés.
Ceux qui ne sont pas tristes sont tous des païens !
C’est Lui qui l’affirma du haut du Golgotha,
Lui, si pieux, si bon, si miséricordieux,
Et qui vint racheter le monde du péché !

Et voilà que vers l’Est, où l’air et les vapeurs
Sont empourprés par les purs rayons de l’aurore,
Touchant d’un bout au ciel et de l’autre à la terre,
                 La croix paraît.