La Neige et le feu/05

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Les Éditions Variétés Dussault et Péladeau (p. 81-89).


I

Premières leçons



QUE les Canadiens ne réfléchissent pas, c’est faux ; ils agissent d abord, puis ils pensent à ce qu’ils ont fait. Les raisons ne manquèrent point à Philippe Boureil pour justifier à ses yeux son voyage impromptu. Raisons naïves, avantageuses ; touchantes aussi. Comme il s’était vu tout petit entre les gratte-ciel de New-York, de même il se sentirait minuscule près des sommités littéraires de Paris. Là-bas, on ne le considérait plus comme un maître. Redevenu élève, il connaîtrait de nouveau l’avidité d’apprendre tout ce que savent les grandes personnes, tandis que, dans son milieu, il ne pouvait plus rien étudier sans s’isoler davantage… Là-bas, il s’instruirait non seulement à l’école, mais encore dans la rue, par les journaux, les affiches, en ouvrant seulement les yeux, même en respirant : chaque bouffée d’air serait pleine de pollens invisibles pour féconder son cerveau !

Il souffrit du mal de mer, et quitta peu sa cabine. Son compagnon, un marchand, gros bonhomme aux lèvres si épaisses qu’il semblait toujours rester bouche bée, causa souvent avec lui ; il lui répétait que les minorités juive et canadienne-française ont intérêt à s’unir contre la majorité anglo-saxonne. Boureil reçut la visite d’un Français qui colportait sur les passagers toutes sortes de potins et de médisances. Ainsi, au lieu de dresser les uns contre les autres, il les rapprochait. Il en résulta bientôt une familiarité générale sinon un esprit de famille.

Le sixième jour, quelqu’un cria : terre ! et l’on se pressa contre le bastingage. Boureil monta sur une chaise : là-bas s’offrait à sa vue la première image du sol de France, qui, peut-être, trois cents ans plus tôt, avait été la dernière que pût se rappeler son ancêtre français : une ligne plus bleue que le ciel et que la mer.

Le premier à monter à bord fut un garçonnet de sept ou huit ans, qui venait au devant de ses parents. Il fit sur Boureil une profonde impression, car il se prit à nommer tout ce qu’il voyait sur le paquebot avec les termes propres… Telle fut la première leçon, et elle avait été donnée par un petit Juif.

La deuxième leçon ne se fit guère attendre. Un officier de l’immigration demanda à Boureil :

— Nationalité ?

— Canadienne-française.

— Connais pas. Votre passeport.

Boureil le lui tendit aussitôt. L’officier l’examina, et relevant la tête :

— Que ne le disiez-vous pas tout de suite que vous êtes sujet britannique ?

Boureil se jura de ne plus lire que ce qui est écrit pour éviter que l’esprit fît encore mentir la lettre.

Il sortit de la gare Saint-Lazare avec une foule de touristes américains bientôt dispersés dans Paris comme une sève brute.

Lui, Philippe Boureil, se sentait déjà plus chez soi qu’en sa ville natale. Pas de panneaux-réclames ni de poteaux indicateurs en anglais. Du français partout dans l’air. À peine les voix le surprenaient-elles un peu : elles ne correspondaient point aux figures familières. C’était comme si une flûte avait émis un son de cor ; si un fifre, un son de trombone.

Boureil se proposait de vivre ici sans modifier ses habitudes. Loin de prétendre à voir, du petit œil clignotant d’un kodak, le plus de choses possible en un temps minimum, il découvrirait tout à la longue. C’était compter sans le chauffeur du taxi qu’il héla. Celui-ci, un vieux madré, le promena selon un itinéraire savant et capricieux. À vive allure, toutefois : au cas où l’on aurait été quand même un peu pressé ; peut-être aussi pour rapprocher les beautés, résumer…

Le taxi faisait le tour d’une place et soudain, pour s’engager dans une rue étroite, il s’en détachait comme la pierre d’une fronde. Boureil, jeté d’un côté, puis de l’autre, s’en inquiéta d’abord ; mais bientôt rassuré par la dextérité du chauffeur qui insérait d’emblée son véhicule dans les moindres interstices, il se prit à admirer les monuments se succédant en bon ordre.

Ni la Madeleine, ni l’Opéra, ni l’Obélisque, ni la tour Eiffel, ni le Louvre, ni le Sacré-Cœur, ne l’émurent autant que les maisons crépies comblant les intervalles, les maisons où vivent des Français. C’est là qu’on l’admettrait dans la famille, et qu’il se sentirait vraiment parvenu à sa destination. Il avait l’impression de revenir après une longue absence, mais nulle part on ne l’avait encore accueilli : personne au quai, personne en gare, personne pour lui. On avait comme manqué à son rendez-vous.

Enfin installé dans sa chambre, Boureil resta un long temps étourdi, des images tourbillonnant dans sa tête : le Sacré-Cœur s’extasiait, l’Arc de Triomphe décochait l’Obélisque, la tour Eiffel pivotait comme un compas, l’Opéra battait des ailes… Puis Boureil alla tirer le store de sa fenêtre et vit Paris en bas-relief.

Vint l’heure de dîner. Boureil quitta le Trianon et s’engagea dans une ruelle. C’était déjà comme un intérieur ; le premier où lui fût permis l’accès. Les fenêtres des deuxièmes et troisièmes étages semblaient des cadres vides. Les personnages, aussi bizarres, aussi disparates que des portraits de plusieurs peintres de toutes les époques, étaient descendus comme lui dans la rue, et le côtoyaient. Au passage, Boureil admirait un balcon en fer forgé, une poignée de porte. Après avoir labouré Paris en taxi, il butinait. Mais, en suivant la pente, il arriva au bord de la Seine, et il eut soudain l’envie de s’y jeter, comme un enfant qui ne sait pas vivre malgré tout. Qu’était-il venu faire ? quel sens avait maintenant sa vie ? à quoi bon étudier pour soi ? pourquoi être si seul ?

Il entra dans une gargote et commanda du champagne. À une table voisine de la sienne, trois jeunes filles parlaient tout haut et fort bien, car elles étaient élèves de l’Odéon :

— Dis donc, Marcelle, tu as fini de nous lire au nez ? demanda une blonde au visage mat.

Marcelle, une autre blonde qui continua de lire en mangeant, répondit :

— C’est gentiment écrit.

— Bedel écrit comme un pied.

Marcelle répliqua tout en lisant :

— C’est pas comme ton Claudel. Au moins, celui-ci est clair.

— Oui, c’est un pied à ampoules ! fit la brune, la bouche remplie de mie de pain.

Boureil s’approcha d’elles et les salua :

— J’arrive d’Amérique. Permettez-moi, mesdemoiselles, de vous offrir à boire.

Marcelle ferma son livre :

— C’est pas de refus, noble seigneur. Asseyez-vous donc.

La brune lui demanda :

— Vous ne seriez pas par hasard un oncle à l’une de nous trois ?

— Non, un simple cousin. Je m’appelle Philippe Boureil. Garçon, une autre bouteille.

— Mais vous êtes millionnaire ?

— Je ne suis qu’un pauvre Canadien.

— Célèbre là-bas, sans doute.

— Même pas. Et je le regrette : on ne m’a pas fait bonne chère à Paris.

— Il fallait apporter vos plumes !

— Je me sers d’un stylo.

— Moi, je devine, dit Marcelle. Monsieur est chanteur. Il a le chic du r roulé.

— Détrompez-vous encore une fois, mademoiselle. Je serais plutôt écrivain parce que j’ai le filet de la langue trop court.

Les jeunes actrices se moquèrent gentiment de Boureil. Mais celui-ci apprit d’elles qu’il lui manquait quatre clefs : le million, la gloire, la beauté et l’effronterie.