La Neige et le feu/07

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Les Éditions Variétés Dussault et Péladeau (p. 111-122).


III

Le parallèle


Simone Audigny, souffrant d’une entorse, avait invité Boureil à lui rendre visite chez elle, à Bois-Colombes.

Boureil avait à disposer d’une heure avant de partir. Comme il ne travaillait jamais si bien qu’en pareille attente, il alla s’acheter une rame de papier quadrillé pour commencer son livre sur les Canadiens et les Français mis en parallèle.

Toutes les différences qu’il avait remarquées jusque-là, il les repassa dans sa mémoire sans découvrir rien d’essentiel. Il n’avait encore vu les Français que dans la rue. De parti pris, il négligeait les caractères qu’on leur attribue toujours dans les livres, comme si tous ces livres étaient d’un même auteur ; et quant aux malentendus qui rendent difficiles leurs relations avec les Canadiens, ils proviennent d’une ressemblance : nous avons en commun la mauvaise habitude de vouloir changer ceux que nous aimons. Il abandonna son projet provisoirement, et descendit sur le boulevard.

Retardant à plaisir son arrivée, il marcha avec lenteur jusqu’à la porte d’Orléans, où il acheta un gros bouquet de roses rouges ; et au chauffeur du taxi qu’il héla, il demanda à être conduit par la ceinture à la porte de Clichy. Le reste du chemin, il le fit à pied : boulevard Voltaire, place Jean-Jacques Rousseau, rue d’Alembert, rue Montesquieu, etc. Il avait l’impression de s’enfoncer dans l’Encyclopédie. Parvenu enfin devant une porte en bois noir au milieu d’un mur de briques grises, il frappa, et eut envie de s’enfuir ; mais on ne lui en laissa pas le temps : un petit homme à veste beige, en sandales, ouvrit. C’était le père de Simone qui lui donna la main en relevant sur son front fuyant une mèche rebelle de cheveux blancs, l’air narquois.

À la suite d’Ambroise Audigny, il pénétra dans un petit jardin tout en fleurs et, piteusement, à Simone étendue sur une chaise longue au soleil, il tendit son bouquet :

— C’est l’intention qui compte, dit-il.

En fait, parmi tant de rosiers, cette intention ne comptait que trop ; elle gênait beaucoup Boureil.

Doux et brillant, le regard de Simone ressemblait à celui d’une petite fille riant à travers ses larmes.

Boureil se tourna vers son père dont les yeux, le nez, la bouche étaient si rapprochés qu’ils semblaient vouloir se confondre : pour ouverture sur le monde, sa face avait presque un sens composite.

— C’est la première maison où il m’est donné de pénétrer, lui dit-il.

— Mais, répondit le vieux maître, les maisons n’ont plus d’intérieur. Le dehors, le dedans, c’est tout un depuis l’invention du téléphone et de la radio. Qu’on rentre, qu’on sorte, on reste en public. C’est, d’un côté du mur, la promenade, et de l’autre, le programme, la sonnerie. Paris a perdu son opacité, son secret.

— C’est égal, répliqua Boureil, cette première occasion me touche, et je vous suis reconnaissant de me l’avoir fournie. Vos murs, comme vos guillemets, sont si épais ; partout la propriété si bien défendue, que je me suis cru d’abord condamné à rester dehors, à moins qu’un bon génie me révélât le sésame de vos salons.

— L’hospitalité française devient infinie quand s’y mêle un intérêt de curiosité que votre seul titre de Canadien suffirait à créer auprès des gens les plus distingués. C’est d’un horaire que vous avez besoin plutôt que d’une formule magique : les salons de Paris s’ouvrent à des temps fixes comme la petite porte des coucous.

— Il est de mon devoir, coupa Simone, de vous mettre en garde contre l’ennui mortel qu’il y règne. Si vous voulez, je vous ferai voir Paris, non plus le long de ses murs, mais de ses points culminants ; de là-haut, la ville vous apparaîtra tout épanouie…

— L’antidote qu’elle vous propose est plus dangereux que le poison, répliqua son père. Simone vous fera escalader tous les escaliers, toutes les échelles, toutes les pentes. C’est une alpiniste qui ne trouve son aplomb que sur des plans verticaux. À la fin, Paris vous fera l’effet d’un satellite tournant sur différents axes. Votre connaissance s’accompagnera d’affreux vertiges et d’étourdissements prolongés. Entre-temps, Simone vous aura brisé, rompu, sur tous les degrés, comme linge battu.

— Malgré tout, répondit Boureil, j’accepte volontiers l’invitation de votre fille.

— Alors, remerciez le ciel de son entorse ! Dommage qu’il n’en envoie point aussi à l’esprit choppant contre une grosse sottise pour le contraindre lui-même à faire de la chaise longue. Il faut que je me remette à mon traité, je pense encore !

Et s’étant excusé auprès de Boureil, Ambroise Audigny se dirigea vers la maison, ses mains longues et fines s’agitant fébrilement comme des antennes.

— Mon père, expliqua Simone, écrit de longs ouvrages pour ralentir sa pensée et, contre le sérieux qu’il risque d’y contracter, il vient de temps à autre dans le jardin contempler les fleurs, les étoiles.

Boureil pensa que le maître de céans souffrait d’un mal bien étrange, trop penser, penser toujours. Il comprenait mieux son regard qui, sans cesse, allait d’un objet à un autre, comme établissant une série indéfinie d’égalités entre une guêpe, une rose, un nuage, un visage.

Son cabinet de travail était une assez grande pièce dont le meuble se composait d’une table d’ébène carrée où gisait un cahier épais, de trois chaises et d’une étagère où étaient rangés une dizaine de livres. Ambroise Audigny s’approcha de la fenêtre donnant sur le jardin pour observer de nouveau Boureil. En marge d’une page de son manuscrit, il nota ensuite : « Philippe Boureil, Canadien. Plutôt sympathique. Des yeux ronds à sourcils relevés près des tempes, des spirales symétriques. Je parie que Simone a du goût pour cet imbécile » Il continua en pensée : « Le type de l’Américain, invention de l’Europe, et qui plaît aux Français, liée qu’elle est chez eux à l’idée de bonnes affaires qu’ils estiment encore plus ».

En effet, Boureil plaisait à Simone, et son caractère exotique y était pour beaucoup. Autre chose militait en faveur du visiteur, c’était sa timidité qui pouvait cacher une violence. Il ne faudrait pas que cette violence tardât à se manifester : Simone avait une horreur instinctive pour les longues cours. On espère trop d’une femme languissante.

De son côté, Boureil ne se doutait pas que sa gêne le servît. Dès son entrée en scène ratée, il s’était senti ridicule au point que sa voix avait mué. Être aimé, pensa-t-il, comporte au moins l’avantage de pouvoir s’exprimer librement sans crainte de faire rire de soi. Après son départ, toutefois, il ne put se reprocher aucune sottise particulière : il avait oublié toutes ses paroles.

Son retour fut enchanté. Il se répétait comme une incantation : « Les étoiles, Simone et les roses. » Mack qu’il rencontra à la grille de l’entrée ne réussit point à rompre le charme : « Les marches nocturnes à travers Paris ajoutent à notre connaissance de la vie… » Seul dans sa chambre, Boureil trépigna comme il aurait tout aussi bien crié, ri ou pleuré. Les émotions profondes nous rendent puérils.

La semaine suivante, Simone Audigny soumit le cœur de Boureil à rude épreuve. Elle l’entraîna au haut du Sacré-Cœur, de Notre-Dame, de la tour Eiffel, de la tour de la Bastille, de la tour Saint-Jacques et de l’Arc de Triomphe, en l’espace de deux jours. Et le mardi, elle venait le chercher pour monter encore.

— Aujourd’hui, lui demanda Boureil, faites-moi connaître les sommités littéraires.

*

Pour rapporter une conversation entre Français, il serait inutile d’employer le tiret, puisque tous les interlocuteurs commencent par dire : moi, si ce pronom personnel ne revenait aussi souvent que la virgule et le point ; il semble être lui-même un signe de ponctuation servant à tous les usages.

Boureil s’étonnait que fût du pays l’auteur de la parole célèbre : Le moi est haïssable. Il n’y a endroit au monde où on le haïsse moins qu’en France. Il est vrai que le mot de Pascal commence lui aussi par moi.

Boureil expliqua ce phénomène ainsi : le lycée attache bien chacun à sa petite personne. À nos collégiens, au contraire, on impose un moule commun ; d’où série de bons garçons qui n’ajoutent que nombre à la société canadienne.

Les deux méthodes se défendent. Chez nous, les esprits qui réagissent s’affirment plus qu’en France, où d’abord l’on distingue à peine l’homme vraiment indépendant de l’imbécile individualiste.

Mais Boureil allait faire la connaissance du plus intelligent des Français qui lui servirait à juger les autres. Simone voulut le lui présenter à l’issue d’un cours au Collège de France, où il avait disserté brillamment sur la clarté française, cette « conséquence des possibilités assez réduites de la langue française. »

Faute de savoir que l’esprit de l’écrivain est par excellence l’esprit d’escalier, (écrire, c’est parler hors de propos, trop tôt ou trop tard), Boureil fut un peu déçu de cette rencontre. En outre, le maître passait par un moment affreux de doute sur sa propre valeur : il s’accordait alors avec les plus sots de ses détracteurs envieux que, par sa noblesse même, lui suscitait son talent.

D’admirables yeux bleus, d’une tendresse et d’une rêverie immenses, contrastaient avec une forte moustache taillée à l’américaine, et qui traduisait peut-être chez ce petit homme le souci de paraître viril. Il ressemblait d’une manière frappante à Me Aimé Geoffrion, — mêmes traits, mêmes gestes, même tic. (Est-ce qu’il suffirait à un poète pur de vivre au Canada pour se changer en juriste ?)

Sa connaissance des Français allait s’approfondissant, et Boureil jugeait qu’après un séjour chez eux de dix ou douze ans, il pourrait reprendre avec quelque chance de réussite son projet de parallèle.