La Nièce de l’oncle Sam/VI

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Les Annales politiques et littéraires (Feuilleton paru du 4 août au 6 octobrep. 39-48).
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VI

Laurence s’était assise sur un talus, au bord de la route, et pleurait silencieusement en calculant : « Nous sommes partis à dix heures et demie. Il est près de trois heures. Bientôt cinq heures que maman est seule ; et me voilà immobilisée à vingt kilomètres de Paris ! »

Elle se laissait aller, lâchement, à une prostration extrême en face de la fatalité mauvaise.

Le chauffeur, debout au milieu du chemin désert, guettait obstinément à l’horizon. De temps en temps, il répétait :

— Si un copain pouvait passer, bon sang !

Le grand silence des champs entourait cette fièvre et cette agitation de son calme immense : muette raillerie de la nature indifférente à l’homme.

Tout à coup, le chauffeur poussa un cri de joie :

— Une bagnole !

Une trépidation lointaine — moteur d’auto ou d’avion ?… Mais un léger nuage de poussière les rassurait bien vite : c’est une auto qui se rapprochait d’eux, peu à peu.

Le chauffeur mit ses mains devant sa bouche et hurla :

— Héhà !… Héhà !… Ohé !…

Une mince et légère voiture à hautes roues stoppa à dix pas. Elle était inoccupée. Au volant, un jeune soldat américain, glabre et frais, offrant un visage d’enfant sous son feutre crânement cabossé, examinait curieusement ce groupe étrange : une auto en panne, une jeune fille en larmes et ce chauffeur congestionné.

— Rendez-nous service, camarade ! cria le chauffeur.

Mais Laurence, galvanisée, s’était jetée en avant. Elle parlait couramment l’anglais. D’un élan, accrochée à la portière de la voiture américaine, elle racontait tout pêle-mêle, enhardie, encouragée par la jeunesse de cet enfant qui lui serait sûrement pitoyable : la maladie de sa mère, le refus du docteur, ce retour navrant et cette panne… Elle conclut :

— Voulez-vous me ramener à Paris ?

All right ! répliqua brièvement l’Américain. Je ne peux pas vous prendre dans ma voiture pour Paris, mais je ferai mieux ; je vous conduirai à Neuilly-sur-Marne où je me rends, et c’est le chef de l’hôpital américain, le colonel Warton qui vous accompagnera à Paris et soignera votre mère… Lui, il se dérangera sûrement si je le lui demande c’est mon… mon beau-frère, mon futur beau-frère : il est fiancé avec ma sœur Bessie.

Laurence a un mouvement de découragement :

— À quoi bon déranger un docteur inconnu… Maman est perdue, et c’est son médecin, seul, qu’elle voulait voir.

L’Américain profère sentencieusement l’axiome cher aux Anglo-Saxons :

— Tant qu’il y a la vie, il y a l’espoir.

Il ajoute avec chaleur :

— Et le colonel Warton est le plus grand médecin, dans le monde entier… Il réussit à guérir, là où les autres échouent.

Malgré elle, Laurence est abusée d’une nouvelle espérance au contact de cette ferveur juvénile. Elle dit :

— Merci… merci… Partons vite.

Le chauffeur leur recommande :

— Dès que vous serez aux premières maisons, envoyez-moi quelqu’un pour la réparation.

Et, résigné, il s’apprête à monter la garde auprès de son véhicule,

Laurence lui crie :

— Quand vous serez rentré à Paris, venez vous faire payer à la maison : Mlle d’Hersac, rue Vaneau… Je n’ai pas d’argent sur moi.

L’homme acquiesce, d’un geste confiant.

Une fois de plus, Laurence était emportée à toute vitesse à travers la campagne. Le jeune Américain accélérait l’allure de son auto avec une témérité qui enchantait la jeune fille : à peu près du même âge, ils vibraient l’un et l’autre d’une même impatience.

L’adolescent répétait d’une voix hachée par le vent :

— Vous verrez ce qu’est Jack Warton… je suis persuadé qu’il pourra quelque chose pour votre pauvre mère.

Cette foi aveugle influençait Laurence. Ébranlée, elle songeait : « Si, pourtant, on pouvait la sauver ! » Prise de gratitude, elle regardait sympathiquement son petit compagnon.

Qu’il était jeune !… Vingt ans, pas plus. Un visage de fille aux joues duvetées, au teint rose à peine hâlé par le grand air. Les cheveux, un peu longs, frisottaient en mousse blonde au-dessus des oreilles. Le profil avait cette nette régularité, cette finesse exquise du modelé qui apparentent certaines figures américaines aux chefs-d’œuvre de la statuaire grecque.

Laurence admirait naïvement ce joli garçon dont la sensibilité presque féminine la réconfortait si profondément à cet instant : elle le sentait aussi troublé qu’elle, touché par sa douleur. Il émettait cette réflexion à voix haute, et son accent vibrait d’émotion contenue :

— Nous, nous étions des babies quand notre mère est morte ; nous n’avons pas eu le temps de la connaître… On a de la chance d’être orphelin avant de pouvoir comprendre : c’est une peine épargnée pour l’avenir.

Et, comme ils étaient tous deux des enfants, la sympathie de Laurence s’exprima par cette question puérile, la première que s’adressent ingénûment les gosses qui ont envie de faire connaissance :

— Comment vous appelez-vous ?

— Teddy Arnott, répondit le jeune homme en souriant.

Il ajouta :

— Je suis venu en France avec le corps d’armée commandé par mon oncle, le colonel Blakeney que je dois aller rejoindre incessamment au camp de T… Je suis automobiliste, chargé de missions, faisant office d’officier de liaison.

— T… Mon frère s’y trouve pour l’instant, murmura Laurence.

Elle se tut, ramenée à ses douloureuses préoccupations ; et son compagnon respecta son silence.

Neuilly-sur-Marne.

Laurence retrouvait le décor du Perray. Les murailles grises, la Croix-Rouge, les infirmières blanches et bleues.

Hallo, Jack ! appela familièrement Teddy Arnott en apercevant le docteur.

Jack Warton, très étonné, s’approcha d’eux. Tout de suite, Laurence fut attirée par ce calme et doux visage aux tempes prématurément blanches. Elle remarqua — malgré l’émotion qui la troublait — qu’il accueillait Teddy d’un air plutôt défiant : la pétulance du jeune homme s’accordait si mal avec la gravité de son beau-frère !

Un dialogue animé s’engagea entre eux. Warton s’écria brusquement :

— Mais c’est stupide, d’avoir fait cela !… Il fallait la conduire au train de Paris, et non pas ici.

Teddy insistait, tapant du pied, parlant avec volubilité. À la fin, il s’approcha de Laurence et lui dit joyeusement :

— C’est chose entendue. Il part avec vous.

Sans parole, sans pensée, anéantie, la jeune fille se laissait faire. Elle ne pouvait pas remercier. Elle ne songeait plus à s’étonner de la compassion spontanée qu’elle avait inspirée à Teddy Arnott. Il y avait maintenant près de sept heures qu’elle était à jeun, ivre d’angoisse et de grand air : la bête reprenait ses droits. Chancelante, inconsciente, presque, à demi-morte de faim, Laurence montait machinalement dans l’automobile de l’ambulance à côté du docteur Warton.

Durant quelques minutes, celui-ci resta silencieux, observant sa compagne ; puis, il interrogea doucement :

— Qu’est-ce qu’elle a, madame votre mère ?

Le son de cette voix profonde qui s’assourdissait pour poser la question pénible déchaîna la crise nerveuse que Laurence réprimait depuis le matin. Elle fut cette chose lamentable qui hurle et gémit comme une bête écrasée tandis que son corps se plie, se tord et se convulsé comme une herbe battue par l’orage. Et, de ses lèvres, sortaient des phrases entrecoupées :

— Oh ! ma petite maman… vous la sauverez, dites… Nous nous aimions tant : je ne pourrais pas me passer d’elle… Si vous la voyiez si changée… Son pauvre visage ; ses pauvres petites mains qui me caressaient… Pourvu qu’elle ne soit pas morte, quand nous arriverons !

Et, soudain, cette conviction s’implantait dans l’esprit affaibli de Laurence ; sa mère avait dû mourir pendant son absence ; et, les yeux hagards, hallucinée d’épouvante, elle tâchait à se représenter la scène…

Jack Warton se taisait, ne contrariant pas l’accès qui la laisserait sans force — mais qui vaincrait son mal. Si ses traits impassibles n’exprimaient rien, son regard reflétait toute la peine de la jeune fille. Il est quelques médecins qui ne sont jamais blasés par le spectacle de la souffrance humaine. Le chirurgien appartenait à cette rare catégorie : malgré tous les tableaux de désespoir et d’agonie qu’il parcourait dans sa carrière ainsi qu’une funèbre galerie d’horreur, il frissonnait à cet instant en écoutant ce grand cri de douleur filiale.

Quand il jugea bon d’intervenir, il se contenta de poser sa large main sur l’épaule de la jeune fille : et ce fut la détente… Sous cette étreinte virile, Laurence eut l’impression qu’une énergie venait au secours de sa faiblesse. Instinctivement, elle se cramponna des deux mains aux vêtements du docteur comme une noyée à son sauveteur, et sanglota doucement, brisée, apaisée, résignée…

Jack Warton éprouvait, de son côté, une étrange impression. Un soir, à New-York, il avait ramassé une jeune chatte abandonnée et l’avait rapportée chez lui, ainsi cramponnée à sa poitrine, s’accrochant éperdument à la bonne chaleur, accueillante… Et Jack s’était senti pris, invinciblement, par la caresse touchante de ces petites griffes agrippées à lui. Or, voici qu’il subissait une sensation analogue, au contact de ces petites mains frémissantes qui lacéraient le drap de son uniforme…

Rue Vaneau, Laurence l’entraînait dans l’escalier : « Venez, venez ! » Il grimpait derrière elle. Dans la chambre de la malade, rien n’était changé. La vieille Maria se tenait dans la ruelle, La Marquise d’Hersac respirait péniblement, la bouche entr’ouverte.

— Eh bien, Madame ! prononça doucement Jack Warton.

La malade, tournant la tête, le regarda d’un air étonné.

— Le docteur Martin viendra tout à l’heure, maman, expliquait Laurence. En attendant, laisse-toi examiner… je t’en supplie…

Le chirurgien soulevait le drap, palpait doucement la malade. Il tira de sa trousse une seringue Pravaz et, rapidement, la piqua sur la cuisse. Puis, il poursuivit son examen. Au bout d’un moment, une faible teinte rosée le visage de Mme d’Hersac qui murmura, en souriant à sa fille :

— Je me sens mieux.

Laurence, inondée de joie, serra la main de Warton qui prit congé de la malade :

— Allons, madame, au revoir… Je viendrai prendre de vos nouvelles, demain.

Dans l’antichambre, la jeune fille questionna anxieusement :

— Eh bien ?…

— Eh bien, mademoiselle, il m’est difficile de me prononcer dès à présent. Il faut que je revoie la malade. Continuez les piqûres de cacodylate… si, toutefois, c’est l’avis de votre médecin personnel. C’est tout ce que je puis dire… Néanmoins, je ne pense pas qu’elle soit condamnée… irrémédiablement.

— Ah ! docteur… Et vous reviendrez ?

— Aussi souvent que cela me sera possible, répondit Jack avec un élan involontaire.

À cet instant, Laurence subissait l’inévitable réaction. Elle voulut sourire et tendre la main au docteur. Son bras s’allongea… Dieu ! qu’il lui semblait lourd : il entraînait tout le corps ; elle perdait l’équilibre… Jack Warton n’eut que le temps de s’élancer pour soutenir la jeune fille, qui s’évanouit. Quand Laurence revint à elle, ses prunelles rencontrèrent le regard ardent de deux yeux clairs qui l’encourageaient avec bonté ; et, dans un soulagement indéfinissable, elle eut l’intuition qu’une influence occulte atténuait son malheur.

Dans la soirée, le docteur Martin se présenta à son tour chez la marquise d’Hersac.

Laurence le mit au courant de la visite du colonel Warton dont il approuva les prescriptions. Et comme il semblait parler des soins et de la maladie avec une sorte de détachement inhabituel de sa part, Laurence, d’un triste pressentiment, lui demanda :

— Vous n’avez aucun espoir ?

Le docteur la considéra longuement, puis déclara avec effort :

— Je vous connais depuis trop longtemps pour employer à votre égard des ménagements inutiles… Il est nécessaire que vous sachiez la vérité. Non, je n’ai pas d’espoir : votre pauvre mère est atteinte d’une tumeur cancéreuse… ce n’est qu’une question de temps.

— Il n’y a rien à faire ?

— Il n’y a qu’à la soulager.

— Mais d’où provient cette terrible affection ? On n’a jamais eu de cancer dans sa famille, dans ses antécédents… et elle était si saine !

Le médecin répliqua gravement :

— Elle vient de passer de rudes épreuves, et elle a cinquante ans… Je ne partage pas l’opinion de mes confrères qui nient l’influence néfaste des tourments sur notre organisme. Mourir de chagrin : ce n’est pas seulement une phrase de romance, c’est aussi un terme exact, d’une triste réalité. L’impératrice Joséphine mourut d’une angine cancéreuse. Quand Napoléon, au retour de l’île d’Elbe, interrogea son médecin Horan :

— « Quelle a été la cause de la maladie de l’Impératrice ? »

— « L’inquiétude, sire… le chagrin, répondit le docteur Horan. » Vous voyez donc, mademoiselle, qu’il y a des précédents historiques qui justifient mon appréciation médicale.

— Bien, docteur… Je vous remercie de votre franchise.

Laurence reconduisait son médecin avec un sang-froid inattendu, une figure impénétrable que les sourcils froncés barraient d’un pli dur.

Seule, elle revint dans le salon, ressassant en elle-même cette idée fixe suggérée par les paroles du docteur Martin : « Si maman meurt de chagrin, c’est donc ce misérable Thoyer qui l’aura tuée ! »

Puis, cette pensée : « Pourrais-je continuer d’exister, sans maman ?… Non. Et François ? Bah ! Il se passera de moi : ce n’est que mon frère… la vie sera là, pour le consoler. Alors je vais la soigner, d’abord. Et puis, lorsqu’elle sera morte, j’irai tuer Thoyer et je me suiciderai ensuite. »

Elle était calme. La résolution prise l’imprégnait d’une sombre énergie. Le sang maure qui coulait dans ses veines et colorait ses lèvres lui inspirait cet âpre désir de vengeance, sans effroi du meurtre, au contraire : un sourire cruel découvrait ses canines blanches à l’idée qu’elle blesserait mortellement l’individu rapace qui s’acharnait à les torturer par souci du lucre. Elle se voyait, appuyant l’arme contre ce front jaune, faisant sauter cette vilaine cervelle d’homme d’affaires…

Un crime ? Non : un geste justicier d’orpheline. Un besoin de représailles enflammait son âme espagnole.

Elle ouvrit le petit secrétaire à coffre-fort qui se trouvait entre les deux fenêtres. Dans le tiroir à secret, était placé un browning chargé.

Et Laurence contempla l’arme d’un air pensif, avec une expression bizarre, un regard où luisait une sorte de joie sinistre, ce que l’on pourrait appeler : l’espoir de la désespérance…

(À suivre.) JEANNE MARAIS.

(Illustrations de Suz. Sesboué).