La Norvège et l’Union avec la Suède/04

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Traduction par Gabriel Rouy.
Société d’édition et de publication (p. 29-50).

iv

résumé de l’histoire de l’union


Après des luttes séculaires, les deux pays étaient donc enfin unis ; ce n’était cependant pas selon les désires et les espérances des hommes puissants et des grandes familles de Suède, qui auraient voulu posséder la Norvège aux lieu et place de la Finlande, et déjà cet état d’esprit était de mauvais augure pour l’union future. Il en résulta bientôt une lutte sourde du côté de la Suède, qui, par des moyens mesquins, battit en brèche tout ce qui semblait être un symbole d’existence du royaume de Norvège. C’est ainsi que nous dûmes lutter pour le titre du roi en Norvège (roi de Norvège et de Suède, et non pas comme le voulaient les Suédois, roi de Suède et Norvège), pour le type de nos monnaies, pour notre drapeau et nos couleurs, pour les armoiries du royaume[1].

Il faut ajouter enfin que les deux peuples différaient et diffèrent encore profondément l’un de l’autre, et surtout dans leur vie politique.

Si leur histoire antérieure a toujours suivi des voies différentes et n’a presque pas eu de points de contact que dans leurs rencontres, les armes à la main, leur évolution future devait aussi prendre deux directions opposées.

D’une part, le peuple norvégien a toujours progressé dans un sens démocratique ; il s’est approprié rapidement toutes les idées les plus modernes ; il a établi le « self-government » sur le modèle de l’Angleterre.

D’autre part, le peuple suédois, en conservant les traditions de sa période de grandeur et sa Constitution très aristocratique, a peu progressé au même point de vue.

On peut peut-être dire que les questions politiques accaparent un peu trop le temps et l’attention du peuple norvégien, chez lequel le paysan et l’ouvrier lisent le journal, se tiennent au courant des événements, et ont des opinions arrêtées sur toutes choses ; mais on peut surtout dire que le peuple suédois porte à ces questions un intérêt vraiment trop minime.

De plus, les classes supérieures et aristocratiques qui occupent encore une place prépondérante dans la société suédoise, ont toujours eu une tendance à considérer avec un certain dédain, le peuple « paysan » de la Norvège. Ne connaissant, comme il le faudrait, ni l’histoire antérieure de notre pays, ni les circonstances qui ont présidé à la genèse de l’union, ces classes nous ont qualifiés d’arrogance illégitime et même d’ingratitude, lorsque nous exigions de vivre sur le pied d’égalité.

On s’est réellement imaginé qu’en 1814, la Suède avait gracieusement aidé la Norvège a secouer le joug danois, et quelle avait contribué ainsi à l’élever au rang de royaume indépendant.

Nous voyons de nos jours les résultats d’une pareille ignorance, lorsque, par exemple, un homme comme le Dr Sven Hedin fait savoir au monde entier dans un journal étranger[2] que les hommes qui dirigent la politique agressive de la Norvège « oublient les vieux rapports de la Suède avec l’Europe centrale, et ne se rappellent plus qu’aux heures où les vainqueurs de Lutzen et de Narva forçaient l’admiration du monde, la Norvège n’était qu’une province du Danemark, quelle continua à l’être jusqu’en 1814, où elle fut promue à la dignité d’État souverain, uni à la Suède sous un même roi ».

De pareilles assertions, faisant de la Norvège une province du Danemark, ne peuvent provenir que d’une ignorance parfaite du sujet que l’on traite. Aussi dois-je supposer que le docteur Sven Hedin ignore que la Norvège formait un seul royaume et avait une histoire établie sur des bases certaines, histoire des plus remarquables même, plusieurs siècles avant la Suède.

Lorsqu’un homme qui devrait être habitué à une grande rigueur scientifique écrit ces choses, que reste-t-il à attendre des autres ? Naguère encore, on lisait dans les livres scolaires de Suède, que la Norvège était un pays conquis. Avec de semblables assertions, enracinées dans l’esprit dès la plus tendre enfance, on comprend aisément, et on excusé les Suédois, si, dans le cours des années, leur politique vis-à-vis de la Norvège a fait fausse route, et est devenue profondément blessante pour notre amour-propre.

Il convient d’ajouter aussi que les classes supérieures de la Suède ont toujours redouté la politique libérale et démocratique de la Norvège ; elles craignaient la contagion pour leur peuple, et ne voulaient à aucun prix de cette politique, dont elles jugeaient l’influence nuisible à leurs intérêts, comme elle l’a d’ailleurs été réellement dans une certaine mesure.

Ce parti suédois des « hobereaux », qu’on appelle en Norvège « les Grands Suédois » (Stor-Svensker), devait donc s’opposer coûte que coûte à toutes les revendications norvégiennes, et essayer d’arriver au complet écrasement des Norvégiens, en poussant à l’amalgamation des deux royaumes. En d’autres termes, tandis que les Norvégiens poursuivaient le maintien de l’union, telle qu’elle devait être et était partiellement aussi, en vertu de l’Acte et de ses considérants, cette union restait pour les hommes dirigeants de la Suède, un pis aller qu’il fallait momentanément tolérer ; c’était, comme ils le disaient eux-mêmes, « une union à faire pleurer » n’ayant qu’un petit point lumineux dont peut-être par des efforts acharnés, on pourrait tirer quelque chose.

Ceci est une vérité qu’il faut toujours avoir présente à l’esprit, si l’on veut porter un jugement équitable sur les dissentiments unionnels, tantôt futiles, tantôt très graves qui se sont élevés entre les deux peuples. Ce sera justice, d’abord pour le peuple norvégien, qui était dans l’Union la partie la plus faible, et, comme tel, a peut être souvent fait preuve d’une susceptibilité bien naturelle ; il en est ainsi lorsque deux personnes sont intimement liées l’une à l’autre et que la plus faible redoute les empiètements de sa voisine. Ce sera justice aussi pour le peuple suédois qui, dans ses velléités d’usurpation, a parfois agi en prenant pour base des suppositions erronées, et en se fiant à une connaissance insuffisante du passé ; c’est ce qu’il fit, par exemple, en considérant surtout l’acquisition de la Norvège comme une indemnité pour la perte de la Finlande.

Quelle qu’ait pu être à l’origine l’intention de Charles-Jean, quant à l’égalité des droits de la Norvège, il dut, en tout cas, bien vite céder devant le mécontentement des classes supérieures de la Suède ; sept années ne s’étaient pas encore écoulées qu’il chercha même à donner une forme pratique au projet qu’il s’était tracé, et que nous avons cité plus haut, concernant le retrait des concessions faites par la Suède en vue d’arriver à l’établissement de l’union. En 1821, au point de vue européen, le moment était favorable à des changements dans ce sens ; la Sainte-Alliance était à son apogée, et le Storthing avait, de plus, par son attitude, créé des difficultés au pouvoir royal.

Notre Constitution (art. 79) accorde au roi un veto suspensif, c’est-à-dire qu’il peut, en refusant sa sanction, rendre une loi nulle les deux premières fois qu’elle est votée, et devant deux Storthings différents ; mais, si cette même loi est de nouveau votée une troisième fois, dans des termes identiques par un troisième Storthing, issu d’élections nouvelles, elle acquiert force de loi en Norvège, malgré le veto royal.

C’est de ce droit que le Storthing usa pour la première fois en 1821 ; il s’agissait de mettre en vigueur la loi relative à l’abolition de la noblesse en Norvège, loi particulièrement odieuse aux classes supérieures de la Suède, et considérée par elles comme contraire à l’intérêt social. Le Storthing, avec quelque imprudence, créa aussi des difficultés lorsqu’il s agit de voter les trois millions de speciedaler (12 millions de kroner), fixés par la convention entre le gouvernement danois et le gouvernement norvégien ; c’était la part de la Norvège dans la dette dano-norvégienne qui remontait à l’époque où le Danemark et la Norvège étaient réunis. Le Storthing agit peu sagement en élevant des difficultés à ce sujet, et la somme fut finalement votée.

Malgré les remontrances du gouvernement norvégien, le roi Charles-Jean réunit alors (été de 1821) un camp dit « de parade » auprès de Christiania[3].

Le chiffre des troupes qui, aux termes de l’article 25 de la Constitution, peuvent être appelées en temps de paix, d’un pays dans l’autre pour y exécuter des manœuvres, est fixé à 3,000 hommes au maximum ; le camp de parade se composa donc de 3,000 hommes de chaque pays ; les troupes norvégiennes étaient pourvues de cartouches à blanc, tandis qu’une indiscrétion permit de savoir que les troupes suédoises avaient apporté avec elles des munitions de guerre. En même temps, une flotte suédoise, armée de 300 canons et portant 2,000 hommes d’équipage, entrait dans le port de Christiania ; Charles-Jean lui-même arriva à Christiania en compagnie de généraux, d’amiraux et de diplomates étrangers. Il présenta au Storthing une série de propositions qui tendaient à une refonte de la Constitution norvégienne.

Si l’on rapproche l’attitude de Charles-Jean à ce moment de la célèbre circulaire du ministre suédois des Affaires étrangères en date du 1er juin 1821, circulaire dont le but était, sous le prétexte d’attaques totalement injustifiées contre le peuple norvégien, de chercher à préparer les puissances étrangères à l’éventualité d’un coup d’État, il apparaît comme très probable qu’un coup d’État avait été réellement projeté, mais que l’idée en fut abandonnée au dernier moment ; nous n’avons pas à rechercher ici quels peuvent être les motifs de ce brusque changement de front[4].

Le Storthing suivant qui eut à délibérer sur les propositions royales, visant un remaniement de la Constitution, les repoussa énergiquement.

La note-circulaire du 1er juin 1821 montre bien comment le ministre suédois des Affaires étrangères, et les ambassadeurs suédois, représentants provisoires jusqu’ici de la Norvège, en partie payés par nous, peuvent être employés au détriment de notre pays ; il est monstrueux que des représentants irresponsables vis-à-vis des autorités norvégiennes puissent user ainsi de notre argent, contre l’intérêt de notre patrie.

Dans cette note[5], le roi de Norvège faisait savoir aux grandes puissances, par son ministre suédois des Affaires étrangères — dans l’espèce, ce ministre était aussi le nôtre — qu’il ne reculerait pas devant l’emploi de la force, au cas où le Storthing, comme il a été dit plus haut, refuserait de prendre à sa charge une part de la dette danoise. Le Storthing avait d’ailleurs déjà voté cette quote-part au moment où cet acte d’accusation mensonger fut envoyé aux grandes puissances par l’intermédiaire de « nos » ambassadeurs.

La circulaire du ier juin 1821 commençait par faire valoir, en termes enthousiastes, la générosité montrée par Charles-Jean ; il avait « octroyé » une libre Constitution à la Norvège, par sa « victoire » il avait fait rentrer les Norvégiens dans le « devoir », et les avait mis à la « raison ».

Ce noble roi avait bien vu les « défauts » de la Constitution, mais il espérait que le temps y porterait remède ; le gouvernement avait fermé les yeux sur les excès commis depuis lors par le Storthing et par la presse ; il n’avait voulu y voir que des erreurs à relever, et non pas des injures à punir.

Citons maintenant textuellement la suite de l’Acte : « Une ivresse, qui a commencé à se répandre et qui pourrait devenir contagieuse, si on la laissait se propager librement, s’est emparée de quelques intrigants et a contaminé une majorité fort peu éclairée… Si l’on méconnaît les principes généralement reconnus et admis en Europe, si l’on anéantit toute confiance en des traités solennellement conclus, si l’équilibre des pouvoirs publics est rompu, si toutes les formes constitutionnelles sont méconnues par le pouvoir législatif, le roi sera excusable devant sa conscience et par devant l’Europe, le jour où il se décidera à protéger le bonheur et les intérêts de la grande masse contre les erreurs de quelques individus isolés[6]. » Dans de telles conditions, Charles-Jean se reconnaissait, à ce qu’il dit, le droit absolu de dire à la Norvège : « Vous rompez, de votre côté, l’entente à laquelle j’ai accordé mon approbation ; je rentre, par suite, en possession des droits qui me sont confiés par le traité de Kiel, et je vous reprends la liberté que je vous avais octroyée, mais dont vous avez fait un si mauvais usage.

Le roi fait encore mention d’un autre moyen qui serait également une solution, et qui consisterait à amalgamer complètement les deux royaumes. Cependant, il n’entend avoir recours à ni l’un ni l’autre de ces deux moyens ; mais, dans le cas où, par égoïsme ou par aveuglement, on continuerait à méconnaître ses conseils, il se verrait forcé de réédifier l’édifice constitutionnel de la Norvège sur des bases plus rassurantes pour la sécurité générale.

Pour ces raisons, le roi désirait sincèrement savoir ce que pensaient ses alliés des mesures qu’il songeait à appliquer, et que réclamaient déjà tous les Norvégiens bien pensants.

Parmi ces mesurés, il mentionne spécialement la suppression du droit attribué à trois Storthings consécutifs de légiférer sans l’assentiment du roi, la convocation du Storthing de cinq en cinq ans seulement, l’amovibilité des hauts fonctionnaires, l’adoption de prescriptions plus précises quant aux attributions du pouvoir législatif, et des restrictions nécessaires contre les abus commis par la presse. Lorsque toutes ces mesures seront adoptées, la Norvège ressentira pour la seconde fois l’action bienfaisante d’un prince à qui elle est redevable de sa libre organisation sociale.

Les ambassadeurs (« nos ambassadeurs ») reçurent l’ordre de se renseigner sans retard sur les sentiments que nourrissaient les grandes puissances à l’égard des plans tramés par lui contre la Constitution norvégienne.

C’était l’époque de la Sainte-Alliance ; lés grandes puissances ne semblèrent pas disposées à rejeter ces plans : la Russie paraissait même leur être très favorable, au moins pour la forme. Auprès d’aucune de ces puissances, la Norvège n’avait de Norvégiens pour défendre sa cause : nous étions sans ministère des Affaires étrangères, sans relations avec les pays étrangers, absolument comme nous le sommes encore aujourd’hui.

Comme il a été dit déjà, les projets préparés contre notre indépendance et notre Constitution ne furent pas réalisés ; mais le fait important est que ces complots avaient été ourdis, sans que nous le sachions, contre nous, qui à ce point de vue étions sans défense, par la voie de « notre ministre des Affaires étrangères », et de « nos ambassadeurs ».

Dans ce même ordre d’idées, nous n’avons d’ailleurs pas plus de garanties à l’heure actuelle que nous n’en avions alors ; si l’on voulait encore employer « nos ambassadeurs », d’une façon contraire à l’intérêt de la Norvège, nous n’aurions aucun moyen de nous y opposer, ni même d’en être informés : nous ne possédons pas d’organes nous permettant de nous mettre en relations directes avec les puissances étrangères ; en vertu de l’organisation actuelle, ce droit est réservé à la Suède. C’est de cette façon que nous avons jusqu’ici vécu sur le pied de parfaite égalité, qui nous a été garanti par une entente réciproque et par l’Acte d’Union.

Mais les germes de défiance nés en 1821 dans l’esprit des Norvégiens ont, dans les années suivantes, toujours grandi sous les gouvernements qui se sont succédé en Suède ; la cause en est que, non seulement ces gouvernements ont méconnu les droits de la Norvège, mais encore que le mépris de la souveraineté de l’État norvégien s’est, à plusieurs reprises, hautement manifesté.

Le parti suédois de la première Chambre, celui qu’on appelle aussi le parti des « Grands Suédois », est un véritable ennemi pour l’indépendance de la Norvège et l’Union, telle qu’elle subsiste actuellement.

Nous ne pouvons mentionner ici tous les froissements qui sont résultés de cette situation entre les deux pays ; cela nous mènerait trop loin. Disons seulement qu’à plusieurs reprises, les rapports ont été très tendus : peut-être le pouvoir royal eût-il volontiers consenti à accéder au vœu des Norvégiens, mais il a toujours, dans les moments décisifs, été contraint par la Suède, plus puissante, à se rallier à son point de vue.

C’est ce qui se passa, par exemple, en 1860, lorsque les Norvégiens voulurent abroger un article de leur Constitution, donnant au roi le droit de nommer un gouverneur en Norvège, et, qui plus est, de choisir pour ce poste un Suédois. À la presque unanimité, la suppression de ces fonctions fut votée par le Storthing le 9 décembre 1809. Le roi Charles xv avait promis à son ministère norvégien de sanctionner cette modification à la Constitution ; mais le parti des hobereaux à la Chambre des seigneurs de Suède manifesta son opinion à ce sujet de telle façon qu’il n’est plus permis de douter de ce qu’était alors la situation. Le comte K. H. Anckarsvärd présenta à la Chambre de la noblesse une motion conçue dans les termes les plus amers et les plus offensants pour les Norvégiens ; c’était une attaque violente contre la politique norvégienne de la maison royale ; on y revendiquait la suprématie (« le principat ») de la Suède, et on réclamait une révision des conditions de l’union. Le comte Anckarsvärd, qui avait été en 1809 officier dans l’armée suédoise, à la frontière de Norvège, était pourtant mieux qualifié qu’aucun autre membre de la Chambre des seigneurs, pour savoir dans quelle énorme mesure les Norvégiens avaient alors contribué au salut de la Suède. Le mouvement que cette affaire provoqua plus tard en Suède montra bien quelle faible notion les hautes classes sociales de la Suède avaient des droits historiennes de la Norvège, et combien elles connaissaient peu sa situation vis-à-vis de leur pays, situation pourtant basée sur les traités.

À la Chambre de la noblesse, le publiciste V. F. Dalman présenta plus tard une autre motion ; d’après celle-ci, la Diète devait demander au roi, avant de sanctionner la résolution du Storthing, de la soumettre à sa délibération : ce que Dalman proposait là était odieux pour les Norvégiens, car le texte d’un paragraphe de la Constitution norvégienne était ainsi mis à la merci d’un vote suédois.

Après un exposé de motifs des plus offensants pour la Norvège, où la suprématie de la Suède dans l’Union était revendiquée, la Diète vota, le 2 avril 1860, une adresse au roi ; on y réclamait la révision de l’Acte d’Union, aux fins d’établir des règles communes visant le droit accordé au roi de disposer des armées et des flottes, de procéder à la réorganisation de la défense, à rétablissement d’une représentation commune aux deux pays, etc. ; on y stipulait que la transformation décidée par le Storthing ne serait prise en considération par le roi que parallèlement à cette modification de l’Acte d’Union.

L’histoire offre souvent les mêmes faits, qui, à plusieurs années d’intervalle, se reproduisent ; nous voyons là, élevées par les Suédois, des prétentions tout à fait analogues à celles qu’ils émettent aujourd’hui, lorsqu’ils exigent qu’une autre affaire norvégienne, celle des consulats, ne soit résolue qu’en connexion avec d’autres litiges relatifs à l’Union.

Il fut impossible alors au roi de Norvège d’agir avec toute sa liberté ; il ne lui fut pas permis d’acquitter la promesse qu’il avait faite à son conseil d’état norvégien ; comme roi de Suède, il fut contraint de céder à une pression venant de Suède, et, par suite, le roi de Norvège dut, en conseil norvégien, refuser sa sanction. Il fit cependant mentionner au procès-verbal que sur tous les points principaux, il partageait l’opinion de ses ministres, quant à l’importance de l’affaire, au point de vue des intérêts norvégiens ; il ajouta même qu’il eût volontiers obtempéré aux désirs du peuple norvégien, s’il eût trouvé le moment opportun. Cette déclaration royale, dictée au procès-verbal, et reconnaissant ouvertement que les égards envers la Suède empêchaient seuls le roi d’agir comme roi de Norvège, ne rendait pas l’affaire moins blessante pour notre pays.

Le Storthing répondit, le 23 avril 1860, par une adresse unanime au roi, protestant de la façon la plus absolue contre la prétention de la Diète suédoise, tendant à subordonner l’abolition du poste de gouverneur de Norvège, à une décision venue de Suède.

L’adresse est ensuite conçue en ces termes : « Une révision des dispositions concernant l’Union ne peut avoir lieu du côté de la Norvège que sur les bases posées par l’Acte d’Union, c’est-à-dire l’égalité des droits des deux royaumes et leur libre disposition à chacun dans toutes les matières qui ne sont pas énumérées comme unionnelles. Le Storthing est convaincu qu’il n’est pas un Norvégien soucieux de sa patrie et de son honneur qui consentirait à participer à la révision dans d’autres conditions ; malheureusement les événements survenus en Suède pendant ces derniers temps ont éveillé, en Norvège, une crainte générale de voir la Suède faire des tentatives pour donner à la révision un autre caractère. »

En Suède, pendant les années qui suivirent, on fit de vaines tentatives pour réviser l’Acte d’Union conformément aux vœux des Suédois et en affirmant la suprématie de leur pays.

Au bout de treize années seulement, après des incidents regrettables, les Suédois renoncèrent à leur opposition à l’affaire norvégienne de la vice-royauté, et le roi actuel, Oscar ii, sanctionna, dès le commencement de son règne, le vote réitéré du Storthing concernant l’abolition ; l’affaire fut traitée comme affaire exclusivement norvégienne par le conseil norvégien du 5 juin 1873.

Les Suédois, en résistant, n’avaient réussi qu’à faire différer le règlement de l’affaire ; mais, s’ils n’avaient pas agi ainsi, s’ils ne s’étaient pas opposés de tout leur pouvoir à la suppression de la vice-royauté, ils eussent alors, comme en bien d’autres circonstances, évité bien des froissements, bien des vexations entre les deux peuples[7].

Depuis lors, les prétentions du parti suédois de la première Chambre à exercer une influence sur les affaires intérieures de la Norvège se sont manifestées à plusieurs reprises ; cela fut toujours très regrettable au point de vue des rapports entre les deux peuples, et contribua à rendre les Norvégiens peut-être trop susceptibles quant aux prétentions de la Suède à la suprématie. En pareille circonstance, on a toujours, du côté de la Suède, cherché à empêcher le roi d’agir en qualité de roi de Norvège.

La question des consulats — question norvégienne — d’une brûlante actualité, a provoqué plusieurs crises aiguës du même genre entre le Storthing et le peuple norvégien d’une part, et le pouvoir royal, actionné par une pression suédoise, d’autre part.

Ces crises devinrent excessivement violentes en 1895, mais ce qui se passa alors montre clairement à quel point les Norvégiens se liaient aveuglément à la fraternité suédoise, et comme ils croyaient peu qu’une rupture violente pût venir de ce côté. Dans son insouciante bonhomie, le peuple norvégien avait oublié peu à peu les avertissements venus de Suède ; sous l’influence de théories pacifistes, par trop idéalistes, il avait absolument négligé le soin de sa défense, et nous étions en 1895 aussi peu armés que la Suède l’avait été en 1864, lorsqu’il s’était agi d’aider le Danemark dans la guerre contre la Prusse.

Notre état de faiblesse fut une tentation trop forte pour le parti suédois des hobereaux ; pendant que s’envenimait la question des consulats le parti « grand suédois » préparait avec l’aide du ministre de la défense, une invasion de la Norvège ; il voulait ainsi accélérer la révision « forcée » qui tendait à un remaniement complet de la Constitution norvégienne et de l’Union[8] ; c’était quelque chose de tout à fait analogue au plan que Charles-Jean avait conçu en 1821.

Ce projet fut, à la vérité, réduit à néant par l’opinion éclairée de la Suède, mais tout homme jugeant avec sa seule conscience, ne peut nier combien est légitime le profond ressentiment qui, depuis lors, couve encore chez le peuple norvégien. Certes, notre peuple avait été imprudent en négligeant sa défense, mais il avait justement prouvé par là que, pour lui, la fraternité avec la Suède n’est pas, une simple phrase, qui sert dans les grandes circonstances, mais une réalité qui avait pénétré toute la vie intellectuelle de notre pays, en excluant toute idée d’hostilité envers nos voisins. Nous autres Norvégiens, nous sommes persuadés que la Suède ne réussirait pas à conquérir la Norvège et à la conserver ; mais, prévoyant les innombrables malheurs qu’une guerre fratricide amènerait sur nous-mêmes, et sur toute la Scandinavie, nous ne nous sentirons pas en sûreté tant que le peuple suédois n’aura pas lui-même, grâce à de nouvelles formes constitutionnelles, pris complètement en main le gouvernement de ses affaires, et rendu tout à fait impossible une reprise de ce que la royauté avait préparé en 1821 sous des influences suédoises, et de ce que le parti de la première Chambre a voulu provoquer en 1895.

Mentionnons ici un exemple montrant ce pouvoir du parti « des classes supérieures. »

Le ministre d’État, Louis de Geer, jouit en Suède d’une grande considération comme un des hommes d’État les plus éminents de notre époque ; c’est lui, qui, après bien des années de labeur, réussit à faire passer en 1865 une loi modifiant le mode de représentation, et par suite de laquelle les quatre États du royaume firent place au système actuel des deux Chambres. Nous avons dit plus haut, qu’en 1815, le pouvoir royal suédois et la Diète suédoise avaient de concert reconnu la parfaite égalité de droits entre les deux royaumes, sur toutes les questions concernant leurs affaires communes ; cette reconnaissance était basée sur ce fait que, si la Suède a une population plus nombreuse et des ressources plus considérables, la Norvège peut invoquer à son avantage sa situation géographique bien plus favorable. Il avait été en conséquence reconnu expressément que les deux peuples avaient, de façon indiscutable, les mêmes droits à faire valoir leur opinion, les mêmes droits à l’égalité des voix.

En contradiction complète avec cette résolution, sur l’esprit de laquelle la Norvège avait vécu et avait basé sa conception de l’union, de Geer proposa, en 1861, un nouvel Acte d’Union, instituant un parlement unionnel, composé au prorata des populations des deux royaumes. « À coup sûr, disait de Geer, le principe de l’égalité de droit, devait servir de base au nouvel Acte d’Union, et tout ce que la Suède pouvait demander c’était d’être reconnue prima inter pares, dans les cas peu fréquents où il serait impossible de réaliser l’égalité parfaite. »

Lorsqu’on lui faisait remarquer que, dans un parlement composé de deux tiers de Suédois, et d’un tiers seulement de Norvégiens, la Norvège se trouverait en « minorité congénitale » et dépouillée par suite de tout droit, lorsque les opinions divergeraient de nation à nation, de Geer répondait que ce serait l’application du principe d’égalité bien compris, l’égalité ne pouvant être absolue, mais devant être relative[9].

Vingt ans plus tard* le même personnage, grand penseur, recherchant avant tout la vérité, et se trouvant encore dans la plénitude de ses facultés, mais n’étant plus sous l’influence du parti des hobereaux, et par conséquent absolument détaché des considérations d’ordre parlementaire, s’est élevé à lui-même un monument unionnel, en écrivant les phrases suivantes dans ses Minnen (souvenirs)[10] :

« Si l’on base son jugement sur les règles générales du droit, on ne saurait nier que les Norvégiens n’aient raison au fond dans presque toutes leurs prétentions. Il n’est pas juste que l’un des deux peuples sacrifie une plus grande part de son indépendance que son voisin, car alors il passe plus ou moins à l’état de vassal… — La Suède doit aller aussi loin quelle le peut au devant des vœux de la Norvège. Si donc, la Norvège veut avoir des consulats à elle, des traités séparés de commerce et de navigation, des douanes et des postes séparées, il ne faut pas que cela lui soit refusé par les Suédois. »

Il n’en est pas moins vrai que le même esprit qui força de Geer, dans son projet de parlement unionnel, à fouler aux pieds la logique la plus simple et les bases mêmes de l’union, est encore tout-puissant dans la politique suédoise ; c’est sur son autel que M. Boström, chef du gouvernement suédois, a cru devoir sacrifier la parole donnée par lui à la Norvège.

Aussi longtemps qu’existeront ces velléités de suprématie, cette idée de faire, des deux royaumes indépendants de Norvège et de Suède, un royaume unique, celui de Suède, où la Norvège se fondrait comme dans une unité d’ordre supérieur, aussi longtemps nous aurons le droit et le devoir d’opposer notre « non possumus » à toute offre de négociations. Nous ne pouvons négocier sans une déclaration bien nette de la Suède, en paroles ou en actions, reconnaissant que l’œuvre entreprise pendant les années qui suivirent 1890, en vue de procurer la suprématie à la Suède, est définitivement abandonnée et que le « pied d’égalité parfaite » qui servait de base à l’union, sera réalisé à tous les points de vue, et pour toujours, dans la pratique.



    contre la Norvège. On s’imaginait ainsi pouvoir traiter les Norvégiens en vaincus ; mais cette nomination ne fut pas tolérée et l’officier dut être immédiatement déplacé.

    Au début de l’union, les Suédois prirent aussi la liberté de placer sur leurs monnaies les armes de la Norvège, à côté de celles de leur pays ; ils le firent même dans le grand sceau de la Suède, comme si le royaume auquel ils étaient unis faisait partie intégrante du leur ; ils ne renoncèrent à cette prétention qu’après une lutte prolongée de la Norvège.

  1. Un fait très caractéristique de l’idée que se faisaient les Suédois de la Norvège et de l’Union, est la nomination, peu de temps après la conclusion de l’Union, d’un officier suédois au poste de commandant de la forteresse-frontière norvégienne, mais qui avait renié son pays, car il était citoyen suédois, et avait pris part à la guerre
  2. Gazette de Cologne, 22 avril 1905.
  3. La situation économique de la Norvège était alors loin d’être prospère ; un pareil camp de parade entraînait des dépenses trop fortes pour les ressources du pays ; aussi le gouverrnement estima-t-il que le moment était très mal choisi pour prendre cette mesure bien superflue.
  4. J.-E. Sars, Histoire politique de la Norvège, de 1815 à 1888. Christiania, 1904, p. 61-71.
  5. L’extrait qui suit de la note-circulaire est emprunté au Verdens Gang du 20 avril 1905.

    Voir également J.-E. Sars, l. c.

  6. Dans le conflit actuel, entre la Norvège et la Suède, on rencontre à peu près les mêmes expressions dans la presse suédoise lorsqu’elle parle de notre pays. C’est là une coïncidence remarquable, et qui ne doit pas être purement fortuite.
  7. La prétention suédoise à un droit d’immixtion dans les affaires Concernant la constitution norvégienne, n’a été définitivement abandonnée et la légitimé des prétentions norvégiennes définitivement reconnue que par la suppression, en 1894, de l’article de la Constitution relatif à la vice-royauté.

    Cette loi fut votée à l’unanimité par le Storthing, et le rapport fut fait en Conseil d’État norvégien, sans opposition de la part de la Suède : personne ne songeait plus au droit d’immixtion, quoique cet article fût un de ceux introduits dans la Constitution par le Storthing extraordinaire de 1814 sur la proposition des commissaires suédois. Cela montre bien clairement le chemin parcouru, et comment la Suède reconnaît peu à peu la légitimité des revendications norvégiennes.

  8. Dans son article du Times (ier avril 1905), où le Dr Sven Hedin attaque mon exposition des litiges unionnels, il est obligé de reconnaître qu’une tendance à la révision forcée se manifestait réellement çà et là, chez nous (c’est-à-dire en Suède), en 1895.
  9. Sars. l. c., p. 527.
  10. De Geer, Minnen, tome ii, page 274.