La Nouvelle Journée/II, 1

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Paul Ollendorff (Tome 3p. 73-106).
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Deuxième Partie — 1


DEUXIÈME PARTIE


Le cœur lui faisait mal, quand il arriva à Paris. C’était la première fois qu’il y rentrait, depuis la mort d’Olivier. Jamais il n’avait voulu revoir cette ville. Dans le fiacre qui l’emportait de la gare à l’hôtel, il osait à peine regarder par la portière ; il passa les premiers jours dans sa chambre, sans se décider à sortir. Il avait l’angoisse des souvenirs, qui le guettaient, à la porte. Mais quelle angoisse, au juste ? S’en rendait-il bien compte ? Était-ce, comme il voulait croire, la terreur de les voir ressurgir, avec leur visage vivant ? Ou celle, plus douloureuse, de les retrouver morts ?… Contre ce nouveau deuil, toutes les ruses à demi inconscientes de l’instinct s’étaient armées. C’était pour cette raison — (il ne s’en doutait peut-être pas) — qu’il avait choisi son hôtel dans un quartier éloigné de celui qu’il habitait jadis. Et quand, pour la première fois, il se promena dans les rues, quand il dut diriger à la salle de concerts ses répétitions d’orchestre, quand il se retrouva en contact avec la vie de Paris, il continua quelque temps à se fermer les yeux, à ne pas vouloir voir ce qu’il voyait, à ne voir obstinément que ce qu’il avait vu jadis. Il se répétait d’avance :

« Je connais cela, je connais cela… »

En art comme en politique, la même anarchie intolérante, toujours. Sur la place, la même Foire. Seulement, les acteurs avaient changé de rôle. Les révolutionnaires de son temps étaient devenus des bourgeois ; les surhommes, des hommes à la mode. Les indépendants d’autrefois essayaient d’étouffer les indépendants d’aujourd’hui. Les jeunes d’il y a vingt ans étaient à présent plus conservateurs que les vieux qu’ils combattaient naguère ; et leurs critiques refusaient le droit de vivre aux nouveaux venus. En apparence, rien n’était différent.

Et tout avait changé…

« Mon amie, pardonnez-moi, Vous êtes bonne de ne pas m’en avoir voulu de mon silence. Votre lettre m’a fait un grand bien. J’ai passé quelques semaines dans un terrible désarroi. Tout me manquait. Je vous avais perdue. Ici, le vide affreux de ceux que j’ai perdus. Tous les anciens amis dont je vous ai parlé, disparus. Philomèle — (vous vous souvenez de la voix qui chantait, en ce soir triste et cher où, errant parmi la foule d’une fête, je revis dans une glace vos yeux qui me regardaient) — Philomèle a réalisé son rêve raisonnable ; un petit héritage lui est venu ; elle est en Normandie ; elle a une ferme, qu’elle dirige. M. Arnaud a pris sa retraite ; il est retourné avec sa femme dans leur province, une petite ville du côté d’Angers. Des illustres de mon temps beaucoup sont morts ou se sont effondrés ; seuls, quelques vieux mannequins, qui jouaient il y a vingt ans les jeunes premiers de l’art et de la politique, les jouent encore aujourd’hui, avec le même faux visage. En dehors de ces masques, je ne reconnaissais personne. Ils me faisaient l’effet de grimacer sur un tombeau. C’était un sentiment affreux. — De plus, les premiers temps après mon arrivée, j’ai souffert physiquement de la laideur des choses, de la lumière grise du Nord, au sortir de votre soleil d’or ; l’entassement des maisons blafardes, la vulgarité de lignes de certains dômes, de certains monuments, qui ne m’avait jamais frappé jusque-là, me blessait cruellement. L’atmosphère morale ne m’était pas plus agréable.

« Pourtant, je n’ai pas à me plaindre des Parisiens. L’accueil que j’ai trouvé ne ressemble guère à celui que je reçus autrefois. Il paraît que, pendant mon absence, je suis devenu une manière de célébrité. Je ne vous en parle pas, je sais ce qu’elle vaut. Toutes les choses aimables que ces gens disent ou écrivent sur moi me touchent ; je leur en suis obligé. Mais que vous dirai-je ? Je me sentais plus près de ceux qui me combattaient autrefois que de ceux qui me louent aujourd’hui… La faute en est à moi, je le sais. Ne me grondez pas. J’ai eu un moment de trouble. Il fallait s’y attendre. Maintenant, c’est fini. J’ai compris. Oui, vous avez eu raison de me renvoyer parmi les hommes. J’étais en train de m’ensabler dans ma solitude. Il est malsain de jouer les Zarathustrâ. Le flot de la vie s’en va, s’en va de nous. Vient un moment, où l’on n’est plus qu’un désert. Pour creuser jusqu’au fleuve un nouveau chenal dans le sable, il faut bien des journées de fatigues, au soleil brûlant. — C’est fait. Je n’ai plus le vertige. J’ai rejoint le courant. Je regarde et je vois.

« Mon amie, quel peuple étrange que ces Français ! Il y a vingt ans, je les croyais finis… Ils recommencent. Mon cher compagnon Jeannin me l’avait bien prédit. Mais je le soupçonnais de se faire illusion. Le moyen d’y croire, alors ! La France était, comme leur Paris, pleine de démolitions, de plâtras et de trous. Je disais : « Ils ont tout détruit… Quelle race de rongeurs ! » — Une race de castors. Dans l’instant qu’on les croit acharnés sur des ruines, avec ces ruines mêmes ils posent les fondations d’une ville nouvelle. Je le vois à présent que les échafaudages s’élèvent de tous côtés…


« Wenn ein Ding geschehen,
Selbst die Narren es verstehen…[1]


« À la vérité, c’est toujours le même désordre français. Il faut y être habitué pour reconnaître, dans la cohue qui se heurte en tous sens, les équipes d’ouvriers qui vont chacune à sa tâche. Ce sont des gens, comme vous savez, qui ne peuvent rien faire, sans crier sur les toits ce qu’ils font. Ce sont aussi des gens qui ne peuvent rien faire, sans dénigrer ce que les voisins font. Il y a de quoi troubler les têtes les plus solides. Mais quand on a vécu, ainsi que moi, près de dix ans chez eux, on n’est plus dupe de leur vacarme. On s’aperçoit que c’est leur façon de s’exciter au travail. Tout en parlant, ils agissent ; et chacun des chantiers bâtissant sa maison, il se trouve qu’à la fin la ville est rebâtie. Le plus fort, c’est que l’ensemble des constructions n’est pas trop discordant. Ils ont beau soutenir des thèses opposées, ils ont tous la tête faite de même. De sorte que sous leur anarchie, il y a des instincts communs, il y a une logique de race qui leur tient lieu de discipline, et que cette discipline est peut-être, au bout du compte, plus solide que celle d’un régiment prussien.

« C’est partout le même élan, la même fièvre de bâtisse : en politique, où socialistes et nationalistes travaillent à l’envi à resserrer les rouages du pouvoir relâché ; en art, dont les uns veulent refaire un vieil hôtel aristocratique, pour des privilégiés, les autres un vaste hall ouvert aux peuples, où chante l’âme collective : reconstructeurs du passé, constructeurs de l’avenir. Quoi qu’ils fassent d’ailleurs, ces ingénieux animaux refont toujours les mêmes cellules. Leur instinct de castors ou d’abeilles leur fait, à travers les siècles, accomplir les mêmes gestes, retrouver les mêmes formes. Les plus révolutionnaires sont peut-être, à leur insu, ceux qui se rattachent aux traditions les plus anciennes. J’ai trouvé dans les syndicats et chez les plus marquants parmi les jeunes écrivains, des âmes du moyen âge.

« Maintenant que je me suis réhabitué à leurs façons tumultueuses, je les regarde travailler, avec plaisir. Parlons franc : je suis un trop vieil ours, pour me sentir jamais à l’aise dans aucune de leurs maisons ; j’ai besoin de l’air libre. Mais quels bons travailleurs ! C’est leur plus haute vertu. Elle relève les plus médiocres et les plus corrompus. Et puis, chez leurs artistes, quel sens de la beauté ! Je le remarquais moins autrefois. Vous m’avez appris à voir. Mes yeux se sont ouverts, à la lumière de Rome. Vos hommes de la Renaissance m’ont fait comprendre ceux-ci. Une page de Debussy, un torse de Rodin, une phrase de Suarès, sont de la même lignée que vos cinquecentisti.

« Ce n’est pas que beaucoup de choses ne me déplaisent ici. J’ai retrouvé mes vieilles connaissances de la Foire sur la Place, qui m’ont jadis causé tant de saintes colères. Ils n’ont guère changé. Mais moi, hélas ! j’ai changé. Je n’ose plus être sévère. Quand je me sens l’envie de juger durement l’un d’entre eux, je me dis : « Tu n’en as pas le droit. Tu as fait pis que ces hommes, toi qui te croyais fort. » J’ai appris aussi à voir que rien n’existait d’inutile, et que les plus vils ont leur rôle dans le plan de la tragédie. Les dilettantes dépravés, les fétides amoralistes, ont accompli leur tâche de termites : il fallait démolir la masure branlante, avant de réédifier. Les Juifs ont obéi à leur mission sacrée, qui est de rester, à travers les autres races, le peuple étranger, le peuple qui tisse, d’un bout à l’autre du monde, le réseau de l’unité humaine. Ils abattent les barrières intellectuelles des nations, pour faire le champ libre à la Raison divine. Les pires corrupteurs, les destructeurs ironiques qui ruinent nos croyances du passé, qui tuent nos morts bien-aimés, travaillent, sans le savoir, à l’œuvre sainte, à la nouvelle vie. C’est de la même façon que l’intérêt féroce des banquiers cosmopolites, au prix de combien de désastres ! édifie, qu’ils le veuillent ou non, la paix future du monde, côte à côte avec les révolutionnaires qui les combattent, et bien plus sûrement que les niais pacifistes.

« Vous le voyez. Je vieillis. Je ne mords plus. Mes dents sont usées. Quand je vais au théâtre, je ne suis plus de ces spectateurs naïfs qui apostrophent les acteurs et insultent le traître.

« Grâce tranquille, je ne vous parle que de moi ; et pourtant, je ne pense qu’à vous. Si vous saviez combien mon moi m’importune ! Il est oppressif et absorbant. C’est un boulet, que Dieu m’a attaché au cou. Comme j’aurais voulu le déposer à vos pieds : Mais qu’en auriez-vous fait ? C’est un triste cadeau… Vos pieds sont faits pour fouler la terre douce et le sable qui chante sous les pas. Je les vois, ces chers pieds, nonchalamment qui passent sur les pelouses parsemées d’anémones… (Êtes-vous retournée à la villa Doria ?)… Les voici déjà las ! Je vous vois maintenant à demi étendue dans votre retraite favorite, au fond de votre salon, accoudée, tenant un livre que vous ne lisez pas. Vous m’écoutez avec bonté, sans faire bien attention à ce que je vous dis : car je suis ennuyeux, et, pour prendre patience, de temps en temps, vous retournez à vos propres pensées ; mais vous êtes courtoise et, veillant à ne pas me contrarier, lorsqu’un mot par hasard vous fait revenir de très loin, vos yeux distraits se hâtent de prendre un air intéressé. Et moi, je suis aussi loin que vous de ce que je dis ; moi aussi, j’entends à peine le bruit de mes paroles ; et tandis que j’en suis le reflet sur votre beau visage, j’écoute au fond de moi de tout autres paroles, que je ne vous dis pas. Celles-là, Grâce tranquille, tout au rebours des autres, vous les entendez bien ; mais vous faites semblant de ne pas les entendre.

« Adieu. Je crois que vous me reverrez, sous peu. Je ne languirai pas ici. Qu’y ferais-je, à présent que mes concerts sont donnés ? — J’embrasse vos enfants, sur leurs bonnes petites joues. L’étoffe en est la vôtre. Il faut bien se contenter !…

« Christophe. »

« Grâce tranquille » répondit :

« Mon ami, j’ai reçu votre lettre dans le petit coin du salon, que vous vous rappelez si bien ; et je vous ai lu, comme je sais lire, en laissant de temps en temps votre lettre reposer, et en faisant comme elle. Ne vous moquez pas. C’était afin qu’elle durât plus longtemps. Ainsi, nous avons passé toute une après-midi. Les enfants m’ont demandé ce que je lisais toujours. J’ai dit que c’était une lettre de vous. Aurora a regardé le papier, avec commisération, et elle a dit : « Que ce doit être ennuyeux d’écrire une si longue lettre ! » J’ai taché de lui faire comprendre que ce n’était pas un pensum que je vous avais donné, mais une conversation que nous avions ensemble. Elle a écouté sans mot dire, puis elle s’est sauvée avec son frère, pour jouer dans la chambre voisine ; et, quelque temps après, comme Lionello criait, j’ai entendu Aurora qui disait : « Il ne faut pas faire de bruit ; maman cause avec monsieur Christophe. »

« Ce que vous me dites des Français m’intéresse, et ne me surprend pas. Vous vous souvenez que je vous ai souvent reproché d’être injuste envers eux. On peut ne pas les aimer. Mais quel peuple intelligent ! Il y a des peuples médiocres, que sauve leur bon cœur ou leur vigueur physique. Les Français sont sauvés par leur intelligence. Elle lave toutes leurs faiblesses. Elle les régénère. Quand on les croit tombés, abattus, pervertis, ils retrouvent une nouvelle jeunesse dans la source perpétuellement jaillissante de leur esprit.

« Mais il faut que je vous gronde. Vous me demandez pardon de ne me parler que de vous. Vous êtes un ingannatore. Vous ne me dites rien de vous. Rien de ce que vous avez fait. Rien de ce que vous avez vu. Il a fallu que ma cousine Colette — (pourquoi n’allez-vous pas la voir ?) — m’envoyât sur vos concerts des coupures de journaux, pour que je fusse informée de vos succès. Vous ne m’en dites qu’un mot, en passant. Êtes-vous si détaché de tout ?… Ce n’est pas vrai. Dites-moi que cela vous fait plaisir… Cela doit vous faire plaisir, d’abord parce que cela me fait plaisir. Je n’aime pas à vous voir un air désabusé. Le ton de votre lettre était mélancolique. Il ne faut pas… C’est bien que vous soyez plus juste pour les autres. Mais ce n’est pas une raison pour vous accabler, comme vous faites, en disant que vous êtes pire que les pires d’entre eux. Un bon chrétien vous louerait. Moi, je vous dis que c’est mal. Je ne suis pas un bon chrétien. Je suis une bonne Italienne, qui n’aime pas qu’on se tourmente avec le passé. Le présent suffit bien. Je ne sais pas au juste tout ce que vous avez pu faire jadis. Vous m’en avez dit quelques mots, et je crois avoir deviné le reste. Ce n’était pas très beau ; mais vous ne m’en êtes pas moins cher. Pauvre Christophe, une femme n’arrive pas à mon âge, sans savoir qu’un brave homme est bien faible souvent. Si on ne savait sa faiblesse, on ne l’aimerait pas autant. Ne pensez plus à ce que vous avez fait. Pensez à ce que vous ferez. Ça ne sert à rien de se repentir. Se repentir, c’est revenir en arrière. Et en bien comme en mal, il faut toujours avancer. Sempre avanti, Savoia !… Si vous croyez que je vais vous laisser revenir à Rome ! Vous n’avez rien à faire ici. Restez à Paris, créez, agissez, mêlez-vous à la vie artistique. Je ne veux pas que vous renonciez. Je veux que vous fassiez de belles choses, je veux qu’elles réussissent, je veux que vous soyez fort, pour aider les jeunes Christophes nouveaux, qui recommencent les mêmes luttes et passent par les mêmes épreuves. Cherchez-les, aidez-les, soyez meilleur pour vos cadets que vos aînés n’ont été pour vous. — Et enfin, je veux que vous soyez fort, afin que je sache que vous êtes fort : vous ne vous doutez pas de la force que cela me donne à moi-même.

« Je vais presque chaque jour, avec les petits, à la villa Borghèse. Avant-hier, nous avons été, en voiture, à Ponte Molle, et nous avons fait à pied le tour du Monte Mario. Vous calomniez mes pauvres jambes. Elles sont fâchées contre vous. — « Qu’est-ce qu’il dit, ce monsieur, que nous sommes tout de suite lasses, pour avoir fait dix pas, à la villa Doria ? Il ne nous connaît point. Si nous n’aimons pas trop à nous donner de la peine, c’est que nous sommes paresseuses, ce n’est pas que nous ne pouvons pas… » Vous oubliez, mon ami, que je suis une petite paysanne…

« Allez voir ma cousine Colette. Lui en voulez-vous encore ? C’est une bonne femme, au fond. Et elle ne jure plus que par vous. Il parait que les Parisiennes sont folles de votre musique. (Elles l’étaient peut-être, avant.) Il ne tient qu’à mon ours de Berne d’être un lion de Paris. Avez-vous reçu des lettres ? Vous a-t-on fait des déclarations ? Vous ne me parlez d’aucune femme. Seriez-vous amoureux ? Racontez-moi. Je ne suis pas jalouse.

« Votre amie G. »

— « Si vous croyez que je vous sais gré de votre dernière phrase ! Plût à Dieu, Grâce moqueuse, que vous fussiez jalouse ! Mais ne comptez pas sur moi, pour vous apprendre à l’être. Je n’ai aucun béguin pour ces folles Parisiennes, comme vous les appelez. Folles ? Elles voudraient bien l’être. C’est ce qu’elles sont le moins. N’espérez pas qu’elles me tournent la tête. Il y aurait peut-être plus de chances pour cela, si elles étaient indifférentes à ma musique. Mais, il est trop vrai, elles l’aiment ; et le moyen de garder des illusions ? Lorsque quelqu’un vous dit qu’il vous comprend, c’est alors qu’on est sûr qu’il ne vous comprendra jamais…

« Ne prenez pas trop au sérieux mes boutades. Les sentiments que j’ai pour vous ne me rendent pas injuste pour les autres femmes. Je n’ai jamais eu plus de vraie sympathie pour elles que depuis que je ne les regarde plus avec des yeux amoureux. Le grand effort qu’elles font, depuis trente ans, pour s’évader de la demi-domesticité dégradante et malsaine, où notre stupide égoïsme d’hommes les parquait, pour leur malheur et pour le nôtre, me semble un des hauts faits de notre époque. Dans une ville comme celle-ci, on apprend à admirer cette nouvelle génération de jeunes filles qui, en dépit de tant d’obstacles, se lancent avec une ardeur candide à la conquête de la science et des diplômes, — cette science et ces diplômes, qui doivent, pensent-elles, les affranchir, leur ouvrir les arcanes du monde inconnu, les faire égales aux hommes…

« Sans doute, cette foi est illusoire et un peu ridicule. Mais le progrès ne se réalise jamais de la façon qu’on espérait ; il ne s’en réalise pas moins, par de tout autres voies. Cet effort féminin ne sera pas perdu. Il fera des femmes plus complètes, plus humaines, comme elles furent, aux grands siècles. Elles ne se désintéresseront plus des questions vivantes du monde : ce qui était un scandale et une monstruosité ; car il n’est pas tolérable qu’une femme, même la plus soucieuse de ses devoirs domestiques, se croie dispensée de songer à ses devoirs dans la cité moderne. Leurs arrière-grand’mères, du temps de Jeanne d’Arc et de Catherine Sforza, ne pensaient pas ainsi. La femme s’est étiolée. Nous lui avons refusé l’air et le soleil. Elle nous les reprend, de vive force. Ah ! les braves petites !… Naturellement, de celles qui luttent aujourd’hui, beaucoup mourront, beaucoup seront détraquées. C’est un âge de crise. L’effort est trop violent pour des forces trop amollies. Quand il y a longtemps qu’une plante est sans eau, la première pluie risque de la brûler. Mais quoi ! C’est la rançon de tout progrès. Celles qui viendront après, fleuriront de ces souffrances. Les pauvres petites vierges guerrières d’à présent, dont beaucoup ne se marieront jamais, seront plus fécondes pour l’avenir que les générations de matrones qui enfantèrent avant elles : car d’elles sortira, au prix de leurs sacrifices, la race féminine d’un nouvel âge classique.

« Ce n’est pas dans le salon de votre cousine Colette qu’on a chance de trouver ces laborieuses abeilles. Quelle rage avez-vous de m’envoyer chez cette femme ? Il m’a fallu vous obéir ; mais ce n’est pas bien : vous abusez de votre pouvoir. J’avais refusé trois de ses invitations, laissé sans réponse deux lettres. Elle est venue me relancer à une de mes répétitions d’orchestre — (on essayait ma sixième symphonie). — Je l’ai vue, pendant l’entr’acte, arriver, le nez au vent, humant l’air, criant : « Ça sent l’amour ! Ah ! comme j’aime cette musique !… »

« Elle a changé, physiquement ; seuls sont restés les mêmes ses yeux de chatte à la prunelle bombée, son nez fantasque qui grimace et a toujours l’air en mouvement. Mais la face élargie, aux os solides, colorée, renforcie. Les sports l’ont transformée. Elle s’y livre, à corps perdu. Son mari, comme vous savez, est un des gros bonnets de l’Automobile-Club et de l’Aéro-Club. Pas un raid d’aviateurs, pas un circuit de l’air, ou de la terre, ou de l’eau, auquel les Stevens-Delestrade ne se croient obligés d’assister. Ils sont toujours par voies et par chemins. Nulle conversation possible ; il n’est question, dans leurs entretiens, que de Racing, de Rowing, de Rugby, de Derby. C’est une race nouvelle de gens du monde. Le temps de Pelléas est passé pour les femmes. La mode n’est plus aux âmes. Les jeunes filles arborent un teint rouge, hâlé, cuit par les courses à l’air et les jeux au soleil ; elles vous regardent avec des yeux d’homme ; elles rient, d’un rire un peu gros. Le ton est devenu plus brutal et plus cru. Votre cousine dit parfois, tranquillement, des choses énormes. Elle est grande mangeuse, elle qui mangeait à peine. Elle continue de se plaindre de son mauvais estomac, afin de n’en pas perdre l’habitude ; mais elle n’en perd pas non plus un bon coup de fourchette. Elle ne lit rien. On ne lit plus, dans ce monde. Seule, la musique a trouvé grâce. Elle a même profité de la déroute de la littérature. Quand ces gens sont éreintés, la musique leur est un bain turc, vapeur tiède, massage, narguilé. Pas besoin de penser. C’est une transition entre le sport et l’amour. Et c’est aussi un sport. Mais le sport le plus couru, parmi les divertissements esthétiques, est aujourd’hui la danse. Danses russes, danses grecques, danses suisses, danses américaines, on danse tout à Paris : les symphonies de Beethoven, les tragédies d’Eschyle, le Clavecin bien tempéré, les antiques du Vatican, Orphée, Tristan, la Passion, et la gymnastique. Ces gens ont le vertigo.

« Le curieux est de voir comment votre cousine concilie tout ensemble : son esthétisme, ses sports et son esprit pratique (car elle a hérité de sa mère son sens des affaires et son despotisme domestique). Tout cela doit former un mélange incroyable ; mais elle s’y trouve à l’aise ; ses excentricités les plus folles lui laissent l’esprit lucide, de même qu’elle garde toujours l’œil et la main sûrs dans ses randonnées vertigineuses en auto. C’est une maîtresse femme ; son mari, ses invités, ses gens, elle mène tout, tambour battant. Elle s’occupe aussi de politique ; elle est pour « Monseigneur » : non que je la croie royaliste ; mais ce lui est un prétexte de plus à se remuer. Et quoiqu’elle soit incapable de lire plus de dix pages d’un livre, elle fait des élections Académiques. — Elle a prétendu me prendre sous sa protection. Vous pensez que cela n’a pas été de mon goût. Le plus exaspérant, c’est que, du fait que je suis venu chez elle afin de vous obéir, elle est convaincue maintenant de son pouvoir sur moi… Je me venge, en lui disant de dures vérités. Elle ne fait qu’en rire ; elle n’est pas embarrassée pour répondre. « C’est une bonne femme, au fond… » Oui, pourvu qu’elle soit occupée. Elle le reconnaît elle-même : si la machine n’avait plus rien à broyer, elle serait prête à tout, à tout, pour lui fournir de l’aliment. — J’ai été deux fois chez elle. Je n’irai plus, maintenant. C’est assez pour vous prouver ma soumission. Vous ne voulez pas ma mort ? Je sors de là, brisé, moulu, courbaturé. La dernière fois que je l’ai vue, j’ai eu, dans la nuit qui a suivi, un cauchemar affreux : je rêvais que j’étais son mari, toute ma vie attaché à ce tourbillon vivant… Un sot rêve, et qui ne doit certes pas tourmenter le vrai mari : car, de tous ceux qu’on voit dans le logis, il est peut-être celui qui reste le moins avec elle ; et quand ils sont ensemble, ils ne parlent que de sport. Ils s’entendent très bien.

« Comment ces gens-là ont-ils fait un succès à ma musique ? Je n’essaie pas de comprendre. Je suppose qu’elle les secoue, d’une façon nouvelle. Ils lui savent gré de les brutaliser. Ils aiment, pour le moment, l’art qui a un corps. Mais l’âme qui est dans ce corps, ils ne s’en doutent même pas ; ils passeront de l’engouement d’aujourd’hui à l’indifférence de demain, et de l’indifférence de demain au dénigrement d’après-demain, sans l’avoir jamais connue. C’est l’histoire de tous les artistes. Je ne me fais pas d’illusion sur mon succès, je n’en ai pas pour longtemps ; et ils me le feront payer. — En attendant, j’assiste à de curieux spectacles. Le plus enthousiaste de mes admirateurs est… (je vous le donne en mille)… notre ami Lévy-Cœur. Vous vous souvenez de ce joli monsieur, avec qui j’eus autrefois un duel ridicule ? Il fait aujourd’hui la leçon à ceux qui ne m’ont pas compris naguère. Il la fait même très bien. De tous ceux qui parlent de moi, il est le plus intelligent. Jugez de ce que valent les autres. Il n’y a pas de quoi être fier, je vous assure.

« Je n’en ai pas envie. Je suis trop humilié, lorsque j’entends ces ouvrages, dont on me loue. Je m’y reconnais, et je ne me trouve pas beau. Quel miroir impitoyable est une œuvre musicale, pour qui sait voir ! Heureusement qu’ils sont aveugles et sourds. J’ai tant mis dans mes œuvres de mes troubles et de mes faiblesses qu’il me semble parfois commettre une mauvaise action, en lâchant dans le monde ces volées de démons. Je m’apaise, quand je vois le calme du public : il porte une triple cuirasse ; rien ne saurait l’atteindre : sans quoi, je serais damné… Vous me reprochez d’être trop sévère pour moi. C’est que vous ne me connaissez pas, comme je me connais. On voit ce que nous sommes. On ne voit pas ce que nous aurions pu être ; et l’on nous fait honneur de ce qui est bien moins l’effet de nos mérites que des événements qui nous portent et des forces qui nous dirigent. Laissez-moi vous conter une histoire.

« L’autre soir, j’étais entré dans un de ces cafés où l’on fait d’assez bonne musique, quoique d’étrange façon : avec cinq ou six instruments, complétés d’un piano, on joue toutes les symphonies, les messes, les oratorios. De même, on vend à Rome, chez certains marbriers, la chapelle Médicis, comme garniture de cheminée. Il paraît que cela est utile à l’art. Pour qu’il puisse circuler à travers les hommes, il faut bien qu’on en fasse de la monnaie de billon. Au reste, à ces concerts, on ne vous trompe pas sur le compte. Les programmes sont copieux, les exécutants consciencieux. J’ai trouvé là un violoncelliste, avec qui je me suis lié ; ses yeux me rappelaient étrangement ceux de mon père. Il m’a fait le récit de sa vie. Petit-fils de paysan, fils d’un petit fonctionnaire, employé de mairie, dans un village du Nord. On voulut faire de lui un monsieur, un avocat ; on le mit au collège de la ville voisine. Le petit, robuste et rustaud, mal fait pour ce travail appliqué de petit notaire, ne pouvait tenir en cage ; il sautait par-dessus les murs, vaguait à travers les champs, faisait la cour aux filles, dépensait sa grosse force dans des rixes ; le reste du temps, flânait, rêvassait à des choses qu’il ne ferait jamais. Une seule chose l’attirait : la musique. Dieu sait comment ! Nul musicien, parmi les siens, à l’exception d’un grand-oncle, un peu toqué, un de ces originaux de province, dont l’intelligence et les dons, souvent remarquables, s’emploient, dans leur isolement orgueilleux, à des niaiseries de maniaques. Celui-là avait inventé un nouveau système de notation — (un de plus !) — qui devait révolutionner la musique ; il prétendait même avoir trouvé une sténographie qui permettait de noter à la fois les paroles, le chant et l’accompagnement ; il n’était jamais parvenu lui-même à la relire correctement. Dans la famille, on se moquait du bonhomme ; mais on ne laissait pas d’en être fier. On pensait : « C’est un vieux fou. Qui sait ? Il a peut-être du génie… » — Ce fut de lui sans doute que la manie musicale se transmit au petit-neveu. Quelle musique pouvait-il bien entendre, dans sa ville !… Mais une mauvaise musique peut inspirer un amour aussi pur qu’une bonne.

« Le malheur était qu’une telle passion ne semblait pas avouable, dans ce milieu : et l’enfant n’avait pas la solide déraison du grand-oncle. Il se cachait pour lire les élucubrations du vieux maniaque, qui constituèrent le fond de sa baroque éducation musicale. Vaniteux, craintif devant son père et devant l’opinion, il ne voulait rien dire de ses ambitions, à moins d’avoir réussi. Brave garçon, écrasé par la famille, il fit comme tant de petits bourgeois français, qui n’osant pas, par faiblesse ou par bonté, tenir tête à la volonté des leurs, s’y soumettent en apparence et vivent toute leur vraie vie dans une cachotterie perpétuelle. Au lieu de suivre son penchant, il s’évertua sans goût au travail qu’on lui avait assigné : incapable d’y réussir, comme d’y échouer avec éclat. Tant bien que mal, il parvint à passer les examens nécessaires. Le principal avantage qu’il y voyait était d’échapper à la double surveillance provinciale et paternelle. Le droit l’assommait ; il était décidé à n’en pas faire sa carrière. Mais tant que son père vécut, il n’osa déclarer sa volonté. Peut-être n’était-il point fâché de devoir attendre encore, avant de prendre parti. Il était de ceux qui, toute leur vie, se leurrent de ce qu’ils feront plus tard, de ce qu’ils pourraient faire. Pour le moment, il ne faisait rien. Désorbité, grisé par sa vie nouvelle à Paris, il se livra, avec sa brutalité de jeune paysan, à ses deux passions : les femmes et la musique ; affolé par les concerts, non moins que par le plaisir. Il y perdit des années, sans même profiter des moyens qu’il aurait eus, pour compléter son instruction musicale. Son orgueil ombrageux, un mauvais caractère indépendant et susceptible, l’empêchèrent de suivre aucune leçon, de demander conseil à personne.

« Quand son père mourut, il envoya promener Thémis et Justinien. Il se mit à composer, sans avoir eu le courage d’acquérir la technique nécessaire. Des habitudes invétérées de flânerie paresseuse et le goût du plaisir l’avaient rendu incapable de tout effort sérieux. Il sentait vivement ; mais sa pensée, comme sa forme, lui échappait aussitôt ; en fin de compte, il n’exprimait que des banalités. Le pire était qu’il y avait réellement chez ce médiocre quelque chose de grand. J’ai lu deux de ses anciennes compositions. Çà et là, des idées saisissantes, restées à l’état d’ébauches, aussitôt déformées. Des feux follets sur une tourbière… Et quel étrange cerveau ! Il a voulu n’expliquer les sonates de Beethoven. Il y voit des romans enfantins et saugrenus. Mais une telle passion, un sérieux si profond ! Les larmes lui viennent aux yeux, quand il en parle. Il se ferait tuer pour ce qu’il aime. Il est touchant et burlesque. Dans le moment que j’étais près de lui rire au nez, j’avais envie de l’embrasser… Une honnêteté foncière. Un robuste mépris pour le charlatanisme des cénacles parisiens et pour les fausses gloires, — (tout en ne pouvant se défendre d’une naïve admiration de petit bourgeois pour les gens à succès)…

« Il avait un petit héritage. En quelques mois, il eut tôt fait de le manger ; et, se trouvant sans ressources, il eut, comme nombre de ses pareils, l’honnêteté criminelle d’épouser une fille sans ressources, qu’il avait séduite ; elle avait une belle voix et faisait de la musique, sans amour de la musique. Il fallut vivre de sa voix et du médiocre talent qu’il avait acquis à jouer du violoncelle. Naturellement, ils ne tardèrent pas à voir leur commune médiocrité et à ne plus se supporter. Une fille leur était venue. Le père reporta sur l’enfant son pouvoir d’illusions ; il pensa qu’elle serait ce qu’il n’avait pu être. La fillette tenait de sa mère : c’était une pianoteuse, qui n’avait pas ombre de talent ; elle adorait son père et s’appliquait à sa tâche, pour lui plaire. Pendant plusieurs années, ils coururent les hôtels des villes d’eaux, ramassant plus d’affronts que de monnaie. L’enfant, chétive et surmenée, mourut. La femme, désespérée, devint plus acariâtre, chaque jour. Et ce fut la misère sans fond, sans espoir d’en sortir, avivée par le sentiment d’un idéal que l’on se sait incapable d’atteindre…

« Et je pensais, mon amie, en voyant ce pauvre diable de raté, dont la vie n’a été qu’une suite de déboires : « Voilà ce que j’aurais pu être. Il y avait des traits communs entre nos âmes d’enfant ; et certaines aventures de notre vie se ressemblent ; j’ai même trouvé quelque parenté dans nos idées musicales ; mais les siennes se sont arrêtées en chemin. À quoi a-t-il tenu que je n’aie pas sombré, comme lui ? Sans doute, à ma volonté. Mais aussi aux hasards de la vie. Et même, à ne prendre que ma volonté, est-ce uniquement à mes mérites que je la dois ? N’est-ce pas plutôt à ma race, à mes amis, à Dieu qui m’a aidé ?… » Ces pensées rendent humble. On se sent fraternel à tous ceux qui aiment l’art et qui souffrent pour lui. Du plus bas au plus haut, la distance n’est pas grande…

« Là-dessus, j’ai songé à ce que vous m’écriviez. Vous avez raison : un artiste n’a pas le droit de se tenir à l’écart, tant qu’il peut venir en aide à d’autres. Je resterai donc, je m’obligerai à passer quelques mois par année, soit ici, soit à Vienne ou à Berlin, quoique j’aie de la peine à me réhabituer à ces villes. Mais il ne faut pas abdiquer. Si je ne réussis pas à être d’une grande utilité, comme j’ai des raisons de le craindre, ce séjour me sera peut-être utile à moi-même. Et je me consolerai en pensant que vous l’avez voulu. Et puis,… (je ne veux pas mentir)… je commence à y trouver du plaisir. Adieu, tyran. Vous triomphez. J’en arrive, non seulement à faire ce que vous voulez que je fasse, mais à l’aimer.

« Christophe. »

Ainsi, il resta, en partie pour lui plaire, mais aussi parce que sa curiosité d’artiste, réveillée, se laissait reprendre au spectacle de l’art renouvelé. Tout ce qu’il voyait et faisait, il l’offrait en pensée à Grazia ; il le lui écrivait. Il savait bien qu’il se faisait illusion sur l’intérêt qu’elle y pouvait trouver ; il la soupçonnait d’un peu d’indifférence. Mais il lui était reconnaissant de ne pas trop la lui montrer.

Elle lui répondait régulièrement, une fois par quinzaine. Des lettres affectueuses et mesurées, comme l’étaient ses gestes. En lui contant sa vie, elle ne se départait pas d’une réserve tendre et fière. Elle savait avec quelle violence ses mots se répercutaient dans le cœur de Christophe. Elle aimait mieux lui paraître froide que le pousser à une exaltation, où elle ne voulait pas le suivre. Mais elle était trop femme pour ignorer le secret de ne point décourager l’amour de son ami et de panser aussitôt, par de douces paroles, la déception intime que des paroles indifférentes avaient causée. Christophe ne tarda pas à deviner cette tactique ; et, par une ruse d’amour, il s’efforçait à son tour de contenir ses élans, décrire des lettres plus mesurées, afin que les réponses de Grazia s’appliquassent moins à l’être.

À mesure qu’il prolongeait son séjour à Paris, il s’intéressait davantage à l’activité nouvelle qui remuait la gigantesque fourmilière. Il s’y intéressait d’autant plus qu’il trouvait chez les jeunes fourmis moins de sympathie pour lui. Il ne s’était pas trompé : son succès était une victoire à la Pyrrhus. Après une disparition de dix ans, son retour avait fait sensation dans le monde parisien. Mais par une ironie des choses, qui n’est point rare, il se trouvait patronné, cette fois, par ses vieux ennemis les snobs, les gens à la mode ; les artistes lui étaient sourdement hostiles, ou se méfiaient de lui. Il s’imposait par son nom qui était déjà du passé, par son œuvre considérable, par son accent de conviction passionnée, par la violence de sa sincérité. Mais si l’on était contraint de compter avec lui, s’il forçait l’admiration ou l’estime, on le comprenait mal et on ne l’aimait point. Il était en dehors de l’art du temps. Un monstre, un anachronisme vivant. Il l’avait toujours été. Ses dix ans de solitude avaient accentué le contraste. Durant son absence, s’était accompli en Europe, et surtout à Paris, comme il l’avait bien vu, un travail de reconstruction. Un nouvel ordre naissait. Une génération se levait, désireuse d’agir plus que de comprendre, affamée de bonheur plus que de vérité. Elle voulait vivre, elle voulait s’emparer de la vie, fût-ce au prix du mensonge. Mensonges de l’orgueil, — de tous les orgueils : orgueil de race, orgueil de caste, orgueil de religion, orgueil de culture et d’art, — tous lui étaient bons, pourvu qu’ils fussent une armature de fer, pourvu qu’ils lui fournissent l’épée et le bouclier, et qu’abritée par eux, elle marchât à la victoire. Aussi lui était-il désagréable d’entendre la grande voix tourmentée, qui lui rappelait l’existence de la douleur et des doutes : ces rafales, qui avaient troublé la nuit à peine enfuie, qui continuaient, en dépit de ses dénégations, à menacer l’univers, et qu’elle voulait oublier. Impossible de ne pas entendre ; on en était encore trop près. Alors, ces jeunes gens se détournaient avec dépit ; et ils criaient à tue-tête, afin de s’assourdir. Mais la voix parlait plus fort. Et ils lui en voulaient.

Au contraire, Christophe les regardait avec amitié. Il saluait l’ascension du monde vers le bonheur. Ce qu’il y avait de volontairement étroit dans cette poussée ne l’affectait point. Quand on veut aller droit au but, il faut regarder droit devant soi. Pour lui, assis au tournant d’un monde, il jouissait de voir, derrière lui, la splendeur tragique de la nuit et, devant, le sourire de la jeune espérance, l’incertaine beauté de l’aube fraîche et fiévreuse. Il était au point immobile de l’axe du balancier, tandis que le pendule recommençait à monter. Sans le suivre dans sa marche, il écoutait avec joie battre le rythme de vie. Il s’associait aux espoirs de ceux qui reniaient ses angoisses passées. Ce qui serait serait, comme il l’avait rêvé. Dix ans avant, Olivier, dans la nuit et la peine, — pauvre petit coq gaulois, — avait, de son chant frêle, annoncé le jour lointain. Le chanteur n’était plus ; mais son chant s’accomplissait. Dans le jardin de France, les oiseaux s’éveillaient. Et, dominant les autres ramages, Christophe entendit soudain, plus claire, plus forte, plus heureuse, la voix d’Olivier ressuscité.

  1. Quand une chose est arrivée, même les sots la comprennent.