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La Peste écarlate, trad. Postif et Gruyer, 1924/La Peste Écarlate/5

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Traduction par Paul Gruyer et Louis Postif.
G. Crès (p. 89-101).


V

QUAND LE MONDE FUT VIDE


« Ce jour où nous étions aurait dû être un jour splendide d’été. Mais les tourbillons de fumée de ce monde en feu continuaient à voiler le ciel d’un épais rideau, où le soleil sinistre n’était plus qu’un disque mort et rouge, sanguinolent. De ce soleil de sang nous avions pris, depuis plusieurs jours, l’accoutumance. Mais la fumée nous mordait les narines et les yeux, que nous avions entièrement pourpres et qui pleuraient.

« Nous dirigeâmes notre marche vers le sud-est, à travers les milles sans fin des collines basses et verdoyantes de la banlieue de la ville, où se succédaient sans interruption de charmantes ou superbes résidences.

« Nous n’avancions que péniblement, les femmes surtout et les enfants traînaient la patte. Alors, voyez-vous, mes chers petits enfants, nous avions tous, tant que nous étions, désappris plus ou moins à marcher. Nous avions trop de véhicules à notre disposition. Depuis la Peste, j’ai réappris à marcher. Mais alors j’étais comme les autres.

« Nous allions donc lentement, réglant nos pas les uns sur les autres, afin de maintenir la cohésion de notre troupe. Les pillards étaient devenus moins nombreux. Une bonne quantité de ces bêtes de proie humaines avaient succombé ; mais ceux qui restaient étaient encore pour nous une perpétuelle menace.

« De toutes les belles résidences abandonnées, devant lesquelles nous passions, un grand nombre était demeuré intact. Nous ne manquions pas d’aller visiter leurs garages, à la recherche de quelque autre automobile ou d’essence. Mais sans succès. Tout ce qui pouvait être utile avait déjà été emporté.

« Au cours de ces recherches, Calgan, un aimable jeune homme, perdit la vie. Il fut tué par un pillard, embusqué derrière un buisson. Cette mort fut le dernier accident de ce genre qui nous advint. Il y eut bien encore une espèce de brute qui ouvrit délibérément le feu sur notre groupe. Mais il tirait si stupidement, dans l’aveuglement de sa rage folle, que nous l’abattîmes avant qu’il ne nous eût fait aucun mal.

« À Fruitvale, un des plus beaux endroits de cette banlieue, la Peste Écarlate frappa encore l’un de nous. Sa victime fut le Professeur Fairmead. Dès qu’il s’aperçut qu’il était atteint, il nous fit comprendre par signes que sa mère, qui se trouvait dans l’auto, n’en devait pas être informée. Puis, s’écartant de nous, il alla s’asseoir, désespéré, sur les marches de la vérandah d’une superbe villa, qui se trouvait là. J’étais à l’arrière de notre groupe et lui envoyai de la main un dernier adieu.

« Au cours de la journée, cinq des nôtres eurent le même sort. Nous n’en poursuivîmes pas moins notre route et, le soir, à plusieurs milles au delà de Fruitvale, nous campâmes. Dix de nous périrent dans la nuit et, chaque fois, nous dûmes lever le camp pour nous écarter de ces morts. Nous n’étions plus que trente au matin.

« Pendant la première étape, la femme du Président de la Faculté, qui allait à pied, fut atteinte. Son malheureux mari, en la voyant s’éloigner, voulut à toute force descendre de l’automobile et rester avec elle. Nous fîmes tout ce qui était possible pour le dissuader de cette résolution. Finalement nous cédâmes à sa volonté.

« La seconde nuit de notre voyage, nous étions, quand nous campâmes, en pleine campagne. Nous avions eu onze morts dans la journée. Nous en eûmes trois autres pendant la nuit. En sorte que le lendemain matin nous n’étions plus que onze présents. Car Wathope, le professeur à la jambe blessée, s’était enfui avec l’auto, emmenant avec lui sa mère et sa sœur, et emportant presque toutes nos provisions.

« Ce fut au cours de cette journée qu’étant assis pour me reposer au bord de la route, j’aperçus le dernier aéroplane. La fumée dans la campagne était beaucoup moins épaisse et je le vis qui semblait tourniquer dans le ciel, complètement désemparé, à deux cents pieds de haut environ. Que lui était-il advenu ? Je ne saurais le dire. Mais, au bout d’un moment, je le vis qui baissait de plus en plus. Puis le réservoir à essence du moteur prit feu et explosa, et l’avion, après avoir, un instant encore, vacillé sur ses ailes, tomba perpendiculairement sur le sol, comme un bloc de plomb.

« Depuis ce jour, je n’ai jamais revu un aéroplane. Bien souvent, pendant les années qui suivirent, j’examinai le ciel, espérant, contre toute espérance, en voir un apparaître et que, quelque part dans le vaste monde, un îlot de l’ancienne civilisation avait survécu. Il n’en était rien, et ce qui s’était passé en Californie était arrivé de même partout l’univers.

« À Niles, le lendemain, nous n’étions plus que trois, et nous trouvâmes, au milieu de la route, Wathope et son automobile. L’automobile était en pièces et, sur les couvertures qu’ils avaient étendues par terre, gisaient morts, Wathope, sa mère et sa sœur.

« La nuit, je dormis lourdement. Ces marches forcées n’avaient anéanti de fatigue. À mon réveil, j’étais seul au monde. Canfield et Parsons, mes deux compagnons, étaient morts de la Peste. Des quatre cents personnes qui s’étaient réfugiées avec moi dans l’École de Chimie, et des quarante-sept qui vivaient encore au début de notre exode, je demeurais, moi, unique, avec le poney des Shetland.

« Pourquoi ? Je ne tenterai pas de l’expliquer. Je ne fus pas contaminé. Voilà tout. J’avais eu une chance contre un million. Je devrais dire contre plusieurs millions. Car telle fut la proportion de ceux qui, comme moi, survécurent.

« Durant deux jours, je campai sous un délicieux bocage, loin de tout cadavre. Là, quoique fort déprimé et pensant que mon tour de mourir allait venir d’un instant à l’autre, je me refis quelques forces. Il en fut de même du poney.

« Le troisième jour, commençant à me persuader que j’étais décidément immunisé, je chargeai sur le poney la petite provision de conserves qui me restait et repris ma route dans un monde désolé. Je ne rencontrai pas un seul être vivant, homme, femme ou enfant. Rien que des morts parsemés sur mon chemin.

« Les aliments naturels ne manquaient point. La terre, à cette époque, n’était point comme aujourd’hui. Débarrassée des arbres en surcroît et des taillis inutiles, elle était partout bien cultivée. Il y avait autour de moi de quoi nourrir des millions de bouches. Et cette nourriture, mûre à point, se perdait. Je récoltais à ma volonté, dans les champs et dans les vergers, fruits et légumes, et toutes sortes de baies. Dans les fermes délaissées, je trouvais des œufs fraîchement pondus et j’attrapais des poulets. Dans les armoires, je mettais la main sur de nombreuses conserves.

« Ce qui advint des animaux domestiques est tout à fait étrange. Ils retournaient à l’état sauvage et s’entre-dévoraient. Les poules, poulets et canards furent les premiers détruits. Les cochons, au contraire, s’adaptèrent merveilleusement à leur vie nouvelle, ainsi que les chats et les chiens. Ceux-ci devinrent rapidement un véritable fléau, tellement ils étaient nombreux. Ils dévoraient les cadavres et n’arrêtaient pas d’aboyer ni de hurler, la nuit comme le jour.

« Tout d’abord, ils demeurèrent solitaires, soupçonneux envers ceux de leurs frères qu’ils rencontraient, et prompts à engager la lutte avec eux. Au bout de quelques temps, ils se rassemblèrent et coururent en bandes. Cet animal est naturellement sociable et, la compagnie de l’homme lui manquant, il se rabattit sur ses semblables.

« Il y avait, avant les derniers jours du monde, de très nombreuses espèces de chiens : chiens à poil ras et chiens à belle et chaude fourrure ; chiens tout petits, si petits qu’ils auraient à peine pu faire une bouchée pour d’autres molosses, aussi robustes que les lions des montagnes. Tous les roquets et petits chiens, trop faibles pour la lutte, furent tués rapidement par leurs frères. Les très grandes espèces ne s’adaptèrent pas davantage à la vie sauvage. Il ne subsista finalement que les chiens de taille moyenne, mieux constitués dans leurs organismes et plus souples aux conditions nouvelles qui leur étaient imposées. Ce sont les chiens-loups, que vous connaissez bien et qui courent aujourd’hui la campagne. »

— Et les chats, interrogea Hou-hou, pourquoi ne courent-ils pas par bandes, comme les chiens. Pourquoi, grand-père ?

— Le chat, répondit l’aïeul, n’est pas un animal sociable. Je me souviens d’un grand écrivain, qui vécut jadis au xixe siècle, et qui l’a proclamé : le chat est un solitaire. Avant que l’homme ne l’attirât à lui et ne le domestiquât, au cours de la longue civilisation passée, il vivait seul. Cette civilisation écroulée, il a repris de lui-même sa liberté et son isolement.

« Le cheval retourna, lui aussi, à l’état sauvage. Toutes les belles espèces, que l’homme possédait et élevait jadis, ont dégénéré et se sont fondues dans un type unique, le mustang-horse, que vous connaissez[1]. De même les vaches, les moutons et, parmi les oiseaux domestiques, les pigeons. Quant aux poules et aux poulets, ceux et celles qui ont survécu ne ressemblent plus en rien aux volatiles qui peuplaient autrefois nos basses-cours.

« Mais je reprends le fil de mon histoire. Je marchais donc à travers un monde désert. À mesure que le temps passait, je commençais à soupirer de plus en plus après des êtres humains. Mais je n’en rencontrais aucun et me sentais de plus en plus seul. Je traversai la Vallée de Livermore, puis les montagnes qui la séparent des hautes altitudes de la Vallée de San Joachim. Vous n’avez jamais, mes enfants, vu cette vallée. Elle est immense et magnifique, et peuplée aujourd’hui de chevaux sauvages, qui y vivent par grands troupeaux, de milliers et de dizaines de milliers de têtes[2].

« J’y suis retourné, voilà trente ans environ, et elle était telle que je vous le dis. Vous pensez, mes enfants, que les chevaux sauvages sont nombreux dans les vallées de la côte que vous fréquentez habituellement. Eh bien ce n’est rien, en comparaison des immenses troupeaux de la Vallée de San Joachim. Et veuillez observer que les vaches une fois redevenues sauvages, établirent leurs colonies dans des vallées moins hautes et plus tempérés, où elles pouvaient davantage se protéger du froid.

« À mesure que je m’éloignais des grands centres urbains, je trouvais plus de villages et de petites villes intacts. Les pilleurs et les incendiaires étaient venus moins nombreux jusque là. Mais toutes ces agglomérations étaient emplies de cadavres de pestiférés et je passais soigneusement au large.

« Près de Lathrop, afin de tromper ma solitude, je recueillis une paire de chiens coolies, qui semblaient fort embarrassés de leur liberté retrouvée et qui revinrent d’eux-mêmes, avec joie, à l’obéissance de l’homme. Ces bêtes m’ont accompagné ensuite, durant bien des années, et leurs instincts étaient les mêmes que ceux des chiens que vous possédez. Mais, en soixante ans, ceux-ci ont perdu presque toute leur éducation ancestrale et ils ressemblent bien plutôt à des loups domestiqués. »

Ici Bec-de-Lièvre se leva, jeta un regard vers les chèvres, afin de s’assurer si rien de mal ne leur était advenu. Puis il observa la position du soleil, qui commençait à décliner sur l’horizon, et témoigna quelque impatience de l’abondance extrême des détails où s’attardait le vieillard. Edwin se joignit à lui pour solliciter de l’ancêtre un peu plus de rapidité dans son récit.

« Je n’ai plus grand’chose à vous dire, reprit le vieux. Accompagné de mes deux chiens, de mon poney, qui me servait de bête de charge, et d’un cheval que j’avais réussi à capturer et sur lequel j’étais monté, je dépassai la Vallée de San Joachim et atteignis, dans la Sierra, une autre vallée non moins magnifique, appelée Yosémite.

« Là, dans le Grand Hôtel, je trouvai une énorme provision de conserves de toutes sortes. Le gibier abondait dans les pâturages environnants et la rivière torrentueuse, qui bondissait au fond de la vallée, était pleine de truites.

« Je demeurai trois ans à cet endroit, dans une solitude absolue, dont seul peut comprendre la poignante mélancolie l’homme qui a connu la grandeur et le charme de la civilisation. Puis un moment arriva où je ne pus supporter davantage cet isolement. Je sentais que je devenais fou. Comme le chien, j’étais un animal sociable et je ne pouvais vivre sans la compagnie d’autres êtres de mon espèce.

« Le raisonnement me persuada que, puisque j’avais survécu à la Peste Écarlate, il y avait chance pour que quelques autres hommes eussent échappé comme moi. Je pensai en outre que, depuis trois ans, tout mauvais germe avait dû disparaître et que la terre était, sans nul doute, redevenue habitable.



  1. Le mustang-horse est un petit cheval sauvage, que l’on trouve encore, notamment, dans le Texas, au Mexique, en Californie. (Note des Traducteurs.)
  2. Le fleuve San Joachim, qui arrose la vallée du même nom, se dirige, en Californie, du sud au nord. Il prend sa source dans la Sierra Nevada et va se jeter dans la baie de San Francisco, près de l’embouchure du Sacramento. (Note des Traducteurs.)