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La Petite Fadette (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 03

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La Petite FadetteJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 5-6).
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III.

Sylvinet ne voulut point entendre à cela ; quoiqu’il eût le cœur plus tendre que Landry pour son père, sa mère et sa petite sœur Nanette, il s’effrayait de laisser l’endosse à son cher besson.

Quand ils eurent bien discuté, ils tirèrent à la courte-paille et le sort tomba sur Landry. Sylvinet ne fut pas content de l’épreuve et voulut tenter à pile ou face avec un gros sou. Face tomba trois fois pour lui, c’était toujours jours à Landry de partir.

— Tu vois bien que le sort le veut, dit Landry, et tu sais qu’il ne faut pas contrarier le sort.

Le troisième jour, Sylvinet pleura bien encore, mais Landry ne pleura presque plus. La première idée du départ lui avait fait peut-être une plus grosse peine qu’à son frère, parce qu’il avait mieux senti son courage et qu’il ne s’était pas endormi sur l’impossibilité de résister à ses parents ; mais, à force de penser à son mal, il l’avait plus vite usé, et il s’était fait beaucoup de raisonnements, tandis qu’à force de se désoler, Sylvinet n’avait pas eu le courage de se raisonner : si bien que Landry était tout décidé à partir, que Sylvinet ne l’était point encore à le voir s’en aller.

Et puis Landry avait un peu plus d’amour-propre que son frère. On leur avait tant dit qu’ils ne seraient jamais qu’une moitié d’homme s’ils ne s’habituaient pas à se quitter, que Landry, qui commençait à sentir l’orgueil de ses quatorze ans, avait envie de montrer qu’il n’était plus un enfant. Il avait toujours été le premier à persuader et à entraîner son frère, depuis la première fois qu’ils avaient été chercher un nid au faîte d’un arbre, jusqu’au jour où ils se trouvaient. Il réussit donc encore cette fois-là à le tranquilliser, et, le soir, en rentrant à la maison, il déclara à son père que son frère et lui se rangeaient au devoir, qu’ils avaient tiré au sort, et que c’était à lui, Landry, d’aller toucher les grands bœufs de la Priche.

Le père Barbeau prit ses deux bessons sur un de ses genoux, quoiqu’ils fussent déjà grands et forts, et il leur parla ainsi :

— Mes enfants, vous voilà en âge de raison, je le connais à votre soumission et j’en suis content. Souvenez-vous que quand les enfants font plaisir à leurs père et mère, ils font plaisir au grand Dieu du ciel qui les en récompense un jour ou l’autre. Je ne veux pas savoir lequel de vous deux s’est soumis le premier. Mais Dieu le sait et il bénira celui-là pour avoir bien parlé, comme il bénira aussi l’autre pour avoir bien écouté.

Là-dessus il conduisit ses bessons auprès de leur mère pour qu’elle leur fit son compliment ; mais la mère Barbeau eut tant de peine à se retenir de pleurer, qu’elle ne put rien leur dire et se contenta de les embrasser.

Le père Barbeau, qui n’était pas un maladroit, savait bien lequel des deux avait le plus de courage et lequel avait le plus d’attache. Il ne voulut point laisser froidir la bonne volonté de Sylvinet, car il voyait que Landry était tout décidé pour lui-même, et qu’une seule chose, le chagrin de son frère, pouvait le faire broncher. Il éveilla donc Landry avant le jour, en ayant bien soin de ne pas secouer son aîné, qui dormait à côté de lui.

— Allons, petit, lui dit-il tout bas, il nous faut partir pour la Priche avant que la mère te voye, car tu sais qu’elle a du chagrin, et il faut lui épargner les adieux. Je vas te conduire chez ton nouveau maître et porter ton paquet.

— Ne dirai-je pas adieu à mon frère ? demanda Landry. Il m’en voudra si je le quitte sans l’avertir.

— Si ton frère s’éveille et te voit partir, il pleurera, il réveillera votre mère, et votre mère pleurera encore plus fort, à cause de votre chagrin. Allons, Landry, tu es un garçon de grand cœur, et tu ne voudrais pas rendre ta mère malade. Fais ton devoir tout entier, mon enfant ; pars sans faire semblant de rien. Pas plus tard que ce soir, je te conduirai ton frère, et comme c’est demain dimanche, tu viendras voir ta mère sur le jour.

Landry obéit bravement et passa la porte de la maison sans regarder derrière lui. La mère Barbeau n’était pas si bien endormie ni si tranquille qu’elle n’eût entendu tout ce que son homme disait à Landry. La pauvre femme, sentant la raison de son mari, ne bougea et se contenta d’écarter un peu son rideau pour voir sortir Landry. Elle eut le cœur si gros qu’elle se jeta à bas du lit pour aller l’embrasser, mais elle s’arrêta quand elle fut devant le lit des bessons, où Sylvinet dormait encore à pleins yeux. Le pauvre garçon avait tant pleuré depuis trois jours et quasi trois nuits, qu’il était vanné par la fatigue, et même il se sentait d’un peu de fièvre, car il se tournait el retournait sur son coussin, envoyant de gros soupirs et gémissant sans pouvoir se réveiller.

Alors la mère Barbeau, voyant et avisant le seul de ses bessons qui lui restât, ne put pas s’empêcher de se dire que c’était celui qu’elle eût vu partir avec le plus de peine. Il est bien vrai qu’il était le plus sensible des deux, soit qu’il eût le tempérament moins fort, soit que Dieu, dans sa loi de nature, ait écrit que de deux personnes qui s’aiment, soit d’amour, soit d’amitié, il y en a toujours une qui doit donner de son cœur plus que l’autre. Le père Barbeau avait un brin de préférence pour Landry, parce qu’il faisait cas du travail et du courage plus que des caresse et des attentions. Mais la mère avait ce brin de préférence pour le plus gracieux et le plus câlin, qui était Sylvinet.

La voilà donc qui se prend à regarder son pauvre gars, tout pâle et tout défait, et qui se dit que ce serait grand’pitié de le mettre déjà en condition ; que son Landry a plus d’étoffe pour endurer la peine, et que d’ailleurs l’amitié pour son besson et pour sa mère ne le foule pas au point de le mettre en danger de maladie. C’est un enfant qui a une grande idée de son devoir, pensait-elle ; mais tout de même, s’il n’avait pas le cœur un peu dur, il ne serait pas parti comme ça sans barguigner, sans tourner la tête et sans verser une pauvre larme. Il n’aurait pas eu la force de faire deux pas sans se jeter sur ses genoux pour demander courage au bon Dieu, et il se serait approché de mon lit, où je faisais la frime de dormir, tant seulement pour me regarder et pour embrasser le bout de mon rideau. Mon Landry est bien un véritable garçon. Ça ne demande qu’à vivre, à remuer, à travailler et à changer de place. Mais celui-ci a le cœur d’une fille ; c’est si tendre et si doux qu’on ne peut pas s’empêcher d’aimer ça comme ses yeux.

Ainsi devisait en elle-même la mère Barbeau tout en retournant à son lit, où elle ne se rendormit point, tandis que le père Barbeau emmenait Landry à travers prés et pacages du côté de la Priche. Quand ils furent sur une petite hauteur, d’où l’on ne voit plus les bâtiments de la Cosse aussitôt qu’on se met à la descendre, Landry s’arrêta et se retourna. Le cœur lui enfla, et il s’assit sur la fougère, ne pouvant faire un pas de plus. Son père fit mine de ne point s’en apercevoir et de continuer à marcher. Au bout d’un petit moment, il l’appela bien doucement en lui disant :

— Voilà qu’il fait jour, mon Landry ; dégageons-nous si nous voulons arriver avant le soleil levé.

Landry se releva, et comme il s’était juré de ne point pleurer devant son père, il rentra ses larmes qui lui venaient dans les yeux grosses comme des pois. Il fit comme s’il avait laissé tomber son couteau de sa poche, et il arriva à la Priche sans avoir montré sa peine, qui pourtant n’était pas mince.