La Petite Rose, ses six tantes et ses sept cousins/02

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Traduction par P.-J. Stahl, Lermont.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel et Cie (p. 17-31).
CHAPITRE II


le clan des campbell


Rose se vengea des dernières paroles de Debby en lui faisant à travers la porte une grimace significative, puis elle remit son tablier droit, passa la main dans ses cheveux pour s’assurer qu’aucune boucle rebelle ne s’était échappée de son ruban et fit appel à tout son courage.

Ces préparatifs indispensables une fois terminés, elle entr’ouvrit sans bruit la porte du salon et y jeta un regard furtif. Elle n’y vit personne, et, n’entendant rien de suspect, elle s’imagina que les visiteurs étaient partis. Elle entra hardiment avec cette conviction ; mais ce qu’elle aperçut alors la fit reculer de plusieurs pas en poussant un petit cri étouffé.

Sept garçons étaient alignés contre le mur, par rang de taille ; il y en avait de tous les âges et de toutes les grandeurs, et ils se ressemblaient plus ou moins ; mais tous avaient des yeux bleus et des cheveux blonds, et tous portaient avec désinvolture le joli costume des Écossais. Rien n’y manquait : ni le plaid, ni la toque, ni les grandes guêtres et la jupe courte. Ils s’intitulaient fièrement : le Clan des Campbell. C’étaient les sept cousins de Rose.

D’un même mouvement, tous les sept lui tendirent la main en souriant et s’écrièrent d’une seule voix :

« Bonjour, cousine. Comment allez-vous ? »

Rose, éperdue, chercha des yeux une issue pour s’échapper. On eût dit une pauvre petite chatte effarouchée mise en présence d’une meute de dogues enragés. Sa frayeur était si grande, qu’au lieu de sept garçons, il lui semblait en voir au moins cinquante.

Le plus grand des jeunes Écossais la prévint dans son dessein de fuite. Rompant l’alignement, il s’avança vers elle pour lui dire gentiment :

« N’ayez pas peur de nous, ma cousine, je vous en prie. Le clan dont je suis le chef réclame humblement l’honneur de vous rendre ses devoirs. Permettez-nous de vous souhaiter la bienvenue, et veuillez m’excuser si je suis obligé de me présenter moi-même, comme étant le plus âgé. Je m’appelle Archibald, — Archie, pour abréger, — et je suis tout à votre service. »

Il lui tendit amicalement sa forte main brunie par le grand air. La timide petite Rose ne put faire autrement que de lui donner la sienne en échange, et Archie, voyant qu’elle avait bonne envie de fuir, retint prisonnière pendant quelques instants cette petite main effilée.

« Comme vous voyez, ma cousine, nous sommes venus en corps et en grande cérémonie pour vous faire honneur. J’espère que vous nous octroierez un jour votre

amitié ; actuellement nous vous demandons seulement
II
Destez - La Petite Rose, illustration page 35.jpg
de vouloir bien nous écouter avec bienveillance… Laissez-moi vous présenter chacun de mes hommes par rang

d’âge : Ce grand beau garçon qui vient après moi, c’est Charles, le fils unique de tante Clara, qui le gâte en conséquence. On l’a surnommé à l’unanimité le prince Charmant. Mac Kenzie le suivant, a quelques mois de moins que Charles. Nous ne rappelons jamais que Mac. C’est un enragé liseur. Il dévore tout ce qu’il peut trouver à lire, et jamais sa soif de lecture ne s’est apaisée. Son frère Stève ne lui ressemble guère. Admirez ces gants immaculés et ce nœud de cravate, et dites-moi si ce jeune homme ne mérite pas bien son surnom de Stève le Dandy ? Mac et Stève sont les fils de tante Juliette. Quand vous les connaîtrez tous les deux, vous les apprécierez, j’en suis sûr, à leur juste valeur… Quant aux trois derniers, il ne m’appartient pas d’en faire l’éloge, car ce sont mes propres frères : Georgie, Will et Jamie, notre bébé… Nous sommes les quatre fils de tante Jessie… — Allons, mes hommes, Attention au commandement ! Un pas en avant ! Saluez votre cousine ! »

Les jeunes Écossais obéirent avec une précision militaire. La pauvre Rose était de plus en plus rouge et embarrassée ; mais elle ne pouvait demeurer en reste de politesse avec ses sept cousins, et il lui fallut serrer successivement chacune des six autres mains qui lui étaient tendues.

Cette imposante cérémonie terminée, le clan se dispersa dans tous les coins du salon, et Rose alla se réfugier dans un grand fauteuil, du haut duquel elle observa à la dérobée les envahisseurs de sa retraite préférée, en appelant de tous ses vœux l’arrivée de tante Prudence.

Les « hommes » d’Archie avaient dû recevoir une consigne à laquelle ils tenaient à se conformer. Ils s’approchèrent à tour de rôle de leur cousine, lui adressèrent chacun une courte question, en reçurent une réponse encore plus brève, et s’éloignèrent ensuite comme soulagés d’un grand poids.

Le chef, Archie, vint naturellement le premier. Il s’appuya contre le dossier du fauteuil de Rose et lui dit d’un ton de protection :

« Je suis heureux d’avoir fait votre connaissance, ma cousine. J’espère que vous vous plaisez ici.

— Moi aussi, » répondit Rose sans se départir de sa gravité.

Mac rejeta ses longs cheveux en arrière et s’approcha gauchement.

« Aimez-vous la lecture ? lui demanda-t-il. Avez-vous apporté vos livres ?

— Oui, j’en ai quatre grandes caisses dans la bibliothèque. »

Aussitôt Mac disparut dans la direction de la bibliothèque, et on ne le revit plus de longtemps.

Stève s’avança alors avec grâce pour dire à Rose :

« Nous avons été bien contrariés mercredi en ne vous voyant pas. J’espère que votre rhume va mieux.

— Oh ! il est fini ; je vous remercie. »

Et Rose ne put réprimer un sourire en songeant à ce fameux mercredi où elle avait si bien esquivé la visite de ses cousins.

Stève fut très fier de ce sourire qui lui parut accordé à ses seuls mérites, et il se retira plus content de lui que jamais. Il fut remplacé par Charlie, qui dit à Rose sans le moindre embarras :

« Maman m’a chargé de vous faire ses amitiés et de vous prier de venir passer une après-midi avec nous, dès que votre rhume vous le permettra. Le manoir doit être triste pour une petite fille. »

Rose bondit sous cette insulte.

« Je ne suis pas si petite que cela, s’écria-t-elle, j’ai douze ans passés !

— Ah ! vraiment, fit le prince Charmant. Je ne m’en serais jamais douté. Je vous demande pardon, mademoiselle. »

Et, affectant de lui faire un salut cérémonieux, l’espiègle lui tourna le dos en riant sous cape.

Georgie et Will lui succédèrent. C’étaient deux gros garçons de onze et douze ans respectivement. Ils se plantèrent droit devant Rose et lui décochèrent à brûle-pourpoint la phrase qu’ils avaient préparée à l’avance :

« On nous a dit que vous aviez un singe ; l’avez-vous amené ?

— Auriez-vous un joli bateau ?

— Mon singe est mort, répondit Rose, et je n’aime pas les promenades sur l’eau. »

Les deux écoliers tournèrent sur leurs talons et s’éloignèrent tout d’une pièce comme des soldats de bois d’une boîte de Nuremberg.

Jamie vint alors demander naïvement à sa cousine :

« M’avez-vous apporte quelque chose ?

— Oui, beaucoup de bonbons. »

Là-dessus, Jamie, enchanté, grimpa sur les genoux de Rose et lui donna coup sur coup deux baisers sonores.

Celle-ci, prise à l’improviste, demanda précipitamment :

« Avez-vous vu le Cirque ?

— Où donc ? s’écrièrent ses cousins.

— Là-bas, dans la rue. Je l’ai aperçu très peu de temps avant votre arrivée. Il y avait un char blanc et rouge et des petits chevaux. »

Rose s’arrêta court. Qu’y avait-il donc de si extraordinaire dans ces paroles pour qu’en les entendant ses cousins se missent à rire, à battre des mains et à crier comme des fous ? Quelle bévue avait-elle pu commettre inconsciemment ?

Quand le tumulte fut un peu apaisé, Archie lui en expliqua la cause :

« Ah ! cousine, lui dit-il, c’est ainsi que vous nous prenez pour un cirque ambulant, pour des bohémiens peut-être ?

— Comment ! c’était vous ? s’écria Rose.

— Mais oui, c’était nous ! On vous taquinera longtemps à ce sujet.

— Cette voiture était si drôle, balbutia Rose.

— Venez la voir, » interrompit le prince Charmant.

Deux minutes après, la petite fille se trouvait comme par enchantement dans l’écurie, puis dans la remise où on lui montrait bruyamment des poneys à longue queue et une élégante petite voiture bariolée de bandes rouges.

C’était la première fois que Rose pénétrait dans ces régions inconnues. Elle eut peur d’être grondée.

« Que va dire tante Prudence ? fit-elle à demi-voix.

— Tante Prudence, elle ne peut pas le trouver mauvais ; c’est elle qui nous a chargés de vous distraire. N’est-ce pas plus amusant d’être ici qu’au salon ?

— Je n’ai pas de manteau, continua Rose, Je vais prendre froid.

— N’ayez crainte, cousine. »

En un clin d’œil une toque fut posée sur ses cheveux bouclés, un plaid jeté sur ses épaules et une cravate nouée autour de son cou. Enfin Charlie ouvrit toute grande la porte de la calèche qui était dans la remise, et dit à Rose en l’aidant à s’y installer :

« Asseyez-vous là, madame, vous y serez très confortablement pendant que nous vous donnerons une légère idée de ce que nous savons faire. »

Aussitôt le clan exécuta une danse écossaise si drôle, que Rose en oublia sa frayeur des garçons en général et de ses cousins eu particulier. Elle applaudit les artistes avec frénésie et rit comme elle ne l’avait pas fait depuis bien des mois.

« Sa Majesté est-elle satisfaite de ses très humbles serviteurs ? demanda Charlie à la fin du ballet.

— Ravie ! s’écria Rose avec enthousiasme. Vous dansez dans la perfection. Je n’ai jamais rien vu d’aussi joli, pas même au théâtre, la seule fois que j’y suis allée.

— Oui, nous ne dansons pas trop mal, fit Charlie en se redressant, mais ce n’est rien en comparaison de nos autres talents. Si nous avions apporté nos chalumeaux, nous vous aurions donné un concert. »

Rose commençait à croire qu’elle avait quitté l’Amérique pour se trouver tout à coup transportée dans les montagnes de l’Écosse.

« D’où vous est venue cette idée de former un clan ? demanda-t-elle. Notre famille serait-elle d’origine écossaise ? Je l’ignorais complètement. »

Archie se chargea de lui répondre du haut du phaéton où il s’était perché :

« Notre grand-père descend d’une des plus vieilles familles d’Écosse, lui dit-il. Un des romans de Walter Scott nous le remit en mémoire il y a trois mois. À force de chercher, nous trouvâmes une cornemuse, des chalumeaux et tous les ornements caractéristiques de notre costume, et nous organisâmes le clan des Campbell en jurant d’y faire honneur à tous les points de vue. Je vous avoue que c’est pour nous une grande source de distractions.

— Je n’en doute pas, fit Rose en hochant la tête d’un air d’approbation.

— Ma cousine, ajouta Charlie, nous vous donnerons quand vous en aurez envie le spectacle d’un combat à la claymore. Je représente Fitz-James, et Archie, Roderick Dhu. À nous deux, nous faisons des choses merveilleuses.

— Oui, s’écria Will, mais les autres ont bien aussi leurs mérites. Il faut entendre Stève jouer du chalumeau ! On dirait un rossignol. »

Georgie fit à son tour l’éloge de Mac :

« Nous ne faisons guère qu’exécuter les ordres de Mac, dit-il. C’est lui qui nous découvre dans les vieux bouquins les plus jolies légendes d’Écosse, qui nous dessine des costumes et nous apprend les mœurs et coutumes des anciens temps.

— Et vous, Jamie, qu’est-ce que vous faites ? demanda Rose au bébé, qui ne la quittait pas, sans doute par crainte de ne plus entendre parler des bonbons promis.

— Je suis le petit page, répondit Jamie d’un air fin. Et Will et Georgie sont tantôt les troupes en temps de guerre, tantôt les traîtres ou les animaux féroces quand nous jouons à la chasse.

— En un mot, reprit Rose, Will et Georgie sont, si ce qu’on m’a dit est vrai, ce qu’on appelle au théâtre des utilités. Ils sont toujours prêts à tout faire pour obliger les autres, et cela prouve leur bon caractère. »

Georgie et Will, très heureux des éloges de leur cousine, se promirent d’organiser prochainement à son intention une grande représentation théâtrale.

L’arrivée de Phœbé, envoyée par tante Prudence « pour faire rentrer miss Rose », coupa court à de nouveaux jeux. Phœbé apportait un manteau, une capeline et des caoutchoucs, sans compter un châle et une voilette.

« C’est inutile, lui dit Archie, remportez tout cela ; nous allons ramener « miss Rose » en voiture. »


Sur un signe de leur chef, les jeunes Campbell s’attelèrent aux brancards de la calèche où toujours était Rose, et ramenèrent au bas du perron, après lui avoir fait faire deux fois le tour de la pelouse.

Aux cris de joie qu’ils poussèrent en arrivant, tante Patience mit la tête à sa fenêtre, et tante Prudence accourut en toute hâte, tandis que la vieille Debby levait les bras au ciel en s’écriant :

« Ah ! mon Dieu ! ces affreux garçons vont tuer cette délicate petite créature. »

Mais la délicate petite créature en question semblait ravie de son équipée, et, si elle avait les cheveux légèrement ébouriffés, elle n’avait jamais eu l’air plus gai, ni les joues plus roses que lorsqu’elle sortit de la calèche au bras d’Archie, et qu’elle monta les quelques marches du perron comme une petite reine suivie de six esclaves dévoués.

Tante Prudence, qui croyait Rose très malade, la reçut avec force lamentations. Elle s’imaginait que sa nièce avait dû prendre froid, et disait hautement que c’était une imprudence sans pareille d’êdre sortie de la maison.

« Vous devez être fatiguée, lui dit-elle. Allez vous reposer une heure ou deux dans votre lit. »

Ses neveux n’entendirent pas de cette oreille.

« Vous nous avez invités à goûter avec Rose, s’écrièrent-ils avec un ensemble parfait, nous ne voulons pas partir encore. Je vous en prie, ma tante, ne nous privez pas de la présence de Rose. Nous serons sages comme des images. »


Les goûters de tante Prudence étaient renommés parmi ses neveux.

« Ne faites pas tant de bruit, mes enfants, dit la bonne dame en se bouchant les oreilles. Vous m’assourdissez. Puisque vous tenez tant à Rose, je lui permets de venir vous rejoindre quand elle aura refait sa toilette et pris une cuillerée de vin de quinquina. Que voulez-vous pour votre goûter ?

— Du plum-cake.

— Des confitures.

— Du pain d’épice.

— De la gelée de pommes.

— Des poires.

— Je suis sûr que Rose aimerait des beignets de pommes.

— Elle aimerait bien mieux des tartes à la crème ! »

Chacun ayant ainsi donné son goût en même temps que ses conseils, tante Prudence alla vaquer aux préparatifs du festin.

Un quart d’heure après, Rose sortait de sa chambre avec un tablier neuf et des cheveux bien lisses. Ses cousins l’attendaient dans le vestibule ; elle s’arrêta à mi-chemin pour les regarder à son aise. Jusque-là, elle avait été trop intimidée pour oser faire cet examen ; mais, du haut de l’escalier, rien n’était plus facile que de voir sans être vue.

Les sept cousins avaient une ressemblance de famille très marquée ; tous étaient blonds aux yeux bleus, mais c’était une sorte de gamme de couleurs, car on voyait chez eux tous les tons du blond et du bleu, entre les cheveux d’un blond ardent et les yeux bleu foncé de l’aîné, Archie, qui avait près de seize ans, et les cheveux pâles et les yeux limpides du petit Jamie qui avait à peine six ans. Tous resplendissaient de santé et de bonheur, et leur physionomie franche et ouverte faisait plaisir à voir.

La conclusion de Rose fut que, somme toute, ils étaient beaucoup moins effrayants qu’elle ne l’avait cru tout d’abord.

Ils étaient tous là, devant ses yeux, y compris Mac, que ses camarades étaient allés relancer dans la bibliothèque.

Archie et Charlie, leurs bras passés autour de leurs épaules comme une paire de vieux amis, se promenaient de long en large en chantonnant un air connu. Mac, qui avait eu soin d’emporter son livre, avait littéralement le nez dedans. Le pauvre garçon était très myope et ne se doutait pas qu’il accroissait encore sa myopie en lisant outre mesure. Stève, debout devant la grande glace, refaisait, pour la vingt-cinquième fois, son nœud de cravate. Georgie et Will étudiaient de compagnie le mécanisme d’un vieux cartel sculpté, et Jamie se tenait assis sur le perron pour pouvoir réclamer plus tôt ses bonbons.

Rose devina son intention et s’amusa à jeter sur ses genoux une pluie de papillotes, ce qui lui fit pousser des cris de joie.

Les aînés, relevant la tête, adressèrent force sourires et signes amicaux à la petite personne qu’ils apercevaient à travers les barreaux de la rampe. Les doux yeux de Rose, son air timide, sa jolie figure et surtout sa robe noire témoignant d’un deuil récent, lui avaient gagné le cœur de ses cousins, et ils avaient résolu d’un commun accord de s’efforcer de lui faire oublier qu’elle était orpheline.

« Descendez-vous ou si je monte ? lui cria Charlie, en imitation de Barbe-Bleue.

— Le goûter est prêt, ajouta Will.

— Voulez-vous accepter mon bras ? » lui dit Archie avec une courtoisie digne d’un chevalier de l’ancien temps.

Rose, plus rouge qu’une cerise, fut conduite à la place d’honneur.

Le goûter fut très gai et rendu plus intéressant encore par la conduite incompréhensible de Charlie et d’Archie. Ces jeunes gens ne cessaient de faire des allusions mystérieuses à un secret qu’ils connaissaient seuls. C’était, disaient-ils, un événement extraordinaire, une chose importante qui ferait le bonheur de toute la famille. On les accablait de questions, sans perdre un coup de dent, bien entendu, mais ils refusaient de soulever le plus petit coin du voile qui entourait ce mystère.

« Est-ce que je connais cela ? demanda Jamie.

— Oui, répondit Charlie, mais vous êtes trop petit pour vous en souvenir. Stève et Mac l’aiment beaucoup. Nous l’aimons tous, du reste. »

Stève et Mac abandonnèrent un instant leurs beignets pour mieux réfléchir.

« Qu’est-ce que cela peut bien être ? s’écria le premier.

— Vous le verrez.

— Et qui est-ce qui le verra d’abord ? demanda Will.

— Tante Prudence, répondit Archie.

— Quand arrivera cet événement ? dit Georgie qui ne tenait plus en place.

— Lundi, très probablement.

— De quoi parlez-vous donc, mes enfants ? demanda à son tour tante Prudence.

— Comment, s’écrièrent ses neveux, vous n’êtes pas du secret.

— Non, dirent les deux complices en échangeant un regard d’intelligence ; mais cela n’empêche pas tante Prudence d’aimer passionnément ce dont nous parlons.

— « De quelle couleur est-ce ? fit Rose.

— Hum ! Brun et bleu.

— C’est bon à manger ? demanda Jamie.

— Certains peuples sauvages le prétendent, mais je ne voudrais pas en essayer »

Et Charlie partit d’un éclat de rire.

« Je renonce à deviner vos énigmes, dit Mac impatienté.

— C’est le plus sage, mon enfant, » répondit Archie d’un ton paternel, tandis que Jamie confiait à sa cousine qu’il ne savait pas comment il pourrait vivre jusqu’au lundi suivant, tant il avait hâte de connaître ce grand secret.

Peu après, le clan des Campbell prit congé de ses aimables hôtes et s’éloigna en chantant à tue-tête : « Les bonnets bleus sont à la frontière. »

« Eh bien, fillette, dit alors tante Prudence, comment trouvez-vous vos cousins ?

— Ils sont très gentils, répondit Rose, mais j’aime mieux Phœbé. »

La vieille demoiselle fut stupéfaite de cette réponse, qu’elle alla répéter à sa sœur en ajoutant :

« Il est heureux qu’Alec revienne bientôt nous décharger de toute responsabilité, car je renonce à comprendre cette enfant. »

Rose, un peu fatiguée de sa journée, s’étendit sur une chaise longue avec l’intention de deviner le secret dont avaient parlé ses cousins.

Elle s’endormit au beau milieu de ses méditations, et rêva qu’elle était revenue dans la maison paternelle et couchée dans son petit lit. Il lui semblait voir son père s’approcher d’elle, la prendre dans ses bras et l’embrasser tendrement en murmurant :

« Ma pauvre enfant !… ma chère petite Rose ! »

Ce rêve était si doux et en même temps si réel, que la petite fille se réveilla en sursaut pour se trouver en effet dans les bras d’un grand monsieur à barbe brune qui lui disait d’une voix laquelle semblait l’écho de celle de son père :

« Rose, ma chérie, n’ayez pas peur, je suis l’oncle Alec. »