La Petite Rose, ses six tantes et ses sept cousins/03

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Traduction par P.-J. Stahl, Lermont.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel et Cie (p. 33-49).
CHAPITRE III


l’oncle alec


Le lendemain, à son réveil, Rose n’était pas bien sûre de ne pas avoir rêvé tout ce qui lui était arrivé la veille, tant cette journée avait été pleine de surprises. Il lui tardait surtout de s’assurer de la réalité de l’arrivée de son oncle, et, quoiqu’il fût à peine six heures, elle se hâta de se lever et de s’habiller.

On était au mois de mai ; le soleil brillant à l’horizon promettait une belle journée. Après avoir fini sa toilette, Rose ouvrit sa fenêtre et vint s’accouder sur son balcon. Un rouge-gorge faisait son nid dans le vieux marronnier dont les branches s’avançaient auprès de la maison ; il apportait brin à brin les fétus avec lesquels il construisait la demeure de ses petits, chef-d’œuvre d’amour et de patience, et la petite fille le suivit longtemps des yeux. Puis elle admira l’Océan qui s’étendait à perte de vue devant-elle, et, bercée par le bruit des vagues, elle se laissa aller à la rêverie.

Elle agitait une grave question dans son esprit. Aimerait-elle l’oncle Alec ? Ne l’aimerait-elle pas ?

C’est à peine si elle avait pu l’entrevoir la veille, car, toutes les fois qu’elle avait essayé de le regarder, elle avait rencontré un regard bleu fixé sur elle avec attention.

Tout à coup elle aperçut son tuteur qui revenait de son bain matinal, les cheveux encore tout ruisselants d’eau de mer. Il se promenait lentement au soleil, et Rose put l’observer à son aise.

C’était un homme d’une quarantaine d’années au teint bronzé et aux larges épaules. Il était grand et alerte, vif et robuste ; il portait le costume bleu des marins, et les boucles de ses cheveux bruns encadraient une figure à la fois douce et ferme.

« Je crois que je l’aimerai, se dit Rose. Il a l’air d’avoir une volonté à lui, mais il doit être très bon. »

Le docteur leva la tête pour voir si le grand marronnier était prêt à fleurir, et il aperçut la petite curieuse à son balcon.

« Déjà levée, dit-il en souriant.

— Je voulais savoir si vous étiez bien réellement arrivé, répondit Rose.

— Venez faire un tour de promenade avec moi, vous vous assurerez par vous même que je suis ici en chair et en os.

— Tante Patience me défend de sortir de ma chambre avant le déjeuner.

— Vraiment ? Alors, puisque la montagne ne peut pas

venir vers Mahomet, c’est Mahomet qui ira vers la montagne. »
Destez - La Petite Rose, illustration page 54.jpg

Mais, au lieu de passer par l’escalier comme tout le monde, l’oncle Alec monta sur un banc de pierre, et, s’accrochant à quelques saillies du balcon avec une agilité qui n’appartient qu’aux marins, il arriva en un instant auprès de Rose stupéfaite.

« Avez-vous encore des doutes sur mon existence ? » lui dit-il, escaladant la balustrade du balcon.

Rose ne lui répondit que par un sourire.

« Comment va ma petite fille ce matin ? continua-t-il après lui avoir donné un baiser.

— Assez bien, mon oncle, je vous remercie, dit Rose.

« Assez bien ? répéta celui-ci. Et pourquoi n’est-ce pas très bien, s’il vous plaît ?

— J’ai toujours mal à la tête quand je m’éveille.

— Vous ne dormez donc pas toute la nuit ?

— Oh ! non ; je reste souvent éveillée pendant des heures ; j’ai le cauchemar, et il semble que je suis plus fatiguée quand je me lève que quand je me couche.

— Que faites-vous de vos journées ?

— Je lis, je couds un peu, je sommeille et je tiens compagnie à mes tantes.

— Comment ! vous ne sortez pas, vous ne courez pas et vous ne faites rien dans la maison ?

— Tante Prudence trouve que je ne suis pas assez forte pour prendre beaucoup d’exercice. Je vais quelquefois en voiture avec elle, mais cela ne m’amuse guère.

— Je le comprends, murmura l’oncle Alec. — Avec qui jouez-vous ? demanda-t-il tout haut.

— Avec personne. J’ai joué une fois avec Ariane Blish, mais elle m’agace avec ses airs de momie.

— Et vos cousins ?

— Ils sont venus hier ; ils me plaisent assez, mais naturellement je ne puis pas jouer avec eux.

— Pourquoi donc ?

— Mais ce sont des garçons.

— Qu’importe ! Ce sont de bons garçons, qui n’ont jamais eu de sœur et qui ne demandent qu’à vous aimer. Vous les verrez forcément toute votre vie, puisqu’ils sont vos cousins. Ne vaut-il pas mieux pour vous les connaître tout de suite ? Au reste, je tâcherai de vous trouver aussi une gentille petite amie.

— Phœbé est très gentille, s’écria vivement Rose : je l’ai vue hier pour la première fois, mais cela ne m’empêche pas de l’aimer beaucoup.

— Phœbé ! répéta son oncle. Qui est-ce, Phœbé ? »

Rose raconta tout d’une haleine ce qu’elle savait de sa nouvelle amie. Le docteur l’écouta en souriant.

« Je ne comprends pas très bien pourquoi vous aimez tant cette pauvre enfant trouvée, lui dit-il quand elle eut terminé son récit.

— Vous allez peut-être vous moquer de moi, mon oncle, mais j’ai plus de sympathie pour Phœbé que pour toutes les petites filles riches et élégantes que j’aie jamais vues. Elle vaut cent fois cette petite pimbêche d’Ariane Blish. Il me serait impossible de vous dire pourquoi je l’aime. Je n’en sais rien moi-même. C’est sans doute parce qu’elle paraît si gaie et si travailleuse. Ah ! si vous l’entendiez chanter et si vous la voyiez laver, frotter et faire toutes sortes de choses sans être fatiguée ! Ce n’est pas elle qui a des chagrins.

— Qu’en savez-vous, ma mignonne ?

— C’est elle qui me l’a dit. Quand je lui ai demandé si elle en avait autant que moi, elle m’a répondu en riant :

« — Oh ! non ; seulement je voudrais bien pouvoir aller à l’école, mais cela viendra peut-être un jour si je suis sage. »

— Ainsi donc, reprit l’oncle Alec, cette petite Phœbé trouve tout naturel d’avoir pour son lot une vie toute de travail, de pauvreté et d’isolement, et elle n’est envieuse du bonheur de personne ? Quelle brave petite enfant ! Vous avez raison de l’aimer, Rosette, elle le mérite. Mais quels sont donc ces grands chagrins personnels dont vous vous plaignez ?

— Oh ! ne me le demandez pas, je vous en prie.

— Vous les avez confiés hier à Phœbé. N’aurez-vous pas la même confiance en moi ? dit M. Campbell avec tant de bonté dans la voix que Rose répondit, les larmes aux yeux :

— Le plus grand est la perte de mon cher papa. »

L’oncle Alec la prit sur ses genoux et l’embrassa tendrement en lui disant :

« Ma pauvre chérie, c’est là un vrai, un grand chagrin, auquel je ne puis rien malheureusement ; mais n’oubliez pas qu’il m’a chargé de le remplacer auprès de vous et que je ferai tous mes efforts pour vous rendre heureuse.

— Et puis, continua Rose, je m’ennuie tant ! Je suis toujours malade ou mal en train ; je ne puis rien faire sans fatigue !…

— Ne vous en inquiétez pas. C’est l’affairé des médecins et je me charge d’y mettre bon ordre.

— Tante Myra dit que je serai malade toute ma vie parce que j’ai une mauvaise constitution, déclara Rose d’un petit air important qui prouvait qu’elle était très disposée à considérer une santé délicate comme une qualité qui la plaçait au-dessus du commun des martyrs.

— Tante Myra est une... commença le docteur d’une voix irritée. Hum ! fit-il en se reprenant, c’est une excellente femme, mais elle a la manie de croire que tous ceux qui l’entourent sont mourants. Nous lui prouverons qu’on peut très bien fortifier des tempéraments et qu’avec un peu de bonne volonté de leur part, les petites filles les plus pâles deviennent facilement fraîches et roses. Soyez sans inquiétude à ce sujet. Si vous voulez m’obéir, je réponds de vous guérir bientôt.

— Quel bonheur ! s’écria Rose. C’est si ennuyeux de n’avoir point de force... Mais j’espère que vous ne me ferez pas prendre des remèdes trop désagréables. Si vous saviez ce que j’en ai déjà avalé ! Vous voyez bien tous ces médicaments qui sont sur la cheminée, il y en a là dedans qui sont horriblement mauvais. »

Le docteur se leva brusquement pour aller passer en revue le régiment de fioles dont parlait sa nièce. En lisant les étiquettes de chacune de ces petites bouteilles tantôt il fronçait les sourcils, tantôt il levait les épaules.

Enfin, il les prit toutes sans exception et les jeta par la fenêtre en disant :

« Voilà le meilleur usage qu’on puisse faire de toutes ces drogues.

— Oh ! mon oncle, s’écria Rose épouvantée, tante Prudence va se fâcher. Et tante Myra, qu’est-ce qu’elle va dire ?

— N’ayez pas peur ; je prends sur moi toute la responsabilité. Ne suis-je pas votre docteur ?... D’ailleurs, regardez-vous dans la glace et dites-moi si mes remèdes ne valent pas mieux que ceux de vos tantes. Vous voilà déjà rose comme une petite rose de mai. »

La petite fille le menaça du doigt et répliqua malicieusement :

« Prenez garde, mon oncle ; que diriez-vous plus tard si j’allais suivre votre exemple pour vos ordonnances !

— Je ne dirais rien du tout. Je vous laisse toute latitude à cet égard ; mais je n’ai aucune crainte, je suis persuadé que vous prendrez mes remèdes sans la moindre répugnance. Maintenant j’attends le récit de vos autres chagrins. »

Rose fit une petite moue :

« J’espérais, dit-elle, que vous oublieriez de me le demander.

— Pour guérir mes malades, il est indispensable que je sache leurs maladies. Voyons fillette, passons au chagrin n°3.

— C’est sans doute très mal de ma part, balbutia Rose, mais je voudrais avoir un peu moins de tantes. Elles sont bien bonnes, et je ne demanderais pas mieux que de leur être agréable ; mais je ne sais pas comment il faut faire, car elles se ressemblent si peu que ce qui plaît aux unes déplaît aux autres. »

L’oncle Alec se mit à rire de bon cœur. Il connaissait ses belles-sœurs et comprenait parfaitement l’embarras de Rose. Au milieu de tous ces caractères dissemblables et avec tant de directions différentes, la petite fille semblait un volant repoussé incessamment par des raquettes. Il était plus que temps pour elle que l’arrivée de son tuteur mît fin à cet état de choses.

« Dorénavant, lui dit celui-ci, nous laisserons de côté le régime des tantes pour passer à celui des oncles. Cela vous réussira peut-être mieux. Je suis votre tuteur légal, ne l’oubliez pas, ma chère pupille. Désormais personne autre que moi ne se mêlera de vous et de votre éducation. La petite barque n’aura plus qu’un seul capitaine qui tâchera de la diriger dans le droit chemin. N’avez-vous plus d’autres chagrins ? »

Rose devint rouge comme une pivoine en murmurant :

« Je ne peux pas vous le dire... Ce ne serait pas gentil… D’ailleurs, je suis à peu près sûre de ni être trompée. »

Son oncle n’avait pas besoin d’explication pour comprendre de quoi il s’agissait.

« Écoutez-moi bien, mon enfant, lui dit-il d’une voix grave et émue. Je vais vous parler sérieusement comme à une personne raisonnable. Vous me connaissez à peine : évidemment je ne puis obtenir tout de suite votre confiance et votre affection ; mais je tiens à vous faire comprendre, dès le début, que je vous aime tendrement et que, si je me trompe jamais dans ma manière d’agir envers vous, je le regretterai plus amèrement que personne au monde. C’est un peu ma faute si, en ce moment où je voudrais être votre meilleur ami, je suis pour vous presque un étranger. Des circonstances douloureuses m’ont éloigné de votre père pendant bien des années, et vous avez grandi loin de moi. Grâce au ciel, je me suis réconcilié avec mon frère l’année dernière. Nous nous sommes pardonné nos torts réciproques. Le passé a été effacé entre nous, et, pour bien me prouver qu’il ne m’en voulait pas, il m’a confié son enfant chérie. Je lui ai promis de veiller sur elle comme un second père et de l’aimer de toute l’affection que j’avais eue pour ses parents. Ce sera là désormais le but de ma vie ; mais je ne serai heureux que lorsque ma petite Rose aura appris à m’aimer. Voudra-t-elle essayer ? »

Pour toute réponse, Rose glissa sa petite main dans celle de son oncle, puis, d’un élan soudain, jeta ses deux bras autour de son cou et l’embrassa de tout son cœur. Un léger coup frappé à la porte les fit tressaillir tous les deux. Le docteur essuya furtivement une larme, et Rose cria :

« Entrez ! »

C’était Phœbé qui tenait une tasse de café noir.

« Bonjour, mademoiselle, dit-elle. Debby m’a dit de vous apporter ceci à sa place et de vous offrir mes services pour vous habiller.

— Merci, Phœbé. Je suis prête et n’ai plus besoin de rien. Mon café est-il assez fort ? »

L’oncle Alec arrêta la tasse au passage.

« Attendez un instant, ma petite Rose, s’écria-t-il. Est-ce que vous prenez tous les jours du café aussi fort ?

— Oui, mon oncle. Je l’aime beaucoup. Tante Prudence dit que c’est un tonique et que cela me fortifie.

— Voila qui m’explique votre impressionnabilité, vos insomnies et votre pâleur ! Le café ne vous vaut rien du tout, et je vous défends d’en prendre à l’avenir. Cela vous coûtera peut-être un peu, mais vous conviendrez plus tard que j’ai eu raison. Avez-vous du lait frais à nous donner, Phœbé ?

— Oui, monsieur ; on vient de traire les vaches.

— Très bien. Voilà le déjeuner qui convient à ma malade. Je tiendrai compagnie à ma nièce. Apportez-nous deux bols de lait, Phœbé. »

Rose prit un air boudeur. Le docteur continua sans avoir l’air de s’en apercevoir :

« J’ai rapporté de mes voyages une jolie petite coupe en bois de quassia. On prétend que ce bois a la propriété de doubler la valeur de ce qu’on y dépose. Je vous la donnerai pour boire votre lait du matin. À propos, l’une de mes malles est remplie d’objets que j’ai recueillis de tous côtés à votre intention. J’espère que vous y trouverez quelque chose à votre goût. Nous ferons ce déballage aussitôt que la caisse sera arrivée. Ah ! voici notre lait ! À la santé de miss Rose Campbell et au bon résultat de son nouveau traitement ! »

Comment eût-il été possible à Rose de persister à bouder avec cette perspective de nombreux cadeaux, que son oncle venait de faire miroiter devant ses yeux ? Un sourire remplaça son air maussade, et elle avala d’un trait son bol de lait en convenant tout bas qu’après tout, ce n’était pas là un remède bien difficile à prendre.

« À présent, dit le docteur, je vais vous quitter pour aller faire ma toilette. »

Et, au grand étonnement de Phœbé, il se prépara à redescendre par le chemin aérien qu’il avait pris pour monter.

« Vous voulez donc faire concurrence à Minette, lui dit Rose en riant.

— C’est une vieille habitude d’enfance, repartit son oncle. Votre chambre était la mienne autrefois, et je n’y arrivais jamais que par le dehors pour ne pas déranger mes tantes. C’est encore une très bonne gymnastique. Elle remplacera avantageusement celle que je faisais à bord. Au revoir, ma nièce.

— Au revoir, mon oncle.

— Quel drôle de tuteur ! s’écria Phœbé.

— Il est charmant. Je n’ai plus du tout peur de lui, » répondit Rose.

Mais, quand le docteur entra dans la salle à manger à l’heure du déjeuner, la figure de sa pupille s’était de nouveau assombrie.

« Et bien, qu’avez-vous donc, ma petite Rose ? lui demanda-t-il.

— Oh ! mon oncle, s’écria la petite fille d’un ton tragique, est-ce que vous tenez essentiellement à me faire manger de ça ? »

Ça, comme disait Rose, c’était une sorte de bouillie faite avec de la farine d’avoine.

« Vous ne l’aimez pas ? dit l’oncle Alec.

— Je la déteste, fit-elle avec emphase.

— Alors vous mentez à votre origine écossaise, car c’est là notre mets national par excellence. C’est dommage. Je l’avais faite moi-même, comptant bien la partager avec vous. Vous ne vous imaginez pas comme c’est bon avec de la crème bien épaisse. N’en parlons plus, puisque vous ne l’aimez pas. »

Rose était résolue à ne pas toucher à cette détestable bouillie ; mais, du moment où on ne la forçait pas à obéir, elle changea d’avis.

« On m’a si souvent répété que c’était bon pour la santé, dit-elle, que je l’ai prise en grippe, mais je veux bien en manger un peu pour vous être agréable.

— Cela me fera vraiment plaisir, mon enfant. Tous mes neveux ont été élevés de cette manière, et leur santé s’en est fort bien trouvée. Je veux que ma fillette devienne aussi forte et aussi bien portante que ses cousins. »

Rose porta sa cuiller à sa bouche avec la ferme intention de manger, coûte que coûte ce mets exécré ; elle fut très surprise de le trouver beaucoup moins mauvais qu’elle ne se l’était figuré, et bientôt elle ne songea plus qu’à suivre la conversation animée qui avait lieu entre son oncle et ses grand’tantes. Rien ne lui paraissait plus comique que d’entendre les vieilles demoiselles appeler « mon garçon » ce grand monsieur dont les quarante ans semblaient à Rose un âge vénérable.

Cependant, le bruit de l’arrivée du docteur s’étant répandu dans le pays, toute la famille Campbell vint lui souhaiter la bienvenue, et Rose put voir combien chacun aimait son tuteur.

« Eh bien, cousine, lui dit Archie, n’avais-je pas raison hier en vous disant que ce que nous attendions était brun et bleu et que nous l’aimerions tous à la folie ? L’oncle Alec est brun, son costume de marin tout bleu, et nous sommes prêts à le manger de baisers. »

Pendant que les enfants jouaient ensemble, les grandes personnes avaient entre elles un long entretien dont notre petite héroïne fit tous les frais. Ce fut une sorte de conseil de Camille. Chacun fut appelé à donner son avis sur l’orpheline et le genre de vie qui lui convenait.

Tante Prudence déclara que Rose ne ressemblait à aucune autre petite fille, et qu’elle ne se chargeait pas de l’élever. Tante Myra annonça la fin prochaine de sa nièce, qu’elle croyait de bonne foi phtisique au dernier degré. La frivole tante Clara ne songeait qu’à envoyer Rose dans une pension fashionable et à la conduire dans le monde le plus tôt possible. L’austère tante Juliette aurait voulu au contraire qu’on mît l’enfant dans un de ces pensionnats sévères ou l’on bourre les jeunes filles de travail sans assez de souci de leur santé.

L’oncle Alec, dont les paroles eussent été noyées par ce déluge de phrases féminines, ne dit mot, et tante Patience, toujours malade, n’avait pas voix au chapitre. Seule, tante Jessie parut comprendre la situation.

« Ce qu’il faut à cette pauvre petite, s’écria-t-elle, ce sont des soins maternels et beaucoup de tendresse. Comptez sur moi pour vous seconder, mon cher Alec. »

Et, de fait, le docteur ne comptait que sur elle. Il laissa parler ses belles-sœurs sans les interrompre, puis leur répondit enfin :

« Vous avez probablement toutes raison à votre point de vue particulier ; mais je ne trouve pas que, jusqu’à présent, vous ayez bien réussi avec cette enfant. Cela doit tenir à ce que trop de monde à la fois s’est occupé d’elle. Physiquement et moralement, elle est dans un triste état. Cependant, quoi qu’en dise Myra, je suis loin de la croire en danger, et je me fais fort de la guérir si vous voulez me laisser essayer, pendant un an, d’élever Rose à ma guise. Promettez-moi de ne vous opposer à rien de ce que je ferai, quelque bizarre que cela puisse vous paraître au premier abord. Si, dans un an, à pareille époque, je n’ai pas obtenu un meilleur résultat, je donnerai ma démission, et vous serez libres alors de prendre ma place. »

La question fut tranchée.

Le soir, après le départ de ses visiteurs, le docteur se mit à arpenter sa chambre d’un air préoccupé. Tout à coup, il sortit de sa rêverie et s’écria à demi-voix :

« La première chose à faire est d’occuper l’esprit de Rose et d’agir sur son imagination. Les pronostics funèbres de Myra ne sont bons qu’à démoraliser des personnes même plus âgées que cette enfant. »

Ouvrant alors une de ses malles, il en sortit un coussin de soie brodé d’arabesques d’or et d’argent, et une coupe en bois sculpté.

« Cela suffira pour le début, continua-t-il. Je l’effrayerais si je commençais trop énergiquement. Quand je posséderai sa confiance, j’aurai gagné la moitié de la partie… Mais il faudra lui faire pendre quelques pilules, sans quoi tante Prudence et tante Myra la croiront perdue. Je réponds que, si celles-là ne lui font pas de bien, elles ne lui feront au moins pas de mal ! »

Il alla chercher un gros morceau de pain de seigle, avec lequel il confectionna des pilules qu’il roula dans du sucre en poudre et qu’il renferma dans une ravissante petite bonbonnière en émail.

« Bien, fit-il alors. Comme cela j’aurai la paix, tout en faisant ma volonté. Quand l’expérience aura réussi, je confesserai mes méfaits. »

Pendant ce temps, Rose s’était mise au piano pour faire plaisir à ses tantes.

L’oncle Alec était rentré. Il l’écouta longtemps en songeant à l’unique roman de sa vie. Sa brouille avec son frère était venue d’une rivalité bien involontaire ; les deux frères s’étaient, sans se le dire, épris de la même jeune fille, celle-là même qui devait devenir la mère de Rose. C’était une petite Rose aussi, une nature d’élite, frêle et charmante comme sa fille qui lui ressemblait beaucoup, et pleine de cœur et d’intelligence. Lorsque le docteur Campbell, trompé par l’amitié fraternelle que lui témoignait la jeune fille, lui avait demandé sa main, il avait appris que déjà elle était la fiancée de son frère Georges. Depuis lors, le docteur avait toujours voyagé ; mais il n’avait pu pardonner à son frère de lui avoir fait mystère de ses fiançailles, et n’était pas parvenu à oublier sa jeune belle-sœur morte au bout d’un an de mariage. Jamais une autre femme n’avait pris dans son cœur la place de celle qu il considérait comme une créature parfaite. Cependant, le temps aidant, et comme il l’avait dit à Rose, il avait fait la paix avec son frère à son dernier voyage, et il reportait sur la fille de celle qu’il avait tant aimée tout l’amour plein d’abnégation qu’il avait eu autrefois pour la mère.

À huit heures sonnant, l’oncle Alec s’approcha de Rose.

« Il faut aller vous coucher, ma petite, lui dit-il ; si vous veilliez plus longtemps, vous ne pourriez pas vous lever de bonne heure, et j’ai de grands projets pour demain matin. Que dites-vous de ce que j’ai déjà trouvé pour vous dans votre fameuse caisse ?

— Oh ! que c’est joli ? s’écria Rose, en prenant le coussin.

— Dans mes pérégrinations, continua le docteur, j’ai récolté d’excellents remèdes. Ils ont le mérite d’être non seulement très simples, mais très agréables, Que diriez-vous si nous les mettions en pratique ? Voici, par exemple, le coussin que vous tenez : il m’a été donné par une vieille Indienne qui m’a guéri d’une grave maladie. Il est rempli de safran, de pavots et de mille autres plantes somnifères. Posez-le sous votre oreiller ; vous verrez quel sommeil calme il vous procurera, et comme vous serez fraîche et dispose le lendemain.

— Vraiment ? s’écria Rose, Je ne demande pas mieux que d’en essayer. Et cette belle coupe ? est-ce celle dont vous m’avez parlé ?

— Oui, mais je me suis rappelé qu’elle perdait la moitié de sa valeur lorsqu’elle est touchée par d’autres que par son légitime propriétaire. Il vous faudra donc apprendre à traire vous-même votre lait.

— Je ne pourrai jamais, objecta Rose terrifiée.

— Bah ! votre amie Phœbé vous montrera comment on doit s’y prendre ; vous ne serez pas plus incapable qu’elle d’une opération aussi simple.

— Ne croyez-vous pas, mon cher Alec, interrompit tante Prudence, que vous feriez bien de donner à Rose quelque chose d’un peu fortifiant.

— Si vous tenez à des pilules, en voici ! répondit le docteur en réprimant un léger sourire. J’ordonne à Rose de prendre tous les jours deux pilules, une le matin et une le soir. Vous en verrez bientôt les effets merveilleux. Allons, bonsoir, ma chère petite malade. »

Mais quand la porte se fut refermée sur la petite fille, son tuteur s’écria :

« En vérité, quand je songe à la tâche que j’entreprends, j’ai une envie folle de fuir pour revenir seulement quand Rose sera majeure ! »