La Peur/V

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Bibliothèque-Charpentier
Eugène Fasquelle, Éditeur
(p. 135-166).

LE PRISONNIER DE SON ŒUVRE

Ah ! l’enfer, quand j’ai su qu’elle me trompait ! L’enfer, quand j’ai tenu, enfin, la preuve tant cherchée, guettée pendant des mois, souhaitée en proportion du mal qu’elle allait me faire ! Je suis ainsi, et je crois que bien des hommes me ressemblent ; on souffrira de savoir ce qu’on ignore, et la vie désormais ne sera plus tenable ; mais on veut apprendre quand même, et on le veut d’autant plus fort qu’on en souffrira davantage.

Pour moi, je suis un homme violent, et je ne m’en cache pas. Tous mes amis l’ont éprouvé. Je me suis brouillé avec bien des gens que j’aimais, et j’ai plus de dix fois gâté ma situation dans le monde, quitte à regretter mes violences, une fois qu’elles sont commises ; mais les gestes s’élancent de moi, et les paroles, sans que je puisse les retenir, et sans d’ailleurs que je l’essaie. C’est mon démon qui se démène, comme disaient les philosophes de jadis ; c’est ma bête qui sursaute, comme disent les savants d’aujourd’hui. Je deviens une brute, alors. Mes colères me rendent fou, et, le pire, c’est qu’elles vont croissant et qu’au lieu de se fatiguer elles s’exaspèrent par leur durée. Quand une idée se met à tourner dans ma tête, elle gire, gire, comme les chevaux de bois à la foire, mais toujours plus vite, toujours plus fort, et le manège s’emballe jusqu’à ce que tout craque et casse.

Assurément, l’existence n’a pas été drôle, pour ma femme ! Peut-être ne m’a-t-elle trompé qu’à cause de cela ? Que j’aie eu des torts, je n’en disconviens point. Mais qu’importe, maintenant ? J’étais jaloux. Je l’aimais trop. Elle était admirablement belle, et j’adorais son corps. Je l’aimais avec fureur. J’aurais voulu mourir de l’aimer sans répit. Lorsque nous nous querellions, — ce qui arrivait chaque semaine, — et quand elle me voyait à bout, levant le poing pour l’assommer, elle n’avait qu’à rire, avec ses dents blanches plantées dans ses gencives roses, et mes poings s’ouvraient pour la saisir, la tordre, la rouler ; elle continuait à rire ; mes baisers lui mordaient les dents, et toute ma furie se fondait en ivresse.

Ça l’amusait, je pense.

Car elle en jouait, et je peux dire que de plein gré elle excitait ma frénésie, pour le seul plaisir de la voir et de se mettre en péril, pour la volupté perverse d’avoir peur, de se baigner dans une atmosphère électrique, de vivifier ses nerfs en exaspérant les miens, de vibrer mieux, de vivre fort, et de préparer la minute où ma rage et son rire s’uniraient en baisers.

Puis, un jour, elle s’est lassée.

À vrai dire, nous n’étions pas faits l’un pour l’autre. Nous nous aimions de façons différentes. Car elle m’a aimé, j’en suis sûr, et quelle femme donc aurait pu résister à la contagion d’une telle intensité d’amour ? Elle m’aimait à sa manière, qui n’était pas la mienne, et qui d’ailleurs ne valait pas mieux que la mienne. Elle aimait en moi son orgueil d’être plus forte que la force, elle aimait sa victoire sûre, la toute-puissance de son rire, sa domination perpétuelle ; elle s’admirait dans mon amour, fière d’accorder tant, et vaguement vexée de recueillir si peu. Sans autre joie que de rire et de régner, elle s’abandonnait gaiement, sans passion : un tour d’amour, un tour de valse !

Un soir, elle a changé de danseur.

C’était se tuer, me tuer ? La belle affaire ! Elle a imaginé, comme toutes les femmes, que je n’en saurais rien. Longtemps, peut-être, elle a eu raison, et je n’ai rien su. Mais, le jour où j’ai deviné, le jour où j’ai soupçonné, la danse changeait de mesure ! Imaginez un air de valse qui va se terminer par la Course à l’abîme

D’abord, j’ai compris, à sa mine, que des choses nouvelles avaient dû se passer : lesquelles ? Berthe changeait, mon amour ne l’amusait même plus : pourquoi ? Cette espèce de lassitude lui était venue tout d’un coup : comment ? Je ne suis pas un niais, et je suis jaloux. Probablement, j’ai découvert la vérité tout de suite. Quand je dis que je l’ai découverte, j’exagère : je l’ai seulement supposée. Je n’avais ni certitude ni preuve, mais une sensation qui devint une conviction, et cette conviction s’affermissait tous les jours.

Vous pensez bien que Berthe n’ignorait rien de mes soupçons : un caractère tel que le mien ne dissimule pas, il n’en est pas capable, et je n’essayais même pas de donner le change ; ce que je pense se lit sur mon visage : elle se savait épiée, et elle s’en égayait comme du reste. Mon inquiétude, mes regards scrutateurs, mes brusques rentrées à la maison, mes silences, les interrogatoires qui me faisaient battre le cœur et qui me rendaient pâle, si pâle que je me sentais blêmir, tout cela constituait un avertissement perpétuel, mais elle l’accueillait comme un jeu.

— Tu m’attraperas pas, Nicolas…

Un jeu nouveau, qui plaît parce qu’il est nouveau ! Elle jouait son jeu d’enfant ; je jouais ma tragédie d’homme. Elle n’a pas compris le danger, ou du moins elle n’en a compris que tout juste ce qu’il fallait pour animer la partie. Que l’enjeu fût de vie et de mort, Berthe ne s’en doutait pas, car elle n’a jamais eu peur, jamais elle n’a sourcillé quand je la regardais dans les prunelles.

Que de fois j’ai fouillé le fond de ses yeux, comme on remue avec un bâton la vase d’une source, et je ne voyais que du trouble ! Mon corps écrasant son corps, et les mains derrière sa nuque, je serrais entre mes doigts sa petite tête en os chevelus, pour en faire jaillir la vérité, et j’attendais la vérité à la sortie de ses prunelles. Ah ! le trou noir d’où rien ne sort, la petite boîte en os qui garde son secret ! On tient la vérité, là, dans la main, on peut la peser et l’étreindre, et l’on peut fracasser la frêle cassette où elle s’enferme, rien qu’en serrant un peu ; mais, la vérité, on ne la verra jamais !

Berthe riait :

— Que tu es drôle…

Son rire m’entrait en tiédeur dans la bouche, en brouillard dans les yeux, et je pleurais dans ses baisers, tandis qu’elle riait dans les miens.

Bien sûr, elle jouissait de mes soupçons et elle y prenait un plaisir que ma simple ignorance ne lui eut jamais procuré. Mon amour ne l’ennuyait plus, depuis qu’elle sentait en moi l’angoisse de partager son corps avec un autre, et la hantise de ce partage. Quand mes mains, quand mes lèvres cherchaient sur elle la trace d’une autre main, d’une autre bouche, à leurs frissons elle devinait ma pensée, et elle s’offrait, elle me tendait son corps blanc, et toute cette blancheur sans tache visible me disait clairement : « Voilà ! Cherche tant qu’il te plaît ! Coucou… Tu ne trouveras pas ! »

Elle riait dans mes mains tremblantes.

Elle ne protestait pas, ne se défendait pas, et tout autre que moi aurait pu croire que cette sécurité joyeuse ne masquait que de l’innocence ; moi-même, tout comme un autre, j’aurais pu y croire, à la fin, tant j’avais besoin d’elle, de l’aimer et de la garder ! Mais sitôt qu’elle voyait mes doutes s’assoupir dans la confiance, elle les ressuscitait, en me narguant de son rire mouillé, et elle répétait :

— Peut-être oui, peut-être non. À quoi bon chercher, puisque tu ne trouveras pas ?

Ou encore son rire disait :

— À quoi bon chercher ? Même si tu trouves, tu ne pourras pas me quitter !

Elle s’amusait à me rendre des baisers délicieux, pour m’affoler davantage, et ses baisers de praline me déclaraient en riant :

— Te passer de nous, le pourrais-tu, dis ? Tu ne le pourrais pas, dis ?

Vivant, non, je ne l’aurais pas pu, c’est vrai, et c’est certain ; je le savais aussi bien qu’elle a pu le savoir. Mais Berthe n’a pas songé qu’on peut mourir, et que, une fois mort, on se passe de tout. Elle a eu tort de ne pas songer à cela, et de ne pas se dire que si la torture du doute demeurait supportable, la certitude ne serait pas supportée par un homme tel que moi, et que nous en mourrions, elle et moi, tous les deux : elle, pour que nul ne touchât plus sa chair ; moi, pour n’avoir pas à vivre sans la possession de son corps.

Elle ne s’est pas dit cela ! Elle en est morte.

Le jour où la preuve est venue, la mort est entrée avec elle, chez nous. Dans la minute même, l’idée de la mort nécessaire, indispensable pour nous deux, s’est installée en moi. Je n’ai pas hésité. Je n’avais pas le choix : lorsqu’il n’y a plus moyen de vivre, on meurt.

C’est tout de même curieux, l’homme : une espèce de calme s’est fait en moi, lorsque j’ai su. Ce fut, dans la première seconde, un choc, quelque chose comme une pierre reçue au sommet du crâne, et l’étourdissement, des cercles de lumière bleue, orange, verte, rose, qui roulent au milieu du vide noir. Puis, presque aussitôt, une sérénité lourde s’établit dans tout mon être. Me ferai-je comprendre, si je compare mon état à un bol de mercure ? Âme et corps, un bloc, rond, opaque, et le niveau plat de la masse oscille sans frisson, à chaque pas, à chaque pensée…

Ce calme-là, voyez-vous, et qui ressemblait tant à une délivrance, c’était la notion profonde d’en avoir fini avec tout, et c’était déjà notre mort. Toutes mes dispositions se prirent d’elles-mêmes, en vue de notre suicide, et tout se trouvait combiné, préparé, décidé, sans que j’eusse délibéré sur rien : il ne me restait plus que des gestes à faire.

Lesquels ? Ceux-ci : ne rien dire à Berthe, pour la posséder encore une fois, et, dans l’étreinte, lui crier tout, pour tuer d’abord son rire ! Puis, ensemble et sans agonie, mourir pendant ce baiser-là. Il existe des toxiques végétaux qui procurent une telle mort : leur action sur le système musculaire en paralyse instantanément le jeu ; les muscles se pétrifient, le cœur en même temps que les autres : il s’arrête, la vie cesse de tourner ; le courant est interrompu ; l’homme s’éteint comme une lampe électrique.

Je ne vous narrerai pas les ruses qu’il me fallut déployer, pour me procurer le poison : cette goutte de mort était enrobée dans une ampoule de verre, minuscule et fragile.

Je ne m’attarderai pas non plus au récit des autres préparatifs : afin de mourir en tranquillité, j’avais emmené Berthe à notre villa, déserte en cette saison, et j’étais bien sûr que personne ne viendrait y troubler notre heure finale.

Quand cette heure fut toute proche, le courage me faillit. C’était le soir : déjà l’aimée, avec ses gestes de grâce, si connus et si chers, se dévêtait auprès du lit où elle allait étendre son beau corps, pour le dernier sommeil, et elle souriait malicieusement vers cette tombe. Toute ma colère s’évaporait hors de moi ; une pitié désolante m’ensorcelait, devant cette beauté d’une vie qui n’existerait plus dans un moment.

Je dus sortir, pour respirer un peu de nuit fraîche, et reprendre mes forces.

Enfin, je rentrai dans la maison, dans la chambre.

Berthe était couchée. En me voyant si grave, si pâle, elle se mit à rire de ses belles dents :

— Quelle mine, chéri !

Comme elle riait, pour la dernière fois ! Sa jolie tête, sur l’oreiller, s’encadrait de cheveux épars qui roulaient savamment vers son épaule nue : mon absence avait été mise à profit, pour une mise en scène avantageuse, et la coquette m’appelait :

— Voyons… Riez-moi, chéri… Regardez-moi… Viens !

Elle tendait vers moi ses deux bras ronds, et elle remuait les doigts avec un air d’impatience, se faisant câline et tentante, pour triompher de mon esprit avec sa chair. Mais moi, je résistais, pour la laisser vivre un peu plus longtemps, et pour la contempler encore un peu, avant…

Je vins m’asseoir, enfin, au bord du lit, et elle m’attira par le cou ; mais je détournais mes lèvres et je luttais contre mon désir ; elle s’en amusait et se piquait d’honneur à faire sa volonté en dépit de la mienne : son rire cherchait ma bouche, son dernier rire, humide, tiède…

Je n’ai pas pu résister bien longtemps. Dès que ses lèvres eurent touché les miennes, le souvenir de l’autre revint furieusement, de cet autre qui avait connu comme moi la saveur de ce baiser-là ! Le baiser impossible, depuis qu’il n’est plus à moi seul, qui existe et n’existe plus ! D’un coup de rage, je rejetai les couvertures, pour voir encore l’adorable statue de mon amour passé, de mon bonheur défunt, et m’en emplir les yeux, à ma sortie du monde !

Je me souviens que, à un moment, j’ai murmuré : « Berthe… je sais… »

Elle avait les paupières closes et ne daigna point les soulever, mais elle sourit, et presque aussitôt j’ai parlé une seconde fois : à voix basse, j’ai articulé le nom de l’autre, et le nom de la rue où ils se rencontraient.

Alors, elle a rouvert les yeux, et leurs regards, subitement angoissés, ont plongé dans les miens, pour y chercher, à leur tour, la vérité qui se dérobe…

Elle regardait tant mes yeux qu’elle n’a pas vu mes doigts introduire dans notre bouche l’ampoule de verre.

Peut-être même elle n’a pas entendu, lorsque j’ai crié :

— Meurs !

Je ne me rappelle que ceci : ses prunelles sous les miennes, tout près des miennes, deux pupilles hagardes qui cherchaient à comprendre, deux trous d’épouvante, avec, au fond, une nuit bleue. Et encore ceci : ma bouche collée à la sienne, le mouvement de meule furieuse qui broyait l’ampoule contre nos dents.

C’est tout.

Après cela, aussitôt après, et sans douleur, la nuit, le néant…

Après cela, sans commencement connu, l’obscure sensation d’un rêve, mais d’un rêve neutre, dénué d’images autant que de pensées ; une notion d’exister, mais une notion trouble, limbeuse, et que volontiers je dirais lointaine ; une douleur, mais une douleur flottante, et que je suppose comparable à celle des patients qu’on opère sous le chloroforme.

Puis, du temps…

Dans ce coma, peu à peu, le sens de la vie se dégageait : je ne me percevais pas encore, mais je m’apparaissais. Quand je pris mieux conscience de moi, ce fut uniquement par la douleur, qui, en quelque sorte, préexistait à moi et me ramenait à moi-même.

La douleur, toujours confuse, se précisa. Puis, elle devint plus nette encore. Localisée nulle part, elle était générale. Mais, à mesure que du temps passait, elle se localisa si bien, et partout à la fois, que je croyais discerner individuellement chacun de mes muscles et sa torture propre. Imaginez un cours d’anatomie sur l’animal vivant, et les innombrables faisceaux de chair maniés ensemble par des pinces, par des milliers de pinces automatiques qui fonctionnent de concert, qui tenaillent, tirent, détachent, compriment toutes les fibres de tous les muscles en même temps, séparément, sans en oublier une seule !

Par leur souffrance, j’apprenais une à une toutes mes cellules musculaires ; elles grinçaient toutes ; elles m’appelaient à l’envi. Le supplice, à mesure qu’il durait, loin de s’atténuer, gagnait en acuité.

C’est dans cette période que je repris ma pleine connaissance.

Ma chair se tordait, mais elle se tordait seulement dans ma pensée, car tout, de mon corps, restait immuable, et, dans ce tressaillement universel, rien ne semblait frémir. Mon être entier était figé dans sa douleur, qui vibrait seule au fond de lui. Aucun réflexe n’en secouait la masse inerte. J’étais un bloc de souffrance sous les aspects de l’impassibilité, une statue du sommeil dont les molécules se convulsent, un marbre douloureux, à peine teinté de vie, et qui vivait tant.

Puis, un moment fut, où je voyais.

Mes facultés de perception, en se dégageant de ma gangue, renaissaient imperceptiblement : je sus discerner les formes immédiates ; je n’enregistrais pas mes visions dans l’instant où je les percevais, car j’avais trop mal, et mon mal m’occupait tout ; les images entraient en moi et s’y déposaient, attendant la minute d’être constatées, et je les constatais tour à tour.

La première qui se révéla fut celle de mon derme pâle, et je le remarquai d’abord, sans doute parce que ma souffrance a d’abord attiré vers moi l’attention de ma pensée naissante.

Mais je ne vis de moi que mon bras gauche avec sa main, c’est-à-dire ce qui gisait sous mon regard oblique ; la vision du reste m’échappait, car, en dépit de mes efforts, il m’était impossible de mouvoir mes yeux dans leur orbite.

La seconde image, survenue presque en même temps, fut celle d’un visage tuméfié, noirâtre, devant le mien, mais un peu au-dessous du mien, et par-dessus lequel mon regard avait glissé quand j’avais aperçu mon bras.

Ces choses, d’ailleurs, s’estompaient encore dans un brouillard.

Lentement, le brouillard se dissipa, ou presque, tandis que mon esprit devenait plus lucide.

Avec ma lucidité, ma torture croissait ; elle fut si intense que je crois m’être évanoui plusieurs fois.

Après chaque évanouissement, grâce à ce provisoire repos de mes nerfs, je voyais mieux, je comprenais mieux, je me souvenais davantage. La mémoire aidant la compréhension et les effets ressuscitant les causes, il advint, au bout d’un assez long temps, que toutes mes notions s’étaient successivement classées : à la fin, je savais.

Horreur ! Devant moi, cette face…

Le visage du cadavre était d’un gris bleuâtre, avec des prunelles écarquillées, vitreuses, une bouche ouverte en carré, des gencives violettes, des dents ternes, un nez mou et tordu, pendant sur le côté, et qui suintait…

Je voulus crier. Rien. Le souffle restait dans ma poitrine, soufflet sans levier. Pourtant, je respirais ? Oh ! si peu !…

Je respirais une odeur de cadavre, et, très exactement, je me rappelais tout.

— Berthe est morte. Je vis.

Au milieu de mes tortures, et malgré elles, je travaillais à m’expliquer l’événement : mais je souffrais trop, et le travail fut long.

Enfin, il aboutit à des inductions qui me parurent admissibles : Berthe, placée au-dessous de moi, avait absorbé la majeure quantité du poison, que la pesanteur avait fait couler dans sa bouche ; probablement alors un ressaut brusque m’avait lancé sur le côté, et peut-être n’avais-je aspiré que des vapeurs toxiques, trop peu pour en mourir, assez pour m’enkyloser tout. Mon cœur avait continué à battre imperceptiblement, et mon thorax à fonctionner, juste autant qu’il fallait pour me garder de l’asphyxie ?…

— À présent, le poison s’élimine, et je reviens ? Oh ! que j’ai mal !…

Le poison, n’agissant que sur le système musculaire, avait laissé intact mon système nerveux ; ainsi je demeurais apte à percevoir les douleurs, et à délibérer des mouvements : mes nerfs transmettaient les sensations et les ordres, mais les leviers n’obéissaient pas.

— Qu’on m’achève ou qu’on me soulage ! Qu’on m’achève plutôt !

Silencieusement, je criais : « Au secours ! »

— Mais… Personne ne viendra. La maison est déserte. Nul ne sait que nous sommes ici. Nul ne nous y cherchera…

Espérer qu’un des rares passants de la route s’avisât d’ouvrir la grille et de traverser le jardin pour entrer dans la maison close, c’était folie, et j’allais mourir là, d’horreur, de faim, de soif, minute par minute.

Pendant des heures, j’ai poussé mes cris muets, au-dessus du cadavre. Une odeur nauséabonde sortait de sa bouche ouverte pour emplir ma bouche ouverte.

— Nous devons être là depuis longtemps, puisqu’elle se décompose. Un jour ? Deux jours ?

Le soir tomba. La nuit, du moins, me cacha cette face, et je ne la constatais plus que par sa puanteur.

— Oh ! que j’ai mal ! Combien de temps ça pourra-t-il durer, avant que je trépasse ?

J’ai dû m’évanouir de nouveau, car la nuit fut relativement brève.

J’en éprouvai d’ailleurs un soulagement : lorsque le jour parut, je souffrais un peu moins. Mais la bouche de Berthe était plus horrible que la veille.

— Vais-je donc en réchapper ?

Je crus m’apercevoir que plusieurs de mes muscles consentaient au travail… Oui, je respirais mieux. Mon cœur battait un peu plus fort… J’avais très froid.

Inlassablement, j’envoyais des ordres à mes membres.

À un certain moment, je n’en pus douter : mon bras gauche avait obéi !

— Je l’ai vu bouger !

Je ne déplaçais ma main que de quelques millimètres par heure, mais je la déplaçais.

À force, aussi, j’éloignais ma tête du hideux visage.

— Ah !…

Un soleil de printemps tournait dans la chambre, et disait les heures.

Mes leviers m’obéissaient mieux, et, peu à peu, mes efforts obtinrent un résultat plus appréciable. Avant la fin du jour, j’avais réussi à m’écarter de vingt centimètres sur ma gauche, à détirer mes membres, à m’allonger.

Le soir, j’ai souffert beaucoup. Ensuite, j’ai dormi, les yeux ouverts.

Je me suis réveillé, de froid, en pleine nuit.

Je souffrais moins. Mes poumons purent se gonfler davantage. Je bougeais. Chaque mouvement me causait de vives douleurs, et cependant je ne songeais qu’à me mouvoir, à m’éloigner, dussé-je mourir de l’effort !

Toujours, aussi, j’essayais de crier, d’appeler, à cause du vague espoir qui gît au fond des bêtes, tant qu’elles vivent : les cris demeuraient au fond de ma poitrine rigide, et les muscles de ma gorge gardaient leur impotence.

N’importe ! J’essayais quand même, écoutant le résultat. Je hurlais : « À moi ! » Et je n’entendais que du silence.

Elle ne finira donc jamais, cette nuit, cette vie ?

— À l’aide !

Enfin, un cri, très faible, mais qui était un cri, s’exhala de moi, dans les ténèbres…

Il faut avoir été enseveli vivant pour savoir ce qu’elle est, tout ce qu’elle est, et ce qu’elle vaut, et ce qu’elle renferme, notre voix qui sonne tout à coup dans le noir, et qui secoue le mutisme des choses, qui ressuscite leur obscurité, qui proteste contre elles, qui répudie le néant ! Tout ce qu’elle épanche de réconfort, parce qu’elle est de la vie, et tout ce qu’elle dépose d’horreur, parce que rien ne lui répond !

Je l’entendrai toujours, mon premier cri ! Nulle musique au monde ne fut jamais plus belle ni plus poignante, et pour l’ouïr encore, pour constater une présence animée dans notre atmosphère de sépulcre, pour sentir autour de moi quelque vague vibration qui m’escortât du moins pendant mes dernières heures, pour ne pas mourir seul, je me remis à crier, d’instant en instant ; et, crier, c’était presque fuir !

Quand l’aube reparut, mon souffle était plus fort, ma voix sonnait mieux : déjà, elle devait aller jusqu’au fond de la chambre ; mais je n’aurais pas su articuler une parole. La lumière croissait : je revis Berthe à côté de moi.

Je la discernais mal, dans la trouble clarté du jour qui point, mais je la voyais toute, mes yeux ayant réappris à évoluer dans l’orbite. Je distinguai d’abord un ventre énorme ; on eut dit qu’il sortait d’un brouillard… Exactement, elle était sur le lit comme un noyé sur l’eau, un noyé, dans le matin, avec des brumes.

Et le plein jour se fit. Le soleil entra.

Berthe ! Ça, c’est Berthe ! Ce ventre verdissant, qui se ballonnait, un sein marbré, pendant comme une gourde d’eau sale et l’autre sein aplati, une face torve et visqueuse, ça, c’était Berthe, son corps fin, ses seins magiques, son ventre radieux, son rire de défi ! Ça !

Alors, tout d’un coup, pour la première fois, une pensée sauta en moi :

— Mon œuvre ! Voilà ce que j’ai fait de sa beauté vivante ! Voilà ce que j’ai voulu faire ! Ce monceau d’infection, c’est le produit de ma volonté.

Cette troisième journée fut atroce.

La fièvre me dévorait de soif, et j’entrais dans la période des angoisses morales ; pleinement lucide, je regrettais déjà mes tortures de la veille et de l’avant-veille, qui avaient fait de moi une brute sans pensée.

Il me semblait que le cadavre rayonnât du froid, et, de son côté, toute ma peau en était glacée. Par un effort qui dura des heures, je réussis à gagner l’autre bord du lit.

Mais, de là, je la voyais trop, ma victime ! Malgré moi, avec une persistance de malade, je la regardais sans pouvoir ne pas la regarder. À peine mes yeux s’en étaient détournés que déjà elle les rappelait, et sitôt, qu’ils retournaient vers elle, je recommençais le dur travail de baisser mes paupières. Mais quoi ? Dès que je ne l’apercevais plus, elle se dessinait davantage et plus horrible encore, dans l’évocation ; sa masse inerte s’y faisait fluctuante, et roulait dans ma tête une marée de chair bourbeuse. Alors, pour chasser le cauchemar, je revenais vers la réalité.

Des heures ont passé ainsi : non pas toutes pareilles, comme vous pourriez croire, mais partagées entre des crises de folie et des somnolences au cours desquelles je considérais le cadavre avec une sorte d’hébétude.

À bout de forces, sans doute, je finissais par ne plus constater que sa présence matérielle, sans en tirer aucune déduction, aucune pensée, sans la comprendre ; l’identification ne se faisait plus, dans mon esprit, entre cette masse immonde et ma Berthe adorée. Je les distinguais l’une de l’autre. Car, il faut bien l’avouer, l’idée de la mort, cette brusque transition de l’être au non-être, reste foncièrement inconcevable à l’homme : pour imaginer qu’une créature pensante, dont les paroles et les gestes nous étaient familiers, ne pensera plus, ne parlera plus, ne bougera plus, jamais plus, il nous faut un effort tenace, une suggestion voulue, grâce à laquelle nous réussissons vaguement à entrevoir, par échappées, l’avenir de cette absence définitive : on pleure, on crie, on se désespère et l’on se tord les mains, mais c’est là des gestes physiques, qui ne prouvent rien, et tout au fond de nous notre esprit reste calme, puisqu’il persiste à ne pas admettre, et il y persiste parce qu’il ne comprend pas.

Morbide comme elle l’était, mon intelligence poussait plus loin l’illusion :

— Ma femme est ailleurs, hors d’ici, mais ailleurs, loin, peut-être ; elle va revenir, elle va entrer… Berthe !

Mentalement, je l’appelais, et peut-être même je l’appelais à mon secours.

Puis, dans cette morne stupeur, par à-coups et pour quelques minutes, la vérité ressurgissait : Berthe est là ! Là, c’est elle, ce qui reste d’elle !

Alors, je la contemplais sans répugnance, avec une tristesse infinie, et, dans ces minutes-là, j’aurais voulu lui parler, l’implorer, me rapprocher d’elle, pour l’ensevelir, tendrement, pieusement, et surtout pour fermer sa bouche, pour fermer ses yeux.

Ses yeux… Son œil, plutôt, — car je n’en apercevais qu’un, — me navrait de pitié. Tout écrasé qu’il fût, et terne, il avait encore un regard, une fin de regard : immobilisé vers le plafond, attentif à des choses, il méditait infatigablement, et plusieurs fois, dans mon délire, j’eus l’impression que cet œil fixe travaillait à recueillir dans l’espace toutes les pensées de mon mutisme : Berthe écoutait par lui les paroles que ma voix était incapable de proférer, et que mon âme jetait à la sienne.

— N’est-ce pas, chérie, tu m’entends ?

J’ai demandé cela, à un moment ; je me rappelle très bien avoir demandé cela. Mais l’œil ne m’a pas répondu, et j’ai compris qu’il m’entendait, mais qu’il ne daignait pas répondre.

D’abord, je me suis résigné, comme un enfant ; puis, j’ai recommencé et j’ai supplié. L’œil immuable déclarait : « Il a tué une créature vivante, et, maintenant, il l’implore. »

— Berthe…

— Je ne veux pas répondre.

— Berthe ! Berthe !

— Je ne peux pas répondre. Je ne bouge plus. C’est ton œuvre.

Je me suis mis à regarder le plafond, moi aussi, cherchant l’endroit que Berthe fixait si âprement, et je le cherchais avec obstination, convaincu d’y lire sa pensée, comme si l’œil de la morte eût écrit au plafond les choses qu’elle avait à me dire. Et je les ai lues, les réponses de Berthe : c’était des paroles tranquilles et nettes. Elle disait : « Tu m’as tuée. C’est fait. Laisse-moi. »

J’ai voulu crier : « Pardon ! »

Mais elle déclara : « Tu as fait la chose irréparable. Il ne sert à rien de demander pardon. Ton remords ne me ressuscitera jamais.

— Je t’aimais tant !

— L’amour n’est pas une excuse au crime de tuer.

— J’étais jaloux !

— Une vie n’appartient qu’à elle-même ! L’épouse n’est pas le meuble de l’époux, un bibelot qu’il peut casser à sa guise. Je vivais : chacun est le seul maître de sa vie.

— J’ai tué parce que tu m’as trompé.

— Chacun est le seul maître de son corps. J’avais le droit de préférer un autre amour ; et tu n’avais pas le droit de me tuer.

— Oui, Berthe, ta faute fut légère, si elle existe ; la mienne fut atroce. Je le sais maintenant.

— Trop tard.

— Pardonne-moi !

— Laisse-moi.

À partir de cet instant, le regard de Berthe n’a plus voulu répondre. J’ai cru voir qu’il s’endormait. Je fus horriblement seul.

Je dois supposer que mon délire prit alors un caractère plus proche encore de la folie, car, désormais, tout se brouille dans mon souvenir. J’y retrouve pourtant un îlot de clarté, et je me souviens de ceci : par intermittence, je poussais mon cri maniaque, dans l’air fétide. L’odeur de la chambre avait empiré. Une espèce de buée opalisait les vitres, et le soleil la diaprait en passant au travers. Les feuillages du jardin, remués par le vent, secouaient leur ombre sur la vitre et sur le tapis ; j’observais cette fluctuation de lumières et d’ombres ; ma tête tournait à les voir ; tout à coup, ce grouillement prit corps et fut le corps de Berthe, qui boulait, qui m’attirait ; et, tout à coup, le corps de Berthe fut le mien, étalé sous mes propres yeux, et je me voyais pourrir.

D’effroi, je poussais un cri strident. La peur de mourir me dressa sur mon séant. Mais, trop faible, je perdis aussitôt l’équilibre et je roulai à bas du lit…

Après cela, c’est une nouvelle lacune dans ma mémoire : je ne sais pas comment s’acheva la journée. J’ai la vague réminiscence d’être revenu à moi, vers le soir, et je grelottais nu, sur le sol. Je m’entends geindre. Ensuite, j’ai dû dormir.

Ce sommeil m’a sauvé. Probablement il fut long, car il faisait grand jour, lorsque je m’éveillai, voyant tout, jugeant tout, épuisé, mais redevenu un homme.

Le premier mouvement que mes bras purent exécuter fut de se tendre vers l’ancienne adorée. À genoux, au bord de sa couche, je levais vers elle mes mains ressuscitées, mes regards de prière, mon remords inutile. Ah ! comme j’ai pleuré sur le bord de ce lit, et comme elle est entrée dans moi, à travers mes larmes, l’image de ce corps qu’il ne faut plus décrire, la vénérable horreur de cette morte que j’avais faite !

Ah ! oui, ce matin-là, je l’ai aimée saintement, l’impassible victime, et religieusement, d’un bel amour que je n’ai jamais connu durant ma vie, d’un grand amour expiatoire. Éclairé par la mort et dégagé de moi, je l’ai chérie pour elle et non plus pour moi-même, et je l’adorais de tout mon respect, de toute ma douleur, mille fois mieux qu’au temps de sa beauté !

En cet état d’esprit, une idée fixe s’intronisa en moi : « Je ne veux pas que nul la voie ainsi ».

Dans le vœu de l’ensevelir, je me traînai sur les genoux. Je traversai la chambre. Je gagnai la fenêtre ; je pus me hausser, et l’ouvrir. Tout le printemps entra chez nous, et l’infection s’évada dans le bleu.

Vous savez le reste : un passant qui m’aperçut, debout à la fenêtre, complètement nu et m’écroulant sur le parquet ; les gens qui sont venus, et ma convalescence, l’enquête, le jugement…

On a eu tort de m’acquitter. On déclame des inepties ! Qu’on hésite à guillotiner un homme, je le conçois, moi qui ai tué ! Je le sais mieux que personne : nul n’a le droit de punir ; ni le mari, ni le juge, nul n’a le droit de tuer. Mais, si ce droit-là n’existe pour aucun, quelle aberration peut inspirer les êtres qui osent, sous couleur de justice, trouver à l’assassin des circonstances atténuantes ? Il n’y a pas d’excuses au meurtre, quel qu’il soit ! Afin de m’épargner, on a stupidement invoqué la passion, les lois du mariage, l’adultère de Berthe ! Le rouge de la honte m’en montait au visage pendant que j’écoutais ces bavardages monstrueux ! Avocats et jurés, on voit bien que ceux-là n’ont pas vécu, comme moi, face à face avec un cadavre qu’ils venaient de faire ! Mais, voilà ! ces messieurs ont une loi qui tue : ils n’osent plus l’appliquer, et ils n’osent pas l’abolir. Alors, lâchement, ils me cherchent, des excuses, ce qui fait leur ignominie ; ils les trouvent, ce qui fait leur crime, et ils se détournent de moi en se lavant les mains.

Soyez tranquilles, Pilates ! Ce que vous n’avez pas le courage de prescrire, pour l’exemple, je m’en charge, et moi, j’en ai le droit, n’est-ce pas ? Je suis le maître de ma vie. De nulle autre, entendez-vous ? mais je suis le maître de celle-là, et je la jette. Je n’en veux plus. Bonsoir.