La Peur/VII

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Bibliothèque-Charpentier
Eugène Fasquelle, Éditeur
(p. 179-193).
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LA BARATTE

— Oh ! ma foi, Dieu oui, monsieur le juge, c’est bien vrai que j’ai tué, on peut le dire, et même je n’y ai pas regret, vous savez bien. Je suis une pauvre malheureuse femme, et si vous croyez qu’il vaut mieux qu’on me coupe le cou, ce n’est pas moi, bien sûr, qui vous dédirai ; je n’en aurai pas de la peine, monsieur le juge, bien sûr ! Il faut le faire, si vous voyez que c’est mieux, et vous ne devez pas vous déranger à cause de moi, quand c’est, votre idée, parce que moi, ça ne me fait rien, vrai comme je vous parle.

On peut bien dire que j’ai fait ça, de tuer, et toute seule, car ma fille n’y est pour rien, je vous le promets : elle m’a regardé faire, oui, mais pas plus, monsieur le juge, et vous pouvez me croire, car je ne voudrais pas vous faire tort avec un mensonge, quand vous avez été toujours bien honnête avec moi, et pas méchant, comme on raconte qu’il y en a chez vous autres. Ma fille a su que j’allais tuer son petit, ça, ça est ; mais pour m’avoir donné un coup de main, ça, non, elle n’a pas fait. Tout de même, vous pouvez bien lui couper la tête à elle aussi, comme à moi, monsieur le juge, et vous lui rendrez service : car elle n’a rien de bon à attendre sur la terre, et elle sera mieux dessous, comme de raison. Elle se reposera, et il n’est que temps : elle l’a bien gagné, et son paradis avec, car nous n’avons jamais fait tort à personne, ni l’une ni l’autre, et le bon Dieu le sait bien.

Mais je vais vous dire le tout, et vous m’excuserez si je vous retiens un peu de temps à m’écouter : il faut que je remonte en arrière pour que vous compreniez le fin de la chose, n’est-ce pas ?

Je n’ai pas eu la vie heureuse, moi non plus : c’est la boisson qui a fait le mal, toujours la boisson ! Le cidre, et l’eau-de-vie, surtout ! L’eau-de-vie fait tout le mal, chez nous ! Pas à moi, mon bon monsieur, car je n’en ai jamais touché une goutte, et ça me fait peur, tenez, comme le feu ! On a eu trop de misère, rapport à la boisson !

Mon père était bon marin, et il gagnait, à Islande, des écus et de l’or, tant et plus ; mais, une fois à terre, il buvait tout, et toujours en bordée ! Pour lors, on ne mangeait pas, l’hiver, et nous étions sept enfants, sans compter mon frère Yves-Marie, qui faisait huit, et qui était drôle, comme on appelle : je veux dire qu’il n’avait pas toute sa tête ; mais il était fort, dame ! et solide, et il lui fallait des patates à son souper, plus qu’à un autre, encore. Mais on n’en avait pas à lui donner tous les jours, ni de la soupe, bien sûr, et personne ne mangeait à sa faim.

C’est dans ce temps-là que je me suis mariée avec mon mari ; au commencement, ça marchait : il était bon marin, lui aussi ; mais il n’allait pas à Islande ; il ne buvait que le dimanche et le lundi. C’était un brave garçon, je dois le dire, pas mauvais et courageux à l’ouvrage, qui savait la mer ; mais, quand il était en boisson, il ne connaissait plus rien et il cassait tout. Mon meilleur temps, c’est quand il rentrait tout mort à rouler : alors, ça allait ; je n’avais qu’à le ramasser pour le mettre dans le lit, et, comme ça, il ne faisait pas de dégât dans la maison. Ça coûte, quand on casse ! Et même sans casser, on avait de la peine à vivre, tenez ! Nous avions cinq enfants, en comptant Toussaint, qui était drôle, comme son oncle, et puis Honorine, la cadette, qui ne savait pas parler, à cause d’une maladie, et qui était muette, sauf votre respect. On dit que toutes ces maladies-là, c’est la boisson qui les fait, la boisson des parents, vous comprenez : moi, je ne peux pas croire, parce que ça ne serait pas juste, et le bon Dieu est juste. Mais on dit que c’est vrai tout de même. Pour lors, quoique ça, j’avais du mal. Mon mari, à la fin, se soûlait trois et quatre fois la semaine. C’était trop, mon cher monsieur, vous ne trouvez pas ? Un jour qu’il était bu, mais pas assez, il a voulu aller sur son bateau, malgré le temps : il a attrapé un coup de gui à la tête, et il est tombé dans l’eau ; on l’a trouvé, après trois jours, sous le courant, parce qu’il faut vous dire que le courant, par chez nous, est fort comme un diable, et il vous emporte : jamais on ne reste en place, avec lui.

Quand on a retrouvé mon homme, on est venu me chercher : je l’ai vu, couché tout en grand sur la grève, même que les crabes l’avaient haché, et qu’il avait encore deux bigorneaux, un sur chaque œil, à le manger. Voilà l’eau-de-vie, monsieur le juge, et ce qu’elle fait ! Ça n’est pas une pitié ?

Aussi, quand il a fallu marier mon aînée, Céline, j’ai bien gardé, allez, pour voir si son prétendu n’allait pas aussi à la boisson, comme le mien et celui de ma mère. Dans le pays, ils buvaient tous, ou autant dire ; alors, je l’ai pris ailleurs, pas bien loin, à dix lieues. Et il avait l’air doux, je vous assure, ce garçon, et gentil, et il jurait sa foi que jamais il n’avait touché une bolée, et qu’il prenait seulement un rien de piquette, à son souper, comme de juste. Un homme, non plus, ne peut pas se priver de tout. Oui, mais, mon bon monsieur le juge, il mentait, celui-là, et j’ai bien su, quand il a été marié avec Céline, qu’il était tout pareil aux autres, devers la boisson. Le cidre et tout, ça marchait ! Chaque matin un verre d’eau-de-vie, avec son café, et un grand verre, tenez ! Il était bon maçon, et il se faisait des journées de trois et quatre francs, quand il voulait, et on le demandait, car on fait assez bien de bâtisses, dans tout le pays, autour de Brest. Mais il ne cherchait pas souvent le travail, et il refusait d’aller au chantier, s’il avait dix sous dans sa poche, pour se solder. Quand il n’avait plus rien, il travaillait un jour, deux jours, quelquefois trois, mais pas plus, car le samedi arrivait tout de suite, et, le soir, vite au cabaret, pour le dimanche, le lundi, le mardi ; soûl mercredi, il dormait avec sa boisson.

Mais vous, mon bon monsieur, qui êtes capable, et qui êtes quelque chose dans la justice, est-ce que vous ne pourriez pas faire une loi pour empêcher qu’on vende de l’alcool dans tous ces cabarets de misère ? Ça serait charité pour les pauvres femmes, et pour les hommes, aussi, puisqu’ils se tuent la santé avec ça ! Si c’est poison, comme on dit, il faut vendre ça chez le pharmacien, avec tant d’autres poisons qu’il a ! Je dis peut-être bien une bêtise, et vous m’excuserez, peut-être ; mais si j’étais juge dans le pays, moi, ou le président, ou quelque chef, comme vous, j’opposerais de vendre la mort, tant que ça.

La vérité, c’est que la misère avait commencé chez Céline, dès au bout d’un an qu’elle était mariée, autant dire tout de suite : chez le meunier ou chez l’épicier, on ne voulait plus lui faire crédit, vous pensez bien, puisqu’elle ne payait pas.

Mais ça a bien été une autre histoire, un jour. Voilà-t-il pas que le mari de Céline s’en est retourné dans son pays, tranquille comme Baptiste ?

— On ne peut plus aller, qu’il dit, je m’en vais.

Et il a fait. Le vrai, voyez-vous, c’est qu’il a mieux aimé garder tout son argent pour la boisson, et être tranquille avec ses amis, comme avant le mariage, quoi ! On l’a plus revu. Céline est venue demeurer avec moi. Mais c’était de la misère, tenez ! Car, moi, comment voulez-vous que je gagne ? Ah, oui, c’était de la misère, et vous pouvez me croire.

Pour lors, je vous dirai que ma fille, dans ce temps-là, nourrissait son petit, qu’elle avait eu. Mais elle ne faisait guère de lait, vous entendez bien, parce qu’elle ne mangeait pas, et il faut savoir, monsieur le juge, qu’une femme a besoin de manger, quand elle nourrit. Le petit prenait la bouillie. Il venait bel enfant, tenez, magnifique ! Il forçait à vue d’œil. Tout de même, il ne marchait pas, et quand il a eu ses quatorze mois, impossible qu’il se tienne debout ; alors, on a bien vu qu’il avait une jambe un peu courte, ou la hanche, tenez, là, qui était faible, et qui pliait. Je l’aimais bien. Il me riait. Céline me le laissait, quand elle allait laver au puits. J’essayais de le mettre droit, et je halais sur sa jambe, pas trop fort, pour qu’elle allonge.

Un jour, un beau monsieur de Paris, qui se promenait sur nos grèves, était là à me regarder faire, et il dit comme ça : « Qu’est-ce qu’il a, ce petit ? » Et il le touche avec un air de s’y connaître.

— Vous êtes un médecin ? que je lui dis.

— Oui, dit-il.

Il remuait la tête et il n’était pas content. Je demande :

— Qu’est-ce que c’est avec le petit, s’il vous plaît ?

— L’hérédité, qu’il me répond.

— C’est mauvais, cette maladie-là ? Et d’où qu’il la prise ?

Il a ri un peu, pas beaucoup, et il m’a demandé :

— Le père boit ?

— Vous êtes sorcier ? que je dis.

— Non, qu’il dit.

— Ah ! que je dis, vous savez tout de même le vrai.

Alors, il me demande si le gamin a des frères, des sœurs, si je suis la grand’mère, si j’ai eu plusieurs enfants, s’ils étaient bien allants, si mon mari buvait, tout, quoi, il me demande tout. Je lui raconte Yves-Marie et puis Toussaint, qui étaient drôles, que je vous ai dit, et Honorine qui est muette. Toujours le monsieur remuait la tête comme s’il avait eu de la peine, ou comme s’il s’attendait par avance à ce que j’allais lui raconter.

— Mais il guérira, que je dis, n’est-ce pas ?

Cette fois-là, il ne m’a pas répondu, et il remuait encore la tête ; il m’a mis dans la main une pièce blanche, et puis il s’en est allé, le monsieur de Paris, et j’ai bien senti qu’il ne voulait pas me dire que le petit ne guérirait pas, jamais, et que ma fille l’avait sur les bras, pour toujours, à le regarder souffrir, sans rien pouvoir contre.

Alors j’y ai pensé toute la nuit, et je me disais : « Vaudrait mieux qu’il soit mort. Ça n’est qu’un moment à passer. »

Parce que, il faut bien vous dire ça, sur nos grèves, on ne meurt pas comme dans les villes : on en a l’habitude, voyez-vous, et ça ne nous dérange guère, vu qu’à tout moment il y en a qui s’en vont dans la mer, et c’est chacun son tour. Il faut ce qu’il faut, et on ne change pas sa destinée, vous pouvez me croire.

Pour lors, le lendemain, j’ai dit à Céline :

— Ma fille, c’est ça et ça ; ton petit ne guérira jamais : il est empoisonné par la boisson. C’est pas ta faute ; mais, plutôt que de le laisser souffrir, il vaudrait mieux lui faire délivrance, n’est-ce pas ?

— Sûr, qu’elle dit, puisqu’on ne peut pas le nourrir, et qu’il a du mal.

— Si tu veux, que je dis, moi je ferai.

Elle m’a répondu :

— Bien sûr que moi je ne ferai pas, parce que je ne pourrais pas ; mais tout de même je vois bien que c’est le mieux et, si tu crois, tu peux faire.

Vous pensez bien, mon cher monsieur, qu’elle en avait, du chagrin, en disant ça, et des larmes tout plein les yeux, malgré qu’elle se tenait, pour être forte et ne pas pleurer.

— Pour ça, si ce n’est que ça, je ferai, moi, que je dis.

— Alors, qu’elle dit, fais.

Il était, tenez, à ce moment-là, environ quatre heures, puisque nous avions deux bonnes heures avant le bas de l’eau, et que j’ai eu le temps de faire la toilette au petit. Et il riait, mon bon monsieur !

— Peut-être bien qu’il comprend, qu’elle dit, Céline : il sait que nous lui faisons de ne pas souffrir, puisqu’il rit tant !

Elle l’embrassait à tous les coups qu’elle passait devant, et elle lui riait en se tenant de pleurer.

— Mais, qu’elle dit, comment tu vas faire ça ?

— Oh ! que je dis, on le mettra dans la baratte, avec le flot.

Vous pensez bien, monsieur le juge, qu’on ne regarde pas à une baratte, pour un enfant, et j’ai même pris la plus propre, celle où je fais ma buée, et qui est comme neuve.

On avait bien arrangé le petit, avec du linge frais, et on n’y a pas regardé, vu que Céline n’aura jamais un autre enfant, comme vous pouvez croire. Elle lui a mis au cou sa petite croix d’argent qu’elle avait de sa première communion, avec une médaille de la Vierge. Elle ne les aurait données à personne, non, dame ! pour or ni pour argent ; mais, pour son petit, elle n’y a pas eu regret.

On faisait tout ça sans rien dire, à cause de la gorge, qui nous serrait, et on ne voulait pas avoir l’air. Quand le petit a été bien gréé, Céline l’a encore embrassé, et puis elle a dit : « C’est toi qui le porteras ; moi je n’y ai pas le cœur. » Elle a pris la baratte qui était assez joliment grande.

— C’est celle, que je dis, où j’ai lavé tes affaires de noces.

— Du propre, dit-elle.

Je portais le petit, et elle marchait derrière, avec la baratte, et une couette qu’elle avait prise pour coucher l’enfant.

Il n’y avait personne par les grèves, rapport au temps, qui était vilain, ce jour-là. C’était grande marée. Nous avons mis un grand quart d’heure, dans les roches, pour attraper le bas de l’eau. Parce que, vous comprenez bien, si vous connaissez la mer, qu’il fallait joindre le bas de l’eau, pour que la mer, quand il y aurait le flot, prenne notre baratte et l’emporte dans le courant, qui est fort, comme je vous ai dit…

Mais c’était mal aisé d’aller, comme vous pensez, rapport à la pluie, car il n’y a rien de plus glissant que les roches de mer, quand il pleut dessus : c’est tout ciré. J’avais peur de tomber avec le petit, rapport à mes sabots, et je lui aurais fait du mal : je les ai tirés, et Céline a aussi tiré les siens, qui faisaient du bruit sur les cailloux, car on ne voulait pas être dérangées, vous jugez.

Quand on est arrivé, il y avait flot, déjà. Céline a posé la baratte, en la calant dessous avec du galet, pour qu’elle soit bien d’équerre, et le petit à son aise. On lui a fait un lit, nous deux, avec la couette, et Céline l’a embrassé pendant que je le tenais ; mais elle ne l’a pas pris, monsieur le juge, ça, je vous jure, vrai comme je suis là ! Elle ne l’a pas pris pour me laisser tout faire, et je n’aurais pas voulu le lui laisser prendre.

On l’a couché sur la couette, si mignon qu’il était ! Il avait l’air d’un Enfant Jésus dans sa crèche.

Ah ! dame ! vous pensez bien, quand ça été fini d’arranger, et qu’il a fallu partir, c’était des cris et des cris ! La pauvre Céline l’embrassait, son petit, fallait voir ça et ça fendait le cœur ! Même qu’un moment j’ai cru qu’elle n’allait plus vouloir, la malheureuse, j’ai dû la remonter. Je lui disais : « Ça vaut-il pas mieux, tout de même, que de le laisser mourir de faim, quand tu n’as plus de pain à lui donner, et quand il va souffrir de son mal de boisson, sans pouvoir guérir ?

— Oui, qu’elle dit.

— Mourir pour mourir, que je dis, et il ne souffrira plus.

— Non, dit-elle.

Elle pleurait, comme vous pensez, et je l’ai emmenée…

Souvent, elle se retournait, pour voir si le flot arrivait déjà. En route, nous avons retrouvé nos sabots. Il tombait une pluie fine.

— Pauvre petit, qu’elle dit Céline, il sera mouillé.

Vous me croirez si vous voulez, monsieur le juge, il n’avait pas pleuré en nous voyant partir. On aurait dit qu’il comprenait que c’était pour son bien, ce qu’on lui faisait là.

Quand nous avons été de retour sur la lande, Céline s’est retournée et moi aussi, comme de juste. Le flot avait monté, et nous reconnaissions notre baratte, quoique, vous savez bien, la baratte et les roches, c’est de la même couleur…

La mer venait tout autour.

Céline a levé les deux bras, un peu, et les a tendus vers. Et puis elle a été prise d’un hoquet.

Alors, je l’ai emmenée à la maison, pour qu’elle ne voie pas monter le flot…