La Population des deux mondes

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REVUE DES DEUX MONDES ;



JOURNAL DES VOYAGES,


DE L’ADMINISTRATION, DES MŒURS, etc.,


CHEZ LES DIFFERENS PEUPLES DU GLOBE,


I. ARCHIVES GÉOGRAPHIQUES.




STATISTIQUE GÉNÉRALE.




ESSAI
SUR LA POPULATION DES DEUX MONDES,
PAR M. ADR. BALBI.

La population est un des principaux élémens, et même le principal, d’après lequel on peut mesurer l’importance des états. Nous croyons que l’essai de M. Balbi, sur la population actuelle du globe, peut rectifier bien des erreurs, généralement admises comme des vérités. Il servira de base aux différens articles géographiques et statistiques que nous nous proposons de publier dans ce recueil et contribuera à fixer aussi les idées de nos lecteurs, relativement aux assertions si diverses, émises par les savans sur cet intéressant sujet ; il est extrait de son Abrégé de Géographie actuellement sous presse [1]




Malgré les opinions les plus contradictoires, publiées depuis deux siècles et reproduites de nos jours, sur la population du globe, la connaissance du nombre approximatif de ses habitans n’est pas un problème insoluble pour ceux qui s’occupent sérieusement de géographie statistique. Dans la recherche de cette vérité comme dans celle de tant d’autres, où il est question de sujets variables en eux-mêmes, et provenant de sources très-différentes, il faut, avant tout, commencer par ne mettre ensemble que des élémens comparables, et par faire un choix de ceux qui méritent d’être discutés. On remplit la première condition du problème, en réunissant toutes les opinions qui se rapportent à la même époque, ou à des époques peu éloignées les unes des autres ; on satisfait à la seconde, en rejetant toutes les évaluations, qui n’étant basées ni sur des faits positifs, ni sur des raisonnemens, sont évidemment erronées. En procédant de la sorte, on verra s’évanouir cette étonnante disparité d’opinions sur le nombre d’habitans d’une même contrée, disparité qui a valu plus d’une fois à la géographie statistique d’injustes reproches, et tout récemment, le dédain de quelques savans d’ailleurs estimables, mais étrangers à cette branche de connaissances.

Avant de faire l’analyse du tableau comparatif des principales opinions émises par les savans et les géographes sur la population du globe, il faut partager tous les pays qui le composent en deux classes : 1° celle des pays qui entrent dans le domaine de la statistique proprement dite ; 2° celle des pays qui n’y sont pas encore entrés.

La première classe comprend toutes les contrées dont la population a été déterminée par des recensemens effectifs qui, lorsqu’ils sont généraux, c’est-à-dire lorsqu’ils embrassent tous les habitans sans aucune exception, sont les seuls qui peuvent donner des résultats certains et assez approchans du nombre réel. Viennent ensuite les pays dont la population a été déterminée par plusieurs méthodes indirectes, telles que l’énumération de toutes les personnes sujettes à un impôt quelconque ; celle des familles ou feux ; celle des maisons, qu’il ne faut pas confondre, comme on le fait souvent, avec la précédente ; enfin, viennent ceux dont la quantité des habitans a été déduite du mouvement de la population, c’est-à-dire du rapport des naissances, des décès et des mariages au nombre des vivans. Aucune de ces méthodes indirectes ne doit être employée isolément quand on peut faire différemment ; mais il faut comparer entre eux les résultats obtenus par une méthode avec ceux fournis par plusieurs autres. En procédant de la sorte on est sûr d’avoir des résultats presque identiques à ceux obtenus par l’énumération effective.

Cette première classe de pays comprend toute l’Europe, à l’exception de l’Empire ottoman ; toute l’Amérique, excepté les territoires occupés par les sauvages indépendans ; la Chine et plusieurs régions des autres parties du monde, dans lesquelles les Européens se sont établis ou dominent.

Mais à propos de ces dernières, nous devons faire observer que bien souvent des auteurs étrangers à la statistique, et quelquefois même des statisticiens, regardent comme résultat d’un recensement, des populations qui ne sont que la somme de l’excédant des naissances sur les décès, pendant une certaine période ajoutée au nombre d’habitans existans à une époque donnée. C’est ainsi que le prétendu recensement qui, d’après plusieurs journaux politiques et littéraires, aurait été fait en France, en 1827, n’est autre chose que l’excédant des naissances sur les décès qui ont eu lieu dans ce même royaume, depuis 1820 jusqu’à 1827, ajouté à la population existante à la fin de 1820. C’est de cette manière aussi que depuis 1815 on calcule la population du royaume des Pays-Bas. Nous devons la connaissance de ce fait important à M. Quetelet, qui a enrichi la statistique de tant d’utiles travaux sur cette intéressante partie de l’Europe. Et pour citer encore un autre exemple, nous ajouterons que, depuis 1801, il n’y a pas eu de recensement dans le royaume de Danemark, malgré tous ceux dont les journaux nous ont gratifié annuellement depuis cette époque. C’est tout simplement le mouvement de la population, dont on tient compte avec une exactitude scrupuleuse, qui pourrait servir de modèle à plusieurs des états que l’on s’accorde à regarder comme les plus avancés dans cette branche de l’administration.

Connaissant le mouvement de la population de tous les pays où l’on tient des registres de naissances, de décès et de mariages, nous avons employé ce moyen pour déterminer la population de quelques contrées de l’Europe et de l’Amérique, pour la fin de 1826. Mais nous nous sommes bien gardés d’admettre sans examen les évaluations exagérées de quelques nationaux et celles de Hassel, évaluations dont quelques-unes figurent dans les colonnes de certains journaux et même dans celles de plusieurs ouvrages géographiques comme étant des résultats de recensemens effectifs. Ainsi, nous parlerons du prétendu recensement, d’après lequel, dès l’année 1827, la confédération anglo-américaine aurait eu 12,276,782 habitans, somme identique à celle publiée par Hassel dans le genealogisch – historisch – statistischer Almanach, pour l’année 1828, que ce savant statisticien n’a donné que comme une simple approximation. Dans la Balance politique du globe nous n’avons assigné à ce même état pour la fin de l’année 1826, que 11,600,000 habitans. Nous avons maintenant la satisfaction de voir que notre évaluation est presque conforme à celle de M. Stevenson dans le rapport lu par ce savant, le 25 février 1829, à la chambre des représentans des États-Unis. M. Stevenson n’estime la population de l’Union pour 1830 qu’à 13,000,000, tandis que plusieurs auteurs nationaux et étrangers, dès l’année 1824, la portaient les uns à 12, les autres à 13 et jusqu’à 14 millions.

La seconde classe, comme nous l’avons dit, comprend tous les pays qui restent encore en dehors de la sphère de la statistique. Dans cette classe, les populations ne peuvent être connues qu’à l’aide de plusieurs procédés plus ou moins compliqués, plus ou moins vagues, lorsqu’on les considère chacun isolément, mais qui peuvent donner des résultats assez satisfaisans lorsqu’on les combine ensemble. Les élémens principaux de ces calculs, sont : 1° l’étendue ou la superficie du pays dont il est question ; 2° son climat ; 3° la qualité du sol, fertile ou stérile, montueux ou uni, aride ou arrosé par des fleuves, ou couvert de marais ; 4° sa position près de la mer ou dans l’intérieur du continent ; 5° l’état de l’agriculture qui peut se trouver encore dans l’enfance, comme chez quelques tribus sauvages, ou très-arriérée, comme parmi plusieurs nations civilisées, ou qui, au contraire, a atteint son plus grand degré de développement, comme dans plusieurs parties de la France, de l’Italie et de l’Angleterre ; 6° enfin, l’état social de ses habitans, qui peuvent être tout-à-fait sauvages, ou entièrement nomades, demi-nomades, agricoles, plus ou moins adonnés au commerce, à la navigation, aux fabriques et aux manufactures. Toutes ces circonstances sont susceptibles d’une foule de degrés et de nuances qui influent beaucoup sur la multiplication de l’espèce humaine, et doivent être, à cause de cette raison, soigneusement discutées par le géographe qui les emploie, pour acquérir la connaissance de la population d’un pays.

Dans les contrées, dont les habitans sont au dernier degré de l’état social, où les hommes par exemple, ne vivent que des fruits spontanés de la terre, des produits de leur chasse ou de leur pêche, on trouvera sur un espace donné, 18 ou 20 fois moins d’individus qu’on n’en rencontrerait sur un même espace, s’il était occupé par un peuple pasteur. Une contrée où on verra des tribus, qui, comme les Cafres, les Arabes-Bédoins, les Calmouks et les Mongols, vivent en grande partie du lait et de la chair de leurs troupeaux, offrira encore une population 25 à 30 fois moins concentrée, qu’un pays d’égale étendue, habité par une nation agricole, parce que les troupeaux exigent de vastes espaces qui puissent fournir le fourrage indispensable à leur existence. Mais dans un pays d’agriculteurs, le travail d’un petit nombre d’individus procurant beaucoup au-delà de ce qui est nécessaire pour leur entretien, il arrivera que cet excédant de nourriture fera subsister un grand nombre d’autres individus sur un espace infiniment moins étendu que celui qui est nécessaire à un peuple composé entièrement de pasteurs ou de sauvages. Si nous supposons, sur ce même territoire, une ou plusieurs grandes villes habitées par des hommes adonnés au commerce, aux fabriques et à la navigation, alors la population qu’il pourra nourrir, n’aura d’autres bornes que les limites imposées par la richesse même de ses habitans et par les relations de leur commerce. Car, non-seulement elle tirera la subsistance des produits immédiats de son propre sol, mais elle pourra compter sur les produits des pays voisins ou même des pays très-éloignés, où ses commerçans iront les chercher. Ainsi donc, le même espace pourra contenir une quantité d’habitans très-variée, selon la différence de leur état social.

Le nombre d’homme en état de porter les armes que compte une nation quelconque, et celui des guerriers des tribus sauvages, le nombre des tentes des peuples pasteurs, etc., etc., donnent aussi une indication à l’aide de laquelle on peut connaître la totalité des individus qui forment l’aggrégation générale. C’est cette dernière méthode qui a servi de base à presque tous les voyageurs et à plusieurs navigateurs, pour déterminer la population des peuplades qu’ils nous ont fait connaître.

La quantité de certains alimens et de certaines boissons employées annuellement ; la consommation du sel et du tabac, chez les peuples européens ; celle de l’opium chez les Orientaux ; celle du pétrole chez les Birmans, sont aussi d’autres moyens approximatifs pour évaluer la population d’un pays.

Le nombre de villes, de bourgs, de villages et de hameaux existant à une époque donnée fournit aussi un autre élément à l’aide duquel on peut parvenir à la connaître approximativement.

Passons maintenant à la partie pratique de quelques-uns de ces principes. Parmi les pays appartenant à la première classe, il y en a plusieurs dont les habitans se trouvent dans des circonstances analogues à celles des pays compris dans la seconde, c’est-à-dire qu’on trouve des pays habités par des agriculteurs, par des nomades, et même par des sauvages. Connaissant donc la surface d’un pays quelconque, dont nous ignorons la population, on n’aura qu’à le comparer avec un des pays de la première classe qui se trouve dans les circonstances physiques et morales les plus analogues. Et comme nous connaissons la population relative de ce dernier, c’est-à-dire combien il a d’habitans par chaque mille carré, on n’aura qu’à multiplier la superficie du second par la population relative de celui que l’on a choisi pour terme de comparaison, et le produit offrira le nombre d’habitans qu’on désirait connaître.

Le général Andréossi, en faisant un calcul sur la quantité d’eau consommée journellement à Constantinople, trouva que cette ville, sans y comprendre Scutari et les villages de la rive gauche du Bosphore, pouvant avoir 597,600 habitans, nombre presque identique avec les résultats qu’il obtint d’un autre calcul sur la consommation journalière de pain faite dans cette ville. Par ce nouveau procédé, et en y comprenant Scutari et les villages exclus du calcul précédent, Constantinople aurait eu 630,000 habitans.

Ce sont ces différentes méthodes tantôt isolées, tantôt combinées entre elles, que nous avons employées selon les circonstances, pour déterminer le nombre approximatif des habitans de tous les pays compris dans la seconde classe. Nous regrettons que notre cadre ne nous permette pas d’entrer dans de plus grands détails ; mais nous renvoyons au mémoire de M. Jomard, sur la population comparée de l’Égypte ancienne et moderne, ceux qui voudraient savoir jusqu’à quel point un statisticien habile peut tirer parti de l’emploi de ces moyens indirects, non-seulement pour connaître la population actuelle d’un pays, mais même pour s’élever à la connaissance de celle qu’il possédait dans l’antiquité la plus reculée. Ils verront de quelle manière lumineuse ce savant a su réduire à leur juste valeur les estimations exagérées et Wallace, de Goguet et d’autres érudits du dernier siècle, qui fondaient leurs calculs sur des renseignements fournis par des passages d’auteurs anciens mal interprétés, sur l’estimation erronée de la superficie de cette contrée, et en admettant des rapports inexacts entre le nombre des naissances et celui des vivans.

Le tableau suivant offre les étonnantes contradictions des savans et des géographes, relativement à la population du globe. On sera peut-être supris de ne pas trouver cités les nombreux auteurs des géographies modernes, des abrégés, des manuels, des résumés, des tableaux et atlas statistiques, des dictionnaires, et d’une foule d’autres ouvrages qui depuis quelques années inondent le public. Mais les recherches que nous avons faites pour rédiger le Compendio di Geographia universale, la Balance politique du globe et cet abrégé nous ayant convaincu que toutes les évaluations renfermées dans ces ouvrages ne sont que la reproduction des calculs des statisticiens allemands, et surtout de Hassel, quoique presque toujours sans les indiquer, nous avons pensé qu’il était inutile de citer les copies, lorsque nous présentions les originaux. Cependant nous nous sommes permis quelques exceptions à l’égard d’un petit nombre de géographes, distingués, qui, tout en adoptant, soit en totalité, soit en partie les évaluation des statisticiens allemands et quelquefois les nôtres, ajoutaient à l’importance des unes ou des autres en se rangeant du côté de leurs auteurs. Nous citerons entre autres M. Letronne, M. Denaix, et MM. Eyriès et Walckenaer, et les savans rédacteurs de l’Almanach de Gotha. Notre silence à l’égard de M. Ritter vient de ce que ce géographe célèbre, ayant dirigé toutes ses recherches sur la configuration physique du globe et ses rapports avec l’homme, est resté pour ainsi-dire étranger aux questions qui forment le domaine de la statistique.

TABLEAU COMPARATIF


DES PRINCIPALES OPINIONS ÉMISES


SUR LE NOMBRE DES HABITANS DE LA TERRE.


Habitans.
Le théologien Canz, en 1744, réduisant la population de l’Europe à 10,000,000, ne donnait à toute la terre que 
60,000,000!!
Volney en 1804 
437,000,000
Isaac Vossius, d’abord 400 millions en 1685, et plus tard, en portant à 170,000,000 la population de l’Afrique et de l’Amérique et à 30,000,000, seulement celle de l’Europe 
500,000,000
Struick, vers la moitié du dix-huitième siècle 
500,000,000
Malte-Brun, en 1804 et en 1810 
640,000,000
L’Oriental Herald, en 1829 
683,440,000
Graberg, en 1813 
686,000,000
Fabri, en 1805 
700,000,000
Balbi, en 1816 
704,000,000
Pinkerton (Walckenaer et Eyriès), en 1827 
710,000,000
Worcester dans son Dictionnaire, publié en 1822 
718,000,000
Les rédacteur du Journal de Trévoux, vers le milieu du dix-huitième siècle 
720,000,000

Reichard, dans l’édition de la Géographie de Galletti, en 1822 : 732,000,000 habitans.

Balbi, en 1828, dans la Balance politique du globe et le docteur Villerme, dans son Cours de statistique hygiénique, en 1829 : 737,000,000 habitans.

Morse, en 1812 : 766,000,000 habitans.

Goldsmith, en 1821 : 800,000,000 habitans.

Hassel, en 1828, référant ses calculs à l’année 1825, et l’Almanach de Gotha, en 1829 : 846,782,210 habitans.

Stein en 1825 et en 1826 : 884,917,000 habitans.

Julius Bergius, référant ses calculs à l’année 1828 : 893,348,580 habitans.

L’abbé de Saint-Pierre, dans son ouvrage sur l’Utilité des dénombremens, cers 1758 ; Guilbert-Charles Le Gendre, dans son Traité de l’Opinion, en accordant 250,000,000 à l’Amérique ; et M. Letronne en 1824 : 900,000,000 habitans.

Bissinger en 1822, entre 700,000,000 et 900,000,000 habitans.

Cannabich, en 1821, entre 700,000,000 et 912000,000 habitans.

Hassel, en 1824, dans son Statistischer Umriss : 938,421,000 habitans.

Bielfeld, en 1760, d’après l’anlyse des opinions émises par Riccioli Spech, Susmilch et autres : 950,000,000.

Denaix, en 1828, en suivant les estimations de Hassel : 951,370,000 habitans.

Riccioli, vers 1660, en accordant 100 millions à l’Europe, et en portant à 300 millions la population de l’Amérique : 1,000,000,000 habitans.

Wallace, en supposant que la terre prise dans son ensemble ne saurait être ni aussi peuplée que l’Angleterre, ni même avoir la population relative de l’Espagne, portait le nombre des habitans du globe, vers 1769 à 1,000,000,000 habitans.

Les directeurs de la Société des missionnaires, dans leur Adress to the friends of the missionary society, en 1818 : 1,000,000,000 habitans.

Le Conversations Lexikon, à l’article Erde, en 1827, de 800,000,000 à 1,000,000,000 habitans.

Sussmilch, en 1765, en donnant 650 millions à l’Asie, et 150 à l’Amérique : 1,0800,000,000 habitans.

Beausorre, en 1771 : 1,110,000,000 habitans.

Voltaire, en se moquant de l’estimation des auteurs de l’Histoire universelle anglaise, portait la population du globe, à 1,600,000,000 habitans.

Les auteurs de l’histoire universelle anglaise, vers le milieu du dix-huitième siècle : 4,000,000,000 habitans.

Cette prodigieuse disparité d’opinions, qui paraît d’abord inexplicable, n’offre aucune difficulté pour tous ceux qui ont suivi la marche progressive de la géographie et de la statistique. Ils voient d’un coup-d’œil quelles sont les estimations qui doivent être rejetées comme erronées, et quels sont les élémens qui ont contribué à trop élever ou à trop abaisser d’autres évaluations admises dans ce tableau. Qui ne voit, par exemple, que les évaluations du théologien Canz et du philologue Vossius, de Volney et de Struick, sont évidemment fautives en moins, tandis que celles des auteurs de la grande Histoire universelle anglaise, de Voltaire, de Beausobre, de Sussmilch, et autre savans, le sont en plus ? L’examen même le plus superficiel sur la répartition des sommes assignées par ces auteurs à chaque partie du monde démontre l’absurdité de leurs calculs. Le Statistischer Umriss de Hassel, pour les années 1822 et 1824 malgré les er’reurs partielles qu’on y rencontre, est toujours le plus grand travail que l’on ait encore fait sur ce sujet. Nous ne connaissons que par un extrait donné dans les Éphémérides géographiques de Weimar, la brochure publiée à Berlin en 1828 par le docteur Charles-Julius Bergius sur la Population de la terre dans la même année ; mais les résultats généraux que nous avons sous les yeux nous démontrent que ce savant n’a pas fait toutes les recherches que demandait la solution de ce problème difficile. Nous devons porter le même jugement sur un article remarquable, relatif à la même question, publié en 1829 dans l’Oriental Herald, dont nous avons cité les estimations principales. Ce que nous dirons dans la suite de cet article, et les faits qui y sont relatés dans l’examen de la population de chaque partie du monde, nous dispensent de poursuivre ces réflexions. Cependant nous ne pouvons nous dispenser de faire observer que des savans d’ailleurs estimables, mais étrangers à ces sortes d’études, dégoûtés des calculs fastidieux de la statistique, et ne se sentant peut-être pas assez forts pour surmonter les difficultés inséparables de l’étude de cette science, ont voulu la déprécier aux yeux du public, en en signalant les doutes et les apparentes contradictions. Mais que diraient les Cuvier, les Humboldt, les Brown, les Decandolle et tant d’autres naturalistes célèbres, si, n’ayant aucun égard à l’époque différente à laquelle ont été imaginés les principaux systèmes de classification, quelque géographe ou quelque statisticien, connaissant à peine les généralités de la zoologie et de la botanique, venait répandre le ridicule sur leurs travaux, et rejeter comme inexactes les listes nombreuses de tant d’espèces animales et végétales, consignées dans ces magnifiques inventaires de l’inépuisable richesse de la nature ; et cela, parce que le système de Tournefort est différent de clui de Linnée, et celui-ci du système de Jussieu, parce qu’enfin Linnée porte le nombre des végétaux à 16,000, et celui des animaux à 3,950, tandis que les naturalistes actuels évaluent les premiers à 100,000, et les seconds à 35,500 ?

Mais abandonnant ces récriminations qui n’ont rien à démêler avec la science qui nous occupe, passons à l’examen des faits et à l’analyse des opinions des principaux géographes, sur la population des grandes régions de la terre, qui ont servi de base à nos évaluations.


EUROPE

Le grand nombre des habitans de l’Europe n’est plus une énigme pour tous ceux qui s’occupent sérieusement de géographie et de statistique. Ces deux sciences ont fait tant de progrès depuis un demi-siècle ont fait tant de progrès depuis un demi-siècle, des gouvernemens éclairés ont fourni tant de matériaux au géographe et au statisticien, qu’à l’exception de la Turquie, tout le reste de cette partie du monde, ne laisse aujourd’hui presque rien à désirer sur cet objet important.

Les populations des états changent continuellement, parce que leur augmentation ou leur diminution dépendent de causes physiques, morales ou politiques, qui y influent puissamment. Des observations faites dans presque tous les pays de l’Europe ont démontré que, lorsque la nature n’est pas contrariée dans sa marche ordinaire, la population augmente partout, parce que le nombre des naissances dépasse toujours celui des décès, quoique dans une proportion différente dans les divers pays. Ces changemens continuels imposent au géographe et au statisticien le devoir de n’employer, dans ces calculs généraux, que les résultats des mouvemens les plus récens, et autant que possible contemporains. C’est ce que nous avons essayé dans notre Compendio en 1816, et surtout dans la Balance politique du globe, où nous avons offert la population de tous les états, telle qu’elle était à la fin de 1826. Si les géographes et les statisticiens qui nous ont devancé avaient suivi la même méthode, leurs évaluations n’offriraient pas les disparités nombreuses qu’on observe dans leurs ouvrages, indépendamment des différences assez considérables qui résultent de la diverse manière de déterminer les frontières orientales et méridionales de l’Europe et le classement de ses îles. C’est aussi ce même mouvement de la population, qu’aucun géographe ne s’est donné la peine de signaler dans les traités de géographie, qui devient la source des contradictions apparentes qu’offre un même auteur dans ces différens ouvrages.

C’est ainsi que le savant Hassel, qui, en 1818, avait évalué la population de l’Europe à 180 millions 550,000,403, la portait à 213 millions 713, en 1828, et que nous l’avons estimée à 196 millions en 1816, et à 227 millions 700,000 en 1828, pour la fin de 1826.

Comme tout ce qui concerne la population de l’Europe est basé sur des recensemens, ou sur le mouvement assez bien connu de la population, nous croyons inutile d’offrir le tableau des évaluations différentes, faites par les principaux géographes. Ceux qui voudraient le connaître n’ont qu’à consulter la 2e édition de notre Compendio, où nous avons analysé les opinions des auteurs les plus célèbres, sur la population de presque tous les états de cette partie du monde. Nous nous bornerons ici à une des évaluations les plus récentes, et qu’on peut regarder comme contemporaines, afin de donner une idée des différences énormes qui résultent de l’ignorance ou de l’oubli des principes que nous avons exposés. Nous y ajouterons aussi les principales estimations des géographes et des voyageurs sur la population de la Turquie d’Europe, seule contrée de cette partie du globe qui reste encore étrangère aux calculs de la statistique.

Tableau comparatif
des principales opinions émises récemment
sur le nombre des habitans de l’Europe
Habitants.
Cannarch, en 1818 et 1821 ; et le Conservations Lexicon, en 1817.
178 000 000
Graberg, en 1813 ; Galetti, dans son Dictionnaire, publié en 1822, et Braun, en 1827.
180 000 000
Schlieben, dans son Atlas publié en 1825.
Bassinger, en 1822.
188 391 774

Humbold, en 1823 : 195,000,000 habitans.

Balbi, en 1819 : 196,000,000 habitans.

Letronne, en 1824, Stein, en 1825, Melish en 1825 : 200,000,000 habitans.

L’Oriental Herald, en 1829 : 204,000,000 habitans.

Malte-Brun, en 1826 : 205,000,000 habitans.

Hassel, dans son Almanach de 1828, et l’Almanach de Gotha, en 1829 : 213,713,403 habitans.

Pinkerton (Walckenaer et Enriès) en 1827 : 214,193,000 habitans.

Penaix, en 1828 : 216,713,400 habitans.

Charles Julius Bergius, en 1828 : 222,698,038 habitans.

Balbi, dans la Balance politique du globe, et en reportant ses calculs à la fin de l’année 1826 : 227,700,000 habitans.

Zedlitz, dans son Europa im Jalire, 1829 : 236,605,853 habitans.

La population de la partie européenne de l’EMPIRE TURC ne peut être calculée que par approximation, puisque les recensemens et les listes des naissances, des décès et des mariages, y sont pour ainsi dire inconnus. Nous disons pour ainsi dire, parce que, selon un savant géographe, le gouvernement en a fait faire deux, l’un dans le seizième siècle, et l’autre au commencement du dix-septième. Mais, comme leur résultat n’est pas connu, il faut recourir à d’autres moyens pour parvenir à déterminer le nombre de ses habitans.

Dès l’année 1816, nous avons cru pouvoir l’estimer à 9,500,000 ames. Ce nombre est le résultat de nos évaluations approximatives de la population de chaque province. La Turquie d’Europe est traversée par plusieurs chaînes de montagnes : on y trouve de grands espaces absolument stériles ou incultes ; ses terres sont en général mal cultivées ; ses habitans ont peu d’industrie ; les manufactures et les fabriques y sont en petit nombre ; plusieurs peuplades négligent entièrement l’agriculture, vivent à la manière des nomades, subsistant du produit de leurs troupeaux et de celui de leurs brigandages ; depuis long-temps, presque toutes ces provinces sont en proie aux vexations d’administrateurs avides et ignorans ; depuis long-temps les guerres civiles et l’anarchie détruisent à de courts intervalles le bien-être de leurs habitans ; le fatalisme n’opposant aucune précaution contre la peste, ce terrible fléau y enlève très souvent une partie très considérable de la population. Si, par l’influence de toutes ces causes réunies, cette portion de l’Europe doit offrir une population relative inférieure à celle des contrées les moins peuplées de sa partie méridionale, elle ne saurait cependant être aussi petite que le prétendait Pinkerton, au commencement du siècle actuel, et que le pensaient plus tard Lindener et Crome, suivis même en 1819 par le savant Hassel. Quelques parties de l’ancienne Macédoine, de la Thessalie, de l’Epire, du Péloponèse, de la Bulgarie, et plusieurs îles de l’Archipel offraient, avant la guerre qui vient de finir, une population assez concentrée ; les environs de Constantinople, la côte de la mer de Marmara, celles des Dardanelles et du Bosphore sont très habités, et cette portion de l’Europe offre encore plusieurs villes grandes et populeuses. Si on prend en considération ce que nous venons de dire, on verra que les 9,500,000 habitans que nous lui avons accordés, pour la fin de l’année 1826, ne sauraient s’éloigner beaucoup du nombre réel. Le tableau ci-dessous offre les principales opinions émises à différentes époques sur la population de cette partie de l’Europe.

Tableau comparatif des principales opinions des géographes sur la population de la Turquie d’Europe

Lindner, Gemalde der Europoeischen Turkei, en 1813 : 5,390,900 habitans.

Bertuch, dans les Ephémérides géographiques de Weimar, en 1816 : 6,300,000 habitans.

Crome, Uebersicht der Europ. Staatskraefte, en 1818 : 6,700,000 habitans.

Hassel, dans l’introduction à l’Europe du Vollstaendiges Handbuch, etc., en 1819 : 7,500,000 habitans.

Sussmilch, Busching, Pinkerton et Tooke : 8,000,000 habitans.

Graberg, en 1813 : 9,000,000 habitans.

Malte-Brun, en 1826, en citant Hassel : 9,470,000 habitans.

Hassel, dans la Description de la Turquie du Vollstaendiges Handbuch, en 1819 : 9,482,000 habitans.

Reichard, dans l’édition de la Géographie de Galletti, en 1822 : 9,740,000 habitans.

Liechtenstern : 9,790,000 habitans.

Stein, en 1811 : 9,822,000 habitans.

Pinkerton (Walckenaer et Enriès), en 1827 : 9,896,000 habitans.

Le Politisches Journal, en 1823 : 9,984,000 habitans.

Le Conservations Lexikon, en 1827 : 10,000,000 habitans.

Hassel, dans son Almanach de 1828, et l’Almanach de Gotha de 1829 : 10,183,000 habitans.

Stein, en 1826, et Zedlitz, en 1829 : 10,600,000 habitans.

Farry en 1805 et l’Oriental Herald, en 1829 : 12,000,000 habitans.

Riccioli, vers 1660, Specht, vers le milieu du dix-huitème siècle ; et Beausobren en 1771 : 16,000,000 habitans.

Le Sage, dans sa carte de l’Europe, en 1808 : 17,000,000 habitans.

Guilbert Charles Le Gendre, en 1758 : 18,000,000 habitans.

L’Europarische Magazin : 22,000,000 habitans.

L’Abbé de Saint-Pierre, vers 1758 : 24,000,000 habitans.

Il y a eu des auteurs qui, dans le siècle passé, l’ont portée à : 36,000,000 habitants.

Et Bielfeld, jusqu’à : 50,000,000 habitans.

===ASIE===

La population de l’Asie est un problème qui n’a pas encore pu être résolu d’une manière satisfaisante ; et il y a toute apparence qu’il se passera bien des années avant qu’il le soit. Les géographes, partant de principes souvent erronés, et le plus souvent encore hypothétiques, ont offert, et présentent tous les jours dans leurs ouvrages les opinions les plus contraires. Riccioli, depuis 1660, avait accordé à cette partie du monde 500 millions d’habitans, nombre qui, par la suite, a été presque constamment adopté dans beaucoup d’ouvrages. Le savant Sussmilch, dont l’opinion est d’un grand poids relativement à ce sujet, en s’appuyant sur cette base erronnée que l’Asie était cinq fois plus grande que l’Europe, en estima la population absolue à 650 millions, dans la supposition que la population relative de ces deux parties du globe était égale. Cette évaluation a été reproduite de nos jours encore, sans aucun examen, par un grand nombre de géographes et de naturalistes. Depuis la fin du 18e siècle, la plupart s’accordent, on ne sait trop pourquoi, à porter à 580 millions la population de l’Asie. Mais, tandis que Volney, en 1803, la réduisait à 240 millions, que M. Graberg, en 1813, ne l’estimait, y compris la Malaisie (Archipel Indien), qu’à 366 millions, que l’Oriental Herald ne l’évaluait en 1822, qu’à 372,700,000, et que la plupart des géographes anglais s’arrêtent à 400,000,000, Stein l’élève de nouveau à 536,517,000 et Melish la porte jusqu’à 600,000,000. Le savant Hassel, après avoir flotté entre 581 et 480 millions, s’était arrêté naguère à 480 millions, et Malte-Brun, à 340 millions.

Dès l’année 1816, en adoptant pour l’Asie les confins tracés par ce dernier géographe, nous avions estimé sa population à 360 millions. Pour comparer notre évaluation avec celle des autres géographes, il faut ajouter la population de la Malaisie (Archipel Indien) et celle de toute la Russie d’Europe, que les auteurs allemands placent en Asie. D’après les calculs de Hassel, et d’après sa manière de tracer les limites orientales de l’Europe, il faudrait ajouter 31 millions à notre évaluation, ce qui ferait 391 millions. Les recherches que nous avons faites depuis, pour connaître la population des différens états de l’Asie, nous ont engagé à modifier nos premiers calculs et à porter à 390 millions la population totale de cette partie du monde, dans les nouveaux confins que nous lui avons assignés ; c’est-à-dire, en retranchant de l’Asie toute la Malaisie, et tous les pays situés à l’ouest de l’Oural, et au nord de la chaîne du Caucase. Nous allons maintenant exposer les bases qui nous ont servi pour obtenir cette somme, en déterminant, d’une manière approximative, d’après des recherches spéciales et des raisonnemens appuyés sur des faits, la population absolue des principaux états de l’Asie. Nous commencerons par l’Asie ottomane.

Peu de contrées de l’Asie ont été plus souvent visitées par les voyageurs que l’Asie Ottomane. Cependant, on est encore réduit à de simples conjectures sur tout ce qui concerne le nombre de ses habitans. En ne tenant aucun compte de l’opinion de M. Took, qui, d’après des estimations aussi vagues qu’exagérées, accordait, vers le commencement du 19e siècle, 36 millions à cette partie de l’empire ottoman, et en rejetant les estimations d’autres auteurs qui la portaient encore à 25 millions, ainsi que celle de Eton, et de Bruns, qui la réduisaient, contre toute vraisemblance, le premier à 9 millions, et le second à 8, nous nous bornerons à citer les évaluations des auteurs suivans. Elles diffèrent peu entre elles, et, tout bien pesé, elles nous paraissent mériter la préférence sur toutes les autres. Liechtenstern estimait la population de l’Asie ottomane à 11,450,000, Malte-Brun, à 11,300,000, Galletti, à 11,090,000, Hassel, à 11,064,000, Grâberg, à 11,000,000. Eu égard au grand nombre de ville populeuses, que contient cette partie d el’Asie, à la population assez concentrée qu’on rencontre le long des côtes occidentale et nord-ouest de l’Anatolie, dans plusieurs parties de l’Arménie, et le long de l’Oronte, du Tigre, de l’Euphrate et d’autres localités, nous avons cru, dès l’année 1816, qu’on pouvait lui assigner 12,000,000 d’habitans. Dans la plaine de Chiflik, M. Morier crut se trouver au milieu d’un des plus rians paysages de l’Angleterre. En général, tous les cantons montueux de cette partie de l’Asie sont assez fournis d’habitans. Néanmoins nous cdroyons qu’à l’égard des Druses et des Maronites, Volney a exagéré leur nombre, en portant ceux-ci à 150,000, et les Druses à 120,000 ; les évaluations postérieures de M. Corancé, qui les réduit à 106,000, et à 70,000 nous paraissent plus probables. Dans la Balance politique du globe, nous avons estimé la totalité des habitans de l’Asie ottomane à 12,500,000, parce que nous y avons compris la partie de l’Arabie, qui dépend médiatement ou immédiatement du grand-seigneur.

Au milieu de l’étonnante disparité d’opinions des géographes et des voyageurs, sur la population des différentes contrées de l’Asie, il est curieux de voir combien peu elles diffèrent, relativement au nombre des habitans de l’Arabie. Presque tous les géographes s’accordent à lui en assigner 12 millions. Mais, pour peu que l’on veuille se donner la peine d’examiner l’état du pays, la nature du sol, la manière de vivre de la plupart de ses habitans, et tenir compte des renseignement positifs recueillis depuis peu, on verra combien ce nombre est exagéré. Les 5 millions que tous les géographes, sur l’autorité de Hassel, accordaient encore à l’État des Wahabites, sont réduit tout au plus à 300,000 par M. Mengin ; et les observations faites par le capitaine Sadler, qui, en 1819, a traversé toute l’Arabie, depuis le golfe Persique jusqu’à la mer Rouge, sont bien loin de contredire cette évaluation du voyageur français. En combinant tout ce que Niehbur, et autres voyageurs, ont pu rassembler sur l’Yemen, sur l’imanat de Mascate, et sur la côte orientale du golfe Persique, qui sont les seules parties qui offrent une population assez considérable, nous croyons qu’on ne se tromperait pas beaucoup, si l’on portait la totalité du nombre des habitans de l’Arabie à six millions.

Induit par erreur par d’imposantes autorités, et privé des ressources littéraires qu’on trouve à Paris, nous avons évalué beaucoup trop bas, dans notre Compendio, la population du Trukestan indépendant. Les voyages de Mouraviev, de Nazarov, de Jakovlev, de Mayendorf, de Frazer, et de Moorcroft, ont répandu dernièrement beaucoup de lumières sur cette région ; ils nous ont fait connaître l’existence de plusieurs villes populeuses ; ils nous ont décrit des campagnes riantes et bien cultivées ; ils nous ont apporté plusieurs listes de tribut nombreuses, de pasteurs nomades ; ces voyageurs nous ont même fait connaître des cantons peuplés et florissans, là où nos cartographes se plaisaient à tracer des déserts stériles, ou de vastes solitudes. D’après les rensiengnemens les plus récens, et l’étendue plus grande que l’état politique actuel du Trukestan nous ont engagé à lui assigner, nous croyons qu’on ne saurait lui accorder moins de 6 millions d’habitans.

Malgré le grand nombre de descriptions et de voyages publiés sur les contrées qui s’étendent depuis l’Euphrate jusuq’à l’Indus, il faut avouer qu’on ne sait absolument rien de positif sur leur population. Les évaluations des indigènes, des voyageurs et des géographes sont tellement différentes entre elles, que tout calcul moyen devient absolument illusoire. En effet, comment prendre la moyenne entre les 200 et les 60 millions d’habitans auxquels la portent les indigènes, et entre les 20 et les 3 millions auxuqels Gardanne et Olivier, réduisent la population de toute la moitié occidentale de cette contrée ? Il serait absurde de donner maintenant à la Perse les 40 millions qu’elle pouvait à peine nourrir à l’époque de Chardin. Mais à l’égard du royaume d’Iran ou de la Perse occidentale, devons-nous ademettre les 20 millions du général Gardanne, les 19 millions de Bertuch, les 18 à 20 millions de Macdonald Kinneir, les 18 millions et les 13 millions et demi de Hassel, ou bien préférer les 7 millions de M. Jaubert, et les 6 millions de Pinkerton et de Malcolm ? En réfléchissant à la grande destruction d’hommes causée par les guerres qui ont désolé ces malheureux pays pendant presque tout le dix-huitième siècle, aux suites des discordes et des guerres, qui depuis quelques années, agitent le royaume de Caboul, à la faible population remarquée déjà par le père Pacifique, vers la moitié du dix-septième siècle, et aux vastes déserts qui occupent une partie si considérable de la superficie de cette région, ainsi que le grand espace qu’exisge le genre de vie des peuples nomades qui le parcourent dans tous les sens, nous croyons qu’on ne s’éloignerait pas beaucoup de la vérité si on lui assignait 17 millions d’habitans. Dans cette somme, 9 millions appartiennent au royaume de Perse proprement dit. Ce nombre ne paraîtra pas fort, si l’on pense que les tribus nomades de ce royame, estimé par M. Macdonald Kinneir est plus de la moitié de la population, n’en forment plus actuellement que le tiers, selon M. Le colonel Drouville. Cet habile officier fait observer, à cette occasion, que plusieurs d’entre elles se sont définitivement établies à demeure fixe dans des villes et des villages qu’elles ont construits, par ordre du roi régnant, sur les terres qu’elles occupent depuis long-temps en vertu de concession. A l’égard de la Perse orientale, nous remarquerons que MM. Christie et Pottinger ont trouvé dernièrement couverts de villes et de villages, ou parcourus par de nombreuses tribus nomades, de vastes espaces que les géographes regardaient depuis long-temps comme la continuation des déserts qui couvrent une partie si considérable de cette région. Nous croyons donc qu’on ne trouvera pas exagérée la population de 6 millions que nous avons donnée au royaume actuel de Caboul. Elle est sûrement plutôt au-dessous qu’au-dessus de sa population réelle que, contre toute probabilité, nous voyons réduite à 3 millions, par le savant M. Stein, et par plusieurs autres géographes.

Depuis la moitié du dix-huitième siècle, les voyageurs et les gouvernemens européens qui dominent sur l’Inde ont rassemblé et rassemblent continuellement des matériaux pour rédiger la statistique de cette vaste contrée. Les géographes et les statisticiens ont dressé depuis plusieurs années des tableaux détaillés de la population de ses villes, de ses districts, de ses provinces et de ses royaumes ; mais au milieu de cette richesse illusoire de matériaux, le géographe se tromperait fort s’il croyait avoir les moyens de déterminer avec précision le nombre des habitans de l’Inde. Les cent millions que lui accordait Süssmilch, et les évaluations de Raynal, ne sont et ne pouvaient être que des conjectures, vu l’époque où ces auteurs écrivaient. L’évaluation de M. Le Goux de Flaix, qui estimait, il y a quelques années, la population de l’Inde à 184 millions, est extraordinairement exagérée ; celle de M. Collin de Bar, qui, dans son Histoire ancienne et moderne de l’Inde, publiée à Paris, en 1815, la portait à 364 millions, est absurde. On ne doit donc tenir aucun compte des évaluation de ces derniers auteurs ; elles ne méritent pas même l’honneur d’une réfutation. D’après les calculs approximatifs du célèbre major Rennel, qui ont servi de base aux évaluations faites plus tard par le savant Graberg et par Bertuch, la population de l’Inde serait au-dessous de 95 millions, tandit qu’elle s’éleverait au-dessus de 100 millions d’après ceux de Canning, à 110 d’après l’évaluation de Orme et même à 120 millions d’après un calcul moyen fait par M. Lindner. Ce sont ces calculs qui ont servi de base à toutes les estimations des géographes anglais, français et allemands ; elles ont pour elles des probabilités, quoiqu’elles ne puissent être encore que des conjectures, puisque, comme le dit positivement M. Hamilton, dans son East-India Gaztteer, ce n’est que sous l’aministration du marquis de Wellesley, en 1801, qu’on s’occupa sérieusement de connaître la population de l’Inde soumise aux Anglais. Mais l’aversion des naturels pour tout ce qui a seulement l’apparence d’innovation ; la crainte d’être plus immédiatement soumis à l’administration ; celle d’être plus fortement imposé ; l’incapacité de plusieurs indigènes pour s’acquitter convenablement d’un travail qui exige beaucoup de soin et d connaissances ; enfin les nombreuses subdivisions, l’isolement des castes et des tribus, la diversité du langage, la confusion et les lacunes qui résultaient nécessairement de toutes ces causes, rendirent extrêmement imparfait ce premier essai. Les tableaux dressés par les magistrats de chaque district offrirent une différence énorme, comparés au tableau correspondant, dressé par le receveur ; et l’un et l’autre restèrent infiniment au-dessous, dans leur estimation respective des résultats obtenus postérieurement par M. Francis Buchanan dans les mêmes districts. Le tableau ci-dessous offre ces discordances ; ce sera un exemple d’après lequel tout lecteur impartial pourra juger du degré de confiance que peuvent mériter les calculs relatifs à la population des contrées situées hors d’Europe, que les voyageurs, les géographes et les statisticiens nous rapportent minutieusement à l’appui de leurs opinions.
Tableau comparatif des recensemens faits dans quelques districts du Bengale.


District de Rungpour D’après le relevé du magistrat, en 1801 : 1,000,000
D’après le relevé du receveur, en 1801 : 400,000
D’après le relevé fait par M. Buchanan, en 1809 : 2,735,000
District de Dinagepour. D’après le relevé du magistrat, en 1801 : 700,000
D’après le relevé du receveur, en 1801 : 1,000,000
D’après le relevé fait par M. Buchanan, en 1808 : 3,000,000.
District de Purneuh D’après le relevé du magistrat, en 1801 : 1,400,000
D’après le relevé du receveur, en 1801 : 1,450,000
D’après le relevé fait par M. Buchanan, en 1810 : 2,900,000


Auquel de ces différens résultats devons-nous donner la préférence pour asseoir notre opinion relativement à la populationde l’Inde ? Comme officiels ils devraient inspirer tous le même degré de confiance ; mais les différences énormes qu’ils offrent ne permettent pas de les regarder comme des élémens homogènes dont on puisse tirer une moyenne. M. Hamilton, qui, à l’avantage d’avoir été long-temps sur les lieux, joint celui d’une foule de connaissances positives, résultat de ses recherches sur ce sujet, h’éhiste pas à donner la préférence au travail de M. Francis Buchanan. L’examen partiel auquel on a soumis quelques-uns des tableaux de population dressés par ce dernier, le travail de M. Bayley, fait en 1814, sur le district de Burdwan, et les rapports d’autres officiers sur la population de quelques districts décrits par M. Buchanan ont confirmé l’exactitude de son travail. On peut donc, avec M. Hamilton, regarder le résultat du recensement de 1801, fait par les magistrats et par les receveurs des districts, comme offrant le maximum de la population existance à cette époque. Prenant donc pour base les sommes auxquelles M. Hamilton a cru pouvoir s’arrêter comme le maximum de la population de l’Inde pour l’année 1820, sommes, que, faute de documens plus récens, il a cru pouvoir reproduire en 1828, nous accorderons, avec ce savant géographe, 134,000,000 à l’Inde, dans les confins que nous lui avons assignés, quoique ces derniers différent en quelque partie de ceux tracés par M. Hamilton.

Après ce que nous venons d’exposer, il serait aussi inutile que ridicule d’exiger une précfision mathématique en traitant d’un sujet qui offre tant de vague, et dans lequel l’erreur peut s’élever à quelques millions. Cependant nous ferons observer que l’examen des changemens politiques arrivés dans ces dernières années, dans différentes parties de l’Inde, nos propres recherches et celles de M. Hassel nous ont engagé à faire plusieurs modifications dans tout ce qui concerne les détails relatifs au nombre d’habitans de cette région.

La population de l’INDO-CHINE offre encore plus d’incertitude que celle de l’Inde proprement dite. Nous commencerons par l’EMPIRE BIRMAN, dont la population a été estimée dernièrement depuis 3 jusqu’à 33 millions. Vouloir prendre la moyenne entre ces deux évaluations, serait chercher la vérité dans l’erreur. Pour obtenir quelque approximation raisonnable sur le nombre des habitans de cet empire, il faut d’abord mettre de côté toutes les opinions évidemment erronnées soit en plus, soit en moins. Outre les deux que nous venons d’énoncer, nous écarterons d’abord les évaluations du missionnaire Judson et du major Symes, qui accordaient l’un 20 et l’autre 17 millions à l’empire birman ; ensuite celles de M. Hamilton, qui lui en assigne de 8 à 10, et celle de Wallace et d’Hiram Coxe qui s’accordent à la porter à 8 millions.

Mais tous ces calculs, ayant été faits sur des bases vagues et inexactes,ne pouvaient donner que des résultats aussi peu sûrs que discordans. C’est ainsi que la Gazette officielle de Calcutta rapportait, il y a quelques années, que l’empereur ayant voulu se faire une idée de la population de ses états, somma chaque ville et chaque village de son empire, de lui fournir un soldat, et que tous ces soldats réunis formèrent une armée de 8000 hommes. Partant de cette base, et accordant à chacun de ces 80000 lieux, l’un portant l’autre, 200 maisons, le rédacteur de la Gazette trouvait un total de 1,600,000 maisons qui, à sept individus chaque, formait une population de 11,000,000 d’ames, nombre qu’il trouvait encore bien faible pour l’étendue de l’empire birman. Mais ce calcul est très erronnée, en ce qu’il est basé sur deux coefficiens, qui sont évidemment exagérés. Nous pourrions citer plusieurs exemples à l’appui de notre assertions ; mais nous nous bornerons au suivant qui nous paraît très décisif. M. Thomas Monro, d’après un relevé exact fait en 1816, ayant trouvé 6,011 villages dans le district de Tamjaore, le recensement de 1822 n’offrit que 903,353 habitans. Même en ne retranchant pas toute la population qui vit dans les villes, ces deux nombres ne donneraient qu’environ 150 habitans par village l’un dans l’autre. Nous ne croyons pas qu’un recensement effectif présenterait un nombre beaucoup plus élevé pour les villages de l’empire birman.

L’estimation la plus récente sur la population de cet État est celle de M. Crawfurd. Elle est fondée sur le produit actuel des sources de pétrole, qui fournissent l’éclairage du pays. D’après cette donnée, ce savant lui accorde tantôt 4,416,000, tantôt 2,413,000, enfin 3,300,000 habitans ; et il finit par conclure qu’il n’en possède pas plus de 4 millions. Le capitaine Canning s’était arrêté dernièrement à 3 millions.

Lorsqu’on pense au gouvernement détestable qui pèse sur le peuple de ces fertiles contrées, et à la misère qui en est la conséquence forcée ; lorsqu’on sait qu’une très grande partie du territoire est couverte de forêts, ou consiste en montagnes d’un accès difficile ; qu’une autre partie très considérable est habitée par des tribus barbares sans aucune industrie ; que l’agriculture est dans un état pitayable, et que la guerre civile et étrangètre a souvent dévasté ce pays ; lorsqu’on prend en considérationt toutes ces circonstances et qu’on veut comparer l’empire birman avec d’autres pays placés dans des positions à peu près semblables, et dont on connaît le nombre approximatif des habitans, nous penchons à croire que les 3,500,000 habitans que nous lui avons accordés dans la Balance politique du globe est le chiffre qui doit approcher le plus du nombre réel. Ici, nous portons ce nombre à 3,700,000, parce que, pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer, nous avons dû augmenter la superficie que, dans la Balance, nous lui avions d’abord assignée. Après ce que nous venons de dire, nous croyons inutile de faire aucune remarque sur l’estimation du savant rédacteur de l’Edinburgh Revieuw qui accordait 6 à 7 millions à cet empire, ainsi que sur celle de 18 millions que lui attribuait l’auteur d’un article très remarquable sur la population du globe, inséré dernièrement dans l’Oriental Herald, comme aussi sur les calculs de M. Hassel, et des autres géographes pris, qui tous ont pour base les sources et les évaluations que nous venons d’indiquer. Au reste, les dernières conquêtes des Anglais dans cet empire, et les recensements faits dans les pays qui leur furent cédés ont démontré sans réplique combien on se trompait su rla population de ces vastes contrées.

Presque tous les géographes, à l’instar de Hassel, ont singulièrement atténué la population du ROYAUME DE SIAM. Quelques-uns même se sont aussi plus à le resserrer dans des bornes extrêmement étroites, en lui enlevant au nord de vastes pays qui en dépendent encore, et en regardant comme tout-à-fait indépendans les petits royaumes malais de la péninsule de Malacca, qui en relèvent encore. Presque tous se sont accordés à ne lui assigner qu’un million et démi d’habitans, ou tout au plus 1,900,000. Hassel, dans le Vollstaendiges Haudbuch, va même jusqu’à réduire sa population à peine à un million. Sans adopter entièrement l’opinion du rédacteur de l’Edinburgt Review, qui estimait dernièrement la population de ce royaume de 7 à 8 millions, ni celle de M. Crawfurd, qui, l’année passée, la réduisait à 2,790,500, nous avons cru pouvoir la porter d’abord à 3 millions, et définitivement au moins à 3,300,000. Nous ferons observer que dans nos calculs nous avons tenu compte du grand nombre de Chinois qui depuis trente-cinq ans se sont établis dans ce royaume. Nous croyons inutile de réfuter l’estimation extra-ordinairement erronée par laquelle certains journaux, en s’appuyant sur l’autorité de M. Crawfurd, portèrent naguère la population de ce royaume a 28 millions d’ames, dont 12,600,000 Siamois, 440,000 Chinois, 2,000 descendans des Portugais et le reste Laosciens, Cambogiens, Peguains et Malais.

Mais devons-nous porter avec La Bissacher, Hassel et la plupart des géographes, à 23 millions la population de l’EMPIRE D’AN-NAM, ou bien la réduire avec le savant Graberg à 4 millions, en y retranchant la partie du Laos qui en dépend. Attendu la population très concentrée du Tonquin et l’accroissement rapide observé dernièrement par Purefoy en plusieurs parties de la Cochinchine, de même que le petit nombre d’habitans que possèdent le Tchiampa, le Camboge et autres contrées qui en dépendent ; ainsi que la constitution physique d’une grande partie de cet état, et l’absence de toute habitude industrielle parmi les habitans de plusieurs de ses provinces, nous n’hésiterons pas à regarder 12 millions comme le nombre qui doit approcher le plus de la réalité. C’était ce nombre auquel nous nous étions arrêté dans notre Compendio, et que nous avons ensuite porté à 14 millions dans la Balance pour nous rapprocher de l’estimation que nous tenons de la bouche de MM. Chaignaud et Vannier, Français employés depuis long-temps comme mandarins dans cette extrémité de l’Asie. L’espace nous manque pour exposer les motifs qui nous ont engagé à préférer notre ancienne évaluation. Nous ajouterons seulement que les rédacteur de l’Edimburgh Review et de l’Oriental Herald s’accordaient dernièrement à la réduire à 9 millions ; et que, selon le capitaine White, un mandarin l’estimait à 10 millions, un autre la portait à 14, les missionnaires la réduisaient à 6, et que M. Crawfurd, ne lui reconnaît tout au plus que 5 millions d’habitans.

La population de la CHINE a été l’objet de grands débats entre les géographes, les voyageurs et plusieurs savans qui ont écrit sur cet empire. Les Chinois tiennent pourtant avec beaucoup de soin des états statistiques et des relevés de dénombremens ; mais il y a des classes nombreuses qui ne sont pas comprises dans les recensemens. Cette circonstance est une des causes principales des différences énormes que l’on observe entre les calculs des auteurs les plus dignes de foi. Nous avons rédigé le tableau suivant pour rapprocher les unes des autres les principales opinions émises depuis la moitié du siècle dernier jusqu’à nos jours. Il offre un léger échantillon des difficultés sans nombre qu’on trouve dans la rédaction d’une géographie générale, lorsqu’on veut se donner la peine de faire les recherches nécessaires, pour offrir, sur des bases, sinon certaines, du moins probables, toutes les généralités qui concernent la population.

Tableau comparatif des principales opinions émises sur le nombre des habitans de la Chine


Sonnerat, vers 1780 : 27,000,000 habitans.
L’abbé Feller, dans son Catéchisme philosophique : 50,000,000.
Plusieurs géographes et quelques savans, en citant un extrait de la Gazette officielle de Pékin, sans jamais faire attention que cette somme était bien loin de représenter la totalité de la population de la Chine : 55,000,000 habitans.
Les géographes russes du 18e siècle : 70,000,000 habitans.
Paw, vers 1778, en regardant ce nombre comme exagéré : 82,000,000 habitans.
L’abbé d’Epilly, dans son Manuel de géographie, en portant, vers 1770, à 59,688,364 le nombre des mâles : 120,000,000 habitans.
Desguignes, dans ses premiers ouvrages : 137,000,000 habitans.
Abel Rémusat, en additionnant le minimum de la population assignée à chaque province, par le Taï-thsing-y toung-tchi : 140,000.000 habitans.


Kalproth, d’après un recensement fait en 1790 : 142,326,734.
Amiot, d’après le recensement de 1743, mais en regardant ce nombre comme la moitié de la population existante : 142,582,446.
Morrison, en 1825 :. 143,000,000
Martucci, en 1827, d’après le recensement de 1790 : 143,124,734.
Perring Thoms, d’après un manuscrit rédigé en 1823 par le Chinois Wang-kwei-ching, et en y comprenant l’armée de terre et de mer, et les 2,000,000 d’individus qui vivent sur des barques : 146,280,163.
Burching, d’après un recensement fait vers le milieu du 18e siècle, et qui nous paraît identique à celui cité par le P. Amiot : 149,622,000.
Desguignes, en 1780 ; Balbi, en 1808 et 1816 ; Malte-Brun, en 1811 ; Graberg, en 1813 ; Humboldt, en 1824 ; Davis, qui réside à Canton depuis plusieurs années, et autres : 150,000,000.
Le P. Allerstein, d’après un recensement de 1760 : 196,837,977.
Le P. Allertein, d’après un autre recensement fait en 1761 : 198,214,552.
Moireri, dans l’article Chine de son Dictionnaire ; et Sussmilch, en 1765 :. 200,000,000
Le P. Amiot, vers 1770, mais en fondant son calcul sur le recensement de 1743, au moins : 200,000,000.
Hassel, en calculant la population pour l’année 1821 : 210,000,000.
Le P. Amiot, vers 1771, en doublant le résultat du recensement de 1743 : 287,622,000.
Le P. Bartholi : 300,000,0000.
Lord Macartney, et après lui une foule d’auteurs, de géographes et de Dictionnaires géographiques, etc., etc., d’après une note rédigée par un mandarin, en 1794 : 333,000,000 habitants


Dès l’année 1808, au début même de notre carrière géographique, nous n’avons pas hésité à rejeter comme inadmissible l’évaluation de lord Macartney. Si la Chine, disions-nous, a plusieurs provinces très-fertiles, très-bien cultivées et très-peuplées, elle en a aussi plusieurs autres qui sont stériles, peu habitées et où l’agriculture est négligée. Des espaces considérables de sa surface sont couverts de marais et sur son territoire vivent plusieurs peuplades plus ou moins sauvages qui ont besoin d’un grand espace pour y trouver leur nourriture. En comparant sa superficie à celle de l’Europe occidentale, nous trouvions qu’on ne saurait lui accorder raisonnablement une population relative beaucoup au-dessous de celle de cette dernière. C’est appuyé sur ces raisonnemens que nous lui avons donné 150 millions, lorsque les Guthrie, les Pinkerton et autres géographes s’accordaient à porter sa population au-delà de 333 millions ; les recherches que nous avons faites depuis, et les faits importans publiés dernièrement sur ce sujet, ont constaté la justesse de nos conjectures, et nous ont confirmé dans notre opinion. Seulement nous sommes d’avis que, pour avoir le nombre actuel des habitans de la Chine proprement dite, il faudrait lui assigner une population de 165 millions ; d’abord parce que les classes qui ne figurent pas dans les recensemens sont très-nombreuses, et ensuite parce qu’il est improbable, pour ne pas dire absurde, de supposer stationnaire durant trente-huit ans la population d’un pays qui pendant cette longue période n’a éprouvé ni de très-grandes disettes, ni de mortalité extraordinaire, ni de guerre civile et étrangère d’aucune importance ; et cela, lorsque cette population vit sur un sol en grande partie bien cultivé et sous un climat généralement salubre.

A l’égard de la population des autres parties de l’empire chinois, nous croyons que l’on pourrait la porter tout au plus à 20 millions, nombre qui paraîtra bien positif à ceux qui admettent comme des vérités, les exagérations de quelques pieux missionnaires étrangers à la statistique, ou celles qui sont dictées aux nationaux par un amour-propre mal entendu. Voici les sommes principales dont se compose notre calcul : 8 millions pour la Corée, 5 pour le Tibet et le Boutan, et 7 pour le pays des Mantchoux, la Mongolie, le Turkestan chinois, la Dzoungarie et les autres pays regardés comme faisant partie de l’empire. Ces sommes diffèrent peu de celles assignées aux mêmes pays par M Klaproth, et par le rédacteur de l’article sur la population du globe de l’Oriental Herald ; mais elles diffèrent considérablement des chiffres adoptés depuis plusieurs années par le savant Hassel, suivi servilement sans presque jamais être cité, par la plupart des géographes. Nous croyons inutile de réfuter l’estimation du père de la Penna, qui élevait la population du Tibet à 33 millions, celle de Graberg, qui, en 1813, lui en accordait encore 25 millions, et celle de Pinkerton qui la réduisait à 500 mille habitans. Ce sont des erreurs qu’on rencontre dans les meilleurs ouvrages, à côté des vérités les plus lumineuses et les mieux démontrées, mais qui signalent l’état encore si imparfait où se trouve la géographie générale. En réunissant les 150 millions que nous avons accordés à la Chine proprement dite et les 20 millions que nous venons d’assigner aux autres parties de l’empire, on aura un total de 170 millions. Par une singulière méprise, le traducteur italien de la Balance politique du globe, ne pensant pas à la différence qu’il y a entre le tout et ses parties, entre l’empire chinois et la Chine proprement dite, voulut modifier nos calculs sur la population de l’empire chinois en faisant remarquer dans une note que le professeur Romagnosi d’après des calculs officiels ne lui accorde que 150 millions d’habitans.

On n’a encore aucune donnée numérique sur la population de l’EMPIRE DU JAPON. On ne trouve aucune évaluation ni dans Koempfer, ni dans Thunberg, qui ont si bien décrit cette partie de l’Asie. Golovnin même n’a hasardé aucune opinion sur ce sujet ; seulement il a confirmé tout ce que ses devanciers nous avaient raconté sur la population prodigieuse du Japon proprement dit, sur l’état florissant de l’agriculture, et sur la grande industrie de ses habitans. Eu égard à ces circonstances, à la paix dont cet état jouit depuis plus de deux siècles, mais tenant compte aussi du sol peu fertile et très montueux de plusieurs de ses provinces, nous croyons qu’on ne saurait sans exagération lui accorder une population relative, supérieure à celle qu’avait la France vers la fin de 1826. En multipliant donc par 208 les 116,600 milles carrés de la surface du Japon proprement dit, on aura 24,336,000 habitans. On peut donc accorder en nombre rond 25 millions à la totalité de l’empire, puisque les établissemens japonais dans les îles Iesso, Tarakaï et les Kouriles méridionales qui augmentent environ du double la surface de l’empire, n’ajoutent presque rien à la masse de ses habitans, tant la population y est clairsemée. Ce nombre diffère peu de celui auquel Pinkerton et Hassel s’étaient arrêtés il y a quelques années, et est presque identique à celui que Malte-Brun croyait pouvoir assigner au Japon proprement dit ; mais il s’éloigne beaucoup de toutes les évaluations qui sont généralement admises par les géographes, en commençant par Hassel lui-même, qui, changeant d’opinion, portait définitivement la population à 45 millions, et en finissant par Bruns et Fabri qui la réduisaient, une exagération contraire, à 10 millions Nous ajouterons que Stein, sur les traces de Hasse1, l’élève à 45 millions ; Galletti la réduit à 18 millions, l’Oriental Herald à 17 ; M. Graberg à 15 ; ceux du Conversations Lexicon à 13 millions, et Cannabich l’estime entre 10 et 15 millions.

Les géographes et les statisticiens diffèrent beaucoup sur la population de l’ASIE RUSSE. Ces divergences d’opinions dérivent de trois sources principales : 1° de la manière de déterminer la frontière orientale de l’Europe ; 2° des peuples barbares tributaires ou vassaux et des peuples entièrement indépendans, que les uns comprennent dans leurs calculs, tandis que les autres les en excluent ; 3° de l’époque différente à laquelle remontent les recensemens ou les simples évaluations qui ont servi de base à leur calcul.

Nous venons de voir, en parlant des surfaces, tout ce qui concerne les frontières orientale et méridionale de l’Europe. Par cette seule raison, en adoptant même les populations assignées par Hassel aux pays qu’il regarde avec tous les autres géographes allemands et anglais, comme des contrées asiatiques, il y a une différence d’environ 8,000,000. A l’égard des deux autres sources de divergence, nous dirons que nous avons compris, dans l’Asie russe, tous les peuples vassaux, tributaires, et même ceux qui sont entièrement indépendants, dès qu’ils vivent sur le territoire que les Russes regardent comme leur appartenant. C’est ainsi que nous y avons renfermé tous les peuples de la région du Caucase qui vivent au sud de la chaîne principale, et les Tchouktchis qui errent dans les solitudes de l’extrémité nord-est de l’Asie. Nous avons aussi tenu compte des nouvelles conquêtes faites sur les Persans en 1828, et sur les Turcs, en 1829, ainsi que de l’augmentation qui a eu lieu dans la population civilisée et du décroissement observé chez les peuples sauvages. Le résultat général de nos recherches, sur ce sujet, nous a donné pour toute l’Asie russe dans ses confins actuels, 3,800,000 habitans. Nous croyons inutile de citer les évaluations de MM. Wichman, Staeblovsky, de Hassel, de Schmitzler et autres géographes, parce que l’on ne saurait comparer des élémens qui pour les raisons que nous venons d’exposer, ne sont pas comparables.

Tableau comparatif des principales opinions émises sur le nombre des habitans de l’Asie


Volney en 1804 : 240,000,000.
Vossius, en 1685 : 300,000,000.
Malte-Brun, en 1805 et 1810, sans la Malaisie (archipel indien) : 340,000,000.
Reichard, dans l’édition de la Géographie de Galletti, en 1822 : 356,575,000.
L’Abbé de Saint-Pierre, vers 1750 : 360,000,000.
Balbi, en 1816, sans la Malaisie : 360,000,000.
Graberg, en 1813, sans la Malaisie : 366,000,000.
L’Oriental Herald, en 1829 : 372,700,000.
Le Sage, dans son Altas : 380,000,000.
Pinkerton (Walckenaer et Eyriès) en 1827 ; et Balbi, dans sa Balance politique du globe, en 1828 : 390,000,000.
Worcester, dans son Dictionnaire, en 1822, et en citant plusieurs autres estimations : 391,000,000.
Galletti, dans son Dictionnaire, en 1822 : 393,000,000.
Guilbert Charles Le Gendre, en 1758 ; Champfort, et la plupart des géographes anglais du 19e siècle : 400,000,000.
Hassel, dans son Almanach de 1828, et l’Almanach de Gotha, en 1829 : 480,936,963.
Hassel, dans le Vollstaendiges Handbuch, en 1821 : 489,442,000.
Riccioli, vers 1660 ; Templeman ; Bielfeld, en 1760 ; Gabri en 1805 : 500,000,000.


Cannabich, dans son Lehrbuch de Géographie, en 1821, de 400 à 500,000,000.
Stein en 1810 de 300 à 500,000,000.
Charles Julius Bergius, en 1828 : 520,866,151.
Stein, en 1826 : 536,577,000.
Letronne, en 1824 : 555,000,000.
L’Almanach impérial, cité pendant le règne de Napoléon comme autorité, par plusieurs géographes français, allemands, italiens, etc., etc. : 580,000,000.
Denaix, en 1828 : 583,067,900.
Hassel, en 1824, dans son Statistischer Umriss  : 586,525,400.
Melisch, en 1818 : 600,000,000.
Sussmilch, en 1765 ; et Beausobre, en 1771 : 650,000,000.

Aucune partie du monde ne présente des opinions plus opposées sur le nombre de ses habitans que l’Afrique. Tandis que Chamfort et Galletti le portaient il y a plusieurs années, le premier à 300,000,000, et le second à 200,000,000, Volney et Pinkerton l’estimaient tout au plus à 30,000,00.

Il faut avouer qu’à l’exception des petites parties soumises aux Européens et de l’Égypte, on ne sait rien, absolument rien de positif sur la population de cette partie du monde. On n’a généralement à cet égard que des conjectures. Cependant, si tous les géographes voulaient appliquer aux différentes régions de l’Afrique les méthodes à l’aide desquelles la critique leur enseigne à parvenir à la connaissance de la population approximative d’un pays donné, nous doutons fort que leurs estimations différassent entre elles de plus d’un cinquième, surtout depuis que le généreux dévouement de plusieurs voyageurs a rassemblé de nos jours une foule de faits positifs sur lesquels le géographe peut asseoir ses raisonnemens.

Ne pouvant pas, faute d’espace, exposer en détail tous ceux qui nous ont servi de base pour déterminer la population que nous avons assignée aux différentes portions de l’Afrique, nous nous bornerons à faire quelques réflexions sur le nombre d’habitans qu’on attribue aux états barbaresques.

On se tromperait lourdement si, après avoir parcouru tous les ouvrages publiés sur les états barbaresques, on croyait bien en connaître la population. La géographie de ces contrées offre également encore les plus grandes incertitudes et beaucoup de lacunes. Tout ce que l’on a publié jusqu’à présent, relativement à la population, se réduit à de simples conjectures, malgré les nombres exacts assignés à chacune des trois régences par des auteurs étrangers à la statistique, et même par quelques véritables statisticiens, nous nommerons, parmi ces derniers, Hassel, dont la science déplore la perte récente.

Lorsque nous avons rédigé la Balance politique du Globe, nous n’avons pas déterminé la population des états de cette partie d’Afrique d’après les estimations vagues des géographes et des statisticiens qui ne l’ont jamais visitée, mais d’après l’analyse des évaluations données, soit par les voyageurs les plus instruits qui l’avaient parcourue, soit par des personnes qu’un long séjour et des circonstances favorables mettaient à même de recueillir des faits positifs. C’est en agissant de la sorte, et en employant les moyens déjà exposés, que nous avons cru pouvoir nous arrêter aux nombres assignés dans cet ouvrage. Quand on considère l’anarchie qui désole presque toujours ces contrées jadis si florissantes ; quand on songe au gouvernement tyrannique qui pèse de mille manières sur leurs habitans, excepté les Turcs, qui ne sont qu’une très-petite fraction de la somme totale ; lorsqu’on pense que la propriété n’est presque jamais respectée, que les vices honteux dont toutes les classes sont souillées, et la condition misérable des femmes, les travaux et les fatigues dont elles sont accablées journellement, opposent un double obstacle à la marche naturelle de la population ; lorsqu’on réfléchit aux ravages que doivent produire les maladies, dont la guérison, au lieu d’être confiée à des médecins habiles, est ici livrée à des jongleurs avides, ou bien à des empiriques très-ignorans ; lorsqu’on se rappelle que la peste vient y moissonner périodiquement tant de victimes ; lorsqu’on réfléchit, dis-je, sur toutes ces causes, on ne trouve pas trop faibles les résultats auxquels nous nous sommes arrêté. Mais un court examen des opinions les plus recommandables émises à ce sujet donnera plus de poids à ce que nous venons d’exposer. Nous commencerons par l’état d’ALGER.

Laissant de côté les 3,000,000 et les 2,000,000, les 1,900,000 et les 1,300,000 habitans, etc., etc., que l’on assigne gratuitement, et, pour ainsi dire, au hasard à cet état, nous citerons les estimations de deux auteurs qui, plus que tous les autres, nous paraissent devoir être regardés comme juges compétens mous voulons parler de M. Shaler et de M. Renaudot. Le premier, consul général des États-Unis à Alger, est l’auteur de l’ouvrage le plus important que l’on ait encore publié sur cette contrée. Un séjour de dix ans dans le pays, la place éminente qu’il a occupée et un profond savoir, attesté par son ouvrage même, sont des garans en faveur de ses estimations. M. Renaudot, employé pendant plusieurs années comme officier de la garde du consul général de France à Alger, était aussi à portée d’établir ses évaluations, sinon sur des recensemens inconnus dans ces contrées, du moins sur des faits positifs, qui peuvent donner des approximations. Mais, à notre grand étonnement, nous voyons M. Shaler n’évaluer la population de cet état qu’à 1,000,000 à peine, tandis que M. Renaudot la porte à 2,714,000 ! Tout lecteur qui aura lu attentivement ce que nous avons exposé dans la première partie de ces recherches, n’aura pas de difficulté à expliquer cette grande différence entre les estimations contemporaines de deux auteurs qui habitent le même pays, et qui sont tous les deux à peu près dans les mêmes circonstances pour se procurer toutes les informations nécessaires. Nous ajouterons seulement que, d’après l’évaluation de la superficie de cet état donnée par M. Shaler, on voit que cet auteur a exclu de ses calculs toutes les peuplades de l’Atlas qui sont, de fait ou de nom, indépendantes du dey d’Alger. Les renseignemens nombreux que nous avions déjà recueillis en rédigeant l’Atlas ethnographique du globe, ainsi que l’estimation de M. Shaler, nous ont engagé à porter à 1,500,00 la population totale de l’état d’Alger, dans les limites qui nous semblaient pouvoir lui être assignées. Nous y avons compris toutes les peuplades qui vivent sur son territoire, quels que soient leurs rapports politiques vis-à-vis le dey d’Alger. Nous avons vérifié dernièrement nos calculs, parcouru tous les ouvrages qu’a fait naître l’expédition que l’on prépare ; nous n’avons rien trouvé qui nous déterminât à les modifier.

Les estimations relatives à l’état de Tunis offrent les mêmes divergences. Tandis que le voyageur anglais Maggil, après avoir visité cette contrée en 1811, en évaluait la population à 2,500,00, un autre voyageur de sa nation, M. Blacquière, qui l’avait parcourue presque dans la même année, la portait à 4,500,00. Les détails de leurs calculs respectifs présentent des différences encore plus choquantes. Ainsi, lorsque, d’après l’un, le nombre des Turcs n’est que de 7,000, d’après l’autre il s’élève à 25,000. Nous ajouterons que Von-Holk accordait 3,000,000 d’habitans à cette régence ; que Graberg, en 1813, la réduisait à 1,500,000, et que Hassel, après avoir adopté dans plusieurs de ses ouvrages l’estimation exagérée de M. Blacquière, paraissait dernièrement s’être arrêté à 3,500,000. Plusieurs motifs qu’il serait trop long d’exposer nous ont engagé à lui en assigner 1,800,000 dans notre Balance.

Mais aucun de ces trois états barbaresques n’offre des estimations plus opposées que celles qu’on attribue à la régence de Tripoli. Deux voyageurs judicieux qui l’ont visitée à des époques très-rapprochées et de nos jours, Aly-Bey et Della-Celia, lui donnèrent, l’un 2,500,000 habitans, l’autre 650,000 ! Dès l’année 1816, et avant d’avoir eu connaissance de cette dernière évaluation de notre savant compatriote qui a parcouru une grande partie de cette régence comme médecin du dey dans l’expédition entreprise en 1817 contre un de ses fils révolté, nous avions suivi l’opinion d’un géographe très-distingué ; nous l’avions réduite avec M. Graberg à 1,000,000, à une époque où presque tous les géographes l’élevaient à 2 et 3,000,000. Mais les renseignemens positifs que nous devons à notre célèbre et malheureux ami, à l’éloquent géographe de la Cyrénaïque, nous ont engagé à réduire ce nombre à 660,000. M. Pacho, qui, malgré sa prédilection pour tout ce qui concerne l’archéologie et la géographie ancienne, avait recueilli quelques faits sur la population si clair-semée de cette contrée, nous avait répété plusieurs fois que l’on ne saurait accorder, sans tomber dans une grande erreur, plus de 660,000 habitans aux possessions actuelles du pacha de Tripoli. C’est d’après ses conseils, et appuyé sur des faits qu’il nous a communiqués, que nous avons adopté ce nombre pour la Balance. Nous ne connaissons aucun motif qui puisse nous engager à le modifier, malgré les 2,500,000 habitans que Hassel lui assignait en 1894, les 1,500,000 auxquels il s’était arrêté en 1828, et les 1,325,000 que le savant M. Uckert penche à lui accorder. Il est bon d’ajouter que, tandis que Hornemann ne donnait que 70,000 habitans à tout le Fezzan, qui dépend actuellement de cette régence, M. Lyon l’élevait en 1817 à 200,000.

TABLEAU COMPARATIF
DES PRINCIPALES OPINIONS ÉMISES
SUR LE NOMBRE DES HABITANS DE l’AFRIQUE.
Habitans.
VOLNEY, en 1804 de 20,000,000 à 30,000,000
PINKERTON 30,000,000
Balbi, dans la Balance politique du globe 60,000,000
L’Oriental Herald, en 1829. 62,500,000
Malte-Brun, en 1810 ; et Pinkerton (Walckenaer et Eyriès), en 1827 70,000,000
Letronne 80,000,000
Fabri, en 1805 ; et Mentelle 90,000,000
Graberg, en 1813 99,000,000
Riccioli, vers 1660 ; et Gujlbert Charles Le Gendre, en 1758 100,000,000
UCKERT, en 1824 102,393,000

Hassel, dans les Éphémérides géographiques de Weimar, en 1816 102,412,600
Stein, dans son Dictionnaire, publié eu 1818, de 80,000,000 à 102,412,600
Hassel, dans son Statistischer Uniriss, en 1824. 104,430,100
Stein, en 1816 109,288,000
Hassel, dans son Almanach de 1828 et l’Almanach de Gotha, en 1829. 109,371,000
Denaix, en 1828 109,581,000
Galetti, dans son Dictionnaire, en 1822. 111,000,000
Reichard, dans l’édition de la Géographie de Galetti, en 1822, de 100,000,000 à 120,000,000
Cannabich, en 1818, et dans son Lehrbitch, etc., en 1821, de 100,000,000 à 150,000,000
Sussmilch, en 1765 ; Templeman, Bielfeld, en 1760 et Melish, en 1818 150,000,000
Golberry,en 1815 ; et Bitter,en citant Golberry. 160,000,000
L’abbé de Saint-Pierre, en 1750. 180,000,000
Galetti, dans les premières éditions de sa Géographie, de 160,000,000 à 200,000,000
Chamfort 300,000,000
OCÉANIE.

Deux causes principales produisent les contradictions si fréquentes que l’on rencontre dans les traités de géographie sur la population de I’Océanie. La première provient de la manière dont on détermine son étendue ; la seconde, de la manière dont on estime sa population.

Les variations produites par la première cause sont prodigieuses. En admettant même les évaluations de Hassel, la population de l’Océanie surpasserait de 20,304,000 celle que ce statisticien lui assignait en 1828 ; car, d’après ses limites, elle n’aurait du avoir que 2,688,000 habitans, tandis que, d’après celles que nous lui assignerons avec tous les géographes français, elle en aurait 22,992,000.

Nous manquons d’espace pour signaler à l’attention du lecteur toutes les différences qui existent entre nous et les autres géographes. Nous nous bornerons à quelques-unes qui sont les plus frappantes.

Hassel, et un grand nombre de géographes qui le copient sans jamais le citer, ont extraordinairement exagéré la population des îles de Bornéo, Sumatra et Célèbes. Des renseignemens positifs que nous devons à l’obligeance de M. le baron de Vander-Capellen, avant-dernier gouverneur général de l’Océanie néerlandaise, nous ont démontré combien on se trompe en portant au-delà de 7,000,000 la population de Sumatra, au-delà de 4,000,000 celle de Bornéo, et au-dessus de 5,000,000 celle de Célèbes. D’un autre côté, le recensement fait pendant l’administration de Raffles, et celui qui eut lieu pendant celle de M. Vander-Capellen, prouvent sans réplique combien était dans l’erreur Bertuch, qui, en adoptant l’opinion généralement suivie par les géographes, n’accordait que 2,100,000 habitans à l’île de Java avec celle de Madonra. Cependant, lorsque, dès l’année 1816, nous trouvant à Venise, nous ne pouvions pas encore avoir connaissance des recensement exécutés par Rallies en 1815, nous avons prouvé qu’il fallait augmenter de beaucoup la population de Java, à laquelle, avec Dirk Von-Hogendorp, nous accordions 5,000,000 d’habitans. Les communications obligeantes de M. le capitaine de Freycinet, ainsi qu’un mémoire manuscrit, rédigé parmi des derniers gouverneurs de l’Océanie portugaise, et que nous avons eu entre les mains durant notre séjour à Lisbonne, nous ont mis également en état, de rectifier l’idée erronée que l’on avait généralement sur la population de File de Timor. Nous ne quitterons pas la Malaisie (archipel indien), sans faire observer que nous avons dû accorder en 1826 à la portion des Philippines qui est soumise aux Espagnols, une population supérieure à celle qui lui a été assignée par M. Morquer des Campes.

La population de l’Australie est plus difficile à déterminer que celle des deux autres grandes divisions de l’Océanie. Nous ne connaissons encore qu’une lisière le long des côtes du Continent Austral (Nouvelle-Hollande), et une très-petite partie de son intérieur. Hassel conjecturait, il y a quelques années, qu’on ne pouvait lui accorder une population indigène que d’environ 100,000 âmes, malgré sa grande étendue. Plus tard, en 1828, il attribuait au continent et aux îles qui en sont le plus près 200,000 habitans. Comme il n’est question que d’une très-petite somme répartie sur la totalité de l’Océanie ; nous croyons qu’on peut admettre sans grand inconvénient cette faible population. Tout ce que l’on en connaît jusqu’à présent paraît venir à l’appui de l’évaluation du statisticien allemand.

Les renseignemens que nous devons à quelques-uns des officiers des expéditions des capitaines Duperrey et Durville nous ont engagé aussi à diminuer de beaucoup les populations excessives que les géographes, sur les traces de Hassel, accordaient à la Papouasie (Nouvelle-Guinée).

Dès l’année 1816, nous avons signalé les exagérations relatives aux populations des principaux archipels de la Polynésie. Les missionnaires anglais ayant compté, en 1797, les habitans de l’île de Otaïti, n’en trouvèrent que 16,050, au lieu de 160,000 que Forster lui avait assignés. D’après les rapports de ces mêmes missionnaires, tout l’archipel de la Société proprement dit ne renfermait, en 1818, que 13,900 habitans, dont 8,000 à Otaïti. Hassel, en s’appuyant sur les calculs exagérés faits par King en 1779, et récemment par Johnson, assignait, dans ces dernières années, à l’archipel de Sandwich, tantôt 400,000 habitans, tantôt 740,000, évaluations qui étaient aveuglément adoptées par presque tous les géographes allemands, français, anglais, et des autres nations. Selon M. le capitaine de Freycinet, cet archipel renfermerait 264,000 habitans, tandis que M. Ellis et d’autres missionnaires, qui depuis l’ont visité en détail, n’en portent la population qu’à 130,000, ce que nous adoptons sans hésiter.

Toutes les recherches que nous avons faites sur le nombre des habitans de l’Océanie, et l’examen des faits rassemblés jusqu’à présent, paraissent pou- voir nous autoriser à lui attribuer 20,300,000 ames. Le tableau suivant offre les principales opinions émises par les géographes et les voyageurs. Afin de rendre cette comparaison plus facile, nous en excluons toute la Malaisie (archipel indien), et nous nous bornons à ce que les Allemands appellent Australie, et les Anglais, ainsi que les géographes d’autres nations, nomment Australasie ou Terres Australes. Ce tableau contient des disparates non moins remarquables que celles que nous avons signalées pour les autres parties du monde.

Habitans.
TABLEAU COMPARATIF

DES PRINCIPALES OPINIONS ÉMISES
SUR LE NOMBRE DES HABITANS DE l’ AUSTRALIE.

Habitans.
BALBI, en 1816 1,400,000
Cannabich, en 1818 et 1821 1,500,000
Reichard, dans l’édition de la Géographie de Galetti, en 1822, de 1,500,000 à 2,000,000
Stein, en 1811 ; et Galetti, dans son Dictionnaire, en 1822 2,000,000
Charles Julius Bergius, en 1828 2,500,400
Hassel, dans le Vollstaendiges Handbuch, en 1825 2,628,000
Denaix, en 1828. 2,675,400
Hassel, dans son Almanach de 1828, et l’Almanach de Gotha de 1829 2,688,000
Le Conversations Lexikon, en 1827 3,700,000
Stein, en 1826, 3,712,800
Volney, en 1804 5,000,000
L’Oriental Herald, en 1829 8,000,400


AMÉRIQUE.

Dès l’année 1808, dans notre Prospetto politico geografîco dello stato attuale del globo sopra un nuovo piano, nous avons fait connaître les exagérations des géographes sur la population du Nouveau-Monde. Dans cet ouvrage, nous la portions à 27,400,000, d’après les renseignemens les plus positifs qu’on pouvait avoir à cette époque. Les recherches que nous avons faites, et les travaux géographiques publiés depuis lors sur les principales régions de ce continent, nous ont engagé à porter sa population, d’après les sommes spéciales de ses différentes parties, à 33,800,000 en 1816, et à 36,000,000 en 1819. Mais ces calculs ont besoin d’une rectification.

Ne nous étant pas encore livré à des études sur les langues de l’Amérique, nous n’avions aucun moyen de corriger les exagérations des géographes et des voyageurs sur le nombre des Indiens sauvages ou indépendans. Quelques écrivains, même parmi ceux que la renommée place au premier rang, ont augmenté extraordinairement, et continuent à augmenter leur nombre. Le savant géographe Morse portait encore, en 1819, à 5,000,000 les sauvages indépendans de l’Amérique, lorsque l’ingénieux Volney, dès l’année 1804, avait tâché de prouver qu’ils ne sauraient être estimés au-delà de 1,630,000. L’éditeur de la Grammar of general geography of Goldsmith ne tenant aucun compte des estimations de Morse et de Volney, publiait encore à Londres, en 1822, que les sauvages indépendans du Nouveau-Monde s’élèvent à 12,000,000, dont 5,000,000 vivent dans l’Amérique du Nord, et 7,000,000 dans celle du Sud !! Un voyageur très-instruit, M. Buchanan, estimait, en 1824, à 2,000,000 ceux qui errent entre l’isthme de Panama et l’Océan glacial boréal. Hassel, dans une dissertation sur le nombre des habitans de l’Amérique, insérée dans les Ephémérides géographiques de Weimar, croyait pouvoir évaluer tous les sauvages du Nouveau-Monde à environ 2,500,000 en 1825. Après un premier examen sur ce sujet difficile, nous avions cru pouvoir les réduire à ce nombre en 1817. Mais les études de M. de Humboldt sur ce même sujet, celles que M. Gallatin a consignées dans un mémoire manuscrit, dont nous devons la communication à l’obligeance du premier, ainsi que les détails multipliés que nous avons rassemblés sur le nombre des Indiens sauvages, en rédigeant notre Atlas ethnographique du globe, nous ont engage à diminuer de moitié notre première évaluation.

Ayant publié dernièrement, dans le XXXVIIIe volume de la Revue encyclopédique, nos recherches sur la population de l’Amérique, nous croyons inutile de répéter ici les raisonnemens que nous avons faits pour justifier nos calculs. Nous nous bornerons à rédiger le tableau des principales opinions des géographes et des voyageurs.

Habitans.
TABLEAU COMPARATIF

DES PRINCIPALES OPINIONS ÉMISES
SUR LE NOMBRE DES HABITAIS DE l’AMÉRIQUE.

Habitans.
Busching, en 1778 13,441,678
PINKERTON 15,000,000
Volney, en 1804, et Stein, en 1811 20,000,000
Fabri, en i8o5, et Graberg, en 1813 24,000,000
Le docteur Callender 25,500,000
Homboldt, au commencement du dix-neuvième siècle. 25,600,000
Balbi, en 1808 27,400,000
Bertuch, dans les Éphémérides géographiques de Weimar, et Reichard, dans l’édition de la Géographie de Galetti, en 1822 30,843,500
Hassel et Stein, dans leurs Dictionnaires géographiques, en 1817 et 1818 31,000,000
Cannabich, en 1821 33,000,000
Balbi, en 1816 33,800,000
Humboldt, en 1823 34,942,000
Morse, en 1812 35,000,000
Stein, en 1826 35,400,000
Worcester, en 1822, de 30,000,000 à 36,000,000
Darbï, en 1826 37,400,000
Balbi, dans sa Balance politique du globe, référant ses calculs à la fin de l’année 1826 39,000,000
DenAix,en 1828 89,309,000
Malte-Brun, en 1810, au-dessous de 40,000,000
Melish, en 1818 40,000,000
Hassel, dans son Almanach de 1828, et l’Almanach de Gotha de 1829 40,048,844
Charles Julius Bergius, en 1828 40,505,782
Malte-Brun, en 1805 ; Le Sage, en 1823 ; et Letronne en 1824 50,000,000

Morse, vers la fin du dix-huitième siècle ; Heryas, en 1800 ; et Lalande, dans l’Annuaire de l’an IX. 60,000,000
Sussmilch, en 1765 ; Bielfeld, en 1760 ; Beausobre, en 1771 ; et l’auteur anonyme de la Description des mœurs et coutumes, en 1821. 150,000,000
L’Abbé de Saint-Pierre, vers 1750 ; et Lalande, dans l’Annuaire de l’an VIII. 180,000,000 !!
Guilbert Charles Le Gendre, vers 1758, au moins 260,000,000 !!
Riccioli, vers 1660 300,000,000 !!
Montaigne et Montesquieu, l’estimaient au plus bas, pour l’époque de sa découverte à 400,000,000 !!

Après ce que nous venons de dire sur la superficie et sur la population des grandes divisions du globe et de leurs principaux états, nous croyons pouvoir en résumer la statistique générale dans le tableau suivant. Nous espérons que nos lecteurs accorderont quelque confiance à des chiffres qui sont le résultat de si longues et si difficiles recherches.


TABLEAU STATISTIQUE DU GLOBE.


ANCIEN CONTINENT.
SUPERFICIE POPULATION
en milles carrés de 60 au degré équatorial. Absolue. Relative.
23,427,000 678,000,000 29
Europe
2,793,000 227,700,000 82
Asie
12,118,000 390,000,000 32

Afrique
8,500,000 60,000,000 7
NOUVEAU CONTINENT.
Amérique
11,146,000 39,000,000 3.5
CONTINENT AUSTRAL ET DÉPENDANCES.
Océanie
3,100,000 20,300,000 6.5
LE GLOBE
Partie occupé par les mers 110,849,000
Partie terrestre 37,673,000 737,000,000
—————
Total de la superficie du globe. 148,552,000


Ad. Balbi.


  1. Abrégé de géographie, d’après les derniers traités de paix et les découvertes les plus récentes, précédé d’un examen raisonné de l’état actuel des connaissances géographiques et des difficultés qu’offre la description de la terre ; d’un aperçu sur la géographie astronomique, physique et politique ; des définitions les plus importantes, d’observations critiques sur la population actuelle du globe ; de la classification de ses habitans d’après les langues et les religions, offrant, d’après un nouveau plan pour chaque partie du monde, les principaux faits de la géographie physique et politique, la description de tous les états d’Europe et d’Amérique et des principaux états de l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie, et de leurs villes principales ; les divisions politiques de 1789 comparées aux divisions politiques actuelles ; l’indication des religions et des langues différentes, des ressources de chaque état, des principaux articles de leur industrie et de leur commerce ; leurs divisions administratives actuelles ; et pour leurs villes principales, l’indication des établissemens littéraires et scientifiques les plus importans, des édifices les plus remarquables, du nombre des habitans, etc., etc., ouvrage destiné à la jeunesse française et à tous ceux qui s’occupent de politique, de commerce et de recherches historiques, par Adrien Balbi ; 1 vol. in-8° de 700 pages, imprimé chez Renouard, libraire, rue de Tournon, à Paris.