La Princesse de Babylone/Chapitre VIII

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La Princesse de BabyloneGarniertome 21 (p. 389-392).
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CHAPITRE VIII.

RENCONTRE MALENCONTREUSE DE FORMOSANTE DANS UNE HÔTELLERIE. DANGER QU’ELLE COURT. ARTIFICE DONT ELLE USE POUR S’EN GARANTIR. ELLE RETOURNE À BASSORA AVEC SA FEMME DE CHAMBRE.


À la troisième couchée, à peine était-elle entrée dans une hôtellerie où ses fourriers avaient tout préparé pour elle, qu’elle apprit que le roi d’Égypte y entrait aussi. Instruit de la marche de la princesse par ses espions, il avait sur-le-champ changé de route, suivi d’une nombreuse escorte. Il arrive ; il fait placer des sentinelles à toutes les portes ; il monte dans la chambre de la belle Formosante, et lui dit : « Mademoiselle, c’est vous précisément que je cherchais ; vous avez fait très-peu de cas de moi lorsque j’étais à Babylone ; il est juste de punir les dédaigneuses et les capricieuses : vous aurez, s’il vous plaît, la bonté de souper avec moi ce soir ; vous n’aurez point d’autre lit que le mien, et je me conduirai avec vous selon que j’en serai content. »

Formosante vit bien qu’elle n’était pas la plus forte ; elle savait que le bon esprit consiste à se conformer à sa situation ; elle prit le parti de se délivrer du roi d’Égypte par une innocente adresse : elle le regarda du coin de l’œil, ce qui plusieurs siècles après s’est appelé lorgner ; et voici comme elle lui parla avec une modestie, une grâce, une douceur, un embarras, et une foule de charmes qui auraient rendu fou le plus sage des hommes, et aveuglé le plus clairvoyant :

« Je vous avoue, monsieur, que je baissai toujours les yeux devant vous quand vous fîtes l’honneur au roi mon père de venir chez lui. Je craignais mon cœur, je craignais ma simplicité trop naïve : je tremblais que mon père et vos rivaux ne s’aperçussent de la préférence que je vous donnais, et que vous méritez si bien. Je puis à présent me livrer à mes sentiments. Je jure par le bœuf Apis, qui est, après vous, tout ce que je respecte le plus au monde, que vos propositions m’ont enchantée. J’ai déjà soupé avec vous chez le roi mon père ; j’y souperai encore bien ici sans qu’il soit de la partie : tout ce que je vous demande, c’est que votre grand aumônier boive avec nous, il m’a paru à Babylone un très-bon convive ; j’ai d’excellent vin de Chiras[1], je veux vous en faire goûter à tous deux. À l’égard de votre seconde proposition, elle est très-engageante ; mais il ne convient pas à une fille bien née d’en parler : qu’il vous suffise de savoir que je vous regarde comme le plus grand des rois et le plus aimable des hommes. »

Ce discours fit tourner la tête au roi d’Égypte ; il voulut bien que l’aumônier fût en tiers. « J’ai encore une grâce à vous demander, lui dit la princesse ; c’est de permettre que mon apothicaire vienne me parler : les filles ont toujours de certaines petites incommodités qui demandent de certains soins, comme vapeurs de tête, battements de cœur, coliques, étouffements, auxquels il faut mettre un certain ordre dans de certaines circonstances ; en un mot, j’ai un besoin pressant de mon apothicaire, et j’espère que vous ne me refuserez pas cette légère marque d’amour.

— Mademoiselle, lui répondit le roi d’Égypte, quoiqu’un apothicaire ait des vues précisément opposées aux miennes, et que les objets de son art soient le contraire de ceux du mien, je sais trop bien vivre pour vous refuser une demande si juste : je vais ordonner qu’il vienne vous parler en attendant le souper, je conçois que vous devez être un peu fatiguée du voyage ; vous devez aussi avoir besoin d’une femme de chambre, vous pourrez faire venir celle qui vous agréera davantage ; j’attendrai ensuite vos ordres et votre commodité. »

Il se retira ; l’apothicaire et la femme de chambre nommée Irla arrivèrent. La princesse avait en elle une entière confiance ; elle lui ordonna de faire apporter six bouteilles de vin de Chiras pour le souper, et d’en faire boire de pareil à toutes les sentinelles qui tenaient ses officiers aux arrêts ; puis elle recommanda à l’apothicaire de faire mettre dans toutes les bouteilles certaines drogues de sa pharmacie qui faisaient dormir les gens vingt-quatre heures, et dont il était toujours pourvu. Elle fut ponctuellement obéie. Le roi revint avec le grand aumônier au bout d’une demi-heure : le souper fut très-gai ; le roi et le prêtre vidèrent les six bouteilles, et avouèrent qu’il n’y avait pas de si bon vin en Égypte ; la femme de chambre eut soin d’en faire boire aux domestiques qui avaient servi. Pour la princesse, elle eut grande attention de n’en point boire, disant que son médecin l’avait mise au régime. Tout fut bientôt endormi.

L’aumônier du roi d’Égypte avait la plus belle barbe que pût porter un homme de sa sorte. Formosaute la coupa très-adroitement ; puis, l’ayant fait coudre à un petit ruban, elle l’attacha à son menton. Elle s’affubla de la robe du prêtre et de toutes les marques de sa dignité, habilla sa femme de chambre en sacristain de la déesse Isis ; enfin, s’étant munie de son urne et de ses pierreries, elle sortit de l’hôtellerie à travers les sentinelles, qui dormaient comme leur maître. La suivante avait eu soin de faire tenir à la porte deux chevaux prêts. La princesse ne pouvait mener avec elle aucun des officiers de sa suite : ils auraient été arrêtés par les grandes gardes.

Formosaute et Irla passèrent à travers des haies de soldats qui, prenant la princesse pour le grand prêtre, l’appelaient mon révérendissime père en Dieu, et lui demandaient sa bénédiction. Les deux fugitives arrivent en vingt-quatre heures à Bassora, avant que le roi fût éveillé. Elles quittèrent alors leur déguisement, qui eût pu donner des soupçons. Elles frétèrent au plus vite un vaisseau qui les porta, par le détroit d’Ormus, au beau rivage d’Éden, dans l’Arabie Heureuse. C’est cet Éden dont les jardins furent si renommés qu’on en fit depuis la demeure des justes ; ils furent le modèle des champs Élysées, des jardins des Hespérides, et de ceux des îles Fortunées : car, dans ces climats chauds, les hommes n’imaginèrent point de plus grande béatitude que les ombrages et les murmures des eaux. Vivre éternellement dans les cieux avec l’Être suprême, ou aller se promener dans le jardin, dans le paradis, fut la même chose pour les hommes, qui parlent toujours sans s’entendre, et qui n’ont pu guère avoir encore d’idées nettes ni d’expressions justes.

  1. Schiraz ou Chiraz, ville de Perse, dont les vins blancs sont renommés.