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La Princesse des airs/I/4

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IV


AVANT L’EXPÉRIENCE

Les préparatifs de l’ascension de la Princesse des Airs avaient été poussés avec une énergie infatigable.

Alban et ses hommes avaient veillé plusieurs nuits de suite.

Tout était prêt, depuis les moteurs que l’on avait essayés à part, jusqu’aux hélices en acier chromé de première qualité, qu’Alban avait commandées aux usines du Creusot.

L’enveloppe de l’aérostat, munie de ses agrès, était disposée au-dessus de la coque, et déjà reliée par des tubes aux appareils producteurs de « lévium centrifuge » pour le gonflement.

Les provisions de bouche ainsi que les réserves d’air liquide et les acides destinés aux piles électriques avaient été embarqués.

La veille au soir, Alban avait fait démolir le toit mobile du hangar ; et bien qu’il fût brisé de fatigue par cinq nuits de veilles consécutives, il avait, avant d’aller goûter un peu de repos, inspecté lui-même, soigneusement, chacun des organes de l’aéroscaphe.

Tout était en ordre.

Pas une chaîne, pas une plaque, pas une tringle d’aluminium ou d’acier, dont la qualité ne fût garantie, dont la résistance n’eût été minutieusement éprouvée.

Le docteur, qui avait accompagné Alban dans sa visite, avait donné tout son soin à l’aménagement intérieur.

Il ne manquait ni un gramme de biscuit, ni une boîte de conserves dans les soutes, ni un flacon dans la pharmacie de voyage.

Assuré du succès, Alban alla dormir.

Il avait tout à fait oublié la criminelle tentative de Jonathan Alcott.

D’ailleurs, la présence du fidèle Robertin, qui continuait à coucher dans l’appentis situé entre l’atelier et la palissade de clôture, le rassurait complètement.

En outre, au moindre bruit, le chien de garde, laissé libre dans l’enceinte, eût donné l’alarme.

La date de l’ascension avait été tenue secrète, afin d’éviter l’affluence des curieux.

L’expérience, qui devait avoir lieu à huit heures du matin, n’était connue que d’un petit nombre de personnes, auxquelles le docteur avait adressé des invitations.

De ce nombre étaient les officiers de l’École d’aérostation militaire de Meudon, un commissaire du Gouvernement, et quelques autorités civiles, plus un groupe de savants français et étrangers, pour la plupart amis ou correspondants du docteur Rabican.

Il avait même invité le docteur Van der Schoppen, sa femme, son fils aîné, Karl, et l’irascible M. Bouldu.

Aux deux cartes d’invitation qu’avait reçues ce dernier, était jointe une lettre du docteur, dans laquelle celui-ci faisait une dernière tentative pour renouer leurs bonnes relations d’autrefois.

Il proposait même au météorologiste de l’associer, pour une part, à l’entreprise, à condition qu’il mît de côté toute rancune.

M. Bouldu, dès qu’il eut reconnu l’écriture, déchira, sans la lire, la lettre, en tout petits morceaux.

Les cartes d’invitation allaient avoir le même sort, lorsque Jonathan pénétra dans le laboratoire.

Depuis qu’il se croyait sûr de l’impunité, il avait repris toute son audace.

– Cher maître, s’écria-t-il, gardez-vous bien de détruire ces cartes.

– Et pourquoi, s’il te plaît ? demanda le savant, qui s’arrêta dans son geste.

– Parce qu’il faut que vous assistiez à l’ascension, déclara froidement l’Américain.

– Jamais de la vie !… Jamais je n’irai m’exposer à une semblable humiliation.

– Vous irez, vous dis-je.

– C’est ce que nous verrons.

Le météorologiste bondit de son fauteuil, en serrant les poings.

– Que diable, laissez-moi vous expliquer, insista Jonathan avec le même flegme… Vous irez, d’abord pour répondre à l’invitation du docteur, qui vous provoque et vous insulte par l’envoi de ces cartes et de cette lettre ; ensuite et surtout, pour jouir de leur confusion, lorsqu’ils verront leur machine incapable de s’élever… J’ai le pressentiment que leur Princesse des Airs ne leur causera que le plus piteux des insuccès, la plus humiliante des défaites.

– Il fallait donc le dire tout de suite, s’écria M. Bouldu rasséréné. Voilà qui change la thèse… Dans ces conditions j’irai certainement, et tu m’y accompagneras. Il ne sera pas dit que moi, Bouldu, j’aie reculé devant une provocation, de quelque nature qu’elle soit… Mets précieusement ces cartons de côté. Pour moi, je cours chez ce brave boxeur de Van der Schoppen pour lui dire la nouvelle.

Quand son maître fut parti, Jonathan Alcott se baissa, et ramassa soigneusement les menus fragments de la lettre, qu’il colla ensuite, patiemment, les uns après les autres, en les rapprochant sur une feuille de papier pelure.

Ce travail de reconstitution terminé, Jonathan lut la lettre du docteur ainsi reconstituée. Puis il la serra soigneusement.

– Le patron a bien fait, ricana-t-il, de la déchirer avant de la lire… J’ai décidément de la chance… En attendant, je vais mettre ce papier de côté ; on ne sait jamais à quoi cela peut servir.

Quand M. Bouldu rentra, une heure après, il était de fort méchante humeur.

Van der Schoppen, qui avait eu une entrevue, quelques jours avant, avec le docteur Rabican, s’était répandu en éloges sur son compte, et avait parlé du grand désir qu’avait le docteur de se réconcilier avec son vieux camarade.

Dans ces conditions, la provocation ne s’expliquait plus.

– Je suis toujours trop vif aussi, se dit M. Bouldu. J’aurais dû lire cette lettre… Mauvais drôle, s’écria-t-il, en s’adressant à Jonathan, où sont les morceaux de cette lettre que j’ai déchirée tout à l’heure ?

– Il y a beau temps que je les ai balayés et jetés dans le fourneau du laboratoire… Vous me reprochez toujours mon manque de soin et de propreté.

– Tais-toi, interrompit M. Bouldu avec humeur. Je sais que tu trouves le moyen d’avoir toujours raison.

Le savant météorologiste était fort mécontent de lui-même.

Il avait conscience d’être dans son tort.

Aussi se montra-t-il, tout le reste de l’après-midi, d’une humeur massacrante.


Il rudoya Jonathan, cassa plusieurs tubes d’expérience et finit par aller se coucher en envoyant tout le monde au diable.

Jonathan, lui, était radieux, et bien décidé à tout risquer, pour empêcher l’ascension de l’aéroscaphe.

– Ils ne partiront pas, je le jure, se disait-il. Et pourtant, je vais peut-être commettre une sottise. Ce Bouldu est si sentimental avec ses airs terribles, qu’il est capable de se réconcilier avec le docteur Rabican, ne fût-ce que pour le consoler de son échec… Dans ce cas, c’est moi qui paierais les frais du racommodement. Il faudra que je voie à empêcher cela !

Le docteur Rabican, tout entier aux apprêts de la grande solennité scientifique qu’allait être l’ascension de la première machine volante, vraiment digne du nom de dirigeable, était loin de se douter que son ami Bouldu n’avait même pas lu sa lettre.

Il fut d’abord un peu surpris de ne pas recevoir de réponse ; mais au milieu des mille préoccupations qui l’absorbaient, il n’y pensa plus.

Il oublia aussi de surveiller de près Ludovic, dont sa sœur Alberte était la seule à remarquer les manières étranges.

Quand il ne se croyait pas observé, l’enfant dépouillait bien vite le masque de gaieté grâce auquel il faisait illusion au reste de la famille, et apparaissait sombre et soucieux.

C’est que, malgré la résolution qu’il en avait prise, il ne pouvait se décider, sans remords, à son escapade.

Bien des fois, il fut sur le point d’y renoncer.

Il se représentait la douleur de sa mère, l’affliction et la colère de son père, le chagrin de sa chère Alberte et de son ami Yvon Bouldu, lorsqu’on s’apercevrait de sa disparition.

Il était bien obligé d’en convenir avec lui-même, il allait agir, envers ses parents, avec une noire ingratitude.

Le mercredi soir, la veille même du jour fixé pour l’ascension, il était encore indécis.

Après avoir embrassé ses parents, non sans émotion, – c’était peut-être la dernière fois qu’il les embrassait, – il se retira dans sa chambre, en proie à une extrême agitation.

De sa fenêtre, au premier étage, il apercevait les jardins de l’institut, dont les massifs d’arbustes rares étaient vivement éclairés par la lune ; et tout là-bas, derrière les futaies bleuissantes du parc, la silhouette d’une masse blanche, à peine visible dans la nuit, dont la seule vue lui faisait battre le cœur. C’étaient les ateliers de la Princesse des Airs.

Allait-il donc, pour satisfaire une de ses volontés, plonger dans les larmes toute sa famille !

Il ne s’en sentait plus le courage.

Il souffrait tellement de cette lutte intérieure, qu’il failli renoncer tout à fait à son projet de fuite.

Il était tenté de se lever, d’aller frapper à la porte de la chambre de son père, et de lui avouer tout.

Une mauvaise honte le retint…

– Après tout, se dit-il, mon père me pardonnera aussi bien au retour. Il est si bon… Puis, ce voyage ne durera que quelques jours peut-être… Je laisserai, d’ailleurs, une lettre pour Yvon, afin qu’il prévienne tout le monde… D’ailleurs le temps se passe, la nuit s’écoule ; ce n’est plus le moment d’avoir des irrésolutions.

Avec un trouble qu’il essayait vainement de se dissimuler à lui-même, Ludovic s’habilla de ses vêtements d’hiver ; car il avait entendu dire qu’à une grande altitude, la température est glaciale.

Il eut soin d’emporter les photographies de ses parents et celle d’Yvon, ainsi qu’un beau canif, à manche de nacre, dont, quelque temps auparavant, sa grande sœur Alberte lui avait fait présent.

– Allons, s’écria-t-il, le sort en est jeté !…

Délibérément, il appuya sur le bouton de sa lampe électrique, et plongea la chambre dans l’obscurité.

Il prêta l’oreille quelques instants : la maison était silencieuse ; chacun dormait d’un profond sommeil.

En tapinois, ses souliers à la main, il passa devant la chambre de ses parents.

Son cœur battit plus fort à cette minute.

Mais il réprima son émotion.

Il descendit, sans bruit, jusqu’au vestibule, prit, à une place qu’il connaissait, la clef d’une petite porte du parc, et dont le docteur se servait parfois pour sortir sans réveiller le concierge.

Après avoir ouvert la porte du parc, il l’assujettit avec une pierre pour l’empêcher de se refermer, et retourna porter la clef à l’endroit où il l’avait prise.

Une fois dehors, il traversa la ville endormie, et s’enfonça dans l’avenue pleine d’ombre.

Il se faufilait le long des troncs, ramassait encore sa petite taille, se faisait tout petit.

Comme il approchait de l’atelier, il faillit se heurter contre un individu aux aguets derrière un gros arbre.

Jonathan, car c’était lui, s’effaça et retint son souffle.

Ludovic, dans son trouble, n’aperçut même pas l’Américain.

Il continua tout droit, son chemin vers la palissade.

L’enfant était très agile. Il avait été entraîné, de bonne heure, à la gymnastique.

Ce fut, pour lui, un jeu, de grimper jusqu’au sommet de la palissade et de se laisser glisser de l’autre côté.

À son grand étonnement, le chien de garde n’aboya pas.

L’ajusteur Robertin, brisé de fatigue par le travail des jours précédents, n’entendit rien.

L’enfant put donc sans donner l’éveil, atteindre d’abord la passerelle à balustrade de cordages qui entourait la coque de l’aéroscaphe, et pousser ensuite la porte d’aluminium qui donnait accès dans l’intérieur de la salle commune.

Il pénétra, de là, dans la cabine où se trouvaient les couchettes, et se glissa sous l’une d’elles.

Il avait réfléchi que c’était là la meilleure cachette.

Alban irait, sans doute, fréquemment, dans la chambre des machines ; il pourrait avoir besoin d’un des objets empilés dans le magasin, à l’arrière. Les couchettes ne servant que la nuit, Ludovic espérait que personne ne viendrait le déranger dans son asile, pendant l’appareillage et le commencement de l’ascension.

Ludovic s’applaudissait de son idée, lorsqu’il crut entendre marcher, sur la plate-forme au-dessus de sa tête.

L’enfant, transi de peur, se raidit dans une immobilité absolue, et retint sa respiration.

Il écoutait de toutes ses oreilles.

La coque métallique de l’aéroscaphe, dans le silence de la nuit, transmettait les moindres bruits avec une incroyable netteté.

Ludovic, que son père avait habitué, de bonne heure, à se rendre compte de ses sensations et à les analyser, perçut d’abord le crissement de souliers ferrés sur la tôle d’aluminium de la plate-forme ; puis un murmure de jurons étouffés, et enfin le grincement d’une lime mordant le métal.

Puis, de nouveau, les pas lourds résonnèrent ; et tout rentra dans le silence.

Ludovic, glacé de peur dans son coin, se demandait avec angoisse, qui pouvait bien être venu travailler ainsi aux ailes de l’aéroscaphe, en pleine nuit, alors que tout devait être prêt.

– Peut-être, songea-t-il, Alban a-t-il eu, au dernier moment, l’idée d’un perfectionnement, d’une simplification… Mais non, c’est impossible. Alban est épuisé de fatigue ; et, d’ailleurs, les organes de l’aéroscaphe sont d’une construction trop délicate pour pouvoir être ainsi modifiés, en quelques instants, par quelques coups de lime – car c’est bien le bruit d’une lime que j’ai entendu… Mais si c’était un malfaiteur, un ennemi !… M. Bouldu ?… Jonathan, peut-être ! Ah ! si j’en étais sûr, je me lèverais et j’irais avertir mon père… Mais oui, ce doit être certainement Jonathan ! Je vais avouer mon escapade et tout raconter. Il le faut !

Ludovic, dont les nerfs étaient déjà très tendus par les émotions de cette nuit, fit un brusque mouvement pour sortir de dessous la couchette sous laquelle il était blotti.

Mais, dans sa précipitation, au milieu de l’obscurité profonde où il se trouvait, sa tête porta contre un des boulons d’acier qui reliaient entre elles les plaques d’aluminium.

Il poussa un faible gémissement et demeura inanimé dans sa cachette.

L’homme que Ludovic avait entendu était bien le misérable Jonathan Alcott.

La chance venait, encore une fois, de se déclarer pour lui.

Voici ce qui s’était passé : Jonathan, depuis longtemps résolu à empêcher, fût-ce au péril de sa vie, le succès de l’ascension de la Princesse des Airs, s’était, de très bonne heure, tapi dans un fourré pour surveiller les ateliers de l’aéroscaphe.

En voyant Alban Molifer et le docteur se retirer, il avait eu un ricanement satanique.

– Ils ne sont guère pratiques, s’était-il dit. Ils se relâchent de leur surveillance juste au moment où il leur faudrait redoubler d’attention… À moi la lime et le marteau !… Je vais leur préparer une belle chute verticale de deux ou trois mille mètres !…

À la nuit close, le Yankee s’était donc avancé, prudemment, jusqu’à quelques mètres de la palissade.

Il ne redoutait guère la surveillance de Robertin, qu’il savait épuisé de fatigue, et qui devait certainement dormir à poings fermés dans sa cabane.

– D’ailleurs, marmonna-t-il, s’il fait un mouvement, ce sera tant pis pour lui !

Et Jonathan vérifia, d’un geste, la présence d’un long couteau à virole dans la poche de son veston de cuir.

Le péril le plus sérieux venait du chien de garde.

Mais Jonathan avait prévu le cas.

Très adroitement, il lança, par-dessus la palissade, une douzaine de boulettes de viande fortement assaisonnées de strychnine.

Puis, anxieusement, il attendit.

Un quart d’heure s’était à peine écoulé, qu’il perçut un aboi sourd, une sorte de râle, qui lui prouvait le succès de sa tentative d’empoisonnement.

Par prudence, il laissa s’écouler encore un quart d’heure avant de risquer l’escalade de la clôture.

C’est à ce moment qu’il faillit se heurter contre Ludovic.

Il reconnut très bien l’enfant, devina immédiatement le motif qui le guidait, et le vit escalader la palissade.

D’abord, le Yankee se réjouit du hasard qui lui livrait ainsi le fils d’un de ses ennemis.

– Le petit sera écrabouillé en même temps que les autres, ricana-t-il… Le docteur en fera une maladie. Il sera peut-être un peu moins fier après cette aventure… Il est très heureux que ma strychnine ait déjà opéré sur le chien. Le jeune Ludovic n’éprouva aucune difficulté à choisir une cachette à sa convenance dans l’intérieur de la machine.

Telle fut la première pensée de Jonathan ; mais, dans sa joie, il avait oublié une chose :

L’enfant, caché dans l’intérieur de la coque de l’aéroscaphe, le verrait et l’entendrait.

Il pourrait devenir plus tard, s’il en réchappait, un témoin gênant et irréfutable.

Le Yankee demeurait très perplexe…

À la fin, il se décida.

– Je vais faire le moins de bruit possible, se dit-il… Si le petit bouge ou crie, j’ai mon couteau !… Je cache son corps dans une des soutes, l’écrabouillement total de la machine expliquera tout naturellement cet accident… Mais, il ne bougera pas. Il doit avoir trop peur de son père et d’Alban… En tout cas, je risque l’aventure !…

Cette décision prise, l’Américain se hissa péniblement au-dessus de l’enceinte de planches, grimpa sur la plate-forme de la coque, et alla droit à la partie la plus vulnérable de l’appareil.

Il lui eût fallu trop de temps et trop de travail pour fausser les hélices.

Une déchirure à l’enveloppe de l’aérostat eût été constatée et réparée, séance tenante, lors du gonflement.

Il s’attaqua donc aux tringles d’acier qui reliaient les ailes – les planeurs – aux machines motrices, et il les lima à l’articulation même de la bielle, d’une construction spéciale, qui communiquait aux ailes la force produite par les moteurs.

Jonathan avait eu soin de se munir d’une boule de mastic, colorée avec de la limaille métallique.

Il s’en servit pour dissimuler les traces de son méfait et se retira, persuadé qu’il n’avait été ni vu ni entendu de personne.

Il regagna à la hâte la maison de M. Bouldu, se déchaussa pour monter sans bruit l’escalier, et se coucha, persuadé qu’en cas de malheur il s’était créé un alibi, et qu’il pourrait, au besoin, justifier de sa présence, toute la nuit, dans la chambre qu’il occupait sous les combles.

La nouvelle de l’ascension de la Princesse des Airs[1], malgré les précautions prises par le docteur, s’était ébruitée par la ville et y causait une profonde sensation.

Tout le monde aurait voulu assister à l’expérience.

Les heureux mortels qui, comme le professeur Van der Schoppen et le savant Bouldu, avaient été favorisés d’une invitation personnelle, étaient regardés d’un œil d’envie par leurs concitoyens.

Le docteur Rabican s’applaudit d’avoir fixé le moment de l’expérience à une heure aussi matinale.

Si l’ascension de la Princesse des Airs avait eu lieu à midi, par exemple, il y aurait eu dix mille spectateurs, ce que les organisateurs voulaient éviter à tout prix.

Heureusement qu’en général les notables, et même les savants, se lèvent tard.

Les invités eux-mêmes durent faire preuve du plus louable zèle, afin d’arriver à l’heure exacte.

M. Bouldu, qui avait le sommeil très dur, avait eu soin de remonter, la veille au soir, une sirène, inventée par lui quelques années auparavant, pour éviter les abordages en mer, en temps de brouillard, et oubliée depuis, par lui, dans les greniers.

Cet appareil, qu’un simple mouvement d’horlogerie mettait en branle, produisait des sons si aigus et si discordants que les habitants de quatre ou cinq rues voisines sortirent épouvantés de leurs demeure en croyant à une révolution, ou tout au moins à la fin du monde.

Des sergents de ville, trop zélés, dressèrent un procès-verbal au météorologiste.

Mais, comme aucune des autorités compétentes en la matière ne se souciait de s’attirer les rancunes de l’irascible savant, le juge de paix et le maire reconnurent, d’une voix unanime, que le tapage ayant eu lieu en plein jour, « et peut-être pour cause d’expériences scientifiques importantes », il n’y avait pas lieu de poursuivre l’honorable M. Bouldu.

Aussi, Grâce à cette initiative hardie, quand le météorologiste et son fidèle Jonathan traversèrent les rues, les boutiques étaient-elles déjà ouvertes, et une foule de commères et de garçons laitiers discutaient-ils avec animation sur la nature des hurlements, aussi formidables que bizarres, qui avaient mis tout le quartier en émoi.

M. Bouldu, qui ne soupçonnait nullement les alarmes qu’il avait causées, fit remarquer à Jonathan que, depuis les récents progrès de la science, l’hygiène était bien mieux comprise des foules.

– On vit cent ans, déclara-t-il, en se levant avec l’aurore. L’anémie cérébrale, qui fait tant de ravages dans les grandes villes, serait encore un mal inconnu si l’on se couchait en même temps que le soleil, ainsi que les animaux guidés par leur instinct, nous en donnent l’exemple.

– Vous voyez, répliqua Jonathan avec son ironie coutumière, que les véritables principes de l’hygiène commencent à se faire jour… Admirez la mine éveillée de ces crémières et de ces garçons bouchers ; ils ont l’air d’être debout depuis deux ou trois heures.

Fidèle à sa méthode, le professeur Van der Schoppen n’avait voulu d’autre réveille-matin qu’une bonne bourrade kinésithérapique.

Il avait, dès la veille, donnée des instructions en ce sens à Mme Van der Schoppen, que ses poings robustes et sa stature colossale mettaient à même de réaliser ponctuellement les instructions de son mari.

Dès l’aurore, le digne professeur, encore plongé dans un rêve délicieux où il voyait tous les souverains de l’Europe, convertis à sa méthode, fraterniser à coups de poing, en fut tiré par un formidable renfoncement dans le creux de l’estomac.

Instinctivement, avant d’être complètement réveillé, il riposta ; et son poing redoutable envoya se pulvériser contre le mur une superbe veilleuse en cristal de Bohême, rouge-clair, de la bonne époque, qui était un cadeau de Mme Van der Schoppen à son mari.

Mme la professeur, qui était très sentimentale de sa nature, entra dans une réelle colère à la vue de ce dégât ; et ce fut avec une sincère conviction qu’elle appliqua à son époux la fin de la médication kinésithérapique…

Quand il fut tout à fait réveillé et habillé, le docteur remercia sa femme, frictionna vigoureusement les bleus qu’il avait reçus, et promit de rapporter de Paris une veilleuse beaucoup plus belle, qu’il avait vue chez un brocanteur.

Pendant que Mme van der Schoppen, déjà consolée, apprêtait, pour le petit déjeuner, une chaudière entière de café au lait et une colline de tartines beurrées, le docteur allait réveiller son aîné Karl, dont les ronflements, aussi sonores que la sirène de M. Bouldu, ébranlaient les cloisons de la chambre des enfants.

Karl était déjà presque aussi fort que son père.

Aussi, ce ne fut pas sans une lutte tumultueuse que le professeur parvint à lui persuader de s’habiller.

Dans les lits voisins, rangés à intervalles égaux comme dans un dortoir de collège, une véritable bagarre se produisit.

Chacun tapait consciencieusement sur son voisin.

À la fin, tout le monde, avec des yeux plus ou moins pochés, des membres plus ou moins endoloris, se réunit autour du café au lait central.

Le professeur partit en avant avec son fils Karl, muni des deux cartes qui leur donnaient accès dans l’enceinte réservée.

Mme Van der Schoppen et la petite classe devaient assister à l’ascension en dehors des palissades.

Le professeur tenait à frapper ces jeunes imaginations par le spectacle d’une des plus belles expériences de ces temps-ci.

– Il faut, dit-il gravement, que ces enfants voient monter en ballon. Un auteur français fort célèbre, et qui était contemporain de Montgolfier, n’a-t-il pas dit : « Montez, montez, il en restera toujours quelque chose. »

– Ce monsieur encourageait l’aérostation, monsieur le professeur Van der Schoppen ?

– Beaucoup, madame la professeur Van der Schoppen.

– N’était-ce pas M. de Voltaire ?

– Parfaitement.

Le docteur Rabican, lui, n’avait eu besoin d’employer ni la sirène de Bouldu, ni la kinésithérapie.

L’émotion, que lui procurait le grand fait scientifique qui allait s’accomplir, l’avait tenu, de bonne heure, en éveil.

Il était sûr du succès, mais il ne s’en réjouissait pas au point de vue de la gloire qui pourrait lui en revenir.

Le docteur n’avait aucune vanité : ses sentiments étaient plus généreux et plus larges.

Il se réjouissait seulement de voir l’intelligence humaine franchir un pas de plus vers la connaissance du vrai ; il espérait que la conquête et l’étude des régions atmosphériques, des immenses plaines d’air pur qui s’étendent à quelques centaines de mètres au-dessus de nous, créeraient de nouvelles conditions hygiéniques, permettraient de guérir certaines maladies et de reculer un peu plus, pour les hommes, le domaine de la mort.

– Il n’y a pas d’aéronaute phtisique, réfléchissait-il. L’air dénué de microbes, et plus oxygéné, des régions supérieures, active la circulation, excite l’appétit, et par conséquent favorise la suralimentation, seul remède à la tuberculose. Certaines espèces de folie, la neurasthénie, les migraines, l’épuisement ne tiendraient pas huit jours de suite contre l’air vivifiant et glacé que l’on respire aux grandes altitudes. Même, les expériences de l’allemand Charwell ont prouvé que les plaies et les blessures se cicatrisent mieux au-dessus de la région des nuages que dans la salle d’opération la mieux antiseptisée… À quand les hôpitaux aériens ?… Pourquoi l’homme, le véritable roi de la nature, consentirait il plus longtemps à ramper, tandis que les animaux, dont le cerveau est bien moins développé que le sien, sillonnent les royaumes de l’air ?… On atteindrait, j’en suis persuadé, l’âge des patriarches, en ne respirant que la pure atmosphère qui s’étend au-dessus de la couche des nuages… Nous vivons au fond de l’océan atmosphérique comme les crustacés[2] et les coraux au fond de la mer. Nous ignorons la moitié des merveilles de la nature, même sur notre propre planète. Grâce à nous, grâce à Alban surtout, les conditions de la vie humaine vont changer. D’ici quelques années, on aura une « ville captive » à trois mille mètres d’altitude, comme l’on en a une maintenant à Nice ou à Trouville. Les malades n’auront plus besoin d’aller chercher, à grands frais, très loin, l’air pur des montagnes. La santé se trouve au-dessus d’eux… plus haut, toujours plus haut.


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