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La Princesse des airs/I/6

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VI


L’AILE BRISÉE


À l’instant précis du départ, Alban Molifer avait refermé soigneusement, derrière lui, les portes métalliques qui donnaient accès dans l’intérieur de l’aéroscaphe et s’était installé à son poste dans la cabine vitrée de l’avant, d’où, à l’aide de quelques leviers, il pouvait mettre en marche les divers moteurs dont dépendaient la vitesse et la direction de la machine.

Mme Ismérie et Armandine, dans la salle commune, s’occupaient des détails de leur installation.

L’aménagement intérieur était une merveille de confortable[1] et d’ingéniosité pratique.

On s’était attaché à réduire le poids de tous les objets, sans pourtant que rien d’utile ni même d’agréable fît défaut.

Une banquette pneumatique faisait le tour de la salle commune ; et, au-dessus, était disposée une série de vitrines qui renfermaient les instruments de précision, les provisions, la pharmacie, et une foule d’autres objets.

Une plaque de cristal, encastrée dans le plancher métallique, permettait aux voyageurs de voir au-dessous d’eux.

Deux fenêtres, à droite et à gauche, et une ouverture circulaire au plafond, complétaient, pendant le jour, ce système d’éclairage.

Pour la nuit, il y aurait la lumière électrique.

De longues caisses, disposées sous les banquettes, renfermaient les appareils producteurs de la force éclairante, ainsi que de nombreuses bonbonnes ovoïdes en acier, contenant l’air liquide, nécessaire au fonctionnement des appareils de l’aéroscaphe.

On sait que les aéronautes ne ressentent aucune commotion, aucun mouvement appréciable.

Dans leur nacelle, ils pourraient se croire parfaitement immobiles s’ils ne voyaient, au-dessous d’eux, l’horizon terrestre s’éloigner, s’élargir, et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, apparaître sous une forme concave.

Les deux femmes, habituées depuis longtemps à cette sensation, n’y prêtaient aucune attention ; elles s’occupaient, paisiblement, à ranger les objets et les appareils, tandis qu’Alban, l’œil fixé sur le baromètre, attendait d’être parvenu à une hauteur suffisante, pour s’occuper du dégonflement de l’aérostat, mettre en marche les ailes, les hélices et le gouvernail, sur le bon fonctionnement desquels il comptait absolument, puisqu’il l’avait vérifié, à plusieurs reprises, dans des expériences partielles.

Le ciel était d’un azur admirable.

Au-dessous de lui – car le plancher de la cabine était également muni de hublots de cristal épais – Alban voyait se dérouler le panorama du Paris à vol d’oiseau, et il distinguait, avec une singulière netteté, jusqu’aux moindres édifices.

Bien qu’il fût parvenu à plusieurs centaines de mètres, il percevait encore, transmis par les vibrations de l’atmosphère limpide de cette matinée, les cris et les acclamations des spectateurs, qui n’étaient pourtant déjà plus à ses yeux, qu’une tache grise, une sorte de fourmilière qui se confondait, de minute en minute, avec la tache verte des bois.

Les instruments indiquaient une altitude de six cents mètres.

Alban jugea que le moment était venu de dégonfler l’enveloppe de l’aérostat, et de mettre en mouvement les ailes et les hélices.

Il courut à la chambre des machines, à l’arrière, et actionna la roue qui commandait un puissant appareil liquéfacteur.

L’aérostat commença à se dégonfler.

Alban, aussitôt, essaya de mettre en jeu les ailes.

À son grand étonnement, elles demeurèrent immobiles.

Il jeta un coup d’œil sur le baromètre : l’aéroscaphe commençait à tomber d’une chute verticale et lourde.

Sans chercher à s’expliquer les raisons de l’immobilisation des appareils, Alban se précipita sur la roue du liquéfacteur : le gaz recommença à fuser par les tubes adducteurs ; l’enveloppe de l’aérostat se regonfla ; la Princesse des Airs reprit son mouvement ascensionnel.

Alban avait senti une sueur froide perler à son front.

Le danger d’une chute était momentanément écarté.

Mais il fallait découvrir, à tout prix, la cause de l’immobilisation des ailes.

Sans prévenir d’abord les deux femmes qu’il craignait d’effrayer, Alban commença par inspecter, soigneusement, la machinerie intérieure.

Les hélices, les moteurs, le gouvernail étaient en parfait état.

Il poussa la porte extérieure, s’engagea sur la passerelle, d’où il se hissa sur la plate-forme de la coque, immédiatement au-dessous de l’aérostat.

À sa droite et à sa gauche, il voyait les ailes, pendre inertes, comme paralysées.

La construction de ces ailes lui avait demandé un travail considérable.

Il leur avait donné, en les construisant, les courbures combinées des ailes des oiseaux qui volent le plus longtemps et le plus haut : l’albatros, qui fait le tour du monde en volant, et le grand condor des Andes, qui plane au-dessus des volcans et des neiges éternelles.

Les tringles d’acier qui les reliaient à la chambre des machines et leur transmettaient le mouvement, lui parurent d’abord intactes ; mais, en s’approchant de plus près, il vit qu’elles étaient cassées à l’endroit des articulations, d’une cassure nette et brillante, toute fraîche.

Il reconnut même les traces du mastic métallique que Jonathan avait employé, pour dissimuler les morsures de la lime.

L’aéronaute ne put retenir une exclamation de colère.

Ses premiers soupçons se portèrent sur Jonathan.

– Il n’y a, s’écria-t-il, que cette canaille de Yankee, pour avoir commis un tel méfait… Il est encore heureux, songea-t-il, qu’il n’ait pas pensé à détraquer le liquéfacteur. Nous aurions fait une chute de huit cents mètres, et nous aurions été broyés en mille miettes… Présentement, le danger n’est pas considérable. Nous allons continuer à nous élever ; et vers mille ou douze cents mètres, nous rencontrerons le grand courant atmosphérique qui porte dans la direction de l’est. Il nous mènera où nous avions d’abord résolu d’aller, c’est-à-dire sur la frontière russo-allemande ; et pendant le voyage, je trouverai bien le moyen de réparer l’avarie… Notre ascension réussira malgré tout. D’ailleurs je n’ai pas le choix. La descente, dans les conditions où je me trouve, est impossible. Sans les ailes, dont l’immense surface devait former parachute, les fusées à air liquide sont tout à fait insuffisantes pour modérer convenablement notre dégringolade verticale.

Après y avoir réfléchi, Alban se décida à prévenir sa femme de ce qui se passait.

Il la connaissait prudente et courageuse ; il valait mieux qu’elle connût tout de suite la vérité, qu’elle aurait fini par deviner.

Mme Ismérie se fit expliquer tous les détails de l’avarie ; et, comme son mari s’y attendait, ne se montra pas extraordinairement émue.

La Princesse des Airs dit-elle, ne peut plus actuellement être considérée comme un dirigeable… Puisque nous sommes forcés de ne pas dégonfler l’aérostat, notre voyage se réduit à une ascension ordinaire…

– Avec cette différence qu’il nous est difficile de descendre sans nous exposer à perdre la vie.

Dans la pièce voisine, celle où étaient disposées des couchettes, à peu près de la même façon que dans les cabines de première classe des transatlantiques, on entendit tout à coup Armandine pousser un cri de frayeur.

– Il y a quelqu’un de caché sous un lit !… Au secours ! Au secours !…

Alban se précipita, s’imaginant qu’il allait sans doute mettre la main sur le misérable qui avait disloqué l’appareil planeur de l’aéroscaphe.

Il saisit un pied qui dépassait, et bon gré mal gré, tira de sa cachette le petit Ludovic Rabican, plus mort que vif. On juge de la surprise des Molifer.

– Que faisiez-vous là, petit malheureux ? demanda sévèrement Alban.

L’enfant ne put d’abord articuler une réponse.

Il était pâle, défait, et le sang qui avait coulé de la blessure qu’il s’était faite à la tempe, lui barbouillait le visage.

– Je voulais prendre part à l’ascension, finit-il par dire, en pleurant. Je me suis caché ici la nuit dernière… En me débattant dans l’obscurité je me suis blessé à la tête, et j’ai dû rester très longtemps évanoui.

– Alors, ce n’est pas vous qui avez brisé les ailes de la machine, n’est-ce pas ?

– Ce n’est pas moi, je vous le jure, répondit l’enfant avec énergie… Mais je me souviens, ajouta-t-il en passant la main sur son front… J’étais à peine installé dans ma cachette, que j’ai entendu marcher au-dessus de moi, sur la plate-forme, et j’ai entendu distinctement le grincement d’une lime.

– Vous n’avez pas reconnu le malfaiteur ? demanda anxieusement Mme Ismérie.

– Ce ne peut être que Jonathan ! s’écria Alban avec violence.

– Je ne l’ai pas vu, répliqua l’enfant, mais c’est lui que je soupçonne… Quand j’ai entendu le bruit de la lime, j’ai deviné ce qui se passait. J’ai voulu me lever, aller prévenir mon père, vous-même, M. Bouldu ; et c’est dans le mouvement brusque que j’ai fait que ma tête a porté sur un angle du métal. Alors, je me suis sans doute évanoui, car, depuis ce moment, je ne me souviens plus de rien.

– Mais, mon pauvre enfant, interrompit Mme Ismérie, il faut bien vite appliquer une compresse sur votre blessure, et prendre quelque chose de réconfortant !…

Quelques minutes après, Ludovic, pansé et restauré, s’abandonnait tout entier au plaisir de voguer dans les plaines atmosphériques.

Il avait compté sans Alban.

– Vous avez commis une faute grave, dit sévèrement l’aéronaute. Par votre étourderie et votre désobéissance, vos parents doivent être, à l’heure actuelle, plongés dans le désespoir. J’ai d’autant plus le droit de vous faire des reproches que votre père peut me regarder comme responsable de votre existence, et qu’à l’heure actuelle nous courons un grave péril.

– J’ai eu tort, avoua l’enfant ; mais quant au péril, avec vous je ne redoute rien !

– Je vois, dit Alban en souriant de l’enthousiasme du jeune homme, que si vous êtes volontaire et inconsidéré, au moins vous êtes courageux ; mais il s’agit, d’abord, de prévenir vos parents.

Alban rédigea une note sommaire qu’il recopia à plusieurs exemplaires, et dans laquelle il prévenait le docteur Rabican de tout ce qui s’était passé.

Ces missives, qui se terminaient par une promesse de récompense pour la personne qui les ferait parvenir à destination, furent roulées et ficelées, chacune autour d’un boulon de métal, et jetées du haut de la passerelle de l’aéroscaphe.

Malheureusement aucune d’elles ne parvint à son adresse.

Il est à supposer qu’elles tombèrent dans des rivières ou des étangs, ou dans des forêts peu fréquentées, peut-être même dans des champs, où leur poids et la vitesse de leur chute les firent s’enfoncer profondément dans la terre molle.

Avec l’insouciance de son âge, Ludovic, qui s’imaginait que son père était presque aussi bien averti que par une lettre dûment affranchie et mise à la poste, se laissa aller à la joie de planer au-dessus des nuages.

Il accablait Alban de questions, voulait connaître le maniement de tous les appareils ; et il s’offrit pour l’aider à réparer les tiges d’acier brisées par la lime de Jonathan.

Alban remit à l’après-midi ce travail, qu’il voyait déjà la possibilité d’exécuter, sans trop de difficultés.

Tout le monde prit place, pour le déjeuner, autour du guéridon métallique vissé au centre de la salle commune.

Le frigorifique à air liquide était amplement muni de vivres frais.

Les casseroles électriques tirées de leurs compartiments, et les enfants s’émerveillèrent d’assister, en moins de quarante-cinq secondes, à la cuisson d’un poulet.

Ces casseroles, tout en nickel battu, ne différaient guère de celles que l’on emploie ordinairement.

Seulement, elles étaient mises en contact, par un fil, avec un accumulateur.

La queue de l’ustensile portait un cadran muni d’une aiguille, qu’il suffisait de faire avancer ou reculer de quelques degrés pour interrompre le courant, ou pour produire une chaleur intense.

Le fluide passe ; il n’y a plus qu’à servir chaud.

La cuisine électrique, qui ne produit ni mauvais goût, ni fumée, est la plus rapide et la plus économique de toutes.

Elle est, depuis plusieurs années, d’un usage journalier, dans beaucoup d’hôtels et de restaurants d’Allemagne, d’Angleterre et d’Amérique.

Les gourmets seuls préfèreront sans doute, longtemps encore, la vieille cuisine française ; et le perdreau rôti devant une claire flambée de sarments n’est sans doute pas encore prêt de perdre son antique réputation.

Par les fenêtres de cristal, les voyageurs apercevaient, au loin d’immenses plaines de nuages blancs, que les aéronautes ont justement comparées à un océan de laine cardée.

À leurs pieds, à douze cents mètres au-dessous d’eux, ils voyaient la terre comme une gigantesque carte géographique, dont la teinte verte générale se diaprait, par endroits, de roux, de brun, et de gris.

Les fleuves et les rivières n’apparaissaient que comme de minces rubans d’argent ; les villes et les villages, que comme ces minuscules constructions que les enfants édifient avec des osselets.

– Nous sommes, en ce moment-ci, au-dessus de la Champagne, déclara Alban. Cette petite masse grise, à gauche, doit être la ville de Troyes. Nous voguons au-dessus des plus fameux vignobles du monde.

Ludovic regardait de tous ses yeux et écoutait de toutes ses oreilles.

Mais, ce qui l’étonnait le plus, c’était l’immobilité apparente de l’aéroscaphe.

Bien qu’on lui eût expliqué ce phénomène très connu des aéronautes, il avait peine à croire, comme le lui dit Alban, que l’aéroscaphe marchât à une vitesse supérieure à celle des trains express les plus rapides.

Il dut, cependant, se rendre à l’évidence.

Le paysage se modifiait avec rapidité.

Les villes, les coteaux, les fleuves, se succédaient et disparaissaient, les uns après les autres, derrière la ligne de l’horizon.

Alban cita à l’enfant, pour le convaincre, plusieurs exemples de cette vitesse des aérostats, que l’on a reconnue être toujours égale à celle des courants atmosphériques dans lesquels ils sont plongés.

Un ballon, illuminé de verres de couleurs, lancé à Paris, le soir du sacre de l’empereur Napoléon Ier, vint atterrir à Rome, le lendemain matin.

Pendant le siège de Paris, des aéronautes furent portés, en quelques heures, jusqu’en Norvège…

Tout en racontant les anecdotes, du même genre, dont sa mémoire était amplement fournie, Alban s’était mis à l’œuvre.

Il croyait avoir trouvé un excellent moyen de ressouder les deux tronçons des verges d’acier.

Il monta sur la plate-forme, et ajusta, à l’endroit des cassures, une série de conducteurs électriques.

Il voulait, à l’aide des courants, très puissants, dont il disposait, faire rougir les tiges de métal, les fondre partiellement, de manière à ce qu’elles se soudassent par un simple rapprochement.

Par malheur, dans sa précipitation, Alban avait mal calculé la force du courant qu’il mettait en œuvre.

La chaleur produite fut si grande, qu’une portion de la tige s’amollit et se fondit.

Sous peine d’un désastre complet, il dut abandonner sa malencontreuse tentative.

Il était si dépité qu’il eut, un instant, malgré le danger auquel il se serait exposé, l’idée de tenter une descente.

Mais, il réfléchit qu’après tout, il valait mieux essayer encore de raccommoder les ailes, que de s’exposer imprudemment.

Tant qu’ils ne descendraient pas, ils étaient absolument en sûreté.

Le magasin de l’arrière renfermait même une provision suffisante de « lévium » liquide, pour parer à une déchirure ou à une déperdition de gaz.

D’ailleurs, la nuit allait venir dans quelques heures ; le moment était mal choisi pour faire un autre essai de réparation de l’appareil planeur.

Alban rentra donc dans la salle commune et, la tête entre ses mains, s’absorba dans ses pensées.

En lui-même, il ne voulait pas s’avouer vaincu.

Il faudrait bien qu’il découvrît le moyen de sortir d’embarras, et de faire, avec l’aéroscaphe, une rentrée triomphale à Saint-Cloud.

Le soleil commençait à décliner vers l’horizon.

De la hauteur où ils se trouvaient, les aéronautes voyaient se déployer les magnificences du couchant avec un éclat et une intensité dont ceux qui n’ont jamais fait d’ascension, ne peuvent se faire aucune idée.

Par-dessus la chaîne des Vosges, dont les sommets, colorés par la lumière, apparaissaient rose tendre et lilas, c’était un amoncellement de nuages d’une couleur plus riche, et dont les formes et les tons se modifiaient, d’instant en instant, comme un décor de féerie.

Il y en avait de violet sombre, de rouge-cuivre, d’orange et de jaunes.

Quand tout le monde eut joui de ce spectacle, que l’altitude à laquelle se trouvait la Princesse des Airs prolongea très longtemps, Alban demanda à Ludovic s’il savait ce que c’était que les nuages.

– Oui, répondit l’enfant. Ce sont des masses de vapeur d’eau qui flottent au-dessus de nous, et qui produisent la pluie.

– Cette explication est très incomplète. Si notre ennemi, le farouche M. Bouldu se trouvait ici, il ne manquerait pas de vous expliquer que beaucoup de nuages ne sont nullement formés de vapeur d’eau. Ceux qui flottent à la plus grande hauteur, par exemple, et qu’on appelle des cirrus, sont composés de menues aiguilles de glace.

– Je sais qu’il y a quatre sortes principales de nuages, dit Ludovic : les nimbus, qui sont les plus considérables, les cumulus, les stratus et les cirrus. Les premiers sont les plus sombres, et s’étendent sur le plus grand espace ; ce sont eux qui se rapprochent le plus près de la terre, et qui produisent la pluie. Ils sont d’une couleur gris sombre ou noirâtre. Les cumulus, que les marins appellent pittoresquement « balles de coton », sont de gros nuages blancs aux formes arrondies, dont l’épaisseur est de quatre à cinq cents mètres, et qui flottent à une hauteur variant entre cinq cents et trois mille mètres.

– Ce sont ces nuages, interrompit Mme Ismérie, qui prêtent le plus aux descriptions des poètes et aux caprices de l’imagination. Ce sont eux qui, dans nos climats tempérés, contribuent le plus au charme des ciels et à l’éclat des couchers de soleil. Le nimbus n’est qu’une masse épaisse et opaque qui voile et attriste toute une partie du ciel. Les cumulus, au contraire, grâce à leur extrême légèreté, à l’immense diversité d’aspects qu’ils revêtent, affectent, en peu d’instants, toutes les formes que peut imaginer l’esprit le plus capricieux et le plus varié. C’est dans les cumulus que les artistes et les rêveurs découvrent, tour à tour, des apparences de châteaux fantastiques, d’hommes, d’animaux, de montagnes, de dragons et de paysages.

– Et les stratus ? interrogea la petite Armandine.

– Les stratus, répondit Alban, sont ces petits nuages qui traversent le ciel comme de longs filaments. De même que les cirrus, qui affectent plutôt une forme crêpelée, ce sont des nuages de glace qui flottent à une hauteur de huit mille à douze mille mètres… Tous ces nuages, d’ailleurs, sont visibles de très loin. C’est ainsi que ceux dont nous admirions les brillantes couleurs à Saint-Cloud, lors du coucher du soleil, et qui semblaient tout près de nous, flottaient au-dessus de la mer de la Manche, dont le reflet contribue à les parer de leurs riches nuances. Les combinaisons des nuages entre eux sont infinies. Ils arrivent à produire des aspects tout à fait invraisemblables… Il y a des ciels dont une partie est envahie par un sombre nimbus, et dont le reste, couvert de cumulus aux formes tourmentées, surmonté, des longs filaments des stratus, offre aux regards la vision d’une falaise aux rivages battus par une mer de rayons et de fleurs…

Cependant le soleil était tout à fait tombé.

Très loin, une nappe de petits nuages d’un rose vif apparaissait seule au-delà des campagnes de France.

L’atmosphère était devenue d’une pureté glaciale.

Une rumeur douce et lointaine, un chuchotement mystérieux et indéfinissable, montaient de la terre, comme une invitation au recueillement et à la méditation.

L’aéroscaphe semblait immobile, au-dessous d’un ciel d’un bleu profond de velours, que des millions d’étoiles commençaient à illuminer.

Invinciblement, la solennité majestueuse du paysage aérien avait gagné tout le monde.

Ludovic surtout, dont le tempérament était d’une sensibilité presque maladive, s’abandonnait, pour la première fois, à cette espèce d’extase pendant laquelle le cœur bat plus également, le cerveau est plus libre, et l’intelligence pour ainsi dire plus vive.

Tous les aéronautes ont subi le charme d’une première nuit passée dans les hautes couches de l’atmosphère, dans cet air plus pur, plus froid et plus subtil, qui ne charrie pas, comme dans les villes et dans les campagnes terrestres, des milliards de microbes, des poisons et des vapeurs délétères.

Alors, l’immensité du spectacle que l’aéronaute a sous les yeux, l’incite à des pensées grandioses.

Il se rend compte du peu de place qu’occupe l’ignorante et faible humanité, dans l’infinité des univers.

Il voit les astres évoluer lentement au-dessus de sa tête « dans un orbe toujours pareil » avec une vitesse éternelle et qui les mène, comme tout ce qui est créé, vers des destinées inconnues.

Il lui semble qu’il n’est pas plus, dans le Grand Tout, qu’un de ces infusoires dont le microscope découvre l’existence dans une goutte d’eau, qu’un de ces minuscules cristaux de glace, flottant à des hauteurs immenses dans l’atmosphère.

La nuit était maintenant tout à fait venue.

Alban fut le premier qui rompit le silence.

Il éprouvait le besoin d’épancher le torrent de pensées et de sentiments dont son esprit débordait.

– Vous faites-vous une idée, s’écria-t-il, de ce qu’est l’atmosphère, cet immense océan de forces et de vies qui nous entoure, dans lequel nous sommes baignés, grâce auquel, sur la terre, subsistent tous les êtres animés, grâce auquel notre globe n’est pas un astre défunt comme son satellite la Lune, cette planète sépulcrale et glacée jetée dans l’infini comme un cimetière astral. C’est l’atmosphère qui permet à la terre de retenir et de garder la chaleur du soleil. C’est d’elle que dépend l’existence de toute créature. De leurs branchies, au fond de l’Océan, les poissons absorbent l’oxygène en dissolution dans l’eau, et peuvent chasser de leur sang l’acide carbonique qui les asphyxierait. L’homme meurt s’il est privé d’air pendant un court laps de temps ; les oiseaux et les insectes en sont tellement saturé que l’air pénètre jusque dans l’intérieur de leurs os, jusque dans les plumes de leurs ailes, jusque dans les plus délicates nervures de tout leur être. L’atmosphère est une mer sans limites dont les flots submergent jusqu’aux plus hauts sommets de notre globe, et qui a ses courants, ses tourbillons et ses cataclysmes, aussi bien que les océans terrestres. Elle tient en suspension des animalcules d’une variété infinie ; elle charrie même les cadavres pétrifiés d’animaux microscopiques, morts depuis des centaines de siècles et dont nous absorbons des milliers dans une seule aspiration… Un savant a observé qu’en passant auprès d’une maison en construction, on avale une incroyable quantité de ces coquillages microscopiques antédiluviens dont l’agglomération a formé les gisements de pierre calcaire, si abondants dans les environs de Paris. Tout, dans l’atmosphère, est dans un perpétuel mouvement. L’équilibre, toujours rompu, se rétablit toujours harmonieusement. Les rayons du soleil élèvent de la mer la vapeur d’eau qui, sous forme de pluie, de glaciers, de rivières et de ruisseaux, ira porter en tous lieux la fertilité et la vie. En rabattant vers le sol les substances en suspension dans l’air, la pluie enrichit, chaque année, le sol, d’une masse de substances fertilisantes, des azotates principalement, dont la quantité, pour un mètre carré et pour une année, a été évaluée, d’après des calculs précis, à plusieurs kilogrammes… C’est le mouvement imperceptible, mais continuel, des eaux qui travaille lentement à engloutir les montagnes les plus hautes et les plus rocailleuses dans le lit des mers. Car l’eau pénètre dans les moindres interstices du rocher. Cette eau, quand elle vient à se solidifier sous l’influence du froid, fait éclater la pierre, l’effrite, la pulvérise, la divise en parcelles assez minimes pour être transportées par les torrents et les rivières, ou pour être facilement assimilées par les plantes des sommets, dont les racines, en quête d’un aliment, rampent sur le roc… L’air, dont nous absorbons l’oxygène en respirant, et que nous saturons d’acide carbonique, est ramené à sa pureté primitive par les végétaux qui, eux, absorbent l’acide carbonique et dégagent de l’oxygène. Rien ne demeure inactif dans la nature… Nous-mêmes, en ce moment, non seulement nous sommes emportés autour du soleil avec une vertigineuse vitesse, en même temps que la terre, dont l’air forme comme la dernière écorce, mais nous progressons très rapidement à travers cette même atmosphère, portés par un courant de vent aussi régulier, aussi bien connu des savants, que peut l’être le cours de n’importe quel fleuve terrestre.

Alban se tut.

Dans la salle commune, le froid commençait à devenir très vif.

Les portes extérieures furent fermées et Mme Ismérie fit briller les lampes à incandescence.

On eût pu, à la rigueur, se passer de leur clarté.

Par les fenêtres et le plafond vitré, les étoiles répandaient une[2] lueur azurée qui eût pu permettre de lire.

C’est qu’à ces hauteurs l’atmosphère, que ne trouble aucune vapeur, est d’une limpidité qui donne à tous les astres un éclat presque insoutenable, un rayonnement féerique.

Alban avait atteint, dans un des casiers, un grand atlas météorologique.

Il expliqua sommairement, à Ludovic émerveillé, comment, par la différence de température, les courants aériens prenaient naissance, en vertu de la plus grande légèreté de l’air chaud qui vient, naturellement, prendre la place de l’air froid.

Il lui fit comprendre pourquoi certains vents, tels que les alizés, soufflent constamment, pendant six mois de l’année, de l’est à l’ouest, dans les régions équatoriales, et pendant six mois, de l’ouest à l’est.

Grâce aux divers courants des vents, il se fait un échange perpétuel entre l’air glacial des régions polaires et l’air embrasé des tropiques.

Dans les parages même de l’Équateur, il règne un calme à peu près absolu ; et l’on a justement remarqué que si Christophe Colomb, à son retour, n’avait pas été favorisé par l’alizé nord-est, qui le poussait vers l’Europe ; que s’il fût tombé dans la région des calmes équatoriaux, où l’immobilité de ses caravelles l’eussent condamné à mourir de soif et de faim, nous ignorerions peut-être encore l’Amérique…

Les vents se divisent en vents invariables, dont le trajet est aussi bien connu que celui des vaisseaux du corps humain, et en vents variables.

On a dressé, des premiers, des cartes fort complètes.

Quant aux seconds, de jour en jour on les connaît mieux.

– M. Bouldu, ajouta Alban, je me plais à lui rendre justice, malgré notre inimitié, a fait faire de grands pas à cette science. D’ici peu d’années, tous les courants atmosphériques seront prévus, connus et classés.

– Mais, interrogea Ludovic avec vivacité, le courant atmosphérique qui entraîne la Princesse des Airs est-il variable ou invariable ?

– Il tient le milieu entre les deux. C’est ce qu’on appelle un vent dominant. Il est, d’ailleurs, noté sur une des cartes de mon atlas.

– Alors, s’écria l’enfant, vous savez où nous allons !

– Certainement… Le courant atmosphérique qui nous porte part de la France, traverse l’Allemagne, l’Autriche et la Russie du Sud, franchit le Caucase, et va se perdre vers les régions de l’Himalaya et du centre de la Chine. Il est même probable qu’il se continue plus loin ; mais la science météorologique demande des observations longues et minutieuses, qu’il ne sera pas possible de faire, sans doute d’ici longtemps, dans ces régions presque inexplorées.

– Nous pourrions les faire, nous !… s’écria Ludovic avec la folle présomption de la jeunesse.

– Si nous étions dans d’autres conditions, je ne dis pas. Par malheur, nous pouvons dire qu’en ce moment, l’aéroscaphe, littéralement, ne bat plus que d’une aile… Mon projet est tout simplement de faire un dernier effort pour réparer notre avarie. Si je ne réussis pas, nous tenterons, à nos risques et périls, une descente dans le voisinage de quelque grande ville d’Autriche ou de Russie, où je puisse trouver des ouvriers capables de remettre tout en état pour le retour.

– Mais si nous nous cassons le cou dans la descente !

Alban demeura silencieux, les sourcils froncés de contrariété.

Il ne se dissimulait pas qu’il était autrement dangereux, avec un appareil aussi lourd que la Princesse des Airs, d’opérer une descente, qu’avec un aérostat ordinaire, ce qui n’eût été qu’un jeu pour lui.

Après un silence, il reprit :

– J’avoue que je ne me résoudrai à descendre que lorsque j’y serai absolument contraint. Je suis responsable ici de quatre existences. Je tiens à vous ramener sain et sauf à votre père. De plus, en admettant que j’arrive à vous débarquer tous heureusement, l’aéroscaphe sera toujours fortement endommagé, et peut-être même hors de service. Ce sera pour le docteur Rabican, qui m’a commandité, une perte d’argent considérable ; pour moi, l’humiliation d’une défaite, la ruine de mes espérances, l’ajournement à une époque indéterminée de la solution du problème de la navigation aérienne.

– Vous pourrez, plus tard, retrouver Jonathan, et lui faire payer chèrement cet insuccès !

– Oh ! Jonathan, je le retrouverai toujours ; mais je sacrifierais volontiers ma vengeance à la gloire d’un succès complet.

Pendant la fin de cette conversation, Mme Ismérie et Armandine s’étaient retirées dans leurs cabines respectives.

Ludovic, sur le conseil de l’aéronaute, ne tarda pas à en faire autant.

En se glissant sous les couvertures de l’étroite couchette, il ne put s’empêcher de penser à sa chambrette, dont les fenêtres donnaient sur les jardins, à la douleur de ses chers parents, dont il était maintenant séparé par plusieurs centaines de lieues.

Cependant, sa fatigue et ses émotions avaient été si grandes depuis vingt-quatre heures, qu’il ne tarda pas à dormir à poings fermés, derrière la cloison de métal.

La Princesse des Airs planait en ce moment au-dessus du massif des Alpes autrichiennes, dont Al-ban, resté de garde dans la cellule du timonier, entrevoyait les cimes bleuâtres, qui étincelaient aux rayons de la lune.



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