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La Princesse des airs/I/7

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VII


DISPARU !


Après les premiers moments de silence et de stupeur qui avaient suivi la disparition de la Princesse des Airs, la foule, rassemblée pour assister à l’ascension, se divisa en groupes nombreux où l’on discutait avec animation.

Deux partis étaient en présence : M. Bouldu et ses amis, qui triomphaient de la façon la plus insultante, et criaient à tue-tête que l’expérience était complètement manquée, que c’était une mauvaise plaisanterie, puisque le prétendu dirigeable, l’aéroscaphe, n’avait pu, malgré le peu de violence du vent, opérer la moindre évolution aérienne, et était devenu, comme un vulgaire ballon en baudruche, le jouet des courants atmosphériques.

– J’ai de bonnes raisons pour croire, répéta Jo-nathan à plusieurs reprises, en s’adressant à diverses personnes, que l’opinion de M. Bouldu est la seule juste.

Le professeur Van der Schoppen, qui avait entendu ces paroles, pressa de questions l’Américain ; mais celui-ci, comprenant son imprudence, ne voulut rien dire de plus.

Quant au docteur Rabican, il demeurait silencieux et, au fond, très perplexe.

Mais ses amis, et ils étaient nombreux, répondaient victorieusement à leurs contradicteurs que le seul fait, pour l’aéroscaphe, de s’être élevé dans les airs, était une preuve non équivoque de réussite.

Là-dessus ils citaient, avec force détails, ce qu’ils connaissaient de la perfection des appareils moteurs et de l’ingéniosité des procédés de direction.

– Vos appareils sont merveilleux, répliquaient les autres, c’est entendu ; mais les aéronautes ne les ont pas fait marcher.

– Cela ne prouve pas qu’ils ne soient pas excellents. Une circonstance que nous ignorons en a sans doute retardé la mise en mouvement ; mais ils marcheront. Alban Molifer reviendra de son expédition en triomphateur…

– S’il ne se tue pas dans une descente imprudente, comme il est arrivé à la majorité des inventeurs de machines volantes.

– C’est ce que nous verrons !…

Cette discussion, grâce à l’acrimonie de M. Bouldu, à l’hypocrisie de Jonathan, qui se faufilait de groupe en groupe, ranimant la querelle par des insinuations perfides quand il voyait les gens à peu près d’accord, s’envenima si bien que les autorités, craignant une bagarre, firent tout doucement évacuer la place par les soldats et les agents.

Au retour, le docteur Rabican, très entouré, fut invité, par plusieurs savants, à donner son opinion sur la question qui passionnait tout le monde.

Le docteur était trop loyal pour feindre une satisfaction qu’il ne ressentait pas.

– Je suis, dit-il, très inquiet. Il y aurait autant de présomption à croire au succès, que de pessimisme à préjuger une catastrophe. Le mieux est d’attendre quelques jours. Quant à moi, j’ai la plus grande confiance dans l’intelligence et dans l’expérience d’Alban. C’est un aéronaute plein de ressources. Si l’avarie qui a immobilisé ses appareils n’est pas trop grave, j’ai le ferme espoir qu’il réussira.

Ces paroles arrêtèrent net les discussions.

Chacun sentit que le docteur avait parlé de la façon la plus raisonnable et la plus prudente, et que toute autre opinion serait prématurée.

On se sépara donc sans enthousiasme, presque silencieusement.

De son côté, le docteur Van der Schoppen avait, avec son ami Bouldu, une discussion des plus animées.

L’Allemand était de l’avis du docteur Rabican.

Avec son gros bon sens, il ne pouvait admettre que le public regardât comme avortée une tentative dont on ne connaissait pas encore le résultat.

– Je vous dis qu’ils sont perdus, s’écriait M. Bouldu avec feu ; et je les inscris, d’ores et déjà, en compagnie des Blanchard, des Pilâtre des Roziers, et de bien d’autres, au nombre des victimes de l’imprudence scientifique.

– Je m’inscrirai pour un dollar lorsqu’il s’agira de leur élever un monument commémoratif, glapit haineusement l’Américain.

– Permettez-moi, interrompit le professeur Van der Schoppen, dont les idées étaient très lentes, mais qui les suivait jusqu’au bout, permettez-moi, mon cher monsieur Bouldu, de vous demander sur quelles raisons vous vous appuyez pour croire que la Princesse des Airs ne pourra pas opérer sa descente comme un ballon ordinaire ?

– Vous ne savez donc pas le premier mot de la science aérostatique, répondit rageusement M. Bouldu. L’aéroscaphe, ou quelque soit le nom barbare dont on a baptisé cette machine, n’est pas du tout dans les mêmes conditions qu’un autre ballon. La coque métallique pèse un poids de tous les diables ! Quand ils arriveront à une certaine distance de terre, leur aérostat, dégonflé de son « lévium », n’aura plus la force de les soutenir. Ils tomberont avec la rapidité d’une pierre.

L’opinion du météorologiste, qui ignorait l’existence, à bord de l’aéroscaphe, de fusées à air liquide destinées à retarder la chute, était assez plausible.

Le professeur Van der Schoppen, après avoir demandé quelques explications complémentaires, finit par être de l’avis de son ami.

Quant à Jonathan Alcott, il exultait.

Ses yeux, froids et durs, étincelaient de haine satisfaite.

Il n’avait pas le moindre doute sur la catastrophe qui devait, selon lui, terminer l’ascension de l’aéroscaphe.

Il allait avoir la joie, dans quelques jours, peut-être dans quelques heures, d’apprendre la mort de son ennemi.

Il savait aussi, et il était le seul à savoir, que le trépas de l’aéronaute entraînerait celui du jeune Ludovic Rabican ; et il jouissait, par avance, des angoisses du docteur qui, frappé dans son affection paternelle, découragé, à demi ruiné, renoncerait sans doute pour jamais à la science aérostatique.

Les papiers et les plans d’Alban Molifer, auquel on ne connaissait plus aucun parent, seraient vendus aux enchères.

Jonathan les ferait acheter par M. Bouldu, et tous deux entreprendraient la construction d’un autre aéroscaphe qui, Jonathan se le promettait bien, n’aurait pas le même sort que la Princesse des Airs.

Malgré ses beaux projets, l’Américain conservait encore quelque crainte.

Alban avait dû raconter au docteur Rabican la première tentative criminelle.

Qui sait si, dans sa douleur, l’infortuné père n’ordonnerait pas une enquête, dont l’issue pourrait être fatale à l’Américain ?

Cette pensée gâta sa joie.

Il avait beau être sûr de n’avoir pas laissé, derrière lui, de preuves matérielles de son forfait, ses antécédents étaient si déplorables qu’il parvenait, avec peine, à se rassurer complètement.

Le docteur Rabican, lui, était rentré à l’institut un peu avant l’heure du déjeuner.

Il expliqua, avec un grand calme où perçait néanmoins un peu de contrariété, à sa femme et à Alberte les incidents qui avaient signalé l’ascension de la Princesse des Airs.

Le docteur ne voulait pas effrayer les deux femmes, et elles avaient une telle habitude d’ajouter une foi aveugle à ses paroles, qu’elles s’en tinrent strictement à ce qu’il leur raconta.

Il serait toujours assez tôt pour leur annoncer une catastrophe, si elle se produisait.

On se mit à table.

– Tiens, fit remarquer Alberte, Ludovic est en retard aujourd’hui.

– Il n’est pas bien difficile de deviner où il est, dit Mme Rabican. Avec son amour pour l’aérostation, nul doute qu’il ne soit encore à discuter avec ses camarades, dans les environs du lieu de l’expérience… Nous ne l’avons pas aperçu de toute la matinée.

– C’est singulier, fit remarquer le docteur, tout entier à ses préoccupations, je ne l’ai pas, en effet, rencontré une seule fois, dans les groupes… Il est vrai que j’avais à répondre à tant de personnes, qu’il a très bien pu me coudoyer sans que j’y fasse attention.

Le docteur avait pour principe de laisser à ses enfants le plus de liberté possible.

Il agissait toujours sur eux par des conseils, plutôt que par des réprimandes.

Il n’éprouva donc, pour le moment, nulle inquiétude.

Mais, à la fin du déjeuner, quand on vit que l’enfant ne reparaissait pas, le docteur éprouva un peu de mauvaise humeur.

– Ludovic, pensait-il, a vraiment agi avec beaucoup de sans-gêne. Il eût pu, au moins, s’il désirait déjeuner avec un de ses camarades, en demander l’autorisation à sa mère ou m’avertir. Quand il rentrera, je lui ferai remarquer l’incorrection de sa conduite.

Deux heures après, l’enfant n’était pas revenu, le docteur commença à s’inquiéter.

Mme Rabican surtout, éprouva de grandes appréhensions.

– Je crains, dit-elle à Alberte, qu’il ne soit arrivé quelque malheur à Ludovic. Jamais il ne s’est rendu coupable d’un pareil retard. Il est trop docile et trop affectueux pour que son absence ne soit pas involontaire.

Alberte tenta de rassurer sa mère.

– Il a certainement oublié de nous prévenir, répondit-elle. Je suis persuadée qu’il est parti en excursion dans le bois, avec les jeunes Van der Schoppen, ou avec Yvon Bouldu.

Sans se ranger à cette opinion, vraisemblable pourtant, Mme Rabican sonna les domestiques, et les interrogea tous les uns après les autres.

Aucun d’entre eux n’avait aperçu Ludovic depuis la veille au soir.

Le concierge fût dépêché en hâte dans toutes les maisons où l’on croyait avoir des chances de trouver l’enfant.

Personne ne l’avait vu.

Vers six heures du soir, on était toujours sans nouvelles.

En apprenant ce qui se passait, le docteur, que sa femme, tout éplorée, vint interrompre au milieu d’une consultation, eut le pressentiment d’un malheur.

Il essaya de donner le change à sa propre angoisse, en réprimandant doucement Mme Rabican de sa promptitude à s’alarmer.

– Voilà bien du bruit, s’écria-t-il sur en ton de plaisanterie affecté, à cause d’un gamin qui est allé faire l’école buissonnière, qui a profité du beau soleil, pour délaisser un peu ses bouquins. J’avoue que je ne saurais le désapprouver entièrement. Il ne mérite de réprimande que pour ne nous avoir pas prévenus.

– Il sera assez puni, fit observer Alberte, lorsqu’il apprendra les transes qu’il nous a causées, la peine qu’il nous a faite… Je crois, comme papa, qu’il va revenir pour le dîner.

Mme Rabican dut se contenter de ces paroles qui ne l’avaient point rassurée.

Mais, jusqu’à la cloche du repas, qui sonnait à six heures et demie précises, ses tourments ne firent que s’accroître.

Ce soir-là, le dîner fut expédié en quelques minutes.

Le docteur, très nerveux sous son calme apparent, avala en hâte quelques bouchées, et descendit en ville pour commencer, lui-même, les recherches.

Il refit, une à une, et sans plus de succès, les courses qu’avaient faites, inutilement, dans l’après-midi, les domestiques.

Il n’y avait plus que deux maisons où le docteur ne fut pas allé, celle du professeur Van der Schoppen, et celle du météorologiste Bouldu.

Ce fut par les Van der Schoppen qu’il commença.

L’apôtre de la kinésithérapie, présidant une longue table qu’entouraient ses enfants et leur mère, prenait son repas du soir dans un service de terre de fer dont pas une pièce n’était intacte.

Les assiettes, les soupières et même les carafes portaient la trace des luttes hygiéniques en honneur dans la famille.

Le professeur se leva promptement de table, en apprenant le motif qui amenait chez lui son confrère, et déclara qu’il voulait lui-même, aidé de ses deux fils, Karl et Wilhelm, coopérer aux recherches.

Il eut même la délicate attention de se proposer pour aller aux informations chez M. Bouldu, pensant éviter ainsi, au docteur Rabican, une démarche désagréable.

Le docteur attendit impatiemment le résultat de cette visite qui, naturellement, fut négatif.

En apprenant que Ludovic avait disparu, Jonathan n’avait pas bronché ; mais M. Bouldu avait paru très vivement impressionné.

Il n’avait émis aucune observation lorsque son fils Yvon, qui n’avait pu assister à l’expérience le matin, à cause d’un examen qu’il passait à Paris, déclara d’un ton résolu qu’il sortait avec M. Van der Schoppen pour se joindre à ceux qui allaient tâcher de retrouver son ami.

– Vous avez peut-être tort de laisser partir M. Yvon, fit remarquer Jonathan, quand le jeune homme fut sorti… Le docteur Rabican va voir là une concession de votre part !

– Jonathan, s’exclama M. Bouldu, avec un regard terrible, tu es ici pour t’occuper du laboratoire, et non pour te mêler de mes affaires personnelles. Ne l’oublie pas !… Yvon et Ludovic ont été élevés ensemble, comme deux frères. La demande de mon fils est toute naturelle. Je l’aurais vertement morigéné s’il ne l’eût pas faite, s’il m’eût donné une telle preuve de manque de cœur !… D’ailleurs, cela ne te regarde pas. Va-t’en !…

Jonathan s’éclipsa en maugréant.

Il savait, par une longue expérience, combien il était dangereux de contredire M. Bouldu à certains instants.

Le docteur Rabican avait serré avec émotion la main d’Yvon ; puis les recherches avaient continué.

Pendant la soirée, la ville et le parc furent explorés dans tous les sens.

La nouvelle de la disparition du jeune Rabican s’était promptement répandue par la ville.

Les habitants de Saint-Cloud, où le docteur était très populaire, vinrent en foule lui offrir leurs services.

Ce fut une battue générale. Tous les fourrés, toutes les maisons, toutes les ruelles furent explorés.

Sur le pas des portes, les femmes, malgré l’heure avancée, commentaient longuement l’événement.

Il n’y avait qu’une voix pour plaindre Mme Rabican.

Le mystère qui entourait la fuite de l’enfant, ajoutait encore à l’impression produite.

Quelques-uns ne se gênaient pas pour insinuer que M. Bouldu et son serviteur américain pouvaient bien être pour quelque chose dans cette disparition imprévue.

Le docteur dut hautement déclarer, à plusieurs reprises, qu’il n’avait aucun soupçon contre son ancien ami.

La police, immédiatement prévenue, redoutait plutôt, pour l’enfant, quelque accident de canotage, quelque attaque des rôdeurs des bords de la Seine.

Malgré la nuit, de fortes lanternes électriques furent disposées sur des bateaux et sur le rivage ; et une équipe de mariniers explora le fleuve dans tous les sens.

Évidemment, ces recherches demeurèrent sans résultat ; et à deux heures du matin, le docteur dut rentrer, brisé de fatigue, la mort dans l’âme, sans avoir même une parole de consolation, une lueur d’espoir à donner à sa femme et à sa fille.

À peine eut-il franchi le seuil du vestibule que Mme Rabican et Alberte, déjà informées de l’inutilité des recherches, vinrent se jeter en pleurant dans ses bras.

Entre ces trois êtres, si cruellement frappés, pas une parole ne fut échangée.

Le père, étranglé par l’émotion, ne put que mêler ses larmes à celles des deux femmes.

Le lendemain, de bonne heure, le docteur, qui n’avait pu fermer l’œil de la nuit, fit reprendre, avec plus de méthode, les recherches commencées la veille.

On télégraphia à Paris, pour faire venir les plus fins limiers de la police de Sûreté.

La photographie de Ludovic Rabican et son signalement furent expédiés dans toutes les directions.

Une forte récompense fut promise à ceux qui pourraient fournir quelque indice.

Tout fut inutile.

Les jours passèrent ; et non seulement l’enfant ne revint pas, mais personne ne put apporter le moindre renseignement sur la manière dont il avait disparu.

Seul, le concierge de l’institut Rabican se souvint d’avoir entendu ouvrir et refermer la petite porte qui donnait sur les jardins, dans la nuit qui avait précédé l’expérience aérostatique.

Cette porte, dont le docteur était le seul à se servir dans ses visites tardives, était interdite aux autres personnes de la maison.

Comme le docteur Rabican affirma n’être pas sorti cette nuit-là, il devint évident pour tout le monde que c’était Ludovic que le concierge avait entendu.

C’était là un indice précieux, mais qui laissait le champ libre aux plus sinistres suppositions.

L’enfant avait pu être attaqué, dévalisé, jeté à la Seine ; et les assassins avaient eu toute facilité pour faire disparaître les traces de leur crime.

– Mais aussi, s’écriait le docteur dans son désespoir, pourquoi donc est-il sorti à une heure pareille ! Qu’allait-il faire ?… Ah ! j’aurais dû veiller avec plus de soin sur cette imagination toujours brûlante, sur ce cerveau toujours en ébullition… Sait-on quelles idées fantasques peuvent germer dans une tête de treize ans !

Les agents de police que l’on avait fait venir, crurent, comme le docteur, à un crime.

Ils dirigèrent dans ce sens, leurs investigations.

Plusieurs individus malfamés furent mis en état d’arrestation.

Toute la population de miséreux des berges de la Seine défila dans le commissariat de police de Saint-Cloud, en une grotesque et lugubre théorie.

Tous les damnés de l’existence, tous les vaincus de la bataille sociale furent « raflés »… les sans-le-sou, les sans-logis, les sans-famille.

Il y avait là de tout jeunes hommes et des vieillards, des vieilles femmes au teint parcheminé, au dos courbé par la misère, en compagnie de fillettes de dix ans, nées on ne sait où, on ne sait de qui, échouées dans les parages des berges parce que, là du moins, au milieu des gueux, rebut de la grande et égoïste Ville, elles pouvaient se sentir à l’aise, sinon en sûreté.

Certains de ces pauvres êtres avaient des physionomies intelligentes.

On se demandait quelle fatalité les avait fait descendre si bas.

Chez d’autres, le regard ne luisait plus que comme un verre dépoli.

On sentait que de trop longues privations avaient fait de ces résignés, des êtres sans force morale ni physique.

De ce qui avait été leur esprit, toute flamme était partie.

Ils étaient devenus imbéciles et idiots.

Et ceux-là étaient renvoyés tout de suite, car on savait bien qu’ils ne pouvaient être dangereux.

D’autres figures portaient le masque d’un invincible désespoir.

Ils étaient nombreux, dans ce groupe.

Ils avaient appartenu à tous les mondes, à toutes les castes sociales.

Un des premiers qui furent arrêtés, n’était autre qu’un authentique marquis, d’une des plus vieilles familles françaises, dont le luxe, sous le second Empire, étonna ses contemporains.

Quand il eut mangé ses biens jusqu’au dernier centime, il était jeune encore, et il eût pu se réhabiliter dans son honneur d’homme, en travaillant.

Il préféra rouler de chute en chute, pour en arriver, finalement, à vivre au milieu des vagabonds, des gueux, des escarpes, des gens sans aveu, sans feu ni lieu, des déclassés de toute catégorie qui, loin de lui marquer leur amitié ou leur estime, se moquaient de ce vieillard, qui avait été un de ces riches qu’ils enviaient ou haïssaient – selon le tempérament de chacun – et qui était devenu, par sa faute, aussi misérable qu’eux-mêmes.

Le marquis-vagabond était connu de la police.

Il avait déjà été arrêté trois fois.

Aussi, comme on le savait complètement inoffensif, et parfaitement incapable de se rendre coupable d’un meurtre aussi odieux que l’assassinat du jeune Ludovic Rabican, ne fut-il retenu au commissariat que juste le temps qu’il fallait pour reconnaître son identité.

Mais il y en avait d’autres, parmi les vagabonds arrêtés, qui n’étaient ni des désespérés, ni des idiots, ni des résignés.

Presque tous dans la force de l’âge, un éclair de haine brillait dans leur regard.

On sentait qu’ils ne se résignaient pas encore, et qu’ils étaient très capables de se venger de ce qu’ils nommaient l’injustice de la Société à leur égard.

Fainéants d’instinct, pour la plupart ; d’autres, parmi eux, payaient chèrement une faute passée.

Lorsque la prison les avait rendus à la vie publique, ils avaient vu tous les ateliers, toutes les usines se fermer devant eux.

Nul ne désirait employer un criminel, ou quelqu’un ayant commis une faute si grave, que la justice avait été obligée de sévir contre lui.

Malgré tout, rien ne prouvait que ces gens eussent commis l’assassinat de Ludovic Rabican.

Car, enfin, dans quel but l’eussent-ils assassiné ?

Et ce crime même, était-il certain qu’il eût vraiment été commis ?

Tous furent relâchés en même temps que leurs camarades.

Un jour, un agent vint avertir le commissaire qu’on venait de retrouver, dans la Seine, le cadavre d’un enfant.

Immédiatement, le docteur Rabican fut prévenu.

On juge de son émotion à cette nouvelle.

Il défendit que l’on prévînt sa femme, ni Alberte, et il sortit seul.

Fébrile, angoissé, il suivit le policier qui était venu le prévenir.

Quand il entra dans la chambre où, sous un drap blanc, reposait le petit cadavre, il fut obligé de s’appuyer à la muraille pour ne pas tomber.

Ses yeux se voilèrent, et il ne pouvait rien apercevoir dans la demi-obscurité de la salle.

Enfin, il fit un effort sur lui-même.

Il se raidit contre son émotion, et, encouragé par les bonnes paroles d’espoir que lui donnaient les agents de la police, il s’approcha…

– Ce n’est pas lui !… Ce n’est pas mon fils !… Ce n’est pas Ludovic ! s’écria-t-il avec un immense soupir de soulagement… Non, ce n’est pas lui !… Dieu soit loué ! tout espoir n’est peut-être pas encore perdu !…

L’enfant retiré de l’eau était à peu près du même âge que Ludovic et de sa taille ; mais les traits étaient si dissemblables que l’erreur n’était pas possible.

Le soir même, il fut reconnu par ses parents… Le petit malheureux s’était noyé par accident : l’idée d’un crime devait être écartée.

Le docteur Rabican rentra chez lui. Et ce ne fut que quelques jours plus tard qu’il raconta à sa femme et à sa fille, la terrible alerte qu’il avait subie.

– Oui, dit Mme Rabican, dont les larmes recommencèrent à couler… mais, qui sait si mon pauvre enfant n’est pas mort, lui aussi, par accident, dans cette Seine aux eaux profondes, et qui charrie tant de cadavres !

Quoi qu’il en soit, plus que jamais, la fuite de Ludovic Rabican demeurait couverte d’un impénétrable mystère.

À l’institut Rabican, dont la façade, autrefois si gaie, avait pris un air de deuil, Alberte et sa mère passaient de mélancoliques journées, dans le silence et dans les larmes.

La maison, naguère pleine de chants et de rires, était devenue lugubre comme un tombeau.

Les riches étrangers, les lords splénétiques, les excentriques Yankees que la face soucieuse et profondément ravagée du docteur ennuyait, s’en allaient, les uns après les autres, se plaignant qu’on les négligeât, qu’on ne s’occupât plus assez de leurs maladies réelles ou imaginaires.

Tout entier à son chagrin, le docteur ne faisait rien pour les retenir.

Il méprisait leurs dollars : et il eût voulu n’être qu’un médecin ignoré, dans une petite ville de province, pourvu qu’il eût encore à ses côtés le fils qui faisait, naguère, toute sa joie et tout son espoir.

On n’avait reçu aucune nouvelle de la Princesse des Airs.

On avait seulement signalé son passage au-dessus de Paris, dans les campagnes de Seine-et-Oise où des paysans l’avaient observée.

À partir de là, on perdait sa trace.

Le docteur pensait souvent au courageux Alban, et restait à se demander par quelle inexplicable fatalité, l’aéronaute ne donnait pas de ses nouvelles par quelque moyen indirect.

Mais, il n’avait pas un regret pour les capitaux, relativement énormes, qu’il avait consacrés à la construction de la Princesse des Airs et qui étaient selon toute vraisemblance, sacrifiés.

L’aéroscaphe avait peut-être été entraîné très loin, en mer ; peut-être avait-il été le jouet de quelque cataclysme aérien, et sa brillante coque d’aluminium brisée, tordue, gisait sans doute dans quelque vallon perdu des Karpates ou du Caucase.

Et l’on serait, sans doute, des années avant de la découvrir.

Les malheurs, dit-on, ne viennent jamais seuls.

Une maison de banque où le docteur avait placé la majeure partie de ses économies, fit faillite.

Le docteur dut congédier plusieurs de ses domestiques, qui le quittèrent en pleurant.

Il réduisit considérablement son train de maison, cessa de paraître dans le monde, et se donna tout entier à sa douleur.

L’institut, dont la plupart des fenêtres étaient fermées, dont l’herbe envahissait les allées, autrefois râtissées[1] avec soin, avait revêtu la lugubre physionomie des demeures que hantent les deuils.

Depuis le jour où son enfant avait disparu, Mme Rabican n’était plus sortie d’une espèce de stupeur, qui donnait à son mari, les plus graves craintes.

Elle demeurait silencieuse des journées entières, ne répondant que par un signe de tête plein de lassitude aux paroles de consolation les plus chaleureuses.

Elle eût pu prendre la même devise que cette grande dame du Moyen Age qui, inconsolable de la mort de son époux, inscrivit au-dessus de la porte de sa cellule :

« RIEN NE M’EST PLUS, PLUS NE M’EST RIEN. »

Il fallait l’avertir à l’heure des repas ; et le docteur était forcé de mettre en œuvre sa plus persuasive éloquence, pour la décider à prendre quelques aliments.

Alberte ne quittait sa mère ni jour, ni nuit.

Elle lui faisait la lecture pendant de longues heures.

C’était la seule distraction que Mme Rabican se permît, et qui apportât quelque adoucissement à sa peine.

Alberte avait été, elle aussi, très douloureusement frappée de la fuite de son frère ; mais elle ne partageait pas, à ce sujet, l’opinion de ses parents.

Elle gardait en elle-même un espoir vivace, qu’aucune raison sérieuse, d’ailleurs, ne justifiait.

Le mystère, la soudaineté de la disparition de Ludovic étaient, pour l’enthousiaste et naïve jeune fille, des raisons suffisantes de conserver un peu de foi dans le retour ou le salut de son frère.

– Il est impossible, se disait-elle, que Ludovic, si intelligent, si brave, soit ainsi mort pour nous, du jour au lendemain. Avec sa folle imagination, il doit s’être lancé dans quelque aventure, poursuivre quelque chimérique entreprise… que sais-je ? Mais il n’est pas mort ; il nous reviendra. Une voix secrète me le dit.

Dans la ville, où le malheur du docteur Rabican ne cessait de faire le sujet de toutes les conversations, beaucoup de personnes, surtout parmi les jeunes gens, étaient de l’opinion d’Alberte.

Des légendes, même, s’étaient formées et circulaient dans les quartiers[2] populaires.

Les uns affirmaient que c’était M. Bouldu qui s’était emparé de la personne de Ludovic, et le retenait prisonnier jusqu’à ce qu’on lui eût restitué[3] l’aéroscaphe, dont il se disait le véritable inventeur.

Les autres prétendaient, au contraire, que l’enfant avait pris passage à bord de la Princesse des Airs, avec la complicité d’Alban, pour une expédition mystérieuse, dont les résultats seraient d’une colossale importance.

Cette fois, le bon sens populaire avait presque deviné juste ; mais, naturellement, comme l’idée du départ de Ludovic à bord de l’aéroscaphe était la plus sensée, personne, parmi les gens d’âge et d’expérience, ne s’y arrêta.

D’ailleurs, l’ascension avait été publique.

On savait qu’Alban avait visité soigneusement toutes les parties de la coque, dont il avait dressé les plans et dont il connaissait les moindres recoins.

Il était impossible qu’on n’eût pas découvert Ludovic, si vraiment celui-ci avait été assez imprudent pour s’y cacher.

On aimait beaucoup mieux supposer que l’enfant avait eu l’étourderie de faire une promenade nocturne, et qu’il avait été assassiné par les rôdeurs qui pullulent aux environs du parc de Saint-Cloud et sur les berges de la Seine.

M. Bouldu, qui fut informé de ces bruits, par Yvon et Marthe, la vieille domestique, fut extrêmement mécontent du rôle que certains lui attribuaient dans la disparition du fils de son ami.

Il ne décolérait plus.

D’un bout de la journée à l’autre, il jurait et tempêtait.

M. Van der Schoppen, et surtout Jonathan, ne l’approchaient plus qu’avec mille précautions.

Évidemment, et quoique, par orgueil, M. Bouldu ne voulût pas en convenir, un revirement se produisait lentement dans son esprit.

Il devait regretter la précipitation et l’injustice dont il avait fait preuve envers son vieil ami, le docteur Rabican.

Jonathan Alcott, qui connaissait admirablement le caractère de son maître, et devinait ce qui se passait en lui, s’émut beaucoup de ces symptômes.

Il en tira la conclusion qu’une réconciliation inopinée de son maître avec le docteur pouvait se produire d’un jour à l’autre.

M. Bouldu avait cela de bon, qu’il se réconciliait aussi vite qu’il s’était fâché.

La perspective d’un raccommodement entre les deux camarades donna beaucoup à réfléchir à l’Américain.

Qu’ils pussent se parler, seulement pendant un quart d’heure, sur le ton de l’ancienne cordialité, et il était perdu.

Jonathan savait que, dans ce cas, la vengeance de M. Bouldu serait terrible.

Il se voyait déjà condamné à de nombreuses années de prison, ou mis en pièces par la foule, qui était toute dévouée aux Rabican, et qui ne manquerait pas de lui attribuer la mort de Ludovic.

Le météorologiste, d’ailleurs, était devenu, dans les derniers temps, absolument insociable.

Au moindre mot, il fracassait ses appareils, jetait ses livres par la fenêtre, et accablait son préparateur d’injures expressives et originales.

– Véritablement, finit par se dire l’Américain, après plusieurs jours de réflexion, la place n’est plus tenable ici. Il y a, d’ailleurs, l’histoire du chien de garde, dont personne n’a encore parlé, jusqu’à présent, mais qui finira bien par me causer, un jour ou l’autre, du désagrément. Il serait de toute prudence de disparaître. Je n’ai pas encore séjourné en Alle-magne où, certainement, je recevrais un bon accueil, grâce aux découvertes et procédés inédits que j’ai collectionnés chez mes anciens patrons. Si j’y allais ?…

Malheureusement, Jonathan était dénué d’argent.

Il avait eu, à différentes époques de sa vie, des sommes importantes à sa disposition ; mais il ne lui restait, maintenant, que les appointements mensuels qu’il recevait de M. Bouldu.

Pour tenter un voyage à l’étranger, il fallait de l’argent comptant.

La première idée qui se présenta à l’esprit de l’Américain, fut de faire main-basse sur toutes les valeurs que pouvait posséder son maître.

D’autres eussent été retenus par des scrupules.

Jonathan, décidé à quitter la France, ne songea pas un instant à l’horrible ingratitude dont il allait se rendre coupable.

Il n’avait qu’une seule préoccupation : savoir exactement le jour où son maître aurait, en caisse, la plus forte somme et se l’approprier.

Quoique Jonathan fût au courant de tous les trucs ingénieux inventés par les cambrioleurs de l’Ancien et du Nouveau-Monde, et professés, presque ouvertement, à l’Université des pickpockets de Londres, l’entreprise n’était pas aisée.

Les valeurs que possédait M. Bouldu étaient toutes renfermées dans un coffre-fort gigantesque, construit d’après ses plans et muni d’un système d’avertisseurs électriques et de revolvers automatiques, qui rendaient l’effraction des plus périlleuses.

Sans être découragé par ces difficultés, Jonathan, très versé dans la mécanique, se promit d’étudier minutieusement la question, et de saisir aux cheveux l’occasion favorable.

Dans tous les cas, il était bien décidé à quitter la France, dont le séjour commençait à devenir, pour lui, dangereux.

Une autre raison, qui militait, dans l’esprit de Jonathan, en faveur de la fuite, c’était l’animosité [4] déclarée que lui montraient les habitants de la ville.

Quoiqu’on lui eût répété qu’en France, la justice avait seule à intervenir dans les affaires criminelles, il avait assisté, dans son pays natal, à trop d’exécutions sommaires, à trop d’applications de la loi de Lynch, pour ne pas garder, de l’opinion populaire, un salutaire respect.

Depuis la fuite de Ludovic, il n’osait plus se montrer en plein jour.

Les hommes le huaient, les femmes se le montraient du doigt, les enfants lui jetaient des pierres.

Toute la population de Saint-Cloud, surtout depuis qu’on connaissait sa ruine, avait pris fait et cause pour le docteur Rabican.

Il ne pouvait suffire à visiter tous les malades qui le réclamaient à grands cris.

La salle d’attente de son cabinet de consultation était, chaque matin, trop étroite pour la foule qui s’y entassait ; et, si le docteur eût eu la fantaisie[5] de se porter comme candidat à la députation, il eût été, du jour au lendemain, élu à une majorité écrasante.

Aucun de ses amis ne l’avait abandonné.

Des indifférents, même, ou d’anciens adversaires, lui avaient prodigué des témoignages non équivoques de sympathie.

Le professeur Van der Schoppen, avec qui le docteur Rabican n’avait, autrefois, que des relations de politesse, venait, maintenant, deux fois par semaine, à l’institut, prendre des nouvelles de Mme Rabican, dont le visage s’animait parfois d’un faible sourire, au récit des folies kinésithérapiques du professeur et de sa famille.

L’Allemand, excellent homme au fond, eût voulu réconcilier le docteur et M. Bouldu.

Mais ce dernier était intraitable, et d’autant plus entêté dans sa rancune, qu’il était persuadé d’avoir tort.

Au fond, l’irascible météorologiste eût été très heureux de trouver un biais, un moyen terme qui lui permît de reprendre ses anciennes relations, sans paraître avoir fait la moindre concession.

Néanmoins, il avait, ouvertement, donné la permission à Yvon, de rendre visite aux Rabican.

Le jeune homme usait largement de cette autorisation.

Il passait toutes ses soirées en compagnie d’Al-berte et de sa mère, auxquelles, dans la réclusion qu’elles s’étaient imposées, sa société était une précieuse consolation.

Au sujet de la disparition de Ludovic, Yvon partageait absolument l’opinion des gens du peuple, de ceux qui prétendaient que l’enfant était parti avec Alban dans l’aéroscaphe, et il était parvenu sans peine à inspirer la même croyance à Alberte.

Mme Rabican, seule, quand Yvon se hasardait à lui parler de son fils, hochait désespérément la tête, se refusant à sortir de son mutisme et de sa douleur.

Yvon s’était alors adressé au docteur ; mais il en avait reçu le même accueil découragé.

Depuis le départ de son fils, il semblait qu’il ne pensât plus, que son esprit eût été subitement dépouillé de sa puissance et de son acuité de naguère.

Il remplissait maintenant, d’une façon machinale, les devoirs de sa profession ; mais la science ne l’intéressait plus.

Il ne lisait pas, ne mettait plus les pieds dans son laboratoire, où les flacons et les appareils se recouvraient d’une couche épaisse de poussière.

Il n’eût pas fait un pas pour mener à bien la plus magnifique découverte.

Il était las de corps et d’esprit, vieilli, ridé, les épaules légèrement voûtées ; son ancien esprit d’initiative et d’énergie l’avait entièrement abandonné.

Cependant l’idée d’un départ de Ludovic en aéroscaphe faisait du chemin parmi les jeunes gens de son âge.

Le clan tout entier des Van der Schoppen, qu’Yvon avait catéchisé, s’était converti à cette hypothèse.

Le professeur lui-même n’était pas loin d’y ajouter foi.

Yvon, qui était d’un caractère sérieux et concentré, avait eu aussi une autre idée.

Les rires ironiques de Jonathan, lorsqu’on parlait de la catastrophe, les plaisanteries qu’il faisait, avaient éveillé les soupçons du jeune homme, qui se promit de le surveiller étroitement.

L’Américain pressentait instinctivement le péril. Il devenait de plus en plus réservé lorsqu’à la table commune, on venait à parler des Rabican.

Un jour même, il lui arriva de déclarer hypocritement que la mort du petit Ludovic était un grand malheur.

M. Bouldu, perdu sans ses réflexions, ne sourcilla pas ; mais Yvon jeta au Yankee un regard si foudroyant, si indigné, que celui-ci s’arrêta net au milieu de sa phrase, rougit, balbutia, et se remit à manger en silence, le nez dans son assiette.

Une foule de menus faits du même genre venaient, chaque jour, attirer l’attention du jeune homme.

Petit à petit, une conviction confuse se précisait dans son esprit.

S’il était arrivé malheur à Ludovic, Jonathan devait y être pour quelque chose.

Malheureusement, Yvon n’avait pas de preuves.

Mais, avec l’entêtement d’un véritable Breton, il se jura d’en trouver.

Dès lors, avec une patience de détective, il épia et nota les moindres gestes du Yankee, enregistra ses paroles ; et dans cette surveillance acharnée, ne lui laissa pas un moment de répit.

Jonathan Alcott était très alarmé.

Il se sentait comme ces voyageurs qui s’enfoncent insensiblement dans le sable mouvant et dont les efforts ne parviennent qu’à les enliser davantage.

Il ne se voyait toujours pas d’autre moyen de salut qu’une prompte fuite à l’étranger.

Il attendait impatiemment le jour où M. Bouldu devait toucher les coupons de ses valeurs, pour mettre à exécution une ingénieuse tentative de cambriolage, dont il avait, d’avance, combiné tous les détails.

Le docteur Rabican se reprenait lentement à la vie.

Il éprouvait, au moral, les impressions que cause un évanouissement prolongé, après une chute dans un précipice.

Il lui semblait qu’il y avait eu, dans son existence, comme un trou noir, un vide, que pendant toute la période qui venait de s’écouler, il avait vécu d’une vie automatique, d’où toute volonté était absente.

Il s’était remis, mais sans la belle conviction d’autrefois, à quelques-uns de ses travaux.

Un matin, qu’il achevait, mélancoliquement, de mettre au net un mémoire sur les maladies nerveuses commencé bien des mois auparavant, il entendit frapper, avec violence, à la porte de son cabinet.

La porte ouverte, il se trouva en présence du professeur Van der Schoppen ; mais dans quel état, justes dieux !…

Ses lunettes étaient cassées, ses yeux pochés.

Sa houppelande vert-olive était dépouillée de ses boutons comme un arbre dont la tempête à fait tomber tous les fruits.

Le professeur s’écroula, plutôt qu’il ne s’assit, en poussant un bruyant soupir, dans un des fauteuils de consultation, dont les ressorts gémirent.

– Eh bien, mon bon ami, dit le docteur en s’empressant… Que se passe-t-il ? En quel état m’arrivez-vous ?

– J’ai eu affaire à forte partie, souffla Van der Schoppen, en s’épongeant avec une compresse d’eau boriquée que le docteur lui tendait.

Après avoir bu un verre de rhum et consolidé sa houppelande avec des épingles, le professeur parut tout à fait remis.

À part un œil poché, qu’auréolait un large cercle noir, il avait repris sa physionomie de tous les jours.

– Mais enfin, interrogea le docteur Rabican que les façons flegmatiques du professeur agaçaient, que vous est-il donc advenu ?

– Oh ! un accident très simple, déclara sérieusement l’Allemand. Une erreur de dose, voilà tout !

– Une erreur de dose ?

– Voilà… J’ai été appelé, ce matin par un garde-chasse, une espèce d’hercule bourru qui loge tout au bout de la ville, à proximité de la forêt. Il souffrait de rhumatismes articulaires. Je lui ai d’abord appliqué quelques coups de pied bas qu’il a empochés sans sourciller. J’ai cru la dose insuffisante, j’ai redoublé. Alors mon homme, que j’avais sans doute atteint au centre même de la maladie, s’est rebiffé, et m’a administré la plus magistrale volée que j’aie jamais reçue au cours de ma longue carrière… Vraiment, je l’admire. Quelle poigne !

Le docteur Rabican qui avait écouté attentivement ces explications posément énoncées, ne put réprimer un sourire.

– Votre méthode est dangereuse, dit-il.

– C’est possible ; moi, je la trouve excellente, répondit Van der Schoppen en prenant congé pour aller changer d’habits.

Dans le vestibule, il se croisa avec une femme, pauvrement vêtue, qui lui jeta, en passant, un regard chargé de haine.

Le savant professeur reconnut la femme de son client, Velut, le garde-chasse, qui venait, sans doute, solliciter, pour son mari, les soins du docteur Rabi-can.

Van der Schoppen ne se trompait pas.

La mère Velut, comme l’appelaient ses voisines, pressa le docteur de se rendre près de son mari, qu’un mauvais charlatan avait presque estropié.

– Heureusement, ajouta-t-elle, que mon mari lui a rendu la monnaie de sa pièce. Il n’est pas près de revenir.

Arrivé à la maisonnette qu’occupait Velut à l’orée du bois, le docteur Rabican ne fut pas peu surpris de trouver son malade sur pied, se promenant de long en large, aussi allègrement que s’il n’avait jamais su ce que c’était que des rhumatismes.

La violente colère qu’avait éprouvée le garde-chasse, en se voyant ainsi rossé tout à loisir, avait déterminé chez lui une réaction si violente que le mal avait disparu, au moins momentanément.

Le bon La Fontaine n’a-t-il pas dit de la goutte, cousine germaine du rhumatisme :

Goutte bien tracassée Est, dit-on, à demi pansée.

La médecine, d’ailleurs, a confirmé, par de nombreux exemples, l’opinion du fabuliste.

Le docteur Rabican, fort égayé par une semblable cure, qui donnait, au moins pour une fois, raison à la kinésithérapie, eut la malicieuse générosité de prendre la défense de son confrère.

– Vous voyez bien que vous êtes guéri, fit-il. Il m’eût certainement été impossible de vous remettre sur pied en aussi peu de temps que l’a fait mon honorable confrère le professeur Van der Schoppen.

Velut ne paraissait nullement convaincu.

Il atteignit une bouteille de vin blanc et deux verres, et força le docteur à trinquer.

– Vous ne voulez faire de tort à personne, vous, dit-il… Mais Van der Schoppen est une canaille ! Je lui pardonnerais encore s’il ne m’avait pas pris en traître… Taper sur un pauvre homme, malade et sans défense, c’est indigne !

– Avouez, riposta le docteur, que vous vous êtes tout de même bien défendu.

– Pour ça, oui. Il a trouvé à qui parler ! Je lui ai donné une leçon de boxe française dont il se souviendra longtemps.

– Il faut vous dire, interrompit Mme Velut, que mon mari, monsieur le docteur, est un ancien moniteur à l’École de Joinville-le-Pont.

– Vous, monsieur Rabican, fit remarquer le garde-chasse après un silence, je vous connais bien. J’ai logé, pendant quelque temps, un ouvrier qui travaillait au ballon que vous avez lancé dans le parc.

– Robertin ?

– Non, l’autre, Rondinet… Il m’a même emprunté, pour garder les ateliers, un de mes chiens, Noiraud, auquel je tenais beaucoup… Le matin du lancement on a retrouvé le cadavre de la pauvre bête, que quelqu’un avait certainement empoisonnée… Rondinet est reparti le même jour pour Paris, sans m’avoir vu ; et je n’ai pas été, d’ailleurs, indemnisé de la perte de mon chien.

– Il fallait venir me trouver, dit vivement le docteur, devenu tout à coup soucieux ; mais je vous paierai ce qu’il faudra.

Les Velut, qui avaient leur fierté, ne voulurent accepter aucun argent.

– On vous a dérangé inutilement, fît Velut avec un gros rire. C’est bien le moins qu’on ne vous fasse pas payer votre visite. D’ailleurs ce n’est pas à vous qu’on avait prêté Noiraud, c’est à Rondinet. Ce ne serait pas juste de vous le faire payer.

Le docteur prit congé de ces braves gens, en proie à mille idées contradictoires.

Pour la première fois depuis le départ de son fils, venait de luire un faible espoir.

L’empoisonnement de Noiraud, dont Jonathan seul pouvait être l’auteur, ouvrait toute une nouvelle voie aux recherches.

Grâce à cet indice, le docteur, dont l’énergie se ranimait, pressentait qu’il allait arriver à découvrir la vérité, peut-être même à retrouver Ludovic.




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