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La Princesse des airs/II/1

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I


UN CAMBRIOLAGE ÉLECTRIQUE


Au cours de la surveillance, de plus en plus étroite, qu’il exerçait sur Jonathan Alcott, Yvon Bouldu fut dérouté par certains faits.

Pourquoi, par exemple, l’Américain, chaque fois qu’il ne se croyait pas observé, pénétrait-il dans le petit salon qui précédait la chambre à coucher de M. Bouldu, et y demeurait-il de longues heures ?

Pourquoi aussi avait-il, depuis quelques jours, fait emplette de plusieurs flacons de produits chimiques, qu’il manipulait, seul, dans son réduit, et qui ne pouvaient certainement pas être destinés à faire des expériences de météorologie et d’aérostation ?

Un autre fait attira tout spécialement l’attention du jeune homme.

Toutes les pièces de la maison étaient éclairées à l’électricité.

M. Bouldu tenait à ce que, chez lui, tout fût en harmonie avec les idées de progrès qu’il affichait.

Jonathan, qui d’ordinaire ne s’occupait jamais de ces détails d’intérieur, s’avisa de remarquer que les piles qui produisaient la force électrique et qui, au rez-de-chaussée, occupaient un réduit spécial, étaient trop faibles, que les éléments, à la longue, s’étaient usés ; et il insista si bien en piquant l’amour-propre de M. Bouldu, que celui-ci, quoique la dépense fût assez considérable, fit raccorder les appareils de sa maison avec le câble du secteur électrique de la ville.

De cette façon, avait assuré l’Américain, M. Bouldu aurait à sa disposition une puissance électrique à peu près illimitée, qui lui serait d’une grande utilité dans certaines expériences.

– Évidemment, pensait Yvon, le Yankee poursuit un autre but que de faciliter les études de mon père. Il a des raisons pour agir ainsi ; mais lesquelles, voilà ce que je ne puis m’expliquer… Il médite sans doute quelque trahison. Redoublons de vigilance.

Yvon avait le sommeil très léger.

De plus, levé avant tout le monde dans la maison, il ne s’endormait jamais sans s’être assuré que son adversaire s’était lui-même endormi.

Une nuit, le jeune homme n’entendit pas l’Américain s’enfermer à double tour, suivant son habitude, dans la petite chambre qu’il occupait, non loin de celle de M. Bouldu.

Peu après, il lui sembla distinguer, dans le silence de la nuit, des bruits de pas, des frôlements étouffés par les épais tapis dont le plancher des paliers et des vestibules était recouvert.

Yvon s’attendait à tout de la part de Jonathan.

Il s’habilla promptement, glissa ses pieds dans des pantoufles de feutre, mit à tout hasard son revolver dans la poche de côté de son veston, et s’aventura à son tour, retenant son souffle, s’étudiant à ne pas faire crier les parquets, du côté où il avait cru entendre marcher, c’est-à-dire du côté de la chambre de M. Bouldu.

Le cœur du jeune homme battait à se rompre.

La terrible pensée que le Yankee était peut-être en train d’attenter à la vie de son père, hâta la marche d’Yvon.

En arrivant à l’entrée du petit salon, il fut fort étonné de voir de la lumière filtrer au-dessous de la porte. Il colla son œil au trou de la serrure, et demeura béant de surprise, devant l’étrange spectacle qui s’offrait à ses regards.

Jonathan Alcott, les yeux brillants et les sourcils froncés par l’extrême attention qu’il apportait à sa tâche, était debout, devant le coffre-fort. Dans ses mains, gantées de gutta-percha, il tenait un conducteur en charbon de cornue, muni d’un manche de verre isolant, et le maintenait en contact avec la porte du coffre-fort. Jonathan avait descellé un des fils servant à l’éclairage et l’avait ajusté au conducteur qu’il tenait à la main.

De cette façon, un dégagement énorme de force électrique se produisait.

Le métal du coffre-fort, déjà rougi à blanc, commençait à devenir pâteux, à se liquéfier.

Dans quelques minutes, un premier trou allait être pratiqué, et l’Américain n’aurait plus qu’à réitérer cinq ou six fois l’opération pour obtenir une sorte de fenêtre par laquelle, sans forcer la serrure, sans mettre en mouvement les sonneries, il pourrait aisément passer une main et s’emparer de l’argent et des valeurs qu’il convoitait.

La lueur qu’Yvon apercevait, se produisait, comme dans les arcs électriques, à l’extrémité de la baguette de charbon que Jonathan avait si habilement transformée en pince-monseigneur.

Hâtons-nous de le dire, le Yankee n’avait pas le mérite de l’invention.

Aux États-Unis, les voleurs se servent souvent d’un procédé identique pour dévaliser les maisons de banque.

Des assassinats ont été commis de la même façon, et l’on a arrêté, il y a peu de temps, à New York, un repris de justice qui n’avait trouvé rien de mieux que de capter, à l’aide d’un fil et d’un conducteur, semblable à celui qu’employait Jonathan, la force électrique servant à l’éclairage d’une avenue.

Armé de ce revolver improvisé, il se ruait sur les passants qui tombaient foudroyés, et les dépouillait ensuite, impunément, de leurs bijoux et de leur porte-monnaie.

Après un instant de stupéfaction, Yvon comprit ce qui se passait.

Sa première pensée fut d’ouvrir brusquement la porte, de se précipiter sur Jonathan et de lui mettre le revolver sur la gorge. Mais il réfléchit qu’avec l’arme terrible dont le cambrioleur était muni, et dont un seul contact était mortel, il risquait, dans la lutte, d’être foudroyé.

Il hésita.

Ne serait-il pas en droit de brûler la cervelle du misérable, en profitant de sa surprise, et de l’exécuter ainsi sans autre forme de procès ? il dut encore renoncer à ce second projet. Jonathan possédait des secrets qu’il importait de connaître, et qui rendaient précieuse, au moins momentanément, l’existence de cet affreux gredin.

Le jeune homme était frémissant d’impatience.

Allait-il donc assister froidement au crime qu’il voyait se perpétrer sous ses propres yeux ?

Déjà Jonathan commençait à percer un second trou très rapproché du premier.

En cet instant Yvon eut l’inspiration du meilleur parti à prendre. Il arma soigneusement son revolver ; puis, ouvrant la porte avec le plus de bruit possible, du seuil, il mit l’Américain en joue, et s’écria, d’une voix de tonnerre :

– Si vous faites un pas, vous êtes mort !

Une distance de plusieurs mètres séparait les deux hommes.

Jonathan jeta, autour de lui, un regard désespéré et se jugea perdu.

Yvon le regardait d’un air si implacable et si résolu, qu’il vit bien qu’à la moindre tentative de résistance, c’en était fait de sa vie.

– Jetez votre conducteur, ordonna Yvon, impérieusement.

L’Américain obéit.

Son visage était marbré de plaques livides.

Il tremblait de tous ses membres.

Le jeune homme, sans cesser de tenir en joue le misérable, s’approcha de lui, le saisit au collet, le renversa, et lui mit le genou sur la poitrine.

Alors seulement Yvon, qui venait d’agir en cette circonstance, avec la vaillance et le sang-froid d’un véritable héros, appela au secours de toutes ses forces.

La vieille Marthe et le cocher accoururent.

En un clin d’œil Jonathan fut saisi et garrotté solidement sur un fauteuil.

– Mais, s’écria tout d’un coup Yvon, et mon père, où est-il ? Comment se fait-il qu’il n’ait pas répondu plus tôt à nos cris, qu’il ne soit pas déjà ici ?… Si par malheur tu l’as tué, misérable, gronda-t-il en se tournant vers Jonathan, je te brûle la cervelle séance tenante !

Jonathan bégaya, d’une voix pâteuse, quelques mots qu’Yvon n’entendit pas.

Celui-ci, déjà, avait ouvert la porte de la chambre à coucher, et s’était penché sur le corps de son père.

M. Bouldu paraissait plongé dans une sorte d’évanouissement.

Une forte odeur de chloroforme emplissait la pièce. Yvon ouvrit, toutes grandes, les fenêtres, fit respirer à M. Bouldu des révulsifs énergiques, et dix minutes après, le météorologiste sortait de sa léthargie et roulait autour de lui des regards étonnés.

– Il me semble que je viens d’être la proie d’un affreux cauchemar, murmura-t-il… Je suis si faible que je comprends à peine ce que tu m’expliques. Des points noirs dansent devant mes yeux. Tout tourne autour de moi. J’ai le vertige.

– Il faut, conseilla Yvon, respirer largement à la fenêtre, pendant au moins une heure, puis vous rendormir. Demain nous verrons ce qu’il convient de faire de la personne de cet infâme Jonathan, que nous allons surveiller de très près.

Pendant le reste de la nuit, l’Américain, garrotté sur son fauteuil, se livra aux plus amères réflexions.

Il regretta presque de ne s’être pas laissé tuer par Yvon au moment où celui-ci l’avait mis en joue. Il finit par s’endormir, au petit jour, d’un mauvais sommeil, et ses rêves furent peuplés de visions de guillotines, de potences et même de fauteuils à électrocution, tels qu’il en avait autrefois admiré un, à New York.

M. Bouldu se leva de bonne heure.

Par une contradiction dont, seuls, auraient pu s’étonner ceux qui ne le connaissaient pas, il s’éveilla d’une humeur charmante, se rasa, revêtit son plus bel habit de cérémonie, et déclara qu’avant d’être remis entre les mains des gendarmes, le perfide Jonathan serait d’abord interrogé, solennellement, par une sorte de petit tribunal de famille, composé du professeur Van der Schoppen, d’Yvon, et présidé par M. Bouldu lui-même.

M. Bouldu, qui ne voulait pas qu’on pût l’accuser d’avoir imité les barbaries de l’instruction criminelle au Moyen Age, décida que le prévenu Jonathan Alcott, déjeunerait confortablement, mais sans luxe.

Le Yankee, dont on avait délié un des bras, et que la vieille Marthe servit avec mille grimaces de dégoût et de mépris, ne mangea que du bout des dents. Il était presque contrarié de n’avoir pas été déjà remis entre les mains de la justice régulière, et se demandait avec inquiétude, quelle idée diabolique avait bien pu traverser le cerveau de M. Bouldu, et à quelles tortures raffinées, à quelles expériences peut-être, il allait être soumis.

M. Bouldu qui, comme la plupart des savants, avait, dans l’imagination, un grain de fantaisie et même d’enfantillage, fit disposer, dans le grand salon, une longue table recouverte d’un tapis vert, et trois fauteuils.

Une simple chaise de paille fut réservée à l’accusé que Jean, le cocher, qui jouait dans cette tragi-comédie le rôle de gendarme, ne devait pas perdre de vue, et dont il répondait sur sa tête.

En homme avisé, Jean s’était muni d’un vieux manche de fouet, de grosseur raisonnable, et dont il se promettait de caresser les épaules de l’inculpé, à la moindre tentative de rébellion.

Le professeur Van der Schoppen, que le météorologiste avait mandé d’urgence, arriva un peu après le déjeuner, ganté de beurre frais et vêtu, de la fameuse houppelande vert-olive complètement restaurée.

Il s’efforçait de prendre la mine sévère et compassée d’un d’Aguesseau ou même d’en Caton ; mais le bleu énorme qu’il portait sur l’un des yeux, lui donnait une physionomie assez peu juridique.

Yvon avait passé toute la matinée à inventorier les papiers cachés dans la chambre de l’inculpé, et qui devaient, avec la fiole de chloroforme et le conducteur électrique, garnir le guéridon réservé aux pièces à conviction.

MM. Bouldu et Van der Schoppen achevaient de prendre le café en attendant le moment de la séance, irrévocablement fixée à deux heures précises, lorsque Yvon pénétra, tout haletant, dans la salle à manger.

– Mors père, s’écria-t-il, il y a une personne qu’il serait de votre devoir d’inviter à ce solennel jugement.

– ?…

– Le docteur Rabican.

Et Yvon mit sous les yeux de son père, les fragments de la lettre du docteur, autrefois ramassés, rapprochés et collés entre deux feuilles de papier pelure, par Jonathan Alcott.

M. Bouldu, après y avoir jeté les yeux, pâlit, toussa, se mordit les lèvres, et finit par laisser percer une profonde émotion, surtout lorsqu’il eut achevé de parcourir les quelques lignes, empreintes de la plus cordiale bonté, par lesquelles le docteur faisait appel à l’amitié de son vieux camarade, en le suppliant de partager avec lui les risques et les avantages de la construction et du lancement de la Princesse des Airs.

– Je suis un misérable et un idiot, rugit-il… Yvon, va chercher immédiatement le docteur Rabican. Dis-lui que je lui présente toutes mes excuses pour ma conduite passée, et que je l’invite à venir présider le jugement d’un des plus grands scélérats que j’aie jamais rencontrés.

– Mais, objecta gravement Van der Schoppen qui faisait, dans la vie, toute chose avec gravité, nous allons être un juge de trop.

– Nullement, répartit M. Bouldu avec tout son entrain des bons jours. Yvon n’a que seize ans. Il est bien jeune pour faire déjà partie de la magistrature assise. Il remplira donc le rôle de procureur de la République.

– Et je le remplirai bien, je vous en donne ma parole, murmura Yvon entre ses dents.

Yvon ne fit qu’un saut jusqu’à l’institut.

Il mit, tout d’abord, Alberte au courant des événements ; et sans répondre aux questions dont l’accablait la jeune fille, il grimpa jusqu’au cabinet du docteur qui, malheureusement, venait de sortir.

Alberte, qui avait rejoint Yvon tout essoufflé, le gronda de sa précipitation, et lui promit que le docteur se rendrait chez M. Bouldu, sitôt qu’il serait de retour.

M. Bouldu éprouva un vif mécontentement, en apprenant l’absence de son ami. Il déclara néanmoins, sur les instances de Van der Schoppen, que l’on pourrait commencer l’interrogatoire, quitte à céder, bien entendu, le fauteuil de la présidence au docteur Rabican, dès qu’il se présenterait.

À l’heure dite, les portes de la salle furent ouvertes au public, uniquement composé, dans cette occasion, de la vieille Marthe, qui eut soin de se placer le plus loin possible de l’accusé.

M. Bouldu prit le premier la parole.

– Messieurs, dit-il, le triste personnage que vous avez devant les yeux a été comblé, par moi, toutes les bontés imaginables. Je l’ai installé dans ma maison, et bienfait inappréciable, je lui ai ouvert les portes de mon laboratoire, et l’ai initié à la météorologie, la reine de toutes les sciences… Est-ce vrai, scélérat ? Qu’as-tu à répondre ?

Jonathan, dont le malaise augmentait, était maintenant tout à fait ancré dans l’idée que M. Bouldu allait lui faire subir quelque torture spéciale.

Il eût préféré, de beaucoup, se trouver dans la prison la plus noire, dans le plus humide des cachots, que dans ce salon confortable, en face de ces juges improvisés.

– Tu ne réponds rien, gredin, continua M. Bouldu… Toi que j’ai traité comme mon fils, que j’ai nourri du pain de la science, que j’ai paternellement initié au mécanisme des cyclones, des trombes et des phénomènes atmosphériques de toute sorte ; tu as retourné la science même, comme un poignard, contre moi. Précisons les faits… je t’accuse d’avoir dirigé, contre mon coffre-fort, un courant électrique de plusieurs milliers de volts. Je t’accuse d’avoir déshonoré le chloroforme, qui n’a été inventé que pour le soulagement des malades, à la gloire de la chirurgie, en le faisant servir à tes turpitudes…

M. Bouldu avait prononcé ces paroles tout d’une traite.

Il s’arrêta pour souffler.

Ses yeux lançaient des éclairs, et il balançait, d’une façon peu rassurante pour le prévenu, un presse-papier de bronze massif représentant le dieu Borée.

– Ta seule vue, continua-t-il, me fait entrer dans une telle fureur que, pour ne pas perdre le sang-froid et la gravité nécessaires à la mission que je remplis, je vais céder la parole à l’accusation.

Yvon s’était levé.

Devant le regard irrité du jeune homme, Jonathan baissa les yeux et se tint coi.

Il tremblait comme une feuille.

– Je vais, dit Yvon, exposer, depuis leur commencement, tous les crimes dont s’est rendu coupable cet homme. J’en ferai passer, à mesure, les preuves sous vos yeux… D’abord, il a dépouillé de ses inventions un savant que nous estimons tous et qui fut, quelques temps, le collaborateur de mon père. J’ai nommé Alban Molifer… Voici des notes photographiées et des plans de la propre écriture de l’aéronaute. Je les ai saisis dans la chambre de Jonathan Alcott.

D’une pâleur livide, l’Américain était de plus en plus atterré.

Quant à M. Bouldu, à la vue de ces papiers, il était devenu pourpre.

Van der Schoppen jetait des coups d’œil anxieux sur sa face congestionnée.

– Nous perdrons notre temps à juger ce misérable, s’écria M. Bouldu. Qu’on aille immédiatement chercher la police, et qu’on nous en débarrasse.

La vieille Marthe s’était levée avec empressement.

Yvon la retint d’un geste.

– Nullement, dit-il. Vous avez tort, mon père. Il est extrêmement important que nous procédions nous-mêmes au jugement et à l’interrogatoire. Il sera toujours temps de le remettre entre les mains de la justice… Je vais continuer à vous parler de ceux de ses crimes que vous ignorez encore… Jonathan Alcott – le docteur Rabican en témoignera – a été surpris par Alban, au moment où il essayait de franchir la palissade qui entourait les ateliers de la Princesse des Airs… Et voici, ajouta le jeune homme, en désignant, sur la table des pièces à conviction, une lime et un ciseau à froid, les outils dont il voulait se servir.

M. Bouldu n’en revenait pas de saisissement.

Il regrettait amèrement d’avoir imposé tant de fois silence à son fils, lorsque celui-ci voulait plaider la cause du docteur Rabican, et dire ce qu’il savait de l’Américain.

Il baissa la tête avec confusion.

Le professeur Van der Schoppen esquissa une grimace d’horreur et de dégoût, qu’en d’autres circonstances, tout le monde eût trouvée risible.

Yvon expliqua ensuite, avec une parfaite clarté, l’attentat de la veille : M. Bouldu chloroformé et le coffre-fort fracturé.

– Mais enfin, malheureux, s’écria le météorologiste avec plus de tristesse que de colère, pourquoi voulais-tu me voler ?

L’Américain, qui jusque-là était demeuré silencieux, se sentit ému du ton d’affliction[1] paternelle de son vieux maître.

– Je ne voulais pas vous voler, répondit-il d’une voix sourde. Je voulais prendre seulement l’argent nécessaire à un voyage en Allemagne. Je savais[2] que je n’étais plus en sûreté ici, depuis ma tentative de destruction de l’aéroscaphe. Cette tentative, je ne l’ai faite que par dévouement pour vous, Monsieur Bouldu, pour vous éviter une humiliation dans le monde savant. Je savais que vous détestiez Alban Molifer, et même votre ancien ami le docteur Rabican, et que l’échec de leur entreprise vous causerait la plus vive satisfaction.

– Je suis puni de ma haine et de ma partialité, s’écria M. Bouldu, en réprimant, à grand-peine, son indignation, puisque j’ai la honte d’entendre ce scélérat insinuer que je suis moralement son complice !

Laissant Jonathan qui, sous la garde de Jean, commençait à reprendre espoir, le tribunal improvisé passa dans une pièce voisine, pour délibérer.

M. Bouldu gardait un sombre silence.

Il était humilié, confus, irrité, de l’erreur grossière qu’il avait commise en considérant, pendant si longtemps Jonathan comme un serviteur dévoué.

Il s’accusait en lui-même d’avoir indirectement causé, par sa faiblesse, tous les crimes qu’avait perpétrés le Yankee.

Yvon et Van der Schoppen respectaient ce silence, et se gardaient bien de le rompre par quelque parole maladroite.

Ils attendaient que M. Bouldu prît, de lui-même, une décision.

– Mes amis, dit enfin le météorologiste, d’un ton dépouillé de toute arrogance, qu’allons-nous faire de ce misérable ?… Je pense qu’il faut immédiatement le livrer à la justice.

– Immédiatement, oui !… s’écria Van der Schoppen, en brandissant un poing redoutable.

– Je ne partage pas votre avis, déclara sérieusement Yvon. Je suis persuadé que nous ne connaissons pas encore tous les méfaits de Jonathan ; et je tiens du docteur Rabican, un fait qui me donne beaucoup à penser : le chien de garde des ateliers de l’aéroscaphe a été empoisonné la veille même de l’expérience… Qui peut avoir fait cela, sinon Jonathan ? Et dans quel but ?… J’ai l’intime conviction qu’il a risqué une seconde tentative criminelle, cette nuit-là ; et qu’il a pleinement réussi… Ce n’est qu’à lui, certainement, qu’il faut attribuer l’échec de l’ascension de la Princesse des Airs. Mais je n’ai qu’une certitude morale. Il faut obtenir, de Jonathan, des éclaircissements complets à ce sujet… Puis, ajouta le jeune homme, qui sait, s’il n’est pas pour quelque chose dans la disparition du petit Ludovic !

– Fort bien, objecta M. Bouldu. Mais ce misérable a tout intérêt à ne pas aggraver son cas par l’aveu de nouveaux méfaits. Il ne voudra rien dire. Il sait fort bien que nous n’avons, sur lui, aucune autorité légale ; il nous enverra promener.

– Alors, comment faire ? demanda Van der Schoppen dont la physionomie naïve exprimait, en ce moment, une profonde perplexité.

– Je ne vois qu’un moyen, fit Yvon, après un instant de réflexion, c’est de lui promettre la liberté s’il fait des aveux complets.

– Rendre la liberté à cette fripouille, tonitrua M. Bouldu. Jamais de la vie, par exemple !… J’aimerais mieux m’instituer moi-même son geôlier.

– Cependant, poursuit le jeune homme, je crois que nous serons obligés d’en passer par là… Sa punition ne nous procurera aucun avantage. Ses aveux peuvent nous être fort précieux, à nous-mêmes et surtout au docteur Rabican !

– S’il s’agit du docteur, acquiesça M. Bouldu, je ferai comme tu dis, Yvon ; mais ce sera toujours un remords pour moi d’avoir laissé échapper un tel misérable.

Le professeur Van der Schoppen, que cette aventure émerveillait comme un drame contemplé au théâtre, n’était pas encore arrivé à mettre de l’ordre dans ses idées. Faute d’avoir une opinion personnelle à émettre, il se rangea à l’avis commun…

Pendant que ses juges délibéraient, Jonathan Alcott avait eu le temps de se remettre un peu de ses terreurs. Il avait réfléchi, repris son sang-froid, et s’était préparé à la lutte.

Ce fut Yvon, dont le visage avait revêtu involontairement une expression de méprisante dureté, qui se chargea de l’interroger.

– Mon père, dit-il, est assez faible pour consentir à vous remettre en liberté, à condition que vous quittiez la France.

Jonathan Alcott respira bruyamment, comme soulagé d’un grand poids.

Sa face avait presque instantanément repris l’expression d’assurance et d’ironie gouailleuse qui lui était habituelle.

Yvon continua :

– Mais, avant tout, mon père met, à votre grâce, une condition. Il faut que vous racontiez, sans omettre la moindre circonstance, comment vous vous y êtes pris pour vous introduire dans les ateliers de la Princesse des Airs, et pour fausser, ou démolir, les appareils directeurs de l’aéroscaphe… Nous sommes sûrs que c’est vous qui avez empoisonné le chien !

Jonathan pâlit affreusement.

Il crut que la grâce qu’on venait de lui promettre n’était qu’un piège ; et ses regards anxieux interrogèrent éperdument le visage de ses juges, pour tâcher d’y lire la vérité.

M. Bouldu tambourinait nerveusement, sur la table, une marche, avec son coupe-papier.

Van der Schoppen semblait enseveli dans de laborieuses réflexions.

Yvon demeurait impassible.

Voyant que l’Américain, affolé, ne se hâtait pas de répondre, Yvon tira sa montre.

– Si dans cinq minutes, déclara-t-il d’une voix vibrante, vous ne vous êtes pas décidé à parler, j’envoie chercher le commissaire de police qui saura bien, lui, vous faire avouer votre dernier crime… Si, au contraire, vous faites preuve de franchise et de repentir, je vous donne ma parole d’honneur, au nom de mon père et au mien, que vous pourrez sortir d’ici librement.

– Eh bien, oui, murmura enfin le Yankee décontenancé, je vais tout vous dire…

Il raconta, d’une voix haletante, comment il avait empoisonné le chien avec des boulettes de strychnine, comment il avait escaladé la palissade et limé l’articulation d’une aile de l’aéroscaphe.

Un silence mortel suivit cet aveu.

M. Bouldu se contenait à grand-peine.

Il regrettait fort de s’être engagé à mettre son prisonnier en liberté…

Soudain la porte du salon s’ouvrit avec fracas.

Le docteur Rabican, qui s’était hâté d’accourir, aussitôt sa visite terminée, traversa le salon ; et d’un premier mouvement irraisonné, se précipita vers M. Bouldu, dont il serra les mains avec effusion.

Les deux amis étaient si émus qu’ils ne purent prononcer aucune parole.

Van der Schoppen, attendri de ce spectacle, avait, tiré un madras à carreaux, de la dimension d’une serviette ordinaire, et il essuyait furtivement une larme.

Yvon avait serré la main du docteur ; mais il ne perdait pas de vue Jonathan qui, en présence de cette réconciliation, n’avait pu réprimer un rictus diabolique.

Quand le calme se fut un peu rétabli, le docteur Rabican prit place entre M. Bouldu et le professeur Van der Schoppen ; et il consentit, de bonne grâce, à accepter la présidence du tribunal improvisé.

– Je vous en conjure, mes chers amis, dit-il d’une voix pleine de trouble, pardonnez à ce malheureux ; mais qu’il raconte sans détours, la part qu’il a prise à la catastrophe de la Princesse des Airs et peut-être à la mort du malheureux Alban et de sa famille.

Jonathan avait aussitôt compris tout le parti qu’il pourrait tirer de la bonté du docteur Rabican.

– J’ai déjà tout avoué, s’écria-t-il d’une voix lamentable. Je suis profondément repentant de mes crimes, et je ne demande qu’à les expier. La meilleure preuve que je puisse vous donner de ma conversion, c’est que je vais raconter tout ce que je sais sur le sort de Ludovic Rabican… L’enfant n’est pas mort…

Comme un habile comédien qui ménage ses effets, Jonathan eut un silence après cette déclaration capitale.

– Où est-il ? Parlez ! demanda le docteur avec angoisse.

Jonathan poursuivit, de la même voix larmoyante :

– Le petit Ludovic s’est embarqué clandestinement à bord de la Princesse des Airs. Je l’ai vu moi-même, à peu près vers minuit, se glisser dans la coque de l’aéroscaphe où il a dû trouver une cachette… Quant aux avaries que j’ai causées à la machine, elles sont assez graves pour l’empêcher de se diriger, mais non pas de se maintenir dans les airs… Mon crime n’a pas été jusqu’à vouloir assassiner les aéronautes. J’ai voulu seulement empêcher le succès de l’expérience, et le triomphe de mes adversaires.

Jonathan s’était tu ; et courbant la tête, feignait d’être abîmé dans un profond repentir.

Quant aux membres du tribunal, ils étaient terrassés par la surprise et l’émotion.

M. Bouldu pleurait à chaudes larmes, et demandait pardon à son ami.

Le docteur, étourdi d’une péripétie si imprévue, était en proie à une agitation fébrile.

Il sentait subitement un nouveau courage lui revenir ; et il se jurait à lui-même de retrouver son enfant.

Ce fut Yvon qui recouvra, le premier, sa présence d’esprit.

– Il est nécessaire dit-il, que Jonathan signe une déclaration écrite des aveux qu’il vient de faire. De plus, il faut qu’il reste à notre disposition, jusqu’à démonstration complète de la vérité de ce qu’il avance… Qui sait s’il ne vient pas de nous conter un habile mensonge pour se tirer d’affaire ?…

Dans l’exaltation de sa joie, le docteur Rabican n’était nullement tenté de mettre en doute les paroles du Yankee. Il était convaincu que le misérable avait dit la vérité. Pour un peu, il eût trouvé Yvon trop défiant et trop méticuleux.

Mais M. Bouldu et Van der Schoppen lui-même approuvèrent la prudence du jeune homme ; et il fut décidé que Jonathan Alcott serait, jusqu’à nouvel ordre, gardé à vue dans une chambre du deuxième étage, dont l’unique fenêtre était munie de gros barreaux de fer, la porte très épaisse et nantie de solides verrous[3]. L’Américain ne parut nullement contrarié de cette décision.

Il réitéra ses promesses de repentir, écrivit et signa tout ce qu’on voulut.

– Il ne serait pas besoin, s’écria-t-il, de me tenir prisonnier. J’ai à cœur de prouver que j’ai dit la vérité tout entière, et de racheter, par ma conduite, les fautes que la vanité et le désir d’être agréable à mon maître m’ont fait commettre.

– Je veux bien croire, dit sévèrement M. Bouldu, qu’en ce moment vous êtes sincère. Mais prenez garde ; vous allez être surveillé étroitement. Si, par malheur, vous vous trompiez, si vous tentiez de vous enfuir, je me vengerais moi-même sur vous, et d’une façon si terrible, que vous ne pouvez même pas vous en faire une idée !…

Jonathan Alcott renouvela ses protestations de dévouement et de repentir, et déclara qu’il se soumettrait à tous les châtiments qu’on voudrait lui infliger, et qu’il avait la conscience d’avoir si bien mérités.

Comme on allait l’entraîner vers l’espèce de cellule qui lui était destinée, le professeur Van der Schoppen intervint :

– Les vices et les crimes, déclara-t-il gravement, proviennent tous d’un état morbide des cellules cérébrales. Il faut se bien porter pour être honnête. La santé est le commencement de la vertu – aussi, continua-t-il, en se tournant vers Jonathan, vous devez être bien malade, mon garçon… Je vais donc commencer, à l’instant même, à vous appliquer un traitement qui vous rendra, en peu de jours, le plus vertueux des hommes.

Malgré l’opposition de M. Bouldu et du docteur Rabican, Jonathan dut essuyer quelques vigoureux coups de poing derrière la tête, dans la région même du cervelet. Jamais, dans sa longue carrière médicale, le professeur n’avait appliqué d’aussi bon cœur la méthode kinésithérapique. Il était enchanté de son idée.

– Voilà un garçon qui est dans la bonne voie maintenant, murmura-t-il pendant qu’on emmenait Jonathan qui, à part soi, donnait le professeur à tous les diables, et se promettait bien de tirer, plus tard, de lui, une éclatante vengeance.

Malgré ces petits désagréments, Jonathan était enchanté que l’affaire eût si bien tourné pour lui.

– Monsieur Bouldu est un niais, songeait-il. Le docteur Rabican n’a aucune espèce d’énergie. Ils s’apercevront, plus tard, de la faute qu’ils viennent de commettre, en ne me faisant pas mettre en prison, et en ajoutant foi à mes belles promesses de repentir… Mais c’est, surtout à Yvon que j’en veux. C’est lui le plus à craindre ; et j’ai bien vu, hier soir, qu’il est capable de me brûler la cervelle sans le moindre scrupule… Patience ! J’aurai mon tour. Je vais, en attendant, m’appliquer à bien jouer mon rôle de criminel converti.

Yvon Bouldu tint à être le premier à porter la grande nouvelle à Mme Rabican et à Alberte.

Quoique très satisfait de voir qu’il restait encore des chances de retrouver Ludovic, de constater que ses suppositions et les espoirs irraisonnés d’Alberte se trouvaient en partie justifiés, il gardait un arrière-fond de mauvaise humeur.

Il était mécontent que Jonathan Alcott s’en fût tiré à si bon compte ; et il trouvait, à part lui, que son père et le docteur avaient montré beaucoup trop d’indulgence et même de faiblesse.

Il se promit, d’ailleurs, de surveiller, de très près l’Américain et de ne pas lui laisser la moindre occasion de s’évader.

La nouvelle qu’apportait le jeune homme, produisit, sur Mme Rabican, un effet plus salutaire que toutes les potions, tous les traitements, par lesquels on avait essayé de la guérir.

Yvon et Alberte furent étonnés de la soudaineté avec laquelle les traits de son visage morne et flétri s’illuminèrent d’une joyeuse flamme d’espoir.

Elle ordonna que la chambre de Ludovic, où personne ne pénétrait plus depuis sa disparition, fût nettoyée et ornée, comme si l’enfant eût dû revenir d’un jour à l’autre.

Alberte se garda bien de contredire sa mère qui, dans son exaltation, trouvait son idée toute naturelle.

Certes, la jeune fille savait bien que, même en admettant les circonstances les plus favorables, son frère mettrait beaucoup de temps à revenir.

Mais elle craignit de gâter le bonheur de Mme Rabican ; et la petite chambre de l’enfant fut disposée et parée comme si on l’eût attendu le jour même.

Le soir, chez M. Bouldu, un repas cordial réunit les acteurs de la scène du jugement, pour fêter la réconciliation de M. Bouldu et du docteur Rabican, et surtout pour discuter les chances que l’on avait de retrouver la Princesse des Airs et de sauver son équipage.

M. Bouldu déclara, tout d’abord, qu’il prenait sur lui d’aviser les guetteurs des postes météorologiques du monde entier, avec lesquels il était journellement en communication télégraphique.

Le docteur, de son côté, se promit de faire passer dans tous les grands journaux français et étrangers, une note contenant la description détaillée de l’appareil, et même le signalement des voyageurs.

– Mais, objecta le professeur Van der Schoppen, qui avait, parfois, d’excellentes idées, est-il donc impossible de deviner la direction qu’a pu prendre l’aéroscaphe ? Il me semble que pour vous, mon cher monsieur Bouldu, qui êtes météorologiste, rien ne doit être plus facile.

– Vous vous trompez, répondit le savant, après un instant de réflexion. Les courants atmosphériques varient suivant l’altitude. À trois cents mètres, par exemple, vous trouvez un courant qui va vers l’est. Deux cents mètres plus haut, vous en trouverez un autre qui va vers l’ouest… Il faudrait savoir, d’ailleurs, si l’aéroscaphe a été pris par un vent constant, ou par un vent irrégulier.

– Pourquoi, s’écria Yvon, n’aurait-il pas été pris par un de ces vents réguliers dont vous possédez la carte ?

– Parce qu’il est fort probable que dans son affolement, Alban Molifer a dû plusieurs fois, faire monter et descendre l’aéroscaphe. Dans ces conditions, il peut avoir été aussi bien emporté vers le nord que vers le sud, vers l’est que vers l’ouest.

– Eh bien, moi, s’écria Yvon avec feu, je suis persuadé qu’ils ont été emportés par un vent régulier. Alban a dû avoir assez de sang-froid, voyant que l’atterrissage était sans doute impossible – s’ils étaient descendus, nous aurions de leurs nouvelles – pour ne pas s’abandonner au hasard des courants irréguliers.

– Si ce que vous dites était exact, Yvon, répliqua tristement le docteur Rabican, votre père nous indiquerait de suite, à peu de chose près, où ils peuvent se trouver. C’est un anémologue de première force.

– Pardieu, s’écria M. Bouldu, ils auraient été pris par un des trois grands courants qui passent au-dessus de Paris, et se dirigent vers l’est. Ils devraient être, par conséquent, soit au Pôle Nord, soit en Sibérie, soit en Chine ou au Thibet.

– Ils doivent être au Pôle Nord ou au Thibet, s’écria Yvon. S’ils étaient tombés dans un pays civilisé comme la Russie ou même la Sibérie, nous aurions déjà eu de leurs nouvelles il y a longtemps. Ils n’ont pu atterrir que dans un pays tout à fait sauvage.

– À moins, murmura le docteur, qu’ils ne soient tombés dans la mer.

Un silence funèbre suivit ces paroles, que personne n’eut le courage de commenter.

Pourtant, comme il restait encore, en somme, bien des raisons d’espérer, il fut décidé qu’on commencerait, dès le lendemain, les recherches les plus minutieuses.

Tout un plan de campagne fut arrêté.

M. Bouldu jura solennellement d’interrompre toute espèce d’études personnelles, jusqu’à ce qu’il eût retrouvé les aéronautes, morts ou vifs.


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