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La Princesse des airs/II/3

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III


EN ROUTE POUR L’ASIE CENTRALE


M. le professeur Van der Schoppen était, depuis quelques jours, devenu absolument invisible.

Les enfants de la ville, à qui sa houppelande verte était familière, n’avaient plus la joie de le voir traverser les rues de son pas lourd et automatique.

Il y avait presque une semaine que le docteur Rabican n’avait entendu relater quelque nouvelle mésaventure advenue au propagandiste de la médecine kinésithérapique.

Le professeur Van der Schoppen travaillait…

Enveloppé d’une copieuse robe de chambre à ramages, coiffé d’une calotte de velours, il ne quittait plus son cabinet de travail.

Ce sanctuaire, où personne n’avait le droit de pénétrer, sauf Mme Van der Schoppen qui, à de rares intervalles, venait essayer d’y mettre un peu d’ordre, offrait le spectacle d’un extravagant pêle-mêle. Des tomes, ouverts à la bonne page, étaient entassés sur le plancher, où ils formaient des piles branlantes. Dans les coins, il y avait des monceaux de notes, que le professeur passait quelquefois des heures à remuer, sans arriver à découvrir celles qu’il cherchait.

Des cartes, des tableaux synoptiques, recouvraient entièrement les murailles.

Il n’était pas jusqu’au plafond qui n’eût été utilisé : des échantillons d’animaux rares s’y balançaient et achevaient de donner au cabinet de travail de l’honnête savant l’apparence d’une tanière de sorcier au Moyen Âge.

Ailleurs, au-dessus d’une bibliothèque, on voyait toute une série de crânes divisés en compartiments, correspondant chacun à un penchant ou à un vice, car M. Van der Schoppen avait été, autrefois, un fervent adepte de la phrénologie.

Il n’y avait que très peu de temps qu’il avait délaissé la science de Gall et de Spurzheim pour s’éprendre d’un tel enthousiasme pour la médecine kinésithérapique.

Brandissant d’une main une grosse pipe de porcelaine au tuyau de merisier de la Forêt-Noire, Van der Schoppen s’agitait au milieu d’un nuage de fumée si opaque, que M. Bouldu n’eût certes pas hésité à le ranger au nombre des phénomènes météorologiques, dans la série des cumulo-stratus.

Parmi ce fatras d’in-quarto, de dictionnaires et de manuscrits, où il aurait été imprudent, à tout autre qu’à lui, de s’aventurer, Van der Schoppen se démenait avec les précautions minutieuses et la grâce d’un ours fourvoyé dans la boutique d’une lingère.

Jamais il n’abandonnait sa pipe.

Quand le travail marchait au gré de ses désirs, il lançait, d’un rythme toujours pareil, de petites bouffées de satisfaction en donnant, à intervalles égaux, comme par habitude, de légers coups de poing sur son bureau.

S’il était arrêté par quelque difficulté, c’étaient de véritables trombes de nicotine que lançait la pipe de porcelaine.

Les coups de poing aussi devenaient formidables ; le bois du bureau craquait lamentablement et les piles de tomes oscillaient, sur leurs bases fragiles, de façon menaçante.

Les habitants de la maison voisine, d’abord alarmés de ces bruits insolites, avaient fini par s’y habituer.

Quant à Mme Van der Schoppen, instruite dans les bons principes kinésithérapiques, elle n’y faisait plus attention depuis longtemps.

D’ailleurs, quand il était plongé dans quelque travail d’importance, M. Van der Schoppen ne voulait être dérangé sous aucun prétexte.

Aux heures des repas seulement, Mme Van der Schoppen pénétrait, sur la pointe du pied, dans le cabinet de travail, mettait le couvert sur un petit guéridon spécialement affecté à cet usage et se retirait sans avoir fait le moindre bruit.

Quand il avait faim ou soif, le professeur courait au guéridon, mangeait et buvait au hasard ce qui lui tombait sous la main, et se remettait au travail avec un nouvel acharnement.

Le professeur Van der Schoppen était beaucoup plus estimé comme théoricien et comme écrivain médical que comme praticien.

La plume à la main, il raisonnait avec une logique impeccable. Beaucoup de ses ouvrages faisaient autorité de l’autre côté du Rhin, et même en France. Au fond, il eût été plutôt fait pour être un philosophe, adonné aux seules conceptions abstraites, que pour jouer un rôle actif dans la vie pratique.

Son grand défaut était de vouloir réaliser de point en point, de réaliser jusqu’à leurs dernières limites sur ses malades, les théories qu’il avait une fois adoptées.

Malgré sa bonté naturelle, lorsqu’il se croyait sûr de l’efficacité d’un genre de médication, il l’appliquait inexorablement, quelles qu’en dussent être les conséquences.

Depuis qu’il avait attaqué le second volume de son ouvrage sur les Conditions physiologiques de la vie humaine sous tous les climats du globe par rapport aux influences climatériques, le professeur était fort mécontent.

Il possédait, au suprême degré, l’art de développer, à perte de vue, les plus minces observations, et d’en tirer des conclusions tout à fait inattendues. Mais encore fallait-il qu’il eût un point de départ.

Or, pour son étude comparée des races asiatiques, il n’avait pas la dixième partie des documents indispensables. Il avait vainement exploré les bibliothèques. Sur toute l’immense population de l’Asie centrale, il n’avait trouvé, comme renseignements, que les relations incomplètes et parfois même contradictoires, d’un petit nombre de voyageurs et de missionnaires.

La pipe de porcelaine lançait des fumées si épaisses que le docteur en devenait invisible comme les dieux d’Homère au sein de leur nuage ; et le bureau geignait si douloureusement, et à des intervalles si rapprochés, que les voisins eussent pu croire que M. Van der Schoppen avait abandonné la médecine pour la cordonnerie, et qu’il confectionnait, en amateur, des galoches, à l’usage de sa nombreuse famille.

Cependant, le tome II du mémoire n’avançait pas. Un jour que M. Van der Schoppen[1] avait passé tout l’après-midi sans arriver à mettre sur pied plus d’une demi-page, le découragement le prit. Il déposa sa pipe, se dépouilla de sa robe de chambre et de son bonnet de velours, endossa la houppelande verte, et sortit, avec l’intention de se rafraîchir le cerveau par une bonne promenade, qui se terminerait par une visite à l’ami Bouldu.

Une particularité du caractère du professeur Van der Schoppen, c’était de ce posséder, qu’à un très faible degré, la notion du temps. Il n’arrivait jamais à l’heure aux rendez-vous. Quand il se trouvait dans un endroit où il se plaisait, les heures s’écoulaient, pour lui, comme des minutes ; et il s’étonnait, naïvement, après une demi-journée entière passée à discuter, de voir venir la nuit. Il lui semblait qu’il n’était là que depuis un quart d’heure.

Dans sa fièvre d’étude, il avait totalement oublié M. Bouldu et le docteur Rabican.

Il fut fort surpris de constater qu’il avait laissé passer toute une semaine sans aller voir ses amis, et sans prendre de leurs nouvelles.

– Je serai donc toujours aussi distrait, murmura-t-il… Je me suis plongé jusqu’aux oreilles dans les paperasses ; et j’ai tout oublié. Je suis vraiment un étourdi et un égoïste.

Pour se punir de sa distraction, le professeur décida qu’il commencerait par se rendre chez son ami Bouldu, sans faire la promenade qu’il s’était promise. Le météorologiste, après avoir grondé son ami de son indifférence, le mit au courant des événements des jours derniers.

Van der Schoppen se réjouit franchement de la bonne tournure que prenaient les recherches du docteur Rabican.

En entendant parler de l’Himalaya et de l’Asie centrale, il dressa l’oreille.

– Je voudrais bien, soupira le professeur, que vous fussiez de retour de votre exploration ! Vous pourriez me fournir les renseignements qui me manquent pour mon livre sur les conditions physiologiques de la vie humaine…

– Je vous rapporterai toutes les observations que vous voudrez, s’écria M. Bouldu… Vous n’avez qu’à me remettre, au départ, un questionnaire. Je vous le rendrai, au retour, exactement rempli.

– Je vous remercie… Vos notes me seront évidemment qu’un[2] grand secours ; mais il y a des observations que je suis seul capable de faire utilement.

– Allez-y donc vous-même ! s’écria M. Bouldu avec sa brusquerie habituelle.

Van der Schoppen demeura bouche bée.

Il réfléchissait, tout surpris qu’une idée aussi simple ne se fut pas, tout d’abord, présentée à son esprit.

– Mais oui, balbutia-t-il enfin ; c’est une excellente inspiration. Je vais y songer. On ne décide pas une aussi grosse affaire au pied levé.

– Décidez-vous promptement, alors, ajouta M. Bouldu ; car nous sommes bien résolus à partir la semaine prochaine.

L’idée d’un voyage en Asie centrale avait dû faire une grande impression sur Van der Schoppen ; car, pendant tout le reste de l’entretien, il parut n’être plus du tout à la conversation, et il répondit, à tort et à travers, aux plaisanteries de son ami.

Cette préoccupation n’échappa pas à M. Bouldu.

– Vous viendrez avec nous, lui cria-t-il, du seuil de la porte, en le reconduisant… C’est entendu, n’est-ce pas ?

Le professeur partit, sans répondre ni oui, ni non, très alléché, au fond, par l’idée du voyage.

Le lendemain, à la première heure, il sonnait à la porte de M. Bouldu.

– Eh bien, lui demanda malicieusement celui-ci. Et ce voyage ?

– J’ai réfléchi toute la soirée d’hier ; j’ai pris l’avis de Madame la professeur Van der Schoppen. Elle m’a fait plusieurs objections que j’ai victorieusement réfutées. Comme c’est une estimable personne, qui a beaucoup de bon sens et de raisonnement, elle m’a posé quelques questions que j’ai résolues. Et bref, nous avons fini, somme toute, à nous décider…

– Et bien, à quoi ? s’écria M. Bouldu, qui bouillait d’impatience.

– Nous avons fini, somme toute, par nous mettre d’accord. Madame la professeur Van der Schoppen a reconnu avec moi que ce voyage serait utile à l’avancement de la science, et à la gloire personnelle de son mari.

– Alors, c’est décidé ?

– Mais oui, mon bon ami.

M. Bouldu poussa un hurrah de triomphe, et serra énergiquement les mains du brave allemand, sur la face duquel errait un sourire béat.

Les préparatifs du départ furent poussés avec une grande activité.

M. Van der Schoppen, afin de diminuer, en partie, les frais considérables de l’expédition, multiplia les démarches afin d’obtenir officiellement, de son gouvernement, une mission ethnographique pour les régions de l’Himalaya.

Grâce à ses honorables antécédents scientifiques, grâce surtout à la protection d’un ministre dont il avait été, autrefois, le camarade, à l’université d’Heidelberg, il eut la chance de réussir, et fut mandé à Paris, à son ambassade, pour recevoir des lettres qui l’accréditaient, officiellement, près des souverains des pays qu’il comptait traverser.

M. Bouldu et le docteur Rabican essayèrent, eux aussi, d’obtenir une mission du gouvernement français. Leur proposition fut acceptée avec joie par le ministre ; mais le budget de l’année n’était pas encore voté, et les formalités indispensables exigeaient des délais qui auraient reculé l’expédition à plusieurs mois. Force fut donc de passer outre, et de se contenter d’une subvention qu’accorda la Société de Géographie.

Un matin que M. Bouldu, entouré de guides et d’indicateurs de chemins de fer, étudiait sur une carte, les divers itinéraires, Jonathan Alcott se présenta devant lui.

Depuis qu’il savait que l’expédition était décidée, il évitait le plus possible, d’attirer l’attention, guettant une occasion de parler seul à seul, à M. Bouldu, quand il le saurait bien disposé.

Justement ce jour-là, Yvon était allé déjeuner chez les Rabican ; et Jonathan avait fini de calligraphier les tableaux synoptiques qu’on lui avait donné mission de mettre au net.

C’était là deux circonstances favorables, dont l’Américain voulait profiter.

– Que désirez-vous ? demanda rudement M. Bouldu qui n’employait plus jamais, avec Jonathan, le tutoiement amical d’autrefois.

L’Américain présenta modestement le travail qu’il apportait, et dont M. Bouldu se montra très satisfait.

– Voilà qui est d’une netteté merveilleuse, s’écria-t-il… Je vous félicite… Je sais, parbleu, que vous êtes intelligent et capable ! Il est fâcheux que vous ayez agi envers moi avec tant de scélératesse.

Jonathan baissa piteusement la tête et ne répondit pas un mot.

– Oui, continua M. Bouldu, j’aurais pu faire quelque chose de vous ; mais il n’y faut plus penser. Je vais vous donner un mois d’appointements ; vous irez ensuite où vous voudrez.

À ces mots, Jonathan éclata en sanglots.

Il se jeta aux pieds de M. Bouldu interloqué et lui embrassa les genoux à la façon des suppliants antiques.

– Ce n’est pas maintenant qu’il faut pleurer, grommela le savant, un peu ému, malgré lui, de ces larmes qui paraissaient sincères.

– Ne me congédiez pas, sanglota Jonathan. Je veux rester près de vous, racheter tout mon passé par un dévouement sans bornes, et vous accompagner dans votre exploration… Peut-être en me précipitant entre vous et les dangers qui vous attendent là-bas, aurai-je le bonheur de vous sauver la vie.

M. Bouldu, qui avait fait signe à Jonathan de se relever, l’écoutait patiemment, bien décidé à se débarrasser de lui, le jour même, d’une façon définitive.

Jonathan, qui épiait, d’un œil anxieux, les divers sentiments qui se reflétaient sur le visage de son maître, continuait sa défense avec une éloquence véritable. Il insista sur l’attachement dont il avait toujours fait preuve, attachement qui l’avait même poussé à commettre des crimes dont, en somme, en cas de succès, le météorologiste eût recueilli tous les bénéfices.

Le savant, qui avait conscience d’avoir fait preuve, à certaine époque, de beaucoup d’animosité et de beaucoup de partialité, ne savait trop quoi répondre. Il était très ennuyé, au fond qu’on lui remît ainsi ses égarements sous les yeux, et il ne pouvait s’empêcher de trouver que, par sa haine contre Alban, par sa brouille avec le docteur, il avait quelque peu encouragé les méfaits de Jonathan Alcott.

L’Américain termina cette espèce de plaidoyer par une série de chaleureuses protestations.

Enfin, il fit habilement valoir qu’un préparateur aussi exercé que lui était difficile à trouver, et serait d’une grande utilité dans une expédition du genre de celle qui se préparait.

– Qui ferait les photographies ? conclut-il… Qui entretiendrait les appareils ? Qui recopierait vos notes ? Qui préparerait les oiseaux et les insectes que vous voudrez rapporter, si je n’étais pas là ?

M. Bouldu résistait encore, mais plus faiblement. Jonathan Alcott redoubla d’éloquence et de protestations de repentir. Il jura solennellement qu’il regardait, pour son propre compte, l’expédition comme une sorte de pèlerinage expiatoire, au cours duquel il recouvrerait sa propre estime, et peut-être, ajouta-t-il humblement, celle de son vénéré maître.

À la fin, M. Bouldu, moitié attendri, moitié convaincu, s’écria de sa voix la plus bourrue :

– Eh bien, accompagnez-nous si vous voulez, après tout. Mais je vous préviens qu’Yvon, qui ne vous porte pas précisément dans son cœur, sera spécialement chargé de votre surveillance. À la moindre incartade de votre part, il est bien capable, de vous faire payer tous vos méfaits en bloc.

Jonathan répliqua qu’il ne demandait pas mieux qu’à être surveillé, qu’à occuper, dans l’expédition, le rang le plus infime, et qu’il obéirait aveuglément à tous les ordres qu’on voudrait bien lui donner.

L’Américain se retira, au comble de la joie.

Quant à M. Bouldu, il était très mécontent de lui-même. Il avait conscience d’avoir montré, cette fois encore, beaucoup trop de faiblesse.

De plus, il n’était pas sans inquiétudes sur la façon dont son fils allait accueillir l’annonce de sa réconciliation avec Jonathan.

Yvon fut, en effet, très contrarié ; et, sans manquer au respect qu’il devait à son père, il lui adressa quelques observations amères sur la faiblesse dont il venait de faire preuve. M. Bouldu mit timidement en avant les services que pourrait rendre Jonathan, le repentir qu’il montrait.

– Ces services, répliqua Yvon avec ironie, se borneront sans doute, comme par le passé, au crime et à la trahison. Heureusement que nous serons assez nombreux pour le forcer à être fidèle, bon gré, mal gré.

Yvon, qui sortait de chez le docteur Rabican, fit part à son père d’un autre sujet de préoccupation.

Mme Rabican, à qui la lecture de la dépêche, transmise par le poste de télégraphie sans fil du Mont Blanc, avait presque miraculeusement rendu la santé et l’énergie, voulait à toute force faire partie, elle aussi, de l’expédition.

Alberte refusait de se séparer de sa mère.

Le docteur Rabican était dans la consternation.

M. Bouldu, aussi, n’en revenait pas d’une pareille prétention de la part des deux femmes.

– Mais, c’est insensé, s’écria-t-il… que ferons-nous, au milieu des déserts et des hordes de Tartares, de ces deux Parisiennes délicates et maladives, à qui il nous sera impossible de procurer le confortable auquel elles sont habituées !… Elles retarderont notre marche en exposant, sans profit pour personne, leur santé et leur existence !

– Vous avez en partie raison, mon père, mais je dois dire aussi que le sentiment qui guide Mme Rabican est très légitime et très humain… Elle l’a déclaré, tout à l’heure, devant moi, elle mourrait d’inquiétude et de chagrin si, après avoir cru si longtemps son fils perdu, il lui fallait encore se séparer de son mari… Ce ne serait pas, d’ailleurs, le premier exemple d’expéditions de ce genre entreprises par des femmes. On cite les noms de plusieurs voyageuses célèbres.

– Oui, mais elles étaient d’un tempérament très robuste, et avaient été entraînées de longue date aux fatigues et aux privations.

– Mme Rabican et Alberte seront soutenues, dans les épreuves qui nous attendent là-bas, par la foi profonde qu’elles ont au succès de l’entreprise… Pour retrouver son fils, la mère de Ludovic supportera les plus dures privations, triomphera de tous les obstacles… D’ailleurs, ne sommes-nous pas là pour les protéger ?

– Après tout, conclut M. Bouldu, cela m’est égal… Qu’elles viennent si elles le désirent… C’est plutôt Rabican que moi que cette question regarde.

Yvon Bouldu était à la fois vexé et satisfait.

Il était vexé de la décision que son père avait prise d’adjoindre Jonathan Alcott à l’expédition, et il était heureux de voir que M. Bouldu n’eut pas fait plus d’objections à la présence de Mme Rabican et d’Alberte.

Il les aimait aussi tendrement qu’une mère et qu’une sœur, et il eût éprouvé un véritable chagrin à en être séparé pendant de longs mois.

Enfin, il savait que, malgré les objections qu’il avait faites pour la forme, le docteur était, au fond, du même avis que lui. L’inquiétude que M. Rabican eût ressentie en abandonnant en France, les êtres qui lui étaient le plus cher, eût certainement paralysé toute son initiative, au cours de la campagne d’exploration qui allait s’ouvrir. Cette question, réglée à la satisfaction générale, on s’occupa de l’itinéraire.

La cruelle guerre qui, pendant deux années, avait ravagé la région turco-russe, venait de prendre fin. Les voyageurs pouvaient donc traverser ces contrées en toute sécurité.

M. Bouldu, le docteur Rabican et le professeur Van der Schoppen furent unanimes à adopter la voie suivante, qui leur parut la plus rapide.

Les voyageurs partiraient de la gare de l’Est, à Paris, par l’Orient-Express qui les conduirait à Constantinople, d’où ils prendraient le bateau à vapeur jusqu’à Poti.

Le chemin de fer transcaucasien, qui va de Poti à Bakou, les déposerait sur le rivage de la mer Caspienne qu’ils traverseraient sur les navires de la compagnie russe « Kavkaz et Merkur », qui fait le service entre Bakou et Tachkent, tête de ligne du chemin de fer transcaspien.

Après Samarkande, les voyageurs diraient définitivement adieu à la civilisation, et réuniraient une escorte pour les accompagner dans les régions himalayennes.

C’est véritablement alors que l’expédition commencerait.

Cet itinéraire une fois convenu, on s’occupa des préparatifs immédiats.

Suivant les conseils que donnent tous les grands explorateurs, on n’emporta que le nombre d’objets strictement indispensables, en ayant soin de les choisir du poids le plus faible possible.

M. Bouldu se chargea lui-même du choix des appareils photographiques et des instruments de précision.

Le docteur Rabican s’occupa de la pharmacie portative qui, sous un faible volume, devait être approvisionnée d’une façon très complète, puisqu’on allait avoir des centaines de lieues à franchir, dans des régions presque entièrement barbares, et où la température saute brusquement du froid glacial des pôles à la torridité des régions sahariennes.

Le professeur Van der Schoppen fut spécialement chargé des approvisionnements. Il n’eut garde d’oublier les tablettes de bouillon concentré, les boîtes de lait stérilisé ; et même le tabac comprimé par la presse hydraulique et réduit à un volume insignifiant, que l’on débite spécialement aux explorateurs. Des boîtes de conserves et des caisses de biscuit, sans omettre quelques bouteilles de cognac, complétèrent les provisions de bouche.

Yvon Bouldu s’était chargé de l’achat des armes. Chacun des voyageurs fut muni d’une carabine à répétition à douze coups, sortant des manufactures nationales de Saint-Étienne ; chacun d’eux eut, en outre, une paire de revolvers, une épée-baïonnette et un solide poignard à manche de corne.

Yvon eut même la galanterie de faire présent aux deux dames d’un mignon revolver à crosse d’ivoire et à canon nickelé.

Deux caisses de munitions furent aussi jointes aux bagages.

Outre les cartouches ordinaires à poudre sans fumée, on emportait une certaine quantité de cartouches à balles explosibles, de celles que l’on emploie pour chasser l’éléphant sauvage ou le tigre, et une provision de ces fusées en usage dans la marine pour les signaux, et que M. Bouldu avait déclarées absolument indispensables.

– Avez-vous donc l’intention de nous régaler d’un feu d’artifice ? demanda Alberte.

– Nullement, répliqua M. Bouldu, ces pièces d’artifice sont destinées à un emploi plus sérieux. Nous leur devrons peut-être un jour notre salut, ou le succès même de notre entreprise.

– Comment cela ?

– Admettez, par exemple, mademoiselle, que pour une raison ou pour une autre, nous nous trouvions divisés en deux troupes. Les fusées deviendront pour nous un moyen très pratique de faire connaître le péril que pourra courir l’un de nos détachements, ou de correspondre, entre nous, à de grandes distances…

– De plus, ajouta le docteur Rabican, lorsque nous croirons être parvenus dans le voisinage d’Alban, les fusées que nous lancerons à des intervalles réguliers, seront, pour lui, un moyen de voir que le secours approche, et de savoir dans quelle direction avancer pour aller à notre rencontre.

Restait la question des vêtements.

On dut en emporter un assortiment très varié, depuis les complets de toile blanche, les casques doublés de liège pour les pays torrides, jusqu’aux pardessus fourrés, aux toques de loutre et aux triples gants, pour les régions de glaces éternelles.

M. Bouldu, connaissant les accidents nombreux que cause la réfraction de la lumière sur la surface éblouissante des neiges, commanda également un assortiment de lunettes munies de verres noircis, qui éviteraient aux voyageurs les ophtalmies et les inflammations d’yeux si fréquentes dans les régions de montagnes.

Yvon Bouldu insista, pour qu’à l’exemple de certains voyageurs illustres, on se munît, pour la traversée des cours d’eau, d’un canot démontable.

Ce canot, tout en caoutchouc, s’ajustait sur une armature d’acier, et n’offrait, une fois replié, qu’un volume[3] insignifiant.

Enfin, on se pourvut encore de pics, de pelles, de marteaux, de clefs anglaises, en un mot, de tous les outils indispensables à la réparation des appareils et à l’installation d’un campement.

Les voyageurs possédaient, en outre, d’excellentes cartes des pays qu’ils allaient avoir à traverser. Les unes avaient été offertes à M. Bouldu et au docteur Rabican par la Société de Géographie, les autres, expédiées de Hambourg au professeur Van der Schoppen, par ses savants collègues d’outre-Rhin.

Cependant, la nouvelle du départ de l’expédition s’était répandue dans les milieux scientifiques.

Le sort des aéronautes de la Princesse des Airs passionnait le public plus vivement que jamais.

M. Bouldu, le docteur Rabican et Van der Schoppen étaient assaillis par une nuée de reporters.

Tous les journaux publièrent leurs portraits, leurs biographies et la liste de leurs travaux scientifiques.

Van der Schoppen et M. Bouldu, qui ne se seraient jamais attendus à un tel succès, étaient devenus rapidement populaires.

Des journaux amusants publièrent leur caricature, et les échos contenaient, tous les jours, quelques anecdotes plus ou moins véridiques sur les bizarreries de leur caractère et de leur existence privée.

L’engouement du public fut tel que, les derniers jours qui précédèrent le départ, une foule d’objets hétéroclites furent adressés aux explorateurs, en guise de présents, par des industriels avides de publicité ou de simples particuliers, désireux de voir leur nom imprimé dans les journaux.

C’étaient des caisses de liqueurs et de conserves, des appareils photographiques, jusqu’à une énorme lunette astronomique, et même deux gros chiens.

Un train tout entier n’eut pas suffi au transport de ces petits cadeaux.

Le docteur Rabican dut faire passer une note dans les journaux.

Tout en remerciant ses aimables correspondants, il les priait de cesser, à l’avenir, leurs envois.

La plupart des objets déjà expédiés furent retournés.

Mais M. Bouldu insista pour garder les chiens, deux danois superbes, qu’il avait baptisés immédiatement : Zénith et Nadir, et qui devaient, assura-t-il, rendre d’importants services aux explorateurs.

Le départ de Saint-Cloud eut lieu avec une certaine solennité.

Le matin, un déjeuner d’adieu avait réuni les trois familles chez M. Bouldu.

Sa salle à manger fut, ce jour-là, à peine assez vaste, grâce à la lignée encombrante des Van der Schoppen, grands et petits.

Au dessert, Van der Schoppen, plus ému qu’il ne voulait le paraître, embrassa avec effusion Mme la Professeur… puis les enfants, chacun à son tour, par rang d’âge.

Dans une allocution très sentie, quoique un peu longue, il les exhorta à ne pas oublier, en son absence, les principes qu’il leur avait inculqués, à ne pas s’adonner à la paresse et à la désobéissance, qui les empêcheraient de devenir des savants.

Mais, il fallut mettre un terme à ces effusions. L’heure du train approchait.

Le départ du cortège s’effectua dans un ordre vraiment imposant.

En tête, M. Bouldu et le docteur Rabican s’avançaient, bras-dessus, bras-dessous, comme pour bien montrer à tout le monde que leur ancienne inimitié était effacée.

Derrière eux, Yvon et le professeur Van der Schoppen, plus éclatant que jamais dans une houppelande neuve, précédaient Mme Rabican, Alberte et Mme la Professeur, qui avait jugé bon d’arborer, en cette occasion, une toilette d’adieu, à longs voiles flottants, de l’effet le plus romantique.

Ensuite, venait la tribu nombreuse des petits Van der Schoppen.

Enfin, Jonathan Alcott, la mine humble et contrite, fermait la marche, tenant en laisse Zénith et Nadir, dont il avait grand-peine à réprimer les sauts et les gambades.

Ce cortège n’avait pas fait cinquante mètres dans la rue que, déjà, une foule sans cesse grossissante se pressait sur son passage. Cent mètres plus loin, il devint impossible aux voyageurs d’avancer. Les nombreux malades guéris par le docteur Rabican, ceux même jadis éclopés par le professeur Van der Schoppen, et qui, d’ailleurs, ne lui en gardaient pas rancune, poussaient des vivats retentissants.

Au centre d’un groupe, composé en majeure partie des anciens domestiques de l’institut Rabican, le garde-chasse Velut, juché sur une borne, se faisait remarquer par la puissance de ses organes vocaux.

– Voilà qui est de bon augure pour notre entreprise ! fit remarquer le docteur Rabican.

Van der Schoppen, qui avait fait la moue à la vue de son malade récalcitrant, esquissa un sourire satisfait.

– Ils sont moins ingrats que je ne le pensais, répliqua-t-il. Leurs acclamations montrent qu’ils sont plus reconnaissants que je n’aurais cru, envers la doctrine kinésithérapique.

Le docteur Rabican se fût fait un scrupule de détromper son ami.

Van der Schoppen resta donc dans ses illusions, et demeura persuadé qu’il suffit de semer des coups de poing à bon escient pour recueillir de la popularité.

En réalité, le sentiment populaire, parfois très juste dans ses appréciations, regardait Van der Schoppen comme un maniaque inoffensif, et ne se passionnait réellement que pour le docteur Rabican.

À la gare de Saint-Cloud, dont la police municipale avait dû protéger les abords, les explorateurs furent salués par les autorités de la ville ; et un vin d’honneur leur fut offert dans la salle d’attente des premières.

On déboucha quelques bouteilles de champagne, et l’on trinqua au succès de l’expédition.

Enfin le docteur remercia ses concitoyens des preuves de sympathie qu’ils venaient de lui donner, à ses amis et à lui-même.

Il serra des mains à la ronde ; le professeur Van der Schoppen embrassa, une dernière fois, sa nombreuse famille ; et tous les voyageurs prirent place dans un compartiment de première classe.

En arrivant à la gare de l’Est, les explorateurs furent salués par deux délégués de la Société de Géographie, et un envoyé spécial du Ministre de l’Instruction publique, qui venait leur dire adieu officiellement.

En proie à cette sorte de fièvre qui précède les départs, nos voyageurs étaient un peu agacés d’avoir à répondre à tant de paroles complimenteuses ; et ce fut avec un véritable soupir de soulagement qu’ils gagnèrent, respectueusement guidés par le chef de gare, le quai de l’Orient-express, dont la superbe locomotive et les sleeping-cars – les plus confortables de tous les trains européens – étincelaient de tous les feux de leurs cuivres fraîchement fourbis.

Quand chacun eut prit place, et se fut commodément installé, il y eut, en attendant le dernier coup de sifflet, un silence où se trahissait l’émotion longtemps contenue.

Après les ovations et les compliments, le voyage sérieux commençait.

Chacun se recueillit, en songeant que peut-être, ils ne reverraient jamais la France, et ce merveilleux Paris qu’ils venaient de traverser.

M. Bouldu grommelait sourdement.

Yvon était grave, et le docteur Rabican pensif.

Il venait de voir sa femme, dont Alberte serrait les mains entre les siennes, essuyer furtivement une larme.

Quant à Van der Schoppen, il souriait béatement, encore sous l’impression des bravos, accordés, croyait-il, à sa méthode.

Enfin, la stridence du sifflet déchira l’air.

Le train s’ébranla ; les faubourgs, la banlieue, puis les campagnes défilèrent avec une rapidité vertigineuse.

On était en route pour l’Asie centrale.

Après l’involontaire tristesse du départ, tous eussent voulu être aux prises avec les bêtes féroces et les hordes des Tartares des grands déserts, qui les séparaient de ceux qu’ils aimaient.

La locomotive, qui les entraînait avec une vitesse régulière de quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure, semblait encore trop lente au gré de leurs désirs.


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