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La Princesse des airs/IV/2

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II


EN TARANTASS


Samarkande est une des stations principales du chemin de fer transcaspien.

C’est de là que l’expédition allait partir, et se diriger vers les monts Karakorum où, selon les prévisions de M. Bouldu, devaient se trouver les naufragés de l’aéroscaphe.

On procéda avec ardeur aux derniers préparatifs, sans prendre même temps de visiter la ville, cependant une des plus curieuses du monde, avec ses ruines de mosquées et de palais, ses magnifiques jardins et sa population cosmopolite, où les Turkomans, les Kirghiz, les Kalmoucks, les Baschirs se rencontrent avec les Persans, les Russes, les Indiens et les Anglais.

M. Philibert Dubois, qui était au désespoir de se séparer de ses amis, se mit à leur disposition pour toutes les courses et les renseignements pratiques.

Sur ses conseils, ils firent d’abord renouveler leur padorojnaïa ou feuille de route en y faisant joindre, par le gouverneur de la ville, une note spéciale qui les recommandait aux chefs de poste des stations russes, et les autorisait à exiger, au nom du gouvernement, des chevaux et une escorte.

— Sans passeport, dit Philibert, sur tout le territoire russe, on ne trouve ni nourriture, ni abri, ni moyens de transport, et de plus, on ne tarde pas à être mis en prison.

Toujours d’après les conseils de Philibert, les voyageurs se firent confectionner, par un tailleur arménien, des vêtements plus appropriés au pays et surtout moins capables que leurs habits européens d’attirer l’attention.

C’était pour tous, même pour les dames, une sorte d’uniforme ainsi composé : haut bonnet de feutre, tunique à grandes manches ou touloupe, pantalons immenses et valinki ou hautes bottes de feutre indéchirable comme du cuir.

En fait d’approvisionnements, ils avaient les caisses de conserves emportées de Paris.

Mais, ils se proposaient d’être fort économes de cette ressource, de la réserver pour les contrées absolument désertes et de vivre autant qu’il serait possible, à la manière des indigènes, c’est-à-dire de riz, de mouton et de fruits.

— Vous trouverez tout cela en abondance, avait assuré Philibert Dubois, jusqu’à ce que vous soyez arrivés à la région montagneuse, dans les parages glacés du Thibet et de la Mongolie chinoise. Là, le seul aliment qu’on puisse se procurer, c’est de la farine d’orge assaisonnée d’un peu de beurre, et du thé.

Quant aux moyens de transport, le docteur Rabican et M. Bouldu y pourvurent en achetant, à un négociant tartare, deux longues voitures, munies à l’arrière d’une capote de cuir et suspendues sur des ressorts de bois.

On nomme ces véhicules « tarantass ».

Elles sont traînées par quatre vigoureux petits chevaux de la race boukharienne.

On engagea aussi, pour servir à la fois de guide et de yemchtchik (postillon), un Kalmouck nommé Chady-Nouka. Il devait conduire la première tarantass, où prendraient place Van der Schoppen et Yvon Bouldu, et qui porterait la plus lourde partie des bagages.

Dans la seconde, monteraient Mme Rabican, le docteur, Alberte et M. Bouldu.

Cette tarantass, beaucoup moins chargée que la première, devait être conduite par Jonathan, que le docteur n’était pas fâché d’avoir toujours sous les yeux et de surveiller par lui-même.

Chady-Nouka, que Philibert Dubois avait présenté et dont il avait répondu, possédait dans toute sa pureté le type kalmouck. Maigre, nerveux, petit de taille, il avait le nez épaté, les sourcils noirs et peu fournis, les yeux obliquement dirigés l’un vers l’autre. Les pommettes de ses joues étaient saillantes, ses lèvres grosses et charnues surmontées d’une maigre moustache. Ses oreilles énormes étaient très écartées de la tête, qu’il avait à la fois plate et ronde.

Le docteur Rabican avait fait prix avec Chady-Nouka, à raison de cinq roubles d’argent par semaine. Moyennant cette somme, Philibert Dubois avait assuré que son kalmouck se montrerait d’une fidélité à toute épreuve ; et il n’avait pas manqué, à cette occasion de citer un proverbe qui a cours dans le monde commercial de Samarkande :

— Si un Kalmouck vous dit oui d’un signe de tête, vous pouvez avoir confiance en lui pour quelque affaire que ce soit. Vous pourrez vous fier à un Russe s’il vous a donné sa parole, à un Persan s’il vous a donné sa signature, à un Arménien, s’il vous a donné sa signature en présence de deux bons témoins.

Chady-Nouka parlait suffisamment le russe pour se faire comprendre du docteur Rabican.

De plus, accoutumé dès l’enfance à la vie nomade de la steppe, il lui était indifférent de suivre ses maîtres dans quelque pays où ils voulussent aller.

Ce fut un lundi matin, après une nouvelle et soigneuse étude des cartes du pays, que les voyageurs quittèrent Samarkande par une des portes de l’Est.

Ce n’est pas sans émotion que Philibert Dubois et ses amis se séparèrent.

Il accompagna la caravane jusqu’à une certaine distance de la ville.

Pour chacun des voyageurs, il eut des conseils différents et appropriés à leur caractère.

À Yvon Bouldu, il recommanda la prudence, au professeur Van der Schoppen, un peu moins de facilité à appliquer sa méthode thérapeutique à tort et à travers, à M. Bouldu, d’être moins exclusif dans ses opinions, et, quelle que fût sa conviction dans les indications fournies par son atlas des vents, de ne pas négliger pour cela de se renseigner, partout où il passerait, sur la Princesse des Airs.

Enfin, il rappela à Mme Rabican et à sa fille les précautions à prendre contre la morsure des scorpions et des serpents ; et il leur apprit l’existence, dans toute la steppe, des tarrakanes, vocable ronflant qui désigne, en langue tartare, les désagréables insectes que nous nommons en français des cancrelats.

Comme Philibert Dubois, après avoir serré énergiquement la main de tous ses amis, et leur avoir promis de les retrouver à Paris, se disposait à remonter dans la tarantass qui devait le ramener à Samarkande, il prit à part le docteur Rabican :

— Jusqu’à la frontière chinoise, lui dit-il, vous ne courez pas de danger sérieux. Ensuite, la recommandation que vous tenez du prêtre bouddhiste que vous avez soigné pendant la traversée de Constantinople à Poti, vous sera d’un grand secours. Elle vous assurera l’hospitalité dans les lamasseries ou monastères bouddhiques, le respect de beaucoup de chefs de tribus mongols, khirgiz ou thibétains. Peut-être vous conciliera-t-elle la protection, ou tout au moins la neutralité des tribus de montagnards féroces et encore mal connus, qui habitent le Thian-Chan et le Mouz-Tagh.

Le docteur Rabican assura Philibert Dubois qu’il tiendrait grand compte de ses conseils, et l’on se sépara enfin.

La caravane avait à peine fait une centaine de mètres par un chemin boueux et défoncé comme le sont la plupart des chemins de la Russie d’Asie, que le docteur Rabican, qui avait toujours présentes à l’esprit les dernières paroles de Philibert, chercha dans son portefeuille la recommandation d’Okou. Mais, il eut beau fouiller tous les compartiments avec la plus grande attention, il ne put retrouver le précieux papier.

— Je n’ai pu le perdre, réfléchit le docteur. Si cela était, j’aurais égaré en même temps tout ce que contient mon portefeuille : on me l’a donc volé. Mais qui ? Et dans quel but ?

Le docteur songea un moment à Jonathan. Après mûre réflexion, il finit par rejeter cette idée.

M. Bouldu, à qui il fit part de ses soupçons, fut de son avis. Ignorant le vol commis au préjudice du professeur Van der Schoppen, il prit même chaleureusement la défense de son ancien préparateur.

— Jonathan, lui dit-il, ne nous a pas fourni une seule fois l’occasion, depuis le départ de nous plaindre de sa conduite. Je crois son repentir très sincère. D’ailleurs, quel intérêt aurait-il eu à dérober ce papier dont il ignore la valeur et qu’il ne sait même pas que vous possédez, puisque vous n’avez mis dans la confidence que Van der Schoppen, mon fils, notre ami Philibert et moi-même.

Évidemment, il n’y avait pas moyen d’incriminer Jonathan.

M. Bouldu eut vite oublié cet incident auquel il n’attachait pas beaucoup d’importance. Le docteur Rabican, lui, ne cessait d’y penser et en concevait une inquiétude de plus pour l’avenir de l’expédition.

La vérité, c’est que les premiers pressentiments du docteur ne l’avaient pas trompé.

Jonathan, qui avait la spécialité d’écouter aux portes et de lire tous les papiers sur lesquels il pouvait mettre la main, avait surpris, à Bakou, entre le docteur et M. Bouldu, une conversation qui avait trait au fameux sauf-conduit, et il s’était juré de s’en emparer à tout prix.

Le hasard l’avait servi. Pendant la tempête qui avait assailli le paquebot, au cours de la traversée de Bakou à Ouzoun-Ada, le docteur, pour voler plus vite au secours de sa femme et de sa fille, s’était précipitamment débarrassé de sa redingote qui contenait son portefeuille. Toujours aux aguets, Jonathan avait mis cet instant à profit et s’était emparé du précieux sauf-conduit. Il espérait bien en faire usage en temps et lieu, soit pour susciter des ennemis aux explorateurs, soit pour les faire tomber dans quelque embûche.

Heureux de voir que son larcin n’avait pas encore été découvert, le perfide Yankee exultait.

À grands coups de fouet, il faisait voler la tarantass à travers les ornières et les buissons de la route, dans la joyeuse conviction que chaque verste de chemin parcouru le rapprochait un peu plus du théâtre de sa vengeance.

Autour des voitures, Zénith et Nadir, heureux de se sentir en liberté, couraient, sautaient et gambadaient avec de joyeux aboiements.

La région que l’on traversait était agréablement accidentée.

Le terrain y était coupé de vallons et de prairies, et planté de massifs de platanes et de cyprès.

Vers midi, on fit halte au bord d’une source ombragée, et l’on déjeuna d’une partie des provisions apportées de Samarkande.

Le professeur Van der Schoppen exécuta quelques photographies, pendant qu’Yvon Bouldu et Jonathan, aidés du docteur qui leur servait d’interprète, prenaient de Chady-Nouka une première leçon de dialecte kalmouck.

Malgré les formidables cahots qu’occasionne le mode de suspension rudimentaire des tarantass, ce fut sans trop de fatigues, qu’à la fin de cette première journée, les voyageurs atteignirent un petit village moitié mahométan, moitié tartare où un détachement de Cosaques tenait garnison.

Sur le vu de leur padorojnaïa ou feuille de route qu’ils firent viser par le « starosta » (maître de poste), on mit à la disposition des voyageurs, dans l’établissement même de la poste ou « stantzia », trois chambres qui n’avaient pour tout mobilier que de larges bancs de bois et des peaux de mouton. On s’y installa tant bien que mal, et l’on acheva les provisions, déjà fortement entamées par le repas du matin.

Pendant trois jours, le voyage se poursuivit ainsi. On faisait quotidiennement une marche de six à sept lieues, coupée vers midi d’une halte de deux heures, et l’on couchait le soir dans une stantzia, tantôt sur des bancs recouverts d’épaisses pièces de feutre, tantôt sur des lits tartares ou « sartes », qui ne sont autre chose qu’un filet tendu sur un cadre de bois.

Suivant les conseils de M. Dubois, on ménageait les conserves, et presque tous les repas se composaient de mouton accommodé de différentes façons.

On l’appelle « kébab », quand il est grillé sur des baguettes, et « kévardak » quand il est sauté à la marmite.

Chady-Nouka répondait parfaitement aux espérances que l’on avait conçues de lui.

Il était loyal, infatigable et docile à souhait.

Il n’avait qu’un léger défaut, c’était d’adorer l’alcool sous toutes ses formes.

D’un goût peu délicat, il faisait montre d’étranges opinions en matière de comestibles et de liquides. Un jour, il supplia M. Bouldu de lui donner le fond d’une bouteille d’eau de Cologne.

On n’eut pas plutôt fait droit à sa demande, qu’il absorba le liquide jusqu’à la dernière goutte, avec un clappement de langue des plus satisfaits.

M. Bouldu, absolument estomaqué de ce qu’il venait de voir, alla raconter le fait au docteur Rabican.

Les deux amis se divertirent fort de l’aventure.

Une autre fois, à la grande stupeur de Van der Schoppen, Chady-Nouka dévora froidement, avec une galette de seigle, le contenu d’un pot de vaseline boriquée qu’on avait oublié de remettre dans la pharmacie de voyage.

— Tout cela n’a rien de surprenant, dit le docteur Rabican, Chady-Nouka est le dernier descendant d’une longue série d’ancêtres barbares. Il couche n’importe où, boit et mange de tout en grande quantité, et sa santé demeure florissante. Je suis certain qu’il n’a jamais eu à se plaindre de ses digestions et qu’il a un estomac excellent.

À partir de ce jour, M. Bouldu, qui était sujet à des dyspepsies, conçut pour le Kalmouck une véritable admiration, et il gagna tout à fait l’amitié de Chady-Nouka en lui offrant, de temps à autre de petits verres de sirop de tolu et d’huile de foie de morue, dont le Tartare se montrait très friand.

— Si je laissais faire ce gaillard-là, disait-il parfois en plaisantant, il viderait toute la pharmacie par gourmandise.

— Gare à nos alcools, ajoutait le docteur.

— Et à l’huile de ricin, finissait flegmatiquement le professeur Van der Schoppen.

Chady-Nouka était, pour la petite caravane, un éternel sujet de gaieté. D’ailleurs, il se montrait plein d’attachement pour ses nouveaux maîtres. Il n’y avait guère que Jonathan, en qui son instinct plus affiné de sauvage lui faisait sans doute flairer un traître, pour qui il montrât de l’aversion.

Le quatrième jour de marche, au détour d’un petit bois, l’expédition se trouva tout à coup en face d’un campement tartare, composé de sept ou huit tentes de feutre, qu’entourait un immense troupeau de chevaux, de moutons et de bœufs. On délibéra sur la conduite à tenir envers les nomades.

— Chady-Nouka m’assure qu’il n’y a aucun inconvénient à entrer en relations avec eux, dit le docteur. Ce sont de braves gens fort inoffensifs. Grâce à eux, nous pourrions renouveler nos provisions…

— Et, ajouta Van der Schoppen qui depuis Constantinople entassait des monceaux de notes, cela nous permettra aussi de les examiner d’un peu près. Tout en songeant à nos chers naufragés, je ne dois pas oublier que je suis subventionné par mon gouvernement pour étudier les peuples de l’Asie centrale.

Tout le monde étant d’accord, Chady-Nouka partit en ambassade et revint bientôt, assurant que les chefs du campement étaient heureux de recevoir les voyageurs.

Quand les tarantass arrivèrent près des tentes que les Tartares appellent « yourtes », ils furent reçus par trois ou quatre jeunes gens, vêtus de touloupes et chaussés de bottes de feutre.

Avant l’arrivée des voyageurs, ils étaient en train de fumer leur pipe, pendant qu’autour d’eux leurs femmes et leurs filles s’occupaient à traire les juments, ou à d’autres ouvrages.

Ils reçurent avec joie quelques kopecks que leur donna le docteur, et offrirent en échange, dans des gobelets de bois, de « l’araka », sorte d’eau-de-vie que l’on retire, par la distillation, du lait aigri.

Cette visite, très cordiale de part et d’autre, dura plus d’une heure, et se termina par différents échanges et achats.

Voici, d’ailleurs, la note qu’inscrivit, ce soir-là, le professeur Van der Schoppen, sur son carnet de voyage :


« Jeudi : Visité campement de nomades, que, d’après leur langage et leur physionomie, qui se rapprochent beaucoup du langage et de la physionomie de notre guide, je crois être des Kalmoucks.

« Cependant, je ne saurais affirmer le fait, car on m’a appris, à Samarkande, que les voyageurs européens confondent souvent les Baskirs, les Kirghiz et les Kalmoucks qui, quoique étant trois peuples fort distincts, vivent sous les mêmes tentes, ont le même costume et à peu près le même type de physionomie et la même langue.

« Leurs tentes de feutre, ou « yourtes », sont rondes et recouvertes d’une coupole en forme de calotte, percée d’un trou qui sert à la fois de fenêtre et de cheminée. La charpente de ces « yourtes » est formée de claies d’osier maintenues par des perches de saule, auxquelles elles sont attachées par des cordes de crin.

« À l’intérieur, on ne voit pour tout meuble que de grandes pièces de feutre qui servent de lit, et un trépied qui supporte de grands plats de fer. Leurs ustensiles se composent de gobelets de bois, de théières et de seaux en cuir.

« Ce cuir est travaillé d’une façon toute spéciale. Cousu avec des nerfs d’animaux, il est exposé à la fumée pendant plusieurs jours. Au bout de ce temps, il devient aussi dur et aussi transparent que de la corne.

« La boisson de ces nomades se compose de lait frais, et de lait aigri et fermenté qu’ils appellent « koumiss », dont ils retirent par la distillation une eau-de-vie très capiteuse appelée « araka ».

« Leurs richesses consistent en d’immenses troupeaux d’où ils tirent tout ce qui leur est nécessaire. Cependant les riches achètent, aux Russes, du pain ou de la farine de gruau et boivent du thé coupé de lait.

« La préparation du feutre, qui leur est indispensable pour leurs tentes, est des plus curieuses. Pour cela, on étend par terre une pièce d’étoffe, de la même dimension que celle que l’on veut fabriquer, puis on y entasse une couche épaisse de laine que l’on arrose d’eau bouillante. Cela fait, on roule la pièce de feutre, en ayant soin que la laine conserve partout la même épaisseur ; puis, toute la famille s’agenouille dessus et la foule, pour enchevêtrer ensemble les brins de laine. Après avoir répété longtemps et avec énergie cette opération fatigante, on obtient l’étoffe épaisse et spongieuse dont les Kalmoucks couvrent leurs « yourtes » et fabriquent leurs vêtements. Cependant, depuis quelques années, ils commencent à acheter aux Russes du linge et des étoffes.

« À ma grande surprise, j’ai aperçu, dans une des « yourtes » que nous avons visitées, un sabre de grenadier du premier Empire.

« À force de questions, j’ai fini par apprendre qu’un chef kalmouck, nommé Tumène, avait, en 1815, levé à ses frais, dans les steppes de la mer Caspienne, un régiment qui prit part à l’invasion et à la prise de Paris.

« C’est ainsi que beaucoup d’excès, que l’opinion a attribués aux Cosaques de l’armée russe régulière, ont été commis par ces Kalmoucks.

« Les descendants du prince Tumène habitent un superbe palais bâti dans une île du Volga.

« Le docteur Rabican a essayé, mais vainement, de devenir acquéreur de cette arme historique.

« Les Kalmoucks ne s’occupent que de la chasse, de la conduite de leurs troupeaux et de la fabrication des tentes.

« Tout le reste regarde les femmes. Ce sont elles qui traient les juments et les vaches, qui fabriquent le beurre et les fromages, qui cousent et préparent le cuir.

« Ce sont même elles qui montent et démontent les « yourtes », et qui sellent les chevaux si leur mari va à la chasse ou en voyage. »

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La caravane, les jours suivants, poursuivit lentement sa route dans la direction de la frontière chinoise.

Il était bien rare qu’une journée se passât sans qu’on fît rencontre d’un campement de Kalmoucks.

Les voyageurs, maintenant familiarisés avec ces nomades inoffensifs, manquaient rarement d’aller visiter leur camp et d’échanger avec eux des provisions ou des présents.

Jusque-là, la santé des explorateurs était demeurée excellente ; mais le docteur Rabican redoutait fort, pour sa femme et sa fille, la traversée des montagnes, où le froid serait terrible, la marche lente, les approvisionnements rares et les accidents très fréquents.

Loin de partager les appréhensions du docteur, Mme Rabican et sa fille montraient autant d’ardeur que lorsqu’on avait quitté Paris.

— Jusqu’ici, disait Alberte, l’expédition a été une véritable partie de plaisir. Sauf la tempête que nous avons essuyée sur la mer Caspienne, nous n’avons véritablement pas à nous plaindre.

— Quels que soient les dangers qui nous attendent, approuva Mme Rabican, je suis prête à les affronter tous pour retrouver mon fils.

Après en avoir délibéré, les voyageurs avaient résolu, d’un commun accord, de suivre de point en point l’itinéraire fourni par l’atlas des courants atmosphériques de M. Bouldu.

— Mon opinion est la plus vraisemblable, avait dit le savant météorologiste. D’ailleurs, nous sommes obligés de spécialiser nos recherches, et nous ne pouvons songer à explorer tout le plateau de l’Asie centrale.

— Nous l’explorerons pourtant s’il le faut, avait déclaré le docteur.

— D’accord. Mais il sera temps de le faire si nous ne trouvons rien dans la région du Pamir.

— Cette région est, d’ailleurs, ajouta Van der Schoppen, celle où nous avons le plus de chances de retrouver nos amis. Si la Princesse des Airs avait fait naufrage plus au nord, son équipage eût pris terre dans les possessions russes, d’où les communications avec l’Europe sont faciles. Plus au sud, c’est l’Inde et l’Indochine, qui sont aussi des pays civilisés. Plus à l’est, c’est le Thibet et la Chine, que l’on ne peut considérer comme des contrées tout à fait barbares et qui, d’un bout à l’autre, sont sillonnées par des missionnaires catholiques et protestants. De Chine, Alban aurait déjà trouvé depuis longtemps le moyen de regagner l’Europe.

— Votre raisonnement est d’une admirable justesse, fit observer en souriant M. Bouldu. Mais il y a une raison qui prime toutes celles que vous venez de donner.

— Et laquelle, s’il vous plaît ?

— Tout simplement parce que, dans les messages qu’ils ont réussi à nous faire parvenir, nos amis désignent comme lieu de résidence une région montagneuse du centre de l’Asie, qui n’est ni la Chine, ni la Sibérie, ni l’Inde, et qu’ils croient être la région himalayenne.

— Avouez que vous êtes véritablement distrait, fit remarquer amicalement le docteur Rabican.

— C’est qu’aussi je suis très préoccupé, répondit Van der Schoppen. L’étude spéciale que j’ai faite des régions dans lesquelles nous allons pénétrer, me donne beaucoup d’inquiétudes. Nous allons avoir à aborder ce terrible amoncellement de rocs et de neiges éternelles que les Mongols ont appelé le « Toit du monde » et qui atteint la hauteur du Mont Blanc sur un espace grand six ou sept fois comme la France. Là se trouvent les plus hautes montagnes du globe. Là nous entrons en pays inconnu. Des peuplades sauvages habitent ces régions, où des déserts aussi brûlants que le Sahara, succèdent à des glaciers vieux de plusieurs milliers d’années…

M. Bouldu interrompit avec vivacité le professeur Van der Schoppen au milieu de sa tirade et l’emmenant à l’écart :

— Vous voyez bien, murmura-t-il, que vous allez fâcheusement impressionner le docteur Rabican, et par le tableau effrayant que vous tracez, faire entrer le découragement dans notre esprit à tous… D’ailleurs, continua M. Bouldu, est-ce que les Bonvalot, les Capus, les Pépin, les Sven-Hedin n’ont pas déjà résolu triomphalement le problème, sans disposer d’autres moyens que les nôtres. Ils ont traversé toutes ces régions, et sont revenus sains et saufs après avoir déchiré une partie du voile qui recouvre les mystérieuses contrées de l’Asie centrale. Nous réussirons comme ils ont réussi !

— En outre, ajouta gravement le docteur Rabican qui, pendant cette conversation, s’était doucement rapproché des deux amis, les grands voyageurs dont vous venez de citer les noms, n’étaient mûs que par l’intérêt de la science. Nous avons de plus qu’eux, l’espoir de sauver les naufragés de la Princesse des Airs, et cette raison doit doubler notre courage et nous rendre insensibles à tous les périls.

M. Bouldu convint aisément que le docteur avait raison.

D’un caractère très primesautier, l’excellent météorologiste passait sans transition par des alternatives d’enthousiasme et de découragement. Il fallait, pour le maintenir dans toute son ardeur, la foi sereine du docteur Rabican, l’entêtement placide de Van der Schoppen, la fougue d’Yvon et la patience admirable de deux femmes.

Il est bon de remarquer que, malgré les accès de doute et de faiblesse qui le prenaient de temps à autre, M. Bouldu était toujours au premier rang dès qu’il s’agissait d’un péril à courir.

Cependant, à mesure que l’on approchait de la frontière chinoise, le paysage se faisait de plus en plus accidenté et de plus en plus sauvage.

Aux riantes vallées, succédaient des escarpements rocheux couverts de sombres massifs de pins et de bouleaux.

L’approche des formidables sommets du Pamir faisait, presque sans transition, succéder au doux climat du Turkestan russe, la température glaciale du plateau central. Les voyageurs durent s’envelopper de chaudes fourrures.

La route aussi se faisait de plus en plus pénible. Pendant des journées entières, les tarentass gravissaient au pas des côtes abruptes : et souvent les voyageurs étaient obligés de descendre pour alléger d’autant leur équipage.

On ne rencontrait plus de campements kalmoucks qu’à de rares intervalles, et l’on en était réduit à se contenter, presque exclusivement, de conserves.

Les stations russes, où l’on s’arrêtait, étaient de plus en plus pauvres.

Il ne fallait pas songer à y trouver des vivres pour l’approvisionnement de la caravane.

Il y avait vingt-cinq jours que l’on avait quitté Samarkande.

Comme la route devenait de plus en plus montueuse, et la marche en tarentass presque impossible, le docteur Rabican, sur le conseil de Chady-Nouka, vendit à un chef de poste russe ses deux voitures.

Ce chef de poste, qui parlait un peu d’anglais et de français, et qui était enchanté de la distraction que lui apportait l’arrivée des explorateurs, eut même l’obligeance de s’entremettre entre le docteur Rabican et le khan d’une horde tartare du voisinage, qui consentit à céder à la caravane, une douzaine de superbes yacks. Grâce à une cinquantaine de roubles qui lui furent donnés pour rétablir l’équilibre entre le prix des douze yacks et celui des huit chevaux, il se retira enchanté.

M. Philibert Dubois et Chady-Nouka lui-même en avaient depuis longtemps prévenu le docteur : sans yacks il est impossible de risquer une exploration dans les montagnes.

Le yack est une sorte de bœuf à queue de cheval, spécial aux régions himalayennes.

Endurant à la faim et à la fatigue comme le chameau, il a le pied aussi sûr qu’un mulet ; et, malgré son apparence trapue, il est agile comme un chamois et habitué au froid comme un renne.

La partie la plus lourde des bagages fut chargée sur les quatre yacks les plus vigoureux.

Les huit autres, qui devaient servir de monture aux voyageurs se répartirent le reste.

Alberte et Mme Rabican, adonnées depuis longtemps à tous les sports, forent commodément installées sur de hautes selles cosaques.

Loin de se plaindre de ce nouveau mode de locomotion, elles se divertirent fort de monter ces bizarres animaux, dont l’aspect disgracieux eût certainement fait jeter les hauts cris à leur professeur d’équitation de Saint-Cloud.

— J’exige, Monsieur Yvon, déclara gravement Alberte, que vous me photographiez immédiatement sur mon nouveau coursier. Je veux rapporter ce souvenir à mes petites amies de France.

Yvon Bouldu se rendit avec empressement au désir de la jeune fille.

Il photographia même tout le monde, depuis le maigre Chady-Nouka, qui sur son yack eut pu être facétieusement comparé à une paire de pincettes à cheval sur un peloton de laine, jusqu’au puissant Van der Schoppen dont les pieds traînaient presque à terre et qui faisait plier sa monture sous son poids.

On se reposa vingt-quatre heures à Yokchick – tel était le nom du village où l’on avait négocié l’achat des yacks – autant pour faire plaisir à l’obligeant maître de poste que pour se préparer aux fatigues qui attendaient les explorateurs dans la montagne.

Jusqu’ici, les voyageurs n’avaient pu recueillir aucun renseignement sur les naufragés de la Princesse des Airs. Cependant, le maître de poste leur donna quelque espoir.

— Les Baskirs de la plaine et les Kirghiz des montagnes, dit-il, parcourent, dans leurs pérégrinations, d’immenses étendues de pays. Ils sont admirablement informés de tout ce qui se passe dans un rayon de plusieurs centaines de lieues. Il est à peu près impossible que les tribus que vous rencontrerez ne vous mettent pas au courant de l’endroit approximatif où ceux que vous cherchez ont pu atterrir.

On se mit en route, un peu réconforté par cette espérance.

Tout la journée, on gravit une sorte de lande semée de blocs de rochers tandis qu’à l’horizon, les premiers sommets du Pamir s’élevaient comme un gigantesque rempart de glace azurée.

Le froid était devenu terrible. Le soir, Chady-Nouka installa entre deux rocs les tentes de feutre dont on s’était muni à Yokchick.

Un grand feu fut allumé ; on fit le thé, on ouvrit quelques boîtes de conserves et, malgré la fatigue, chacun mangea de grand appétit.

C’était la première fois, depuis leur départ de France, que les explorateurs campaient véritablement en plein désert.

Jusque-là, ils avaient trouvé abri dans les postes rosses qui, malgré leur installation sommaire, pouvaient faire croire encore à quelque inconfortable civilisation.

Sous un ciel semé de constellations, que la pureté de l’atmosphère rendait plus brillantes, un silence régnait, un mortel silence troublé seulement par le sourd grondement de quelque cataracte éloignée.

Les explorateurs étaient à plusieurs lieues de tout secours humain, dans un des déserts les plus sauvages du monde, à la merci de tous les cataclysmes, de toutes les attaques des nomades montagnards, sans avoir à compter sur autre chose que sur leur intelligence et leur courage.

En s’endormant, roulée dans une épaisse couverture de feutre, auprès du feu, sur lequel veillaient Yvon et Chady-Nouka, Mme Rabican ne put s’empêcher d’éprouver un frisson de terreur.

Mais, il lui suffit de jeter sur sa fille, endormie à ses côtés, un seul regard, et elle domina vite ce sentiment de faiblesse.

Avec l’heureuse insouciance de son âge, Alberte dormait déjà.

Une expression de souriante sérénité répandue sur son visage ne laissait aucun doute sur la douceur et le calme de son sommeil.

Dans une autre partie de la tente, M. Bouldu et le professeur Van der Schoppen, qui venaient de pointer, sur une carte de l’état-major russe, l’itinéraire du lendemain, prenaient congé du docteur, avant de se retirer sous la tente qu’ils occupaient à côté de celle de Jonathan et de Chady-Nouka, de l’autre côté du brasier.

Assis près de Zénith et Nadir étendus tout près du feu, Jonathan, lui, ne dormait pas…

Avec l’entêtement d’un écolier laborieux, il se répétait à lui-même, à voix basse, les mots que dans la journée il avait appris de Chady-Nouka, devenu, bien malgré lui, professeur de kalmouck.

En apparence, la conduite de Jonathan Alcott avait été irréprochable depuis Samarkande.

Le docteur Rabican, Yvon Bouldu et même Van der Schoppen en avaient été pour leur surveillance.

Sans concevoir beaucoup d’estime pour l’Américain, ils en venaient à croire qu’il était sans doute moins dangereux qu’ils ne l’avaient cru tout d’abord.

En cela ils se trompaient.

Jonathan n’avait nullement renoncé à ses projets de vengeance.

Satisfait d’avoir dérobé le sauf-conduit donné par Okou, il attendait impatiemment l’occasion d’en faire usage contre les membres de l’expédition.

Il voyait avec joie, à mesure que l’on s’enfonçait dans la montagne, que l’on avançait vers les pays de religion bouddhique – vers le territoire interdit du Dalaï-Lama – ses abominables projets devenir plus exécutables.

Cependant il avait éprouvé une légère contrariété : Chady-Nouka, dont il avait essayé de gagner l’amitié par de menus cadeaux, avait constamment repoussé ses avances.

Évidemment le Kalmouck n’avait pas l’étoffe d’un traître.

Jonathan, d’abord vexé de cette constatation qui dérangeait fort certains de ses projets, avait fini par en prendre son parti.

— Tant pis pour le Kalmouck, s’était-il dit. S’il ne veut pas devenir mon complice, il deviendra ma victime !

En attendant, Jonathan, de même d’ailleurs qu’Yvon Bouldu, étudiait avidement le dialecte tartare que parlait Chady-Nouka, et grâce auquel on peut se faire comprendre d’un bout à l’autre de l’Asie centrale, des frontières occidentales de la Perse jusqu’aux frontières orientales de la Chine.

Le jour suivant, la caravane traversa un plateau absolument stérile, où ne se rencontraient que des touffes d’herbe à demi desséchées et des tamaris rabougris.

Les cimes neigeuses semblaient se rapprocher à vue d’œil ; le sol était couvert de verglas, et les yacks ne pouvaient avancer qu’avec lenteur.

Alberte et Mme Rabican, enveloppées jusqu’aux yeux dans leurs fourrures et bercées par le trot monotone de leur monture, s’abandonnaient silencieusement à leurs rêves.

Toute leur gaieté des premiers jours avait disparu.

Vers le milieu de la journée, on dut faire halte, pour allumer un grand feu.

Tout le monde mourait de froid.

On avala en hâte de grandes tasses de thé bouillant, et l’on se remit en marche.

À mesure que le jour disparaissait, un voile de tristesse et de silence semblait s’étendre sur l’âme des voyageurs.

Ce fut avec une véritable satisfaction qu’ils virent flotter au-dessus d’une cime l’aigle noir de l’étendard impérial russe.

Ils étaient arrivés à Cedvack, une des forteresses les plus élevées du globe, sur la limite de la sphère d’influence anglaise.

C’était là qu’ils avaient résolu de passer la nuit.

Cedvack est dans ces régions, pour ainsi dire la dernière sentinelle de la civilisation.

Ensuite, l’expédition allait rentrer dans des territoires nominalement soumis à la Chine, mais en réalité occupés par des Kirghiz indépendants.

La garnison de cette forteresse, qui commande un des défilés les plus importants du Pamir, fit aux voyageurs un accueil enthousiaste.

Le colonel et plusieurs officiers parlaient français ; beaucoup de soldats jouaient de cette sorte de guitare cosaque qu’on appelle la balaïka.

Une soirée fut organisée.

La garnison russe qui, pendant cinq mois de l’année, est bloquée par les neiges, ressentait, de la visite des Européens, une véritable allégresse.

Il n’eût tenu qu’aux explorateurs de rester huit jours et même plus à Cedvack.

Ils ne purent moins faire que d’y demeurer quarante-huit heures, et ce fut avec un vif sentiment de regret, qu’ils virent disparaître dans le lointain, les canons d’acier bronzé et les tentes de feutre gris du campement russe.

Le docteur Rabican avait obtenu du colonel de précieux renseignements pour son itinéraire. Grâce à lui, les voyageurs évitèrent un glacier à peu près infranchissable, que ne leur signalaient pas les cartes dont ils étaient munis.

La route qu’ils suivaient n’était qu’une succession de sentiers rocheux recouverts d’une couche de verglas presque aussi lisse qu’une plaque de verre, et sur laquelle on ne pouvait avancer qu’avec d’infinies précautions.

Au-dessous de ces sentiers, se creusaient d’effroyables précipices.

Plus loin, on traversa une couche de neige molle, où les yacks enfonçaient jusqu’au poitrail.

Enfin, le chemin se trouva tout à fait barré par un colossal amas de neige, ce que les météorologistes appellent un cône d’avalanche.

Il fallut s’y tailler une route à coups de pioche et de bêche.

M. Bouldu ne décolérait pas.

Van der Schoppen suait à grosses gouttes.

Seuls, Chady-Nouka et Jonathan, impassibles, travaillaient infatigablement.

Mme Rabican et Alberte, courageusement, voulurent aider les travailleurs.

Il fallut que le docteur leur démontrât que leur coopération serait plus nuisible qu’utile, pour qu’elles ne se missent pas la pioche en main.

Quant à Yvon Bouldu, il exultait et avait peine à cacher sa joie de se trouver en face de périls réels, comme en avaient affronté les explorateurs glorieux dont il savait l’histoire.

Le soir tombait quand les voyageurs eurent achevé la traversée du cône d’avalanche, et ce fut avec bonheur qu’ils aperçurent enfin, dans une ravine, un bouquet de mélèzes qui avaient poussé à l’abri du vent.

Ces arbres allaient fournir le combustible nécessaire ; et il fut résolu, d’une voix unanime, que sans chercher plus loin, on camperait à l’endroit même où ils se trouvaient.

Une demi-heure après la théière du campement chantait dans la cendre chaude.

Puis, chacun s’abandonna à un sommeil bien gagné par cette journée de fatigue.

Le lendemain, en explorant un sentier abrupt, Chady-Nouka glissa si malheureusement qu’il se démit l’épaule.

C’était un grand malheur pour la caravane que cet accident.

Silencieux, infatigable, dévoué, Chady-Nouka était absolument indispensable à l’expédition.

On dut faire halte au premier endroit favorable.

Pendant que l’on dressait les tentes et qu’Yvon et Jonathan allumaient un feu de broussaille, le professeur Van der Schoppen examinait soigneusement l’épaule du Kalmouck, dont la figure osseuse était contractée par une douloureuse grimace.

Tout d’un coup, avant que M. Bouldu et le docteur Rabican eussent eu le temps d’intervenir, le professeur Van der Schoppen se mit en garde, et Chady-Nouka fit connaissance avec la méthode kinésithérapique.

Le Kalmouck poussa un effroyable rugissement de douleur et dégaîna son sabre.

L’habile guérisseur n’eut que le temps de faire un bond en arrière pour n’être pas embroché ou décapité.

On s’interposa…

Tout en essayant de calmer Chady-Nouka, M. Bouldu et le docteur Rabican jetaient au malencontreux Van der Schoppen des regards sévères.

Quand Chady-Nouka, réconcilié par plusieurs tartines de saindoux et par quelques petits verres d’alcool à brûler se fût un peu calmé, le professeur Van der Schoppen s’approcha avec précaution.

D’une voix de fausset suraiguë, il poussait de longs éclats de rire.

— Hi ! hi ! hi ! hi !

— Je crois, dit avec sévérité le docteur Rabican, que voilà une gaieté bien intempestive.

— Une gaieté d’un goût déplorable, ajouta M. Bouldu avec un regard foudroyant à l’adresse de Van der Schoppen.

Mais, celui-ci continuait à rire aux éclats, sans donner aucune réponse.

— Hi ! hi ! hi ! dit-il enfin. Vous n’avez pas remarqué ?…

— Hé ! quoi donc ! fit le docteur impatienté.

— Chady-Nouka a tiré son sabre de la main droite.

— Eh ! bien ?

— Eh ! bien ! c’est son épaule droite qui était démise. Donc, il est guéri.

On fut obligé de convenir du fait.

Le docteur Rabican et M. Bouldu demeuraient interloqués.

Il n’y avait pas à dire, le Kalmouck, quoique encore un peu endolori, avait recouvré l’usage de ses biceps et de son deltoïde.

Quand il se fut rendu compte de la vérité, Chady-Nouka remercia chaleureusement Van der Schoppen et lui accorda dans son estime la place d’honneur, entre les docteurs russes qu’il avait connus à Samarkande et les « darns » ou sorciers kirghiz de la steppe.

Le voyage se poursuivit ainsi pendant une semaine, sans incidents notables.

Mme Rabican et Alberte, seules, donnaient de l’inquiétude à leurs compagnons.

Elle semblaient tristes et avaient entièrement perdu l’appétit et la gaieté.

Il y avait quarante et un jours que l’on avait quitté Samarkande quand les voyageurs parvinrent au plateau tempéré de Maraou-Dorjen, où se trouvait un campement important de Tartares kirghiz.


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