La Prison du Mid-Lothian/Chapitre 16

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La Prison du Mid-Lothian ou La jeune caméronienne
Traduction par Albert Montémont .
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 26p. 179-189).
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CHAPITRE XVI.

LA FOLLE.


Les paroles qu’elle prononce sont vagues et ne présentent qu’un sens incomplet ; il n’y a ni suite ni liaison dans ses discours, et cependant ses expressions font réfléchir ceux qui l’écoutent ; ils les retiennent, les rapprochent, et en forment un sens suivi qui s’adapte à leurs propres pensées.
Shakspeare. Hamlet.


Imitant l’Arioste dans ses digressions, je me vois dans la nécessité, pour lier les fils de mon histoire, de reprendre les aventures d’un autre de mes personnages et de les conduire au point où nous avons laissé celles de Jeanie Deans. Ce n’est peut-être pas la manière la plus ingénieuse de raconter une histoire, mais elle offre l’avantage d’épargner la peine de relever les mailles, comme le dirait une tricoteuse, si du moins l’invention du métier à bas en a laissé une seule en Angleterre : or ce genre de travail est en général celui qui coûte le plus de peine à un auteur et dont on lui sait le moins de gré.

« Je parierais bien quelque chose, dit le clerc au magistrat, que si ce coquin de Ratcliffe était sûr de sauver son cou, il pourrait nous aider à lui seul plus que dix constables et officiers de police à démêler cette affaire de Porteous. Il connaît tous les contrebandiers, tous les filous et tous les voleurs d’Édimbourg ; et, ma foi ! on pourrait l’appeler le patriarche des malfaiteurs en Écosse, car il a passé vingt-ans parmi eux sous le nom de Daddie Rat. — Une belle espèce de coquin, répondit le magistrat, pour que la ville lui accorde une place ! — J’en demande pardon à Votre Honneur, » dit le procureur fiscal, auquel les fonctions de surintendant de la police étaient confiées ; « M. Fairservice a parfaitement raison. C’est précisément un homme comme Ratcliffe qu’il faut à la ville dans mon département ; et s’il est vrai qu’il soit disposé à consacrer désormais à son service ses connaissances et son expérience, personne ne peut se rendre plus utile. Vous ne trouverez pas de saints pour se mettre à la piste des marchandises passées en fraude, ou pour découvrir les voleurs et leur bande. Et tous vos gens honnêtes à principes religieux, et même vos marchands faillis à qui vous confiez une telle charge, n’y sauraient réussir. Ils sont remplis de craintes et de scrupules, ils ne se croient pas libres de dire un mensonge, même dans les intérêts de la ville ; ils n’aiment pas à sortir à des heures indues, ou quand la nuit est obscure ou froide : ils aiment bien mieux rester chez eux. Ainsi avec la crainte de Dieu et celle de l’homme, la peur d’un rhume ou d’une volée de coups de bâton, nous avons ici une douzaine d’agents de police, tant officiers que constables, qui n’ont rien découvert, si ce n’est qu’on a fait un enfant bâtard pour le bénéfice du trésorier[1]. John Porteous qui est à présent couché dans la tombe, le pauvre diable ! valait bien mieux qu’eux tous réunis, car il n’avait ni craintes, ni scrupules, ni doutes, ni conscience, quand Votre Honneur lui commandait quelque chose. — C’était un bon serviteur de la ville, dit le bailli, quoique ce fût un homme un peu déréglé dans sa manière de vivre. Mais si vous croyez réellement que ce coquin de Ratcliffe nous aide à découvrir quelques-uns des malfaiteurs, je m’engage à lui faire accorder la vie, une récompense et un emploi. C’est une fâcheuse affaire pour la ville que ce qui vient de se passer, monsieur Sharpitlaw. Elle fera très-mauvais effet à la cour. C’est que la reine Caroline, Dieu la bénisse ! est une femme… au moins je la juge telle, et je ne crois pas que ce soit un crime de haute-trahison que d’en dire ainsi mon opinion ; et vous savez tout aussi bien que moi, quoique vous ne soyez pas marié, car enfin vous avez une gouvernante, vous savez que les femmes sont absolues et ne peuvent supporter la contradiction. Cela sonnera mal à ses oreilles quand elle apprendra tout ce qui s’est passé, et que pas un des coupables n’est encore dans la geôle d’Édimbourg. — Si vous craignez cela, monsieur, dit le procureur fiscal, il vous est aisé de faire enfermer quelques mauvais sujets comme suspects d’avoir pris part à cette affaire… Il n’en manque jamais sur ma liste ; j’aurai l’œil sur eux, et je vous assure qu’ils ne seront pas bien malades pour passer une semaine ou deux en prison… D’ailleurs, si vous pensez que ce ne soit pas bien strictement juste, vous pourrez par compensation, avoir pour eux quelque indulgence la première fois qu’ils se mettront dans le cas de mériter d’être punis… Ils ne sont pas gens à vous en faire attendre long-temps l’occasion, et vous serez bientôt quitte envers eux. — Je ne crois pas que ce moyen vous réussisse très-bien, monsieur Sharpitlaw, reprit le clerc de la ville ; ils feront les démarches légales nécessaires, et seront libres avant que vous puissiez savoir où vous en êtes. — Je parlerai au lord prévôt[2], dit le magistrat, au sujet de l’affaire de Ratcliffe. Monsieur Sharpitlaw, vous viendrez avec moi, et vous recevrez mes instructions. On peut faire quelque chose de cette histoire de Butler avec son inconnu. Je ne vois pas quelle affaire un homme peut avoir dans le Parc, et pourquoi il s’appellerait le diable, à la terreur des honnêtes gens qui ne se soucient pas d’en entendre parler autrement que le dimanche en chaire. Quant au prédicateur, je ne crois pas qu’il fût à la tête de la populace, quoiqu’il y ait eu un temps où les gens de sa profession étaient aussi empressés que leurs voisins à se mêler des troubles. — Mais ces temps-là sont loin de nous, dit M. Sharpitlaw. Du vivant de mon père, il se faisait plus de poursuites contre les ministres, réduits au silence, dans Covenant-Close, ou dans les tentes de Cedar, comme ils appelaient alors les demeures des saints, que l’on n’en dirige maintenant contre les voleurs et les vagabonds de Calton et des derrières de la Canongate. Mais, comme je l’ai dit, ce temps n’est plus, laissons-le donc de côté. Toutefois si le bailli veut me procurer l’autorisation du prévôt, j’irai moi-même parler à ce Daddie Rat, car je crois que je réussirai mieux que vous à en tirer quelque chose.

M. Sharpitlaw, étant nécessairement un homme de confiance, fut autorisé dans le cours de la journée à faire les arrangements que, dans l’état des choses, il jugerait utiles au bien de la ville. Il se rendit donc à la prison, et vit Ratcliffe en particulier.

Les positions relatives d’un officier de police et d’un voleur de profession varient successivement, suivant les circonstances. La comparaison la plus commune qui assimile le premier à un faucon qui fond sur sa proie, est souvent la moins applicable. Quelquefois l’émissaire de la justice a l’air d’un chat qui guette une souris, et pendant qu’il fait une pause avant de s’élancer sur elle, il a soin de surveiller et de calculer tous ses mouvements, de manière à ce qu’elle ne puisse lui échapper. Quelquefois, dans une attitude plus passive encore, ses regards semblent avoir, ainsi que ceux du serpent à sonnette, la faculté de fasciner sa victime, et il se contente de n’en pas détacher les yeux pendant les divers efforts qu’elle fait pour fuir, certain que la terreur et le trouble la feront tomber dans sa gueule entr’ouverte. L’entrevue de Ratcliffe et de Sharpitlaw n’avait aucun de ces caractères. Ils restèrent pendant quelques minutes en silence, assis l’un vis-à-vis de l’autre devant une petite table, et se regardant fixement avec une expression pénétrante, mêlée de ruse, d’ironie, et de quelque envie de rire : on eût dit deux chiens qui, se préparant à lutter de force, se couchent ventre à terre, et restent quelques moments dans cette posture, chacun guettant les mouvements de l’autre et attendant qu’il commence la partie.

« Ainsi, monsieur Ratcliffe, » dit l’officier de police, jugeant qu’il était de sa dignité de parler le premier… « vous renoncez aux affaires, à ce qu’il paraît ? — Oui, monsieur, répondit Ratcliffe : je ne veux plus rien faire dans ce genre, et je crois que cela épargnera quelques peines à vos gens, monsieur Sharpitlaw. — Jack Dalgleish (alors l’exécuteur des hautes œuvres de la capitale de l’Écosse) les leur aurait aussi facilement épargnées, reprit le procureur fiscal. — Sans doute, si j’attendais ici dans la geôle qu’il vînt m’arranger ma cravate… Mais ce sont là des paroles oiseuses, monsieur Sharpitlaw. — Comment ! je présume que vous vous rappellerez que vous êtes condamné à mort, monsieur Ratcliffe, reprit M. Sharpitlaw. — Certainement nous le sommes tous, comme le disait le digne ministre dans l’église de la prison le jour où Robertson s’est enfui ; mais personne ne sait quand cette sentence sera exécutée… Ma foi, il avait plus de raison qu’il ne croyait de parler ainsi, et le plaisant événement qui arriva ce matin-là a fourni un beau commentaire à son texte. — Ce Robertson, » dit Sharpitlaw en baissant la voix et d’un ton presque confidentiel, « savez-vous, Rat, c’est-à-dire pouvez-vous nous dire quelque chose sur l’endroit où l’on pourrait en savoir des nouvelles ? — Ma foi, monsieur Sharpitlaw, je vous dirai franchement que Robertson est d’un degré au-dessus de moi… c’est un vrai démon, et il a fait plus d’une espièglerie ; mais, excepté l’affaire du collecteur, dans laquelle il avait été entraîné par Wilson, et quelques querelles avec les douaniers à propos de marchandises de contrebande, il ne s’est jamais mêlé de rien qui ressemblât à notre genre d’affaires. — Bah, vraiment ! c’est singulier, en songeant à la compagnie qu’il fréquentait. — C’est un fait, sur mon honneur, » dit Ratcliffe gravement : « il ne se mêlait nullement de nos petites affaires, et c’est ce que je ne pourrais dire de Wilson. J’avais souvent travaillé avec lui. Mais ce garçon y viendra avec le temps ; croyez-moi, personne ne mène une vie semblable sans y arriver tôt ou tard. — Vous savez, je suppose, Ratcliffe, dit Sharpitlaw, quel est ce Robertson ? — Je le suppose de meilleure famille qu’il ne se soucie de le paraître. Il a été militaire, acteur, enfin je ne vous dirai pas tout ce qu’il a ou n’a pas été : tout jeune qu’il est, il n’y a guère de folies qu’il n’ait faites. — Il paraît qu’il en a fait de belles dans son temps ? — Ah ! je vous le promets, » dit Ratcliffe avec un sourire sardonique ; « et c’était surtout un diable avec les filles. — Cela me paraît probable, dit Sharpitlaw. Eh bien, Ratcliffe, je ne veux pas rester là à perdre le temps avec vous : vous savez de quelle manière on arrive à la faveur dans mon département ; il faut être utile. — Bien certainement, monsieur, et j’y ferai de mon mieux. Rien pour rien, je connais les règles de la police, dit l’ex-voleur. — Maintenant la principale affaire qui nous occupe, dit l’officier de police, c’est celle de Porteous ; si vous pouvez nous y donner un coup de main, vous obtiendrez la place de porte-clefs pour commencer, et avec le temps celle de geôlier en chef. Vous m’entendez ? — Oui, ma foi, monsieur : à bon cheval il ne faut que faire sentir la bride ; mais, au sujet de cette affaire de Porteous, Dieu vous aide ! rappelez-vous que j’avais contre moi une sentence de mort. Ah, Seigneur ! j’avais de la peine à m’empêcher de rire quand j’entendais John hurler et demander merci aux bons garçons qui le tenaient ! Ah, mon compère ! pensais-je, tu m’as plus d’une fois donné la chair de poule, c’est toi qui y es maintenant, chacun son tour. Tu vas savoir ce que c’est que d’être pendu. — Allons, allons, ce sont là des fadaises, Rat, dit le procureur, vous ne pouvez pas vous échapper par ce trou, mon garçon ; il faut en venir au point avec moi, si vous voulez obtenir des faveurs. Donnez, on vous donnera, c’est ce qui fait les bons amis, comme vous savez. — Mais comment puis-je en venir au point, comme l’appelle Votre Honneur, » dit Ratcliffe sans s’émouvoir, et avec l’air de la plus grande simplicité, « puisque vous savez que j’étais condamné à mort, et sous les verrous pendant toute cette affaire ? — Et comment pouvons-nous vous rendre la liberté, et vous employer, Daddie Rat, si vous ne faites ou ne dites quelque chose pour le mériter ? — Eh bien donc, malheur à moi ! s’écria le prisonnier ; puisqu’il faut qu’il en soit ainsi, je vous dirai que j’ai vu Geordie Robertson parmi ceux qui ont brisé les portes de la prison : j’espère que ceci me servira à quelque chose. — Voilà qui est parler, en effet, dit le procureur fiscal ; et maintenant, Rat, où croyez-vous que nous puissions le trouver ? — Le diable m’emporte si j’en sais quelque chose ! dit Ratcliffe ; il n’est pas probable qu’il soit retourné dans les lieux qu’il avait l’habitude de fréquenter, il est sans doute hors du pays au moment actuel. Il a de bons amis, lui, de manière ou d’autre ; car malgré la vie qu’il a menée, il a reçu une bonne éducation. — Il n’en ornera que mieux le gibet, dit M. Sharpitlaw. Le scélérat ! assassiner un officier de la ville pour avoir rempli son devoir ! qui après cela ne craindrait d’avoir son tour ? Mais vous dites que vous l’avez vu distinctement ? — Aussi distinctement que je vous vois. — Comment était-il habillé ? dit Sharpitlaw. — Je n’ai pas trop remarqué. Il portait sur la tête quelque chose qui ressemblait à une coiffure de femme ; mais vous n’avez jamais vu une telle confusion ; on ne pouvait avoir l’œil à tout. — Mais n’a-t-il parlé à personne ? demanda Sharpitlaw. — Ils se parlaient les uns aux autres, et tous ensemble, » dit Ratcliffe, qui paraissait ne pas se soucier de porter sa déposition plus loin qu’il n’était nécessaire.

« Cela ne prendra pas, Ratcliffe, dit le procureur ; il faut parler clair ; clair, » répéta-t-il en frappant sur la table pour donner plus de force à cette expression.

« C’est une chose bien dure, monsieur, dit le prisonnier, et s’il ne s’agissait pas de la place de porte-clefs… — Et de la survivance de celle de geôlier en chef, mon brave : geôlier en chef de la prison d’Édimbourg, c’est-à-dire en cas de bonne conduite. — Oui, oui, dit Ratcliffe, en cas de bonne conduite, voilà le diable. Et puis encore, il faut attendre la mort d’un autre. — Mais la tête de Robertson vaudra bien quelque chose, dit Sharpitlaw, quelque chose de bon et de lourd, Rat. La ville donnera une récompense. C’est une chose juste et raisonnable, et puis vous aurez la liberté de jouir honnêtement de votre gain. — Je ne sais, dit Ratcliffe, c’est commencer d’une drôle de manière la profession d’honnête homme. Mais trêve de réflexions. Eh bien donc, j’ai vu et entendu Robertson parler à Effie Deans, cette jeune fille détenue pour infanticide. — Comment diable ! avez-vous vu cela, Ratcliffe ? c’est une bonne fortune inattendue qui nous arrive. Et cet homme qui a parlé à Butler dans le Parc, et qui avait un rendez-vous avec Jeanie Deans à la butte de Muschat. Diable ! en rapprochant tout cela… Je suis sûr, comme j’existe, qu’il est le père de l’enfant de cette jeune fille. — On pourrait deviner plus mal, » dit Ratcliffe en mâchant du tabac. « J’ai entendu parler il y a quelque temps d’une liaison qu’il avait avec une jolie fille, et c’est tout ce que Wilson a pu faire que de l’empêcher de l’épouser. »

Ici entra un officier de police, et il dit à Sharpitlaw qu’ils avaient amené la femme qu’il leur avait commandé d’arrêter.

« C’est à peu près inutile maintenant, répondit-il ; cependant, George, vous pouvez la faire entrer. »

L’officier se retira, et rentra bientôt après, accompagné d’une grande et forte fille de dix-huit à vingt ans, habillée d’une manière bizarre. Elle avait une espèce de redingote de drap blanc, garnie de vieux galons, et un jupon de camelot écarlate, avec une broderie de fleurs flétries ; ses cheveux, arrangés comme ceux d’un homme, étaient couverts d’un bonnet de montagnard, surmonté d’une touffe de plumes brisées ; ses traits étaient très-prononcés ; et cependant, à quelque distance, de grands yeux noirs très-brillants et d’une expression singulière, un nez aquilin et un profil assez imposant, lui donnaient quelque apparence de beauté. Elle agita en entrant une petite cravache qu’elle portait à la main, fit une révérence aussi basse qu’aucune dame à sa présentation à la cour le jour de l’anniversaire, eut l’air de se recueillir, et commença la conversation sans attendre qu’on lui fît des questions.

« Bien le bonsoir à ce bon monsieur Sharpitlaw, et puissé-je lui en souhaiter encore long-temps ! Bonsoir, Daddie Raton : on m’avait dit que vous étiez pendu, mon homme ; est-ce que vous vous êtes échappé des mains de John Dalgleish, comme Maggie Dickson, quand la besogne n’était qu’à moitié faite ? — Taisez-vous donc, impudente, et écoutez ce que l’on va vous dire. — De tout mon cœur, Raton. Quel honneur pour la pauvre Madge, de lui faire traverser les rues avec un grand homme en habit brodé et galonné, pour lui faire parler aux prévôts, aux baillis, aux greffiers, aux procureurs, et cela en plein jour et à la vue de toute la ville ! C’est un honneur qu’on ne fait pas à tout le monde. — C’est vrai, Madge, » dit M. Sharpitlaw d’un ton caressant ; « aussi vous avez mis vos beaux habits, à ce que je vois : ce ne sont pas là ceux que vous portez tous les jours. — Le diable soit de mes doigts ! dit Madge. Eh, messieurs ! » ajouta-t-elle en voyant Butler entrer dans l’appartement, « voilà un ministre dans la geôle ! Qui osera dire maintenant que c’est un lieu de réprouvés ? Je gagerais qu’il y est pour la bonne vieille cause ; mais cette cause-là n’est pas la mienne. » Et elle se mit à chanter :

Des cavaliers ! des cavaliers !
En route, mes amis, en route ;
Tombez sur ces diables altiers
Qu’Olivier grandement redoute[3].

« Avez-vous jamais vu cette folle ? demanda Sharpitlaw à Butler. — Je n’en ai pas connaissance, monsieur, répondit Butler. — C’est ce que je pensais, » dit le procureur fiscal en jetant un regard sur Ratcliffe, qui lui répondit par un signe d’intelligence.

« Mais cette femme est pourtant Madge Wildfire, suivant le nom qu’elle se donne, dit l’homme de loi à Butler. — Certes, c’est mon nom, dit Madge, et avant l’époque où je l’ai pris j’étais plus heureuse… Ah ! (elle soupira, et une teinte de mélancolie se répandit un moment sur ses traits.) Mais je ne me rappelle pas bien ce que j’étais alors ; d’ailleurs il y a long-temps de cela, et je ne veux plus m’en inquiéter :

J’erre comme le feu follet
Dans les villes et les campagnes ;
On me rencontre en mon trajet
Dans la plaine et sur les montagnes.
J’ai le vif élan de l’éclair
Qu’un instant voit traverser l’air
Et s’éteindre en venant d’éclore ;
Je suis plus fugitive encore.

Taisez-vous, impitoyable bavarde, » dit l’officier qui avait servi d’introducteur à cette bizarre créature, et qui était un peu scandalisé de la liberté de ses manières devant un personnage aussi important que M. Sharpitlaw ; « taisez-vous, ou je vous ferai chanter pour quelque chose. — Laissez-la tranquille, George, dit Sharpitlaw, ne la mettez pas en colère, j’ai quelques questions à lui faire. Mais d’abord, monsieur Butler, regardez-la bien une seconde fois. — Oui, ministre, s’écria Madge, regardez-moi bien ; j’en vaux bien autant la peine qu’aucun de vos livres, et je puis dire ce que c’est que le catéchisme, la grâce efficace, et la justification, et l’assemblée des théologiens à Westminster ; c’est-à-dire, » ajouta-t-elle à voix basse, « que je savais tout cela autrefois… mais il y a long-temps, et on oublie, vous savez. » Ici la pauvre Madge poussa encore un profond soupir.

« Eh bien ! monsieur, » dit Sharpitlaw à Butler, « qu’en dites-vous, maintenant ? — Ce que j’en ai déjà dit, répondit Butler ; je n’ai jamais vu de ma vie cette pauvre insensée. — Ainsi, ce n’est donc pas la personne à qui les révoltés donnèrent la nuit dernière le nom de Madge Wildfire ? — Non, certainement, dit Butler : celle-ci peut avoir la même taille ; car toutes deux sont grandes ; mais, du reste, je ne vois aucune ressemblance. — Leur costume n’est pas le même non plus ? dit Sharpitlaw. — En aucune façon, répondit Butler. — Madge, ma bonne fille, » dit Sharpitlaw du ton doucereux qu’il avait déjà pris, « qu’avez-vous fait hier de vos habits de tous les jours ? — Je ne m’en souviens pas, dit Madge. — Où étiez-vous hier soir, Madge ? — Je ne me rappelle rien de ce qui s’est passé hier, répondit Madge. On a bien assez de peine à s’occuper d’un jour à la fois, et quelquefois c’est encore trop. — Mais peut-être, Madge, vous en souviendriez-vous, si je vous donnais une demi couronne ? » dit Sharpitlaw en lui en montrant une qu’il tira de sa poche.

« Cela pourrait me faire rire, mais cela ne m’en ferait pas souvenir. — Mais, Madge, continua Sharpitlaw, si je vous envoyais à la maison de correction de Leith, et si j’ordonnais à John Dalgleish de vous caresser les épaules avec son fouet ?… — Cela me ferait pleurer, » dit Madge en sanglotant ; « mais vous savez bien que cela ne pourrait pas m’en faire souvenir. — Elle n’a pas assez de sens pour qu’on puisse employer avec elle les moyens qui agissent sur les gens raisonnables, monsieur, dit Ratcliffe. Elle ne se soucie ni de l’argent, ni de John Dalgleish avec son fouet, mais je crois que je pourrai peut-être en tirer quelque chose. — Essayez donc, Ratcliffe, dit Sharpitlaw, car j’ai assez de ses extravagances ; que le diable l’emporte ! — Madge, dit Ratcliffe, avez-vous quelque amoureux maintenant ? — Si quelqu’un vous le demande, dites que vous n’en savez rien. Mais voyez donc ce vieux Daddie Raton qui me parle de mes amoureux ! — Du diable si vous en avez un, seulement ! — Ah ! je n’en ai pas ! » dit Madge en secouant la tête de l’air d’une beauté outragée ; » et Rob Remter, donc, et Will Fleeming, et Geordie Robertson ? C’est un gentilhomme, Geordie : que dites-vous de celui-là ? »

Ratcliffe sourit et cligna l’œil en regardant le procureur fiscal, puis il poursuivit l’interrogatoire à sa manière. « Mais Madge, dit-il, ces garçons-là ne vous aiment que quand vous êtes brave. Ils ne voudraient pas vous toucher avec des pincettes quand vous avez vos habits de tous les jours ! — Vous êtes un vieux menteur, reprit la belle, car le gentil Geordie Robertson a mis lui-même hier mes habits de tous les jours, tout beau qu’il est, et il a traversé la ville ainsi vêtu ; il fallait le voir ; il avait un air de grandeur, et une vraie mine de reine ! — Je n’en crois pas un mot, » dit Ratcliffe avec un autre clin d’œil au procureur : « ces haillons étaient de la couleur de la lune dans l’eau, à ce qu’il me semble, Madge ; le jupon était une espèce de bleu-de-ciel avec de l’écarlate, je vous en réponds. — Cela n’est pas vrai, » dit Madge, qui, en raison de son défaut de mémoire, laissait échapper dans l’ardeur de la contradiction tout ce qu’elle aurait voulu cacher si son jugement eût secondé ses désirs ; « il n’y avait ni écarlate, ni bleu-de-ciel, c’était bien ma vieille jupe brune, et le vieux bonnet ainsi que le manteau de ma mère, et il m’a donné une couronne pour les lui avoir prêtés, avec un baiser par-dessus le marché ; Dieu le bénisse, le joli garçon ! quoiqu’il m’ait coûté bien cher. — Et où a-t-il été reprendre ses habits ! mon cœur ? » dit Sharpitlaw du ton le plus encourageant.

« Le procureur a tout gâté, » dit sèchement Ratcliffe.

Il avait raison. Cette question, faite d’une manière aussi directe, avait réveillé dans Madge le sentiment de la réserve qu’elle devait conserver sur de tels sujets, dont Ratcliffe avait trouvé le moyen de la faire parler en n’ayant pas l’air de l’interroger.

« Que me voulez-vous, monsieur ? » répondit-elle en reprenant un air d’ignorance qui prouvait qu’à travers sa folie il y avait chez elle passablement de ruse.

« Je vous demandais, dit le procureur, à quelle heure et dans quelle lieu Robertson vous avait rapporté vos habits ? — Robertson ! Eh ! mon Dieu, quel Robertson ? — Eh bien ! celui dont vous parliez tout à l’heure, et que vous appeliez le gentil Geordie ? — Geordie Gentil ! » répondit Madge, affectant d’être étonnée, « je ne connais personne du nom de Geordie Gentil. — Allons, allons, la belle, dit Sharpitlaw, cela ne prendra pas. Il faut que vous nous disiez ce que vous avez fait de vos habits. »

Madge Wildfire ne fit pas de réponse, à moins qu’on n’en voie une dans ce fragment de chanson :

Qu’avez-vous fait de l’anneau nuptial ?
Dites-le-moi, vous, petite friponne.
— Mon jeune cœur n’en a point usé mal ;
J’en ai su faire un présent amical
Au preux soldat qui chérit ma personne.

De toutes les folles qui ont jamais chanté depuis le temps d’Hamlet le Danois, si Ophelia est la plus touchante, Madge Wildfire était assurément la plus provocante. Le procureur fiscal était furieux. « Je prendrai, dit-il, des mesures avec cette maudite échappée de Bedlam, qui lui feront retrouver sa langue. — Sous votre bon plaisir, monsieur, vous ferez mieux de laisser à son esprit le temps de se calmer un peu. Nous en avons déjà tiré quelque chose. — C’est vrai, dit Sharpitlaw ; une courte jupe brune, le vieux bonnet et le manteau de sa mère. Cela répond-il au costume de votre Madge Wildfire, monsieur Butler ? »

Butler convint que cela se rapportait.

« En effet, poursuivit le procureur, il avait d’assez bons motifs pour prendre le nom et le costume de cette insensée en se mettant à la tête d’une semblable expédition. — Et je puis maintenant ajouter… dit Ratcliffe. — Quand vous voyez que la chose s’est découverte sans vous, interrompit Sharpitlaw. — Précisément, monsieur, reprit Ratcfiffe ; je puis donc dire maintenant, puisqu’on l’a su d’autre part, que c’est sous ces mêmes habits que j’ai vu Robertson hier dans la prison à la tête de la populace. — Voilà un témoignage direct, dit Sharpitlaw ; attachez-vous à celui-là, Rat. Je vais faire un rapport favorable au prévôt sur votre compte, car j’ai de l’occupation à vous donner ce soir. Il se fait tard ; je m’en retourne chez moi prendre quelque chose, et je reviendrai dans la soirée. Gardez Madge avec vous, Rat, et tâchez de la mettre de bonne humeur. » En parlant ainsi il quitta la prison.



  1. En Écosse, on payait jadis un droit à l’Église pour le bâtard que l’on faisait, soit la mère, soit le père putatif. a. m.
  2. Secrétaire général du conseil de ville à Édimbourg. a. m.
  3. Fragment d’une chanson sur Olivier Cromwell. a. m.