La Prison du Mid-Lothian/Chapitre 35

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La Prison du Mid-Lothian ou La jeune caméronienne
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 26p. 389-399).


CHAPITRE XXXV.

VISITE AU DUC D’ARGYLE.


Mon nom est Argyle, et il peut vous paraître étrange que, vivant à la cour, je sois toujours resté le même.
Ballade.


Peu de noms méritent une place aussi honorable dans l’histoire d’Écosse à l’époque dont nous parlons que celui de John, duc d’Argyle et de Greenwich. Ses talents, comme homme d’état et comme militaire, sont généralement reconnus. Il n’était pas sans ambition ; mais il n’avait pas cette maladie qui s’y attache, cette espèce de dérèglement dans le but et dans les désirs qui souvent excite les hommes à saisir dans les temps de trouble les moyens qui peuvent les mener au pouvoir, au risque de jeter le royaume dans le désordre. Pope l’a peint ainsi :

Argyle peut tenir les foudres de l’état,
Et vaincre au champ d’honneur comme dans le sénat.

Il était exempt des vices ordinaires aux hommes d’état, la perfidie, la dissimulation, et de cette soif désordonnée des honneurs qui est une faiblesse commune aux guerriers.

L’Écosse, son pays natal, était, à cette époque, dans une situation très-précaire et très-incertaine. À la vérité elle était unie à l’Angleterre, mais le ciment de cette union n’avait pas encore eu le temps de prendre de la consistance. L’irritation des anciennes injures subsistait encore, et l’inquiète jalousie des Écossais, d’une part, de l’autre la fierté dédaigneuse des Anglais, amenaient fréquemment des querelles pendant lesquelles l’union nationale, si importante aux intérêts des deux royaumes, courait le plus grand danger de se dissoudre. L’Écosse avait en outre le désavantage d’être divisée en factions intestines qui se portaient une haine mortelle et n’attendaient qu’un signal pour en venir aux mains. Dans de telles circonstances, un autre homme que le duc d’Argyle, avec son rang et ses talents, mais pourvu d’un esprit moins sage et de principes moins fermes, aurait cherché à s’élever avec le tourbillon et à le diriger dans son essor. Il choisit un parti plus honorable et moins dangereux.

Supérieur à un misérable esprit de parti, il éleva toujours la voix, soit avec le ministère, soit avec l’opposition, pour les mesures qui étaient à la fois justes et modérées. Ses grands talents militaires lui permirent dans la mémorable année 1715, de rendre à la maison d’Hanovre des services qui peut-être étaient trop importants pour pouvoir être jamais reconnus ou payés. Il avait employé en même temps toute son influence pour adoucir les résultats de cette insurrection à l’égard des infortunés gentilshommes qu’un sentiment de devoir mal entendu avait entraînés à y prendre part, et il en fut récompensé par l’estime et l’amour de tous ses compatriotes. Cette popularité dont il jouissait au milieu d’une nation mécontente et guerrière excitait, à ce qu’on crut, la jalousie de la cour, où le pouvoir de devenir dangereux suffit pour rendre suspects ceux même qui ne sont pas disposés à s’en servir. D’ailleurs, la manière indépendante et un peu hautaine dont le duc d’Argyle s’exprimait au parlement et se conduisait en public, était peu propre à lui attirer la faveur royale. Il était donc toujours respecté, souvent employé, mais il n’était le favori ni de George II, ni de sa femme, ni de ses ministres. À différentes époques de sa vie, on aurait pu croire le duc en disgrâce complète à la cour, quoiqu’il fût bien difficile de voir en lui un membre déclaré de l’opposition. Il en était devenu d’autant plus cher à l’Écosse, que c’était généralement en défendant ses intérêts qu’il s’attirait le déplaisir de son souverain. Dans l’affaire de Porteous, entre autres, l’énergique éloquence avec laquelle il combattit les mesures sévères qu’on se préparait à adopter contre la ville d’Édimbourg, avait inspiré aux habitants de cette ville d’autant plus de reconnaissance, qu’on avait répandu le bruit que la reine Caroline s’était tenue personnellement offensée de l’intervention du duc.

Sa conduite dans cette circonstance, de même que celle de tous les membres écossais de la chambre, à une ou deux honteuses exceptions près, fut distinguée par son indépendance et son courage. La tradition populaire, relativement à sa réponse à la reine Caroline, a déjà été rapportée, et l’on conserve encore quelques fragments de son discours contre le bill Porteous. Il repoussa et fit retomber sur le chancelier, lord Hardwicke, l’imputation que celui-ci lui avait faite de traiter plutôt cette affaire comme partie que comme juge… « J’en appelle à la chambre, dit Argyle… j’en appelle à la nation… qu’elle décide si je puis être flétri avec justice du reproche de soutenir une faction. Ai-je acheté des votes ? me suis-je montré l’agent de la corruption dans un but ou pour un parti quelconque ? Examinez ma vie, mes actions pendant la guerre, ou dans le conseil, et voyez si vous y trouvez une tache qui puisse flétrir mon honneur. Je me suis montré l’ami de mon pays… sujet fidèle de mon roi…je suis prêt à le faire encore, sans avoir égard un moment à la faveur ou à la disgrâce de la cour : je les ai éprouvées toutes deux, et je suis préparé à les recevoir l’une ou l’autre avec indifférence. J’ai donné mes raisons pour m’opposer à ce bill, et j’ai fait voir qu’il est contraire au traité d’union qui lie les deux royaumes, à la liberté de l’Écosse, et par suite à celle de l’Angleterre, enfin à la justice, au sens commun et à l’intérêt public. Verra-t-on la métropole de l’Écosse, la capitale d’une nation indépendante, la résidence d’une longue suite de rois qui illustrèrent et embellirent cette noble ville ; la verra-t-on, pour la faute d’une troupe obscure et inconnue de séditieux, privée de ses privilèges et de ses gardes ? Et moi, né Écossais, supporterai-je lâchement cet affront ? Non, milords : je me glorifie de m’opposer a une aussi injuste rigueur, et je mets mon orgueil et mon honneur à élever ma voix pour la défense de mon pays natal ainsi exposé à une humiliation peu méritée et à une injuste spoliation. »

D’autres orateurs, soit anglais, soit écossais, employèrent les mêmes arguments : le bill fut graduellement dépouillé de ses clauses les plus rigoureuses et les plus vexatoires, et on finit en dernier lieu par imposer une amende à la ville d’Édimbourg en faveur de la veuve de Porteous, de sorte que, suivant l’observation que quelqu’un en fit dans le temps, tous ces débats si animés n’aboutirent qu’à faire la fortune d’une vieille cuisinière ; car la femme de Porteous avait exercé cette profession avant son mariage.

La cour cependant n’oublia pas l’affront qu’elle avait reçu dans cette affaire, et le duc d’Argyle, qui y avait si puissamment contribué, fut regardé quelque temps après comme un homme en disgrâce. Il était nécessaire de mettre ces circonstances sous les yeux du lecteur, parce qu’elles servent à lier les parties précédentes de notre histoire avec ce qui va suivre.

Le duc était seul dans son cabinet quand un de ses valets de chambre l’avertit qu’une jeune paysanne arrivant d’Écosse demandait à lui parler.

« Une paysanne arrivant d’Écosse ! qui peut amener à Londres la petite sotte… ? quelque amoureux enlevé pour le service de mer, ou quelques fonds perdus dans la compagnie de la mer du Sud, ou quelque autre affaire de ce genre, je suppose, qui ne peut être arrangée que par Mac-Callum More. La popularité a aussi ses inconvéniens… Cependant, Archibald, faites monter notre compatriote… il n’est pas honnête de la faire attendre. »

Archibald introduisit dans la bibliothèque une jeune femme d’une taille un peu au-dessous de la moyenne, et dont la physionomie pleine de modestie avait l’expression la plus agréable, quoique son teint un peu hâlé fût marqué de quelques taches de rousseur et qu’il n’y eût aucune régularité dans ses traits. Elle portait le plaid écossais ajusté de manière à couvrir en partie sa tête et à retomber en arrière sur ses épaules. Des cheveux blonds arrangés avec grâce et simplicité accompagnaient sa figure ronde et généralement animée du sourire de la bonne humeur, mais qui, dans ce moment, exprimait une crainte respectueuse que lui inspiraient sans doute le rang et l’importance du duc et la solennité de sa mission, mais sans aucun mélange de mauvaise honte ou d’embarras. Le reste du costume de Jeanie était semblable à celui des jeunes Écossaises de sa condition, mais arrangé avec ce soin et cette scrupuleuse propreté qui se trouve souvent unie à la pureté de cœur dont elle est l’emblème.

Elle s’arrêta à l’entrée de la chambre, fit une profonde révérence, et croisa ses mains sur sa poitrine sans prononcer une syllabe. Le duc s’avança vers elle, et si elle admira sa tournure noble et gracieuse, son riche costume décoré des ordres, juste récompense de ses services, ses manières affables et son coup d’œil rapide et pénétrant, lui, de son côté, ne fut pas moins frappé de la candeur et de la modeste simplicité du costume et des manières de son humble compatriote.

« Est-ce à moi que vous désirez parler, ma bonne fille ? » lui dit le duc en se servant, pour prononcer cette encourageante épithète, du dialecte propre à faire reconnaître qu’ils étaient compatriotes, « ou est-ce la duchesse que vous voulez voir ? — C’est à Votre Honneur que j’ai affaire, milord… je veux dire à la Grâce de Votre Seigneurie… — Et qu’y a-t-il, ma bonne fille ? » dit le duc du même ton encourageant. Jeanie jeta un regard sur le domestique. « Laissez-nous, Archibald, dit le duc, et attendez dans l’antichambre. » Le valet de chambre se retira. « Et maintenant, asseyez-vous, ma bonne fille, dit le duc, reprenez haleine, ne vous pressez pas, et expliquez-moi ce que vous avez à me dire. Je vois à votre costume que vous arrivez de la pauvre vieille Écosse… Avez-vous traversé les rues avec votre plaid… ? — Non, monsieur, dit Jeanie ; une amie m’a amenée dans une de ces voitures qu’on trouve dans les rues… C’est une très-brave femme, » ajouta-t-elle, son courage augmentant à mesure qu’elle se familiarisait avec le son de la voix du duc. « La Grâce de Votre Seigneurie la connaît bien : c’est mistress Glass, à l’enseigne du Chardon. — Oh, oh ! ma digne marchande de tabac ! je m’arrête toujours à causer avec mistress Glass, quand j’achète mon tabac râpé… Mais revenons à votre affaire, ma bonne fille ; le temps et la marée, comme vous savez, n’attendent personne. — Votre Honneur… je demande pardon à Votre Seigneurie, c’est Votre Grâce que je veux dire… » Car on remarquera ici que mistress Glass avait eu bien soin de recommander à Jeanie de donner au duc, en lui parlant, le titre dû à son rang, ce qui, à ses yeux, était chose tellement importante, que ses derniers mots à Jeanie, quand elle descendit de voiture, furent : « N’oubliez pas de dire Votre Grâce ; » et Jeanie, qui n’avait presque jamais de sa vie parlé a un plus grand personnage que Dumbiedikes, trouva beaucoup de difficultés à conformer son langage aux règles de l’étiquette.

Le duc, qui vit son embarras, lui dit avec son affabilité ordinaire : Ne vous embarrassez pas de ma Grâce, ma fille ; racontez votre histoire tout simplement, et montrez que vous avez dans la bouche une langue écossaise. — Monsieur, je vous suis bien obligée. Monsieur… je suis la sœur de cette infortunée Effie Deans, qui a été condamnée à mort à Édimbourg… — Ah ! dit le duc, je crois avoir entendu parler de cette malheureuse affaire ; il s’agit, à ce qu’il me semble, d’un infanticide, jugé par acte spécial du parlement ; Duncan Forbes en parlait l’autre jour à table. — Et je suis venue d’Édimbourg, monsieur, pour voir s’il n’y aurait pas moyen d’obtenir un sursis, ou un pardon, ou quelque chose de semblable… — Hélas ! ma pauvre fille, dit le duc, vous avez fait un long et triste voyage, selon toute apparence, inutilement… L’exécution de votre sœur est ordonnée… — Mais j’ai entendu dire que le roi peut lui faire grâce, si tel est son bon plaisir, dit Jeanie. — Certainement, dit le duc ; mais cela dépend tout à fait du roi… Ce crime n’a été que trop fréquent… Les avocats du roi en Écosse pensent qu’il doit y avoir un exemple… Ensuite les derniers désordres d’Édimbourg ont excité dans le gouvernement contre la nation en général, des préjugés tels, qu’il croit ne pouvoir gouverner que par des mesures de sévérité. Quel argument avez-vous, ma pauvre fille, excepté le zèle de votre affection de sœur, pour répondre à tout cela ?… Quel est votre crédit ? quels amis avez-vous à la cour ? — Aucun, excepté Dieu et Votre Grâce, » dit Jeanie qui ne se laissait pas encore décourager.

« Hélas ! reprit le duc, je pourrais presque dire avec le vieil Ormond qu’il n’y a personne qui ait en ce moment moins de crédit que moi auprès du roi et de ses ministres… C’est une chose cruelle dans notre situation, jeune fille, je veux dire dans la situation où je me trouve, que le public nous attribue souvent une influence que nous ne possédons pas, et qu’on attende de nous des services que nous n’avons pas les moyens de rendre. Mais au moins il est au pouvoir de tout le monde d’être franc et sincère, et je ne veux pas ajouter encore à votre malheur en vous laissant croire que vous avez dans mon crédit des ressources qui n’existent réellement pas… Je n’ai aucun moyen de détourner le coup qui attend votre sœur… Il faut qu’elle meure. — Il faut que nous mourions tous, monsieur : c’est le sort auquel nous sommes condamnés à cause du péché de notre premier père ; mais nous ne devrions pas nous chasser de ce monde les uns les autres ; c’est ce que Votre Honneur sait aussi bien que moi. — Ma bonne jeune fille, » dit le duc avec douceur, « nous sommes tous portés à condamner la loi qui nous frappe directement ; mais vous semblez avoir été bien élevée dans votre classe, et vous savez que c’est également la loi de Dieu et celle des hommes qui veut que le meurtrier périsse. — Mais, monsieur, on n’a pas pu prouver qu’Effie, ma pauvre sœur, eût commis un meurtre ; et si elle ne l’a pas fait, et que la loi lui ôte la vie, qui est alors le meurtrier ? — Je ne suis pas homme de loi, dit le duc, et j’avoue que ce statut me paraît bien sévère. — Mais, avec votre permission, vous êtes de ceux qui font les lois, monsieur, et vous devez avoir du pouvoir sur elles, répondit Jeanie. — Non pas individuellement, dit le duc ; comme membre d’un corps nombreux, je n’ai que ma voix parmi toutes les autres. Mais cela ne peut vous servir ; et, dans ce moment-ci surtout, je ne crains pas de le dire, je n’ai pas même assez d’influence personnelle sur le souverain pour me croire en droit de lui demander la faveur la plus légère. Qui a pu vous porter, jeune femme, à vous adresser à moi ? — C’est vous-même, monsieur. — Moi ! répliqua-t-il ; assurément je ne vous ai jamais vue. — Non, monsieur ; mais tout le monde sait que le duc d’Argyle est l’ami de son pays, qu’il combat et qu’il parle pour la justice, et qu’enfin il n’y a personne qu’on puisse lui comparer dans Israël ; c’est pour cela que ceux qui se croient injuriés se réfugient sous votre ombre. Il n’y a que vous qui puissiez consentir à intercéder pour sauver le sang d’une innocente compatriote ; car que pourrais-je attendre des Anglais, ou de tout autre que vous ? Et d’ailleurs j’avais encore une autre raison pour m’adresser à Votre Honneur. — Et quelle est-elle ? demanda le duc. — J’ai entendu dire à mon père que la famille de Votre Honneur c’est-à-dire votre grand-père et votre père, a perdu la vie sur l’échafaud dans des temps de persécution. Et mon père aussi a eu l’honneur de rendre témoignage dans la prison et au pilori, comme on le voit dans les livres de Peter Walker le colporteur, que Votre Honneur connaît sans doute, car il fréquente particulièrement l’ouest de l’Écosse. En outre, monsieur, il y a quelqu’un qui me protège et qui m’a conseillé de me présenter devant Votre Grâce, son grand-père ayant eu le bonheur de rendre service au vôtre, comme vous le verrez par ces papiers. »

En disant ces mots, elle remit au duc le petit paquet qu’elle avait reçu de Butler : il l’ouvrit, et lut avec surprise le premier papier qui lui tomba sous la main : « Contrôle des hommes servant dans la troupe du digne capitaine en Dieu Salalhiel Bang-texte. Obadias Muggleton, Sin-despise, Double-Knock, Stand-fast-infaith, Gipps, Turn-to-the-right, Thwackt-Away[1]. Que diable est cela ?… C’est une liste du parlement Loué-soit-Dieu-Barebone[2], je crois, ou de l’armée évangélique du vieux Noll : ce dernier devait être fort sur l’exercice, à en juger par son nom. Mais que signifie tout ceci, ma fille ? — C’était l’autre papier, monsieur, » dit Jeanie un peu confuse de la méprise.

Oh ! voilà l’écriture de mon malheureux grand-père ; je la reconnais :

« À tous ceux qui sont attachés à la maison d’Argyle, ces présentes sont pour attester que Benjamin Butler, appartenant aux dragons de Monk, m’a avec l’aide de Dieu sauvé la vie, en m’arrachant aux mains de quatre soldats anglais qui allaient me tuer. N’ayant en ce moment en mon pouvoir aucun moyen de le récompenser, je lui ai donné cette attestation, dans l’espoir qu’elle pourra être utile à lui ou aux siens dans ces temps de trouble, et je conjure mes parents, amis et alliés, et quiconque voudra m’être agréable, dans les basses ou dans les hautes terres, de protéger et d’assister ledit Benjamin Butler et ses parents et amis dans leurs légitimes besoins, et de leur accorder appui, secours et protection, d’une manière équivalente au service qu’il m’a rendu. En foi de quoi j’ai signé…

« Lorne. »

« Voilà une recommandation bien forte… Ce Benjamin Butler était votre grand-père, je suppose ; vous paraissez trop jeune pour pouvoir être sa fille. — Il n’était pas de ma famille, monsieur ; c’était le grand-père… du fils d’un de nos voisins… d’un jeune homme qui me veut sincèrement du bien, monsieur, » ajouta-t-elle en faisant une petite révérence.

« Oh ! j’entends ! dit le duc… Il y a de l’amour là-dedans… C’est le grand père d’un jeune homme à qui vous êtes engagée. — À qui j’étais engagée, monsieur, » dit Jeanie en soupirant… « Mais cette malheureuse affaire de ma pauvre sœur !… — Eh bien ! » dit le duc vivement, « il ne vous a pas abandonné à cause de cela, j’espère ? — Oh, non, monsieur ! il est le dernier des hommes qui abandonnerait un ami dans le chagrin ; mais je dois penser à lui autant qu’à moi : il est ecclésiastique, monsieur, et il ne lui conviendrait pas de m’épouser avec la honte qui vient de s’attacher à ma famille. — Vous êtes une jeune fille bien étrange, dit le duc ; vous semblez vous occuper de tout le monde excepté de vous. Et êtes-vous réellement venue d’Édimbourg à pied pour solliciter avec si peu d’espoir la grâce de votre sœur ? — Je ne suis pas venue tout à fait à pied, monsieur, répondit Jeanie ; car de temps en temps j’ai eu une place sur une charrette, ensuite j’ai pris un cheval à Ferry-Bridge, et puis la voiture. — Fort-bien, — mais occupons-nous d’autre chose, » dit le duc en l’interrompant : » quelle raison avez-vous de croire votre sœur innocente ? — On n’a pas pu prouver qu’elle fût coupable, monsieur, comme vous le verrez par ces papiers. »

Elle lui remit entre les mains une copie des dépositions faites dans l’affaire d’Effie, et de la déclaration de sa sœur.

Butler s’était procuré ces papiers après le départ de Jeanie, et Saddletree les avait envoyés à Londres, sous le couvert de mistress Glass, de sorte qu’elle avait trouvé en arrivant les pièces qui lui étaient si nécessaires pour appuyer sa demande.

« Asseyez-vous là, ma bonne fille, dit le duc, jusqu’à ce que j’aie jeté un coup d’œil sur ces papiers. »

Elle obéit ; et, les yeux fixés sur la figure du duc, elle en examinait avec anxiété les changements tandis qu’il jetait sur ces documents un coup d’œil rapide mais attentif, et qu’il prenait des notes de temps en temps. Après les avoir parcourus, il releva la tête, et sembla vouloir parler ; puis il changea de dessein, comme s’il eût craint de donner une opinion trop précipitée. Il examina de nouveau les passages qu’il avait marqués comme étant les plus importants. Tout ceci lui prit moins de temps que ne pourraient le supposer des hommes de talent ordinaire ; car il avait dans l’esprit cette pénétration et cette justesse qui lui faisaient découvrir au premier coup d’œil les faits essentiels à l’éclaircissement du point en discussion. À la fin, il se leva après quelques minutes de réflexion… « Jeune femme, dit-il, l’arrêt qui condamne votre sœur peut être regardé comme bien sévère. — Dieu vous bénisse, monsieur, pour ces paroles ! s’écria Jeanie. — Il semble contraire au génie des lois anglaises de voir la conviction là où la preuve n’existe pas, et de prononcer une condamnation à mort pour un crime qui, malgré tous les faits que l’accusateur a établis, peut ne pas avoir été commis. — Dieu vous bénisse, monsieur ! dit encore Jeanie qui s’était levée de son siège, et qui, les mains jointes, les yeux brillants de larmes, et tremblante d’anxiété, recueillait avidement chaque parole qui sortait de la bouche du duc.

« Mais, hélas ! ma pauvre fille, continua-t-il, quel bien vous fera mon opinion, à moins que je ne puisse la faire partager à ceux entre les mains de qui la loi a placé la vie de votre sœur. D’ailleurs je ne suis pas un légiste, et il faut que je parle avec quelques-uns de nos hommes de robe écossais au sujet de cette affaire. — Oh ! oui, monsieur ; mais tout ce qui paraîtra raisonnable à Votre Honneur, le leur paraîtra certainement aussi, dit Jeanie. — Ce n’est pas très-sûr, dit le duc : chacun attache sa ceinture comme il lui plaît, dit un vieux proverbe écossais que vous connaissez. Cependant ce ne sera pas tout à fait en vain que vous aurez mis en moi votre confiance. Laissez-moi ces papiers, et vous aurez de mes nouvelles demain on après. Ayez soin de ne pas sortir de chez mistress Glass, et de vous tenir prête à venir me trouver au moment où je vous ferai demander. Il sera tout à fait inutile de donner à mistress Glass la peine de vous accompagner ; et à propos, ne manquez pas de vous habiller exactement comme vous êtes en ce moment. — J’aurais bien mis un bonnet, monsieur, dit Jeanie ; mais Votre Honneur sait que ce n’est pas la mode du pays d’en porter avant d’être mariée. Et j’ai pensé qu’étant éloignée de votre pays par plusieurs centaines de milles, le cœur de Votre Grâce s’échaufferait à la vue du tartan, » ajouta-t-elle en jetant un coup d’œil sur son plaid.

« Et vous avez bien pensé, dit le duc ; je connais tout le prix du snood[3], et le cœur de Mac-Callum More sera glacé par la mort, quand la vue du tartan n’aura plus le pouvoir de le réchauffer. Maintenant, il faut que je vous congédie, et tenez-vous toute prête à venir quand je vous enverrai chercher. »

Jeanie répondit : « Je me garderai bien de sortir, monsieur ; je n’ai pas le cœur d’aller me promener dans les rues au milieu de toute cette multitude de maisons enfumées. Mais si j’osais… je dirais à Votre Grâce que, si vous daignez parler pour moi à quelqu’un d’un degré supérieur à Votre Honneur… quoique peut-être il ne soit pas honnête à moi de dire cela, et je sais bien qu’il ne peut pas y avoir autant de distance entre lui et vous, que de la pauvre Jeanie Deans de Saint-Léonard au duc d’Argyle… enfin je vous supplie de ne pas vous laisser rebuter par la première réponse, fût-elle un peu brusque. — Ne craignez rien, » dit le duc en souriant, je ne me suis jamais fort inquiété d’une réponse brusque ; cependant n’espérez pas trop de ce que j’ai promis ; je ferai de mon mieux, mais Dieu tient dans sa main le cœur des rois. »

Jeanie fit une respectueuse révérence, et se retira suivie du valet de chambre du duc, qui l’accompagna jusqu’à la voiture avec des égards que son humble aspect n’exigeait pas, mais auxquels il se croyait peut-être obligé à cause de la longueur de l’entrevue dont son maître l’avait honorée.



  1. Bang-texte, coup de texte ; Muygleton, grand ton ; Sin-despise, mépris du péché ; Double-Knock, double coup ; Stand-fust-in-faith, ferme dans la foi ; Turn-to-the-right tourne à droite ; Thwack-Away, coup dehors. a. m.
  2. Of praise-god-Barebone’s Parliamente. Le mot Barebone, qui veut dire os sec, rappelle le sellier de ce nom, un des plus ennuyeux orateurs du parlement de Cromwell. a. m.
  3. Ruban dont les filles attachent leurs cheveux, et qui est un symbole de virginité. a. m.