La Prison du Mid-Lothian/Chapitre 50

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La Prison du Mid-Lothian ou La jeune caméronienne
Traduction par Albert Montémont .
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 26pp. 529-547).


CHAPITRE L.

LA GRANDE DAME.


Mais qui est-elle ? Appartient-elle à la terre ou à l’Océan, cette créature semblable à une femme pour la forme, et qui, éclatante de parure et de beauté, vient naviguer dans nos parages.
Milton.


Peu de temps après la découverte des billets trouvés dans la Bible, la fortune montra qu’elle pouvait surprendre mistress Butler aussi bien que son mari. Le ministre, afin d’avoir le temps de terminer les diverses affaires qui l’appelaient à Édimbourg, était parti de chez lui vers la fin de février, concluant avec raison que l’espace qui s’écoulerait entre son départ et la Pentecôte, qui était le 24 mai, ne serait pas trop long pour faire payer les différents débiteurs du vieux Davie Deans, sur les remboursements desquels il comptait pour compléter la plus grande partie du paiement de sa nouvelle acquisition.

Jeanie se trouva donc après son départ seule habitante, pour la première fois, d’une maison solitaire ; son isolement était encore rendu plus pénible par la mort du bon vieillard qui partageait ses soins avec son mari ; ses enfants étaient son unique société, et elle s’en occupait continuellement.

Un jour ou deux après le départ de Butler, pendant qu’elle s’occupait de quelques soins domestiques, elle entendit s’élever parmi ses enfants une dispute qui, étant soutenue avec opiniâtreté, sembla exiger son intervention. Ils vinrent tous auprès de leur arbitre ordinaire, lui porter leurs plaintes. Phémie, qui n’avait pas encore dix ans, accusait Davie et Reuben de lui avoir ôté de force le livre qu’elle lisait, et Davie et Reuben répondirent, le premier, que ce n’était pas un livre bon pour Phémie, et le second que c’était l’histoire d’une méchante femme.

« Où avez-vous pris ce livre, petite fille ? dit mistress Butler ; comment osez-vous toucher aux livres de papa quand il n’y est pas ? » Mais la petite fille, serrant fortement dans ses mains une feuille de papier chiffonné, dit que ce n’était pas un livre de son papa, que c’était un papier que May Hetly lui avait donné, et qui enveloppait le grand fromage qu’on avait envoyé d’Inverary. On ne s’étonnera pas que des relations amicales et un échange de politesses et de petits présents eussent lieu entre mistress Dolly Dutton, devenue mistress Mac-Corknidale, et son ancienne amie.

Jeanie prit des mains de sa fille le papier qui faisait l’objet de la dispute, pour s’assurer par elle-même si la lecture en était dangereuse : mais de quelle surprise ne fut-elle pas frappée quand, en jetant les yeux sur cette feuille imprimée, elle y lut le titre suivant : Aveux et dernières paroles de Marguerite Mac-Craw ou Murdockson, exécutée sur la montagne d’Harabee, près Carliste, le… 1737. C’était en effet un de ces papiers qu’Archibald avait achetés à Longtown, quand il avait accaparé toute la boutique du colporteur, et dont miss Dolly avait rempli sa malle par esprit d’économie. Il paraît qu’il lui en était resté une feuille ou deux qui lui tombèrent sous la main un jour qu’elle enveloppait un fromage qu’elle envoyait dans l’espoir d’un honnête retour, et comme un échantillon supérieur de son savoir-faire, au presbytère de Knocktarlity.

Le titre de ce papier si singulièrement tombé entre les mains de celle à qui, par égard pour sa sensibilité, on avait cherché à le soustraire, suffisait seul pour la faire tressaillir ; mais la narration lui en parut si intéressante, que Jeanie, se débarrassant de ses enfants, se hâta de monter dans sa chambre et de s’y enferma pour la lire sans interruption.

Cette pièce, qui paraissait avoir été rédigée ou du moins corrigée par l’ecclésiastique qui avait assisté à cette malheureuse femme, portait qu’elle avait été condamnée à mort pour la part active qu’elle avait prise au vol et au meurtre atroce commis deux ans auparavant auprès d’Haltwhistle, et pour lequel le fameux Frank Lewit avait été mis en jugement aux assises du comté. On supposait que la déposition de son complice Thomas Tuck, communément appelé Tyburn Tom, d’après laquelle la femme Murdockson avait été condamnée, lui serait également funeste, quoique plusieurs personnes fussent portées à croire, suivant la déclaration que Meg en avait faite en mourant, que c’était Tuck lui-même qui avait frappé le coup fatal.

Après des détails circonstanciés sur le crime qui l’avait fait condamner à mort, il y avait une esquisse rapide de la vie de Marguerite. Elle était Écossaise, avait épousé un soldat du régiment caméronien ; elle avait long-temps suivi les camps, et c’était sans doute dans les scènes qui suivent les batailles qu’elle avait puisé cette férocité et cet amour du pillage qui l’avaient toujours distinguée depuis. Son mari, après avoir obtenu son congé, était entré au service d’un dignitaire ecclésiastique d’un rang distingué et d’une honorable réputation dans le comté de Lincoln, et elle avait acquis l’estime et la confiance de cette respectable famille. Elle les avait perdues quelques années après la mort de son mari, pour avoir fermé les yeux sur une intrigue criminelle entre sa fille et l’héritier de cette famille, et à cause des circonstances suspectes qui avaient suivi la naissance d’un enfant, qu’on la soupçonnait fortement d’avoir détruit pour chercher à conserver la réputation de la jeune fille. Depuis cette époque, elle avait mené une vie vagabonde, parcourant l’Angleterre et l’Écosse, tantôt sous le prétexte de dire la bonne aventure, quelquefois faisant commerce de marchandises de contrebande ; mais au fond receleuse d’objets volés, et souvent prenant une part active aux exploits par lesquels on se les procurait. Elle s’était vantée de la plupart de ses crimes après sa condamnation ; mais il y en avait un qui semblait lui faire éprouver un mélange de satisfaction et de repentir. Pendant qu’elle habitait les faubourgs d’Édimbourg, l’été qui précéda son jugement, une jeune fille, qui avait été séduite par un de ses confédérés, avait été confiée à ses soins, et avait accouchée chez elle d’un enfant mâle. Sa fille, dont la raison était égarée depuis qu’elle avait perdu son propre enfant, suivant le rapport de la criminelle, avait emmené l’enfant de la pauvre fille, le prenant pour le sien, de la mort duquel elle ne pouvait se persuader.

Marguerite Murdockson déclarait que, pendant quelque temps, elle avait cru que sa fille avait véritablement détruit cet enfant dans un de ses accès de folie, et qu’elle l’avait donné à entendre au père ; mais qu’elle avait appris ensuite qu’il était tombé entre les mains d’une égyptienne. Elle montra quelque regret de l’enlèvement de cet enfant, surtout parce que sa disparition avait pensé coûter la vie à la malheureuse mère, qui avait été condamnée sur l’apparence, d’après la loi d’Écosse, comme coupable du meurtre de son enfant. Lorsqu’on lui avait demandé quel intérêt elle pouvait avoir à exposer cette jeune infortunée à souffrir la mort pour un crime qu’elle n’avait pas commis, elle avait répondu qu’elle ne savait pas comment on pouvait imaginer qu’elle eût voulu compromettre sa fille pour sauver une étrangère ; qu’elle ignorait à quelle peine la loi d’Écosse aurait pu la condamner pour l’enlèvement de cet enfant. Cette réponse n’avait nullement satisfait l’ecclésiastique, qui en la questionnant de nouveau avait découvert qu’elle nourrissait un profond sentiment de vengeance et de haine contre la jeune personne à laquelle elle avait fait tant de mal. Mais la narration disait que les autres renseignements qu’elle avait pu donner à ce sujet elle les avait confiés en particulier au révérend archidiacre qui avait pris tant de peine pour lui administrer les secours spirituels. L’imprimé, après avoir donné les détails de son exécution, rapportait que sa fille, la malheureuse folle dont il avait déjà été question, et qui était généralement connue sous le nom de Madge Wildfire, avait été fort maltraitée par la populace, qui n’avait vu en elle qu’une sorcière et la complice du crime de sa mère, et qu’elle n’avait été tirée de ses mains qu’avec beaucoup de peine et grâce à la prompte intervention de la police.

Tel était, en supprimant les réflexions morales et tout ce qui est inutile à notre histoire, le contenu de cet imprimé. Mistress Butler y trouva des lumières de la plus grande importance, et qui montraient de la manière la moins douteuse que sa sœur était innocente du crime pour lequel elle avait été sur le point de recevoir la mort. Il est vrai que ni elle, ni son mari, ni même son père, ne l’avaient jamais crue capable de porter une main cruelle sur son enfant, tant qu’elle avait eu l’usage de sa raison ; mais il y avait dans cette histoire une effrayante obscurité, et il était affreux de penser à ce qui avait pu arriver dans un moment de délire. D’ailleurs, quelle que fût leur propre conviction, ils ne possédaient aucun moyen de prouver l’innocence d’Effie, qui avait pu rester suspecte, et qui devenait maintenant évidente au moyen des éclaircissements donnés par cette publication et les derniers aveux de la personne qui avait eu le plus d’intérêt à cacher la vérité.

Après avoir remercié Dieu d’une découverte si précieuse, mistress Butler se mit à réfléchir à l’usage qu’elle en ferait. Sa première impulsion la portait à en faire part à son mari ; mais, outre qu’il était absent, et que l’affaire était trop délicate pour être expliquée dans une lettre par une personne peu habituée à écrire, mistress Butler se rappela qu’il ne possédait pas tous les renseignements nécessaires pour être en état de porter un jugement dans cette occasion ; pensant donc que le mieux était de persister dans le plan de conduite qu’elle avait adopté comme le plus prudent, elle se détermina à envoyer cette pièce à sa sœur, afin qu’elle se concertât avec son mari sur l’usage qu’ils devraient en faire. En conséquence elle mit sous enveloppe et à l’adresse, comme à l’ordinaire, de M. Whiterose, à ork, le papier qui contenait les derniers aveux de Meg Murdockson, et le fit porter par un exprès à Glasgow. Elle attendit une réponse avec impatience ; mais elle n’en reçut pas après le délai ordinaire de la poste, et cherchait avec anxiété les motifs du silence de lady Staunton. Elle commençait presque à se repentir de s’être dessaisie de cet imprimé, d’abord par la crainte qu’il ne fût tombé dans des mains infidèles, et ensuite par le désir de posséder un document qui pouvait être si utile pour prouver l’innocence de sa sœur ; elle se demandait même si elle ne ferait pas bien de soumettre toute cette affaire au jugement de son mari, quand d’autres circonstances vinrent la détourner de ce dessein.

Jeanie (c’est notre favorite, et nous lui demandons excuse de nous servir encore quelquefois de ce nom familier) ; Jeanie donc était allée se promener avec ses enfants, un matin après déjeuner, sur le rivage de la mer, quand ses garçons, dont la vue était plus perçante que la sienne, s’écrièrent qu’ils voyaient le capitaine dans sa voiture à six chevaux, avec des dames venant de leur côté. Jeanie porta machinalement les yeux sur la barque qui s’approchait, et s’aperçut bientôt qu’elle portait deux femmes assises à la poupe, à côté du gracieux Duncan qui leur servait de pilote. La politesse semblait demander qu’elle s’approchât du lieu ordinaire de débarquement pour les recevoir, d’autant plus qu’elle avait remarqué que le capitaine Knockdunder était en grande tenue. Son joueur de cornemuse était à l’avant de la barque, faisant retentir l’air de sons qui paraissaient d’autant plus agréables que les vagues et le vent en couvraient la moitié ; de plus, il avait mis sa perruque de brigadier nouvellement frisée, son bonnet montagnard (car il avait abjuré le chapeau à corne) décoré de la croix de Saint-George, son uniforme de capitaine de milice : enfin il avait arboré le pavillon du duc et la tête de sanglier : tout lui en indiquait donc l’étiquette et la cérémonie.

En approchant du lieu du débarquement, mistress Butler remarqua que le capitaine donnait la main aux dames avec beaucoup de respect, pour les aider à descendre à terre, et la société s’avança vers elle, le capitaine précédant de quelques pas les deux dames, dont la plus grande et la plus âgée s’appuyait sur le bras de l’autre, qui paraissait être une femme de chambre.

Lorsqu’ils se rejoignirent, Duncan, prenant l’air le plus important et en même temps le plus cérémonieux que pût lui fournir la politesse montagnarde, demanda à mistress Butler la permission de lui présenter lady… « Bien des pardons, j’ai oublié le nom de Votre Seigneurie. — Peu importe mon nom, monsieur : j’espère que mistress Butler l’apprendra par la lettre du duc ; » puis, voyant que celle-ci paraissait embarrassée, elle dit à Duncan avec un peu de vivacité : « Est-ce que vous n’avez pas envoyé cette lettre hier au soir, monsieur ? — Pour dire la vérité, je ne l’ai pas envoyée, et j’en demande pardon à Votre Seigneurie ; mais j’ai cru que ce n’était pas la peine, car je sais qu’on ne prend jamais mistress Butler au dépourvu, jamais, madame ; et puis la grande barque était à la pêche, et la petite est allée chercher un baril d’eau-de-vie à Greenock. Voici la lettre de Sa Grâce. — Donnez-la-moi, monsieur ; puisque vous n’auriez pu sans vous déranger me rendre le service de l’envoyer pour m’annoncer, je la remettrai moi-même. »

Mistress Butler regardait avec beaucoup d’attention et avec un sentiment indéfinissable d’intérêt la dame qui s’exprimait avec ce ton d’autorité envers l’homme puissant de ces contrées, qui, se soumettant humblement à ses ordres, lui remit la lettre en disant : « Comme il plaira à Votre Seigneurie, milady. »

La dame était d’une taille au-dessus de la moyenne, parfaitement bien faite, quoique avec un léger degré d’embonpoint. Son bras et sa main auraient pu servir de modèle. Ses manières nobles et élégantes avaient autant d’aisance que de dignité, et semblaient indiquer une naissance illustre et l’habitude de vivre dans la haute société. Elle était en habit de voyage, avec un chapeau de castor gris et un voile de dentelle de Flandre. Deux laquais en riche livrée, qui sortirent de la barque et en tirèrent une malle et un porte-manteau, qui paraissaient lui appartenir.

« Comme vous n’avez pas reçu la lettre qui devait me servir d’introduction, madame, dit-elle, car je suppose que vous êtes mistress Butler, je ne vous la présenterai pas que vous n’ayez eu la bonté de m’admettre d’abord dans votre maison sans recommandation. — Certainement, madame, vous ne pouvez douter que mistress Butler ne le fasse. Mistress Butler, madame est lady… lady… ces diables de noms anglais m’échappent de la mémoire aussi vite que la pierre qui roule de la montagne. Mais je crois que madame est Écossaise ; c’est d’autant plus d’honneur pour nous, et je suppose que milady est de la maison de… — Le duc d’Argyle connaît très-bien ma famille, monsieur, » dit la dame d’un ton qui semblait pris pour imposer silence à Duncan, et qui du moins produisit cet effet.

Il y avait dans l’air, le son de voix et les manières de l’étrangère quelque chose qui agissait sur l’imagination de Jeanie, comme les illusions de certains rêves dont l’effet approche souvent de la réalité. Elle trouvait une vague ressemblance entre cette dame et sa sœur ; et elle en fut encore plus frappée lorsque, levant son voile, celle-ci lui montra des traits qui, malgré le changement qui s’était opéré dans leur expression et la différence de teint, réveillèrent en elle mille souvenirs.

L’étrangère devait avoir trente ans ; mais l’art et le goût qu’elle déployait dans sa toilette relevaient si bien l’éclat de ses charmes naturels, qu’elle aurait pu ne s’en donner que vingt et un. Il y avait tant d’aisance et de calme dans ses manières, que, quoique mistress Butler découvrît à chaque instant un nouveau rapport entre elle et sa malheureuse sœur, le sang-froid et la tranquillité soutenue de la dame détruisaient ses soupçons à mesure qu’ils se formaient. Jeanie prit en silence le chemin du presbytère, livrée à une foule de pensées confuses, et espérant que la lettre qui allait lui être remise lui donnerait une explication satisfaisante de cette visite, et mettrait un terme à sa perplexité.

Pendant ce temps, la dame continuait de montrer les manières d’une personne d’un rang élevé. Elle admirait les divers points de vue offerts à ses yeux, comme une personne familiarisée avec l’étude de la nature et les plus belles imitations de l’art. À la fin elle remarqua les enfants.

« Voilà deux beaux garçons montagnards : ils sont à vous, madame, je suppose ? »

Jeanie répondit affirmativement. L’étrangère soupira, et soupira de nouveau lorsqu’ils lui furent présentés par leurs noms.

« Venez ici, Phémie, dit mistress Butler, et levez la tête. — Quel est le nom de votre fille, madame ? demanda la dame. — Euphémie, madame, répondit mistress Butler. — Je croyais que l’abréviation ordinaire de ce nom était Effie, » répondit l’étrangère d’un ton qui alla au cœur de Jeanie, car, dans ce seul mot, elle retrouvait plus de sa sœur et il réveillait à lui tout seul plus d’anciens souvenirs que le ton et les manières de la dame n’en avaient fait naître dans son cœur agité.

Lorsqu’ils arrivèrent au presbytère, la dame présenta à mistress Butler la lettre qu’elle avait prise des mains de Knockdunder, et, en la lui donnant, elle lui pressa doucement la main, puis ajouta tout haut : « Peut-être, madame, aurez-vous la bonté de me faire donner un peu de lait ? — Et à moi un verre de mon breuvage ordinaire, s’il vous plaît, mistress Butler, » dit Duncan.

Mistress Butler se retira ; mais elle envoya May Hettly et Davie afin de pourvoir aux besoins de ses hôtes, et se hâta de se renfermer dans sa chambre pour y lire la lettre. Elle était de la main du duc d’Argyle, qui réclamait les soins et les attentions de mistress Butler pour une dame de qualité, amie intime de feu son frère, lady Staunton de Willingham : les médecins lui ayant ordonné le lait de chèvre, elle devait honorer de sa présence le château de Roseneath pendant que son mari faisait un petit voyage en Écosse. Mais sous la même enveloppe, qui avait été donnée à lady Staunton sans être cachetée, était une lettre de cette dame destinée à préparer sa sœur à la recevoir, et que, sans la négligence du capitaine, elle aurait dû recevoir la veille au soir. Elle lui mandait que les nouvelles contenues dans sa dernière lettre avaient paru d’un intérêt si pressant à son mari, qu’il avait résolu de prendre des renseignements plus exacts sur les aveux faits à Carlisle et sur le sort de leur malheureux enfant ; enfin que, à force de prières et sur la promesse de garder le plus sévère incognito, elle avait arraché plutôt qu’obtenu son consentement pour aller passer une semaine ou deux avec sa sœur ou dans son voisinage, tandis qu’il continuerait des recherches auxquelles il paraissait attacher un espoir dont elle-même n’osait pas se flatter.

Cette lettre était terminée par un post-scriptum : lady Staunton y priait Jeanie de lui abandonner le soin de toute cette affaire, et de consentir seulement aux arrangements qu’elle proposerait. Après avoir lu et relu cette lettre, mistress Butler s’empressa de descendre, partagée entre la crainte de trahir son secret et le désir de se jeter au cou de sa sœur. Effie la reçut avec un regard affectueux, mais qui en même temps semblait l’avertir d’être sur ses gardes, et la conversation commença sur-le-champ.

« Je disais à monsieur… au capitaine, mistress Butler, que si vous pouviez me donner une chambre chez vous, avec un lit pour Ellis et mes deux domestiques, je préférerais rester ici et ne point aller loger au château que Sa Grâce a bien voulu mettre à ma disposition. On m’a conseillé d’habiter le plus près des chèvres qu’il me serait possible. — J’ai assuré milady, mistress Butler, dit Duncan, que vous ne manqueriez pas de faire un bon accueil aux hôtes de Sa Grâce ou aux miens, mais qu’elle ferait beaucoup mieux d’habiter le château. Quant aux chèvres, elles peuvent y être amenées, car il est convenable que ce soit ces animaux qui se dérangent plutôt que milady. — Je ne veux pas qu’on dérange les chèvres pour moi, dit lady Staunton… Je suis sûre que le lait doit être bien meilleur ici… » Elle prononça ces paroles d’un air de langueur, de négligence, et du ton d’une femme habituée à se voir obéie au moindre signe, et dont les plus légers caprices n’ont jamais trouvé d’opposition.

Mistress Butler s’empressa de répondre qu’elle mettait toute sa maison à la disposition de lady Staunton ; mais le capitaine ne se rebuta pas.

« Le duc, dit-il, m’a écrit… — J’arrangerai tout cela avec Sa Grâce, repartit lady Staunton. — Et les bagages qui sont arrivés de Glasgow… ? — Tout ce qui m’est nécessaire peut être envoyé au presbytère… Je prie mistress Butler de vouloir bien me montrer l’appartement qu’elle me destine, et vous, capitaine, n’oubliez pas que mon intention est que mes bagages soient transportés ici. »

Elle fit alors une révérence de congé au pauvre Duncan, qui se dit en murmurant tout bas : « Maudite soit l’impudence des Anglais ! la voilà qui prend possession de la maison du ministre comme si c’était la sienne, et qui parle à un gentilhomme comme s’il était un de ses domestiques… le diable l’emporte ! Et le chevreuil qu’on a tué tout exprès pour elle ! Allons, je l’enverrai au presbytère ; c’est une politesse que je dois à la digne mistress Butler pour l’embarras que tout ceci va lui causer. » Et dans ces bonnes dispositions, il prit le chemin du rivage, afin de donner ses ordres en conséquence.

Pendant ce temps, l’entrevue des deux sœurs était aussi touchante qu’extraordinaire, et chacune se livrait à la joie qu’elle en éprouvait, suivant son caractère particulier. Jeanie, troublée par un étonnement mêlé de respect et de crainte, en restait comme étourdie et hors d’état d’exprimer des sentiments qui absorbaient toutes ses facultés… Quant à Effie, elle pleurait et riait en même temps, sanglotait, poussait des cris de joie en frappant des mains, et s’abandonnait ainsi sans réserve à cette excessive vivacité de caractère et de passions que personne cependant ne savait mieux maîtriser et contenir dans les bornes de ce calme artificiel que prescrit l’usage du grand monde.

Au bout d’une heure, qui s’écoula pour elles aussi rapidement qu’une minute, au milieu de ces témoignages d’affection mutuelle, lady Staunton aperçut le capitaine qui marchait d’un air impatient sous les fenêtres. « Voilà cet imbécile de montagnard qui va encore nous retomber sur les bras, dit-elle, mais je m’en vais le prier de nous honorer de son absence. — Oh ! non, non, » dit mistress Butler du ton de la prière ; « il ne faut pas offenser le capitaine… — L’offenser… et qui s’est jamais offensé de ce que je puis dire ou faire, ma chère amie… ? Cependant je le supporterai, si tel est votre bon plaisir… »

En conséquence lady Staunton voulut donc bien adresser au capitaine la gracieuse invitation de rester à dîner, et pendant tout le temps de sa visite, l’air de respect obséquieux et de complaisance étudiée qu’il se crut obligé de conserver envers la grande dame, faisait un contraste amusant avec le ton cavalier et la politesse familière qu’il jugeait pouvoir se permettre avec la femme du ministre.

« Je n’ai pu obtenir de mistress Butler, » dit lady Staunton au capitaine dans un moment où Jeanie avait quitté le parloir, « qu’elle voulût entendre parler d’aucun des dédommagements que j’aurais voulu lui offrir pour être venue ainsi prendre sa maison d’assaut et y mettre garnison… — Certainement, milady, mistress Butler sait trop bien ce qu’il convient de faire, pour rien accepter de la part d’une dame qui vient de la part du duc ou de la mienne, ce qui est la même chose… Mais, à propos de garnison, je fus mis en garnison, en 1745, avec vingt de mes gens, dans la maison d’Inver-Gavy, ce qui pensa être malheureux, car… — Je vous demande pardon, monsieur ; mais je voudrais bien trouver quelque moyen de dédommager cette bonne dame. — Oh ! il est inutile de penser à cela ! ne vous en occupez pas, madame, je vous prie, cela ne lui donne aucune peine… Ainsi donc, étant dans cette maison d’Inver-Gavy, et les gens des environs m’étant suspects, je me méfiai de quelque chose, et… — Sauriez-vous, par hasard, monsieur, demanda lady Staunton, si l’un de ces deux jeunes gens, je veux parler des jeunes Butler, aurait quelque inclination pour la carrière militaire ? — En vérité, milady, je ne saurais vous le dire, répondit Knockdunder… Et ainsi donc, voyant, comme je le disais, que les gens étaient suspects et qu’il ne fallait pas s’y fier ; et entendant une cornemuse dans les bois, je dis à mes gens de faire attention à leurs amorces, et… — C’est que, » dit lady Staunton avec l’indifférence la plus cruelle pour le récit du pauvre Knockdunder que morcelaient impitoyablement ses interruptions continuelles, « c’est que, s’il en était ainsi, sir George n’aurait besoin que de demander l’épaulette pour l’un d’eux au ministre de la guerre ; car nous avons toujours soutenu le gouvernement, et jamais nous n’avons rien demandé aux ministres. — Et je prendrai la liberté de vous dire, madame, » dit Duncan qui commençait à prendre goût à ce discours, « que j’ai un grand garçon de neveu, appelé Duncan Mac-Gillan, aussi fort à lui seul que les deux Butler ensemble ; et puisqu’il n’y a que la peine de demander, si sir George voulait en demander une pour lui en même temps, afin de ne pas y revenir à deux fois… »

Lady Staunton ne répondit à ce discours que par un de ces regards d’étonnement familiers aux gens du grand monde, et qui ne donna au pauvre Duncan aucune espèce d’encouragement.

Jeanie rentra alors. Son étonnement ne pouvait cesser quand elle comparait intérieurement la jeune fille au désespoir qu’elle avait vue sur un grabat dans la prison, n’attendant plus qu’une mort honteuse et violente, enfin proscrite et fugitive, errant à minuit sur le rivage de la mer, avec la femme charmante qu’elle avait devant les yeux, et qui réunissait à la beauté l’élégance des manières et le ton de la meilleure éducation. Ses traits, lorsque sa sœur mit son voile de côté, ne lui parurent pas aussi changés que l’ensemble de sa personne, l’expression de sa physionomie, son air et sa tournure… À l’extérieur, lady Staunton ressemblait à un de ces êtres favorisés de la nature et que n’a point froissés l’atteinte du chagrin… Et elle était tellement accoutumée à voir tous ceux qui l’entouraient s’empresser de satisfaire ses caprices, qu’elle paraissait presque s’attendre à ce qu’on lui évitât la peine de les manifester, et si peu habituée à la contradiction, qu’elle n’avait qu’à laisser entrevoir un désir pour que chacun se hâtât de s’y soumettre. Dès que la nuit approcha, elle se débarrassa de Duncan sans cérémonie, et lui donna son congé le plus poliment du monde et d’un air d’aisance et de nonchalance à la fois, sous prétexte qu’elle était excessivement fatiguée.

Lorsqu’il fut parti, sa sœur ne put s’empêcher de lui exprimer son étonnement du sang-froid et de la facilité avec lesquels elle avait soutenu son rôle.

« Je ne m’étonne pas que vous en soyez surprise, lui dit lady Staunton, car depuis le berceau, ma chère Jeanie, vous avez été la vérité même… mais songez que, depuis quinze ans, je vis dans l’imposture et le mensonge, et que j’ai eu le temps de m’habituer à mon rôle. »

En effet, malgré l’effusion de sensibilité excitée pendant les deux ou trois premiers jours qui suivirent leur réunion, mistress Butler trouva que les manières de sa sœur donnaient un démenti formel au ton d’abattement qui régnait dans sa correspondance… À la vérité, elle fut émue jusqu’aux larmes par la vue du tombeau de son père, que distinguait une modeste inscription, rappelant sa piété et sa probité ; mais des impressions plus légères, des souvenirs plus frivoles, avaient aussi leur empire sur elle. Elle prenait plaisir à visiter la laiterie où elle avait si long-temps secondé sa sœur, et elle fut si près de se trahir aux yeux de May Hettly en faisant voir qu’elle connaissait la fameuse recette du fromage de Dunlop, qu’elle se compara à Brededdin-Hassan que le visir son beau-père avait découvert à son rare talent pour faire les tartes à la crème poivrées. Mais quand ces distractions eurent perdu leur attrait à ses yeux avec leur nouveauté, elle montra trop clairement à sa sœur que le coloris brillant sous lequel elle déguisait son malheur réel lui procurait aussi peu de soulagement que l’éclatant uniforme du guerrier, lorsqu’il couvre une blessure mortelle. Elle avait des moments d’abattement où elle paraissait en proie à une mélancolie plus sombre encore que celle qu’elle avait dépeinte dans ses lettres, et qui ne convainquit que trop mistress Butler que le sort de sa sœur, tout brillant qu’il paraissait, était réellement peu digne d’envie.

Il y avait cependant pour lady Staunton une source de jouissances pures et sans mélange. Douée sous tous les rapports d’une imagination plus vive que celle de sa sœur, elle admirait les beautés de la nature avec cet enthousiasme qui compense tant de maux pour ceux que la nature en a doués. Là elle sortait tout à coup de son caractère de grande dame, et loin de montrer de la frayeur en passant près des précipices, elle se plaisait à entreprendre, guidée par les deux jeunes gens, de longues et fatigantes promenades dans les montagnes voisines. Elle allait visiter les vallons, les lacs, les cascades, les autres merveilles de la nature cachées dans les profondeurs de ces retraites sauvages. C’est, je crois, Wordsworth qui, en parlant d’un vieillard malheureux, fait l’observation suivante, qui prouve combien il a étudié la nature :

Était-ce le soucis rongeur
Qui le poussait dans sa course inégale ?
Dieu seul connut ce secret de son cœur.
Mais jusqu’à son heure fatale
Il fut des vallons d’Ennerdale
Le plus intrépide marcheur.

Ainsi donc, distraite, languissante, ennuyée dans l’intérieur de la maison, et quelquefois même laissant échapper un mouvement de dédain en contemplant l’humble simplicité qui régnait dans le ménage de sa sœur, quoiqu’elle s’efforçât au même instant de se faire pardonner par mille caresses ces petits accès d’humeur, lady Staunton, aussitôt qu’elle était à l’air libre, paraissait reprendre une nouvelle énergie et s’intéresser à tout ce qu’elle voyait. Tandis qu’elle parcourait les sites pittoresques des montagnes avec les deux jeunes gens qu’elle charmait par le récit de tout ce qui l’avait frappée dans ses voyages, et de tout ce qu’elle aurait à leur montrer à Willingham, eux, de leur côté, s’efforçaient de faire de leur mieux les honneurs du comté de Dumbarton à une dame qui avait tant de bontés pour eux, de sorte qu’il y avait à peine dans les montagnes du voisinage un vallon avec lequel ils ne lui eussent fait faire connaissance.

Dans une de ces excursions, Reuben étant occupé d’une autre manière, Davie servait seul de guide à lady Staunton, et lui avait promis de lui montrer une cascade plus haute et plus majestueuse encore qu’aucune de celles qu’ils eussent encore vues. C’était une course de cinq grands milles et par un chemin difficile et raboteux qu’animaient cependant des points de vue variés ; tantôt on apercevait le sommet de quelque montagne, tantôt la mer et ses îles qui se montraient par intervalles, quelquefois des lacs lointains, des rochers ou des précipices. La cascade elle-même, lorsqu’ils y furent arrivés, les dédommagea amplement de la fatigue de la marche… Une masse d’eau considérable se précipitait d’un seul jet sur la surface d’un noir rocher qui contrastait fortement par sa couleur avec la blanche écume de la cascade ; et à la profondeur d’environ vingt pieds s’élevait un autre morceau de roc qui venait cacher le fond de l’abime où s’engloutissait le torrent. L’eau mugissante au-dessous battait les pieds du rocher qui interceptait ainsi la vue de sa chute, et couvrait d’un torrent d’écume ses flancs rocailleux. Ceux qui aiment réellement la nature veulent toujours pénétrer dans ses secrets les plus cachés, et lady Staunton demanda à Davie s’il n’y aurait pas quelque moyen de voir en entier le précipice dans lequel s’engouffrait la cascade. Il lui dit qu’il connaissait un point, sur l’extrémité la plus éloignée du rocher qui leur en interceptait la vue, d’où l’on découvrait la cataracte tout entière, mais que le chemin par lequel on y arrivait était escarpé, glissant et dangereux. Décidée cependant à satisfaire sa curiosité, elle pria Davie de l’y conduire, et celui-ci se mit en devoir de la guider à travers les rocailles, lui désignant avec précaution les endroits où elle pouvait poser le pied, car il ne s’agissait plus de marcher, mais de gravir.

Grimpant pour ainsi dire le long du rocher, semblables à des oiseaux de mer, ils réussirent à en faire le tour, et arrivèrent en face de la cascade, qui présentait dans cet endroit le spectacle le plus effrayant. Elle tombait en bouillonnant et avec un fracas épouvantable et continuel, semblable au bruit menaçant de la foudre, dans un noir abîme à plus de cent pieds au-dessous d’eux, et qui ressemblait au cratère d’un volcan. Le mugissement des eaux, leur chute précipitée qui remplissait l’air d’une vapeur humide et donnait un aspect vague et incertain aux objets qui les entouraient, l’ébranlement du rocher immense sur lequel ils étaient et qu’ils sentaient trembler sous leurs pieds, le risque qu’ils couraient à chaque instant de glisser sur la pointe dangereuse qu’ils avaient ainsi atteinte, toutes ces circonstances réunies agirent si puissamment sur les sens et l’imagination de lady Staunton, qu’elle cria à Davie qu’elle se sentait tomber, et elle aurait sans doute roulé au bas du rocher si Davie ne l’eut soutenue. Le jeune homme était hardi et fort pour son âge, mais il n’avait que quatorze ans, et son appui ne pouvait inspirer beaucoup de confiance à lady Staunton, qui sentit que sa position devenait véritablement périlleuse. Il y avait à craindre que, dans la situation effrayante où il se trouvait, il ne partageât la terreur panique de sa compagne, et dans ce cas il est probable qu’ils auraient péri tous deux. L’effroi lui arracha de nouveaux cris, quoiqu’elle ne pût avoir l’espoir d’attirer personne à son secours. À son grand étonnement, un coup de sifflet qui se fit entendre au-dessus de leurs têtes répondit à son cri, et d’une manière tellement aiguë, tellement perçante, qu’il se fit entendre malgré le bruit de la cataracte.

Dans ce moment de terreur et de perplexité, une figure humaine, noire, couverte de cheveux gris qui pendaient sur son front et sur ses joues, pour venir ensuite se mêler à une barbe et à des moustaches de la même couleur, également mêlées et en désordre, les regarda du haut d’un morceau de roc brisé au-dessus de leurs têtes.

« C’est l’ennemi du genre humain, » dit le jeune garçon, qui n’avait presque plus la force de soutenir lady Staunton.

« Non, non ! » s’écria-t-elle, inaccessible aux terreurs superstitieuses et recouvrant la présence d’esprit dont le danger de sa situation l’avait un moment privée ; « c’est un homme ! Pour l’amour du ciel, mon ami, venez à notre secours ! »

La figure la regarda, mais ne fit pas de réponse. Une ou deux minutes après, il en parut une autre ; c’était celle d’un jeune garçon, dont le visage était également basané, et dont la chevelure noire et mêlée, tombant en longues mèches sur ses épaules, donnait à son visage un air farouche. Lady Staunton répéta ses prières avec plus d’instances, tâchant de s’attacher au rocher avec plus de fermeté depuis qu’elle voyait que la crainte superstitieuse de son jeune guide le rendait incapable de la soutenir. Ses paroles furent probablement perdues dans le bruit de la cascade ; car, quoiqu’elle pût voir remuer les lèvres du jeune homme auquel elle adressait ses prières, comme s’il lui répondait, elle n’entendit pas un seul mot de ceux qu’il prononça.

Cependant, un moment après, il parut qu’il ne s’était pas mépris sur la nature de ses prières, qui, à la vérité, se faisaient facilement comprendre par ses gestes et par la situation dans laquelle elle se trouvait. Le plus jeune des deux hommes disparut un instant, et revint avec une échelle faite de branches d’osiers entrelacées, d’environ huit pieds de long, et la leur descendit en faisant signe à Davie de la tenir ferme pendant que la dame monterait. Le désespoir donne du courage : lady Staunton n’hésita donc pas à se servir de ce moyen, tout précaire qu’il était, pour échapper à une position si dangereuse, et, à l’aide de l’individu que la Providence avait ainsi envoyé à son secours, elle atteignit le sommet sans accident. Cependant elle ne put songer à rien avant d’avoir vu près d’elle son neveu, qui suivit lestement et courageusement son exemple ; alors elle jeta les yeux autour d’elle, et ne put s’empêcher de frémir en considérant en quel lieu et en quelle compagnie elle se trouvait.

Ils étaient sur une espèce de plate-forme, entourée de tous côtés de précipices ou de pics menaçants, suspendus au-dessus de leurs têtes ; de sorte que ce lieu semblait protéger contre toute recherche ceux qui l’habitaient, n’étant, comme il paraissait, dominé par aucun point accessible. Il était en partie couvert par un énorme fragment de rocher qui s’était détaché d’un des sommets supérieurs, et qui, ayant été arrêté dans sa chute par d’autres pointes de roc, s’était trouvé assujetti de manière à former une espèce de toit en pente sur une partie creuse de la plate-forme où ils étaient. Une quantité de mousse et de feuilles sèches, amassées sous cet abri sauvage et grossier, indiquait l’endroit où reposaient les habitants de cet antre, car on ne pouvait lui donner un autre nom. Ces deux derniers étaient devant lady Staunton ; l’un, celui qui venait de lui prêter secours si à propos, était debout devant elle : c’était un jeune garçon d’une taille élancée. Il portait pour tout vêtement un plaid en haillons et le jupon montagnard nommé philabeb ; pas de souliers, pas de bas, de chapeau ni de bonnet : pour lui tenir lieu de ce dernier, ses cheveux étaient tressés, comme ceux des anciens Irlandais sauvages, en nattes rapprochées les unes des autres sur le haut de la tête, et formant une épaisseur capable de résister à un coup de sabre. Cependant les yeux de ce jeune homme étaient vifs et étincelants, ses gestes pleins de noblesse et de liberté comme ceux de tous les sauvages. Il fit peu d’attention à Davie Butler, mais ses regards se fixèrent avec étonnement sur lady Staunton, probablement comme sur un être supérieur par sa parure et sa beauté à tout ce qu’il avait jamais vu. Le vieillard qu’ils avaient d’abord aperçu resta couché dans la posture où il était lorsqu’il les avait entendus : seulement sa figure était tournée de leur côté, et il les regardait avec un air d’apathie et d’insouciance qui semblait démentir l’expression ordinaire de ses traits sauvages et durs. Il était d’une très-haute taille, mais n’était guère mieux vêtu que le plus jeune. Il portait une espèce de mauvaise redingote de la même forme que celle des habitants des basses terres, et un vieux pantalon en lambeaux.

Tout, autour d’eux, avait un air sauvage et de mauvais augure. Sous la saillie du rocher qui servait de toit était un feu de charbon de bois sur lequel on voyait un alambic ; à côté, un soufflet, des pincettes, un marteau, une enclume portative, et d’autres instruments de forgeron ; trois fusils, deux ou trois sacs et autant de barils étaient appuyés contre la paroi du rocher, dans le fond de cet antre ; un poignard, deux épées et une pique étaient dispersés autour du feu, dont la lueur rougeâtre se reflétait sur l’écume et la vapeur produites par la cascade. Lorsque le jeune homme eut satisfait sa curiosité en regardant quelques instants lady Staunton, il alla chercher un vase de terre et une corne qui servait de tasse, et dans laquelle il versa une liqueur spiritueuse qui, chaude encore, paraissait sortir de l’alambic, et la présenta successivement à la dame et à son jeune compagnon. Tous deux refusèrent, et le jeune sauvage avala lui-même la liqueur, dont il ne pouvait y avoir moins de trois verres ordinaires. Il alla ensuite chercher une autre échelle qui était dans un coin de la caverne, l’appuya contre le roc transversal qui servait de toit, et fit signe à la dame d’y monter pendant qu’il en tiendrait le pied. Elle le fit, et se trouva sur le sommet d’un large rocher au bord du gouffre dans lequel le torrent se précipitait ; elle voyait la cascade s’échapper en bouillonnant le long du rocher, semblable à la crinière flottante d’un cheval sauvage ; mais elle ne pouvait apercevoir la plate-forme inférieure, où elle avait couru si grand danger de la vie.

Le jeune sauvage ne laissa pas Davie monter si aisément : soit espièglerie, soit méchanceté, il secoua l’échelle assez fortement lorsque le jeune Butler fut au milieu ; de sorte qu’en arrivant au haut du rocher, ils se jetèrent réciproquement des regards qui n’étaient rien moins que bienveillants ; aucun cependant ne parla. Le jeune sauvage, ou, si l’on veut, bohémien, aida lady Staunton avec beaucoup de zèle à gravir une autre hauteur assez dangereuse, et sur laquelle ils furent suivis par Davie Butler, jusqu’à ce qu’étant sortis tous trois de ce ravin, ils se trouvassent sur le revers d’une montagne dont les flancs étaient couverts de bruyères et de broussailles. L’espèce d’abîme d’où ils sortaient était si étroit, qu’à moins de se trouver sur le bord même, l’œil ne pouvait en soupçonner l’existence, ni même voir la cataracte, quoique son sourd mugissement se fît encore entendre.

Lady Staunton, délivrée des périls qu’elle venait de courir, éprouvait alors un nouveau sujet d’inquiétude : ses deux guides se lançaient mutuellement des regards de colère ; car Davie quoique plus jeune que l’autre de deux ans et beaucoup plus petit, était bien constitué, robuste et hardi.

« Vous êtes le fils de l’habit noir de Knocktarlity ? dit le jeune Égyptien ; si vous vous avisez de reparaître ici, je vous lancerai du haut du rocher comme une balle. — Oui-dà, mon garçon ! vous vous fiez un peu trop à votre taille, » répondit le jeune Butler d’un air intrépide et en mesurant son adversaire d’un œil qui n’avait rien de timide ; et moi je crois que vous êtes de la bande de Donacha le Noir, et je vous promets que si vous descendez des montagnes, nous tirerons sur vous comme sur un daim sauvage. — Vous pouvez dire à votre père, répondit le jeune sauvage, que les feuilles qui sont sur les arbres sont les dernières qu’il verra : nous lui ferons payer le mal qu’il nous a fait. — J’espère qu’il verra plus d’un été, pour vous en faire encore plus, » répondit Davie.

Ils ne s’en seraient pas tenus là si lady Staunton ne se fût avancée entre eux, sa bourse à la main. Entre plusieurs autres pièces de monnaie qui y étaient renfermées, et que l’on pouvait apercevoir à travers le tissu léger qui la composait, elle choisit une guinée et la présenta à l’Égyptien.

« L’argent, madame ! l’argent blanc s’écria le jeune sauvage, auquel la valeur de l’or était probablement inconnue.

Lady Staunton lui versa dans la main toute sa monnaie blanche ; et le jeune Égyptien s’en saisissant avidement, fit une inclination de tête en signe de remercîment et d’adieu, et disparut.

« Hâtons-nous à présent, lady Staunton, dit Davie ; car ils ne nous laisseront pas tranquilles, maintenant qu’ils ont vu votre bourse. »

Ils s’éloignèrent avec toute la célérité possible ; mais ils n’avaient pas fait deux cents pas, qu’ils entendirent des cris derrière eux, et, retournant la tête, ils virent le vieillard et le jeune homme qui accouraient à leur poursuite, le premier ayant un fusil sur l’épaule. Très-heureusement, au même instant un garde-chasse du duc, qui guettait un daim, parut au bas de la montagne. Les brigands s’arrêtèrent en le voyant, et lady Staunton s’empressa de se mettre sous sa protection. Il consentit volontiers à leur servir d’escorte jusque chez eux, et il fallut ses forces athlétiques et son fusil bien chargé pour rendre à la dame son courage et sa confiance ordinaires.

Donald écouta avec beaucoup de gravité le récit de leur aventure, et répondit avec un grand sang-froid à la question répétée de Davie, s’il aurait pu soupçonner que les bohémiens rôdassent dans ces montagnes : « En vérité, monsieur Davie, j’aurais bien pu penser qu’ils étaient là ou dans les environs, quoique peut être l’idée ne m’en soit pas venue. À la vérité, je suis souvent sur la montagne ; mais ils sont comme des guêpes, ils ne piquent que ceux qui les tourmentent ; de sorte que moi je me fais une loi de ne pas les voir, à moins que je n’en reçoive l’ordre positif de Mac-Callum More ou de Knockdunder, ce qui est un cas tout différent. »

Ils arrivèrent fort tard au presbytère, et lady Staunton, qui avait beaucoup souffert de la fatigue et de la frayeur qu’elle avait éprouvées, ne se laissa plus, à l’avenir, entraîner par son goût pour le pittoresque au milieu des montagnes sans une escorte plus imposante que celle de Davie, quoiqu’elle convînt que dans cette occasion il avait mérité l’épaulette par l’intrépidité qu’il déploya sitôt qu’il avait été sûr qu’il avait affaire à un antagoniste humain. « Je n’aurais peut-être pas eu bon marché de ce grand gaillard-là, » disait Davie quand on le complimentait sur sa fermeté ; « mais quand on a affaire à de telles gens, perdre courage, c’est perdre la vie. »