La Samaritaine

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Lévy frères (pp. 149-157).


La Samaritaine


 
I

Jésus, vers la montagne accompagné des siens,
Menacé dans Judas, fuyait les pharisiens.

C’est chez l’étranger seul que les cités en fête
Se parent pour offrir un asile au prophète ;
Craint ou persécuté par d’étroits raisonneurs,
Toujours sa propre ville est pour lui sans honneurs.

Il vint près de Sichar, bourg de la Samarie,
Du gazon printanier la glèbe étant fleurie
Et quatre mois avant le temps de la moisson.

Au pied du Garizim qui ferme l’horizon,
Par le champ dont Jacob, dans un dernier partage,
De Joseph, entre tous, agrandit l’héritage,
Il passait triste et las. Car, dès le point du jour,

Répandant la parole et priant tour à tour,
Sans avoir d’un ami vu s’ouvrir la demeure,
Il marchait ; et c’était déjà la sixième heure.

Dans un angle du champ plus humide et plus vert,
De l’ombre des palmiers à midi recouvert,
Un puits, au voyageur tombant de lassitude,
De sa pierre abritée offrait la solitude ;
Jacob l’avait creusé ; gardant son nom chéri,
Jamais, depuis ce temps, la source n’a tari ;
Et des troupeaux nombreux peuvent y boire encore,
Le soir, quand chaque vierge a rempli son amphore.
Fatigué de la route et du poids des soucis,
Sur la pierre du bord, Jésus s était assis ;
Et, donnant le repos du corps à la prière,
Immobile, il parlait à l’esprit de son père.

Il restait seul, les Douze étant au bourg prochain,
Pour les besoins du jour, allés chercher le pain.

Or, l’urne sur la tête, une Samaritaine,
Belle encore, venait puiser à la fontaine.
Jésus la vit. Seigneur, devant vos yeux cléments
La femme a trouvé grâce en ses égarements.
L’aspect d’un étranger la surprend ; elle hésite.

Lui, d’un geste adouci la rassure et l’invite ;
De sa voix calme et grave il parle. Sans rougeur.
Et sans trouble elle entend le chaste voyageur :
« Donne, lui dit le Christ, j’ai soif. »

Elle s’avance.
Pose l’urne à ses pieds ; et, rompant le silence,
Avec l’espoir secret d’un fertile entretien,
Au palmier qui lui tend son ombre et son soutien
S’appuie, et, sans lutter contre un charme qu’elle aime,
Elle ose interroger l’étranger elle-même.


LA SAMARITAINE

Quoi ! dans l’urne où je puise, étant fils de Judas,
Seigneur, tu boirais l’eau que tu me demandas !
Étrangère à tes yeux, ne suis-je pas flétrie ?
Qui donc a rapproché Sion de Samarie ?


JÉSUS

Femme, si tu savais le présent qu’à ses fils
Dieu garde en ses trésors, quel que soit leur pays ;
Si, dans la pureté d’un cœur plus prompt à croire,
Tu connaissais celui qui te demande à boire,

Peut-être tu viendrais de toi-même aujourd’hui,
Solliciter le don qu’il apporte avec lui ;
Et de la source, avant que ton peuple t’y suive,
Pour toi, peut-être, il eût tiré des flots d’eau vive.


LA SAMARITAINE

Mais le puits est profond, Seigneur, et tu n’as rien
Pour en tirer de l’eau, car ce vase est le mien.
Où donc aurais-tu pris ce flot qui désaltère ?
Es-tu donc plus puissant que Jacob notre père
Il nous donna ce puits, et lui-même il y but,
Et chacun de ses fils y menait sa tribu ;
Et, de leurs grands troupeaux, le soir, autour des tentes,
Dans son onde on lavait les toisons éclatantes.


JÉSUS

Celui qui boit cette eau reste encore altéré :
Mais qui boira de l’eau que je lui donnerai,
Qui du bord de mon urne approchera sa lèvre,
Jamais plus de la soif ne connaîtra la fièvre :
De cette eau, dans son cœur, sitôt qu’il a goûté,
Une source y jaillit et pour l’éternité.


LA SAMARITAINE

Donnez-moi de cette eau pour que ma soif s’apaise,
Seigneur ! et qu’aux ardeurs de ce soleil qui pèse,
H ne me faille plus, pour ce rude besoin,
Venir, deux fois le jour, à ce puits, de si loin.


JÉSUS

Appelle ton époux, viens et m’ouvre ton âme.


LA SAMARITAINE

Mais je suis sans époux, Seigneur.


JÉSUS

Tu dis vrai, femme,
Et tu n’as point d’époux ; car, de ce nom béni,
De cinq qui t’approchaient nul ne te fut uni ;
Et, maintenant encor, l’homme qui leur succède,
Sans être ton époux, ô femme, te possède.


LA SAMARITAINE

Je connais un prophète, ô Maître, à tes discours ;
Apprends-moi donc pourquoi, depuis les anciens jours,
Tandis que sur les monts où s’assemblaient nos pères

Nous venons après eux pour faire nos prières,
Vous dites qu’ici-bas Sion est le seul lieu
Où, sans idolâtrie, on puisse adorer Dieu.


JÉSUS

L’heure approche ; et bientôt, femme, tu peux m’en croire.
Ce n’est plus sur ce mont qu’à Dieu vous rendrez gloire,
Ni dans Jérusalem que vous sacrifîrez.
Vous ne savez encor ce que vous adorez ;
Le Dieu de notre culte à nous s’est fait connaître,
Car c’est d’entre Judas que le salut doit naître :
Il est né ! l’homme pur et droit de volonté
Adore dans l’esprit et dans la vérité ;
Le père nous veut tels, et, pour tout sacrifice,
Demande que notre œuvre à son œuvre s’unisse.
Dieu est esprit ; il faut, lui-même nous l’apprit,
Ainsi qu’en vérité l’adorer en esprit.


LA SAMARITAINE

Le Christ nous est promis ; je crois à sa venue ;
La vérité, par lui, de tous sera connue.


JÉSUS

Ce Christ, moi qui te parle, ô femme, je le suis.



Revenus de la ville et debout près du puits,
Les Douze s’étonnaient, sans rien faire paraître,
De voir, près d’une femme et lui parlant, le Maître !


II

Or, laissant là son urne et la source en oubli
Et de l’onde éternelle ayant le cœur rempli,
Elle court vers la ville ; à grands flots, par la route,
Répandant sur le peuple, ébranlé dans son doute,
Les transports inconnus de son sein débordant,
Elle allait et disait dans un langage ardent :

« Quittez champs et maisons, enfants de Samarie ;
Venez tous et voyez ; cet homme est le Messie ! »

Et, frappés de sa voix, venaient de toutes parts,
De la vigne et des blés, les travailleurs épars,
Et les vieillards assis aux portes de la ville,
fit les femmes filant près du foyer tranquille,
Et les enfants tenant des rameaux à la main,
Du vieux puits de Jacob tous prenaient le chemin ;
Et vers Jésus bientôt un peuple entier se presse.


Tels, au désert, le soir d’un jour de sécheresse,
Les brebis et les bœufs serrés près du pasteur,
Tandis que du grand puits l’eau monte avec lenteur,
Attendent, haletants et chargés de poussière,
Le flot qui va jaillir dans les auges de pierre.

Et de la source vive, où nul ne boit en vain,
Le pasteur à leur soif versait le flot divin.


III

Or, l’humble femme avant tout ce peuple abreuvée,
Celle par qui la source avait été trouvée,
Ramenait sur ses pas, ô pasteur jusqu’à vous,
L’homme qu’elle n’osa nommer du nom d’époux ;
Mais tous deux, consultant la voix intérieure,
Pouvaient du nom d’époux se parer à cette heure,
Et d’un chaste lien faisant le fier aveu,
Affronter les regains des hommes et de Dieu.
Car dès lors en leur âme avait coulé cette onde,
Mystérieux torrent qui lave et qui féconde,
Qui ravive le cœur dans l’homme rajeuni,
Et peut seul étancher notre soif d’infini.


C’est l’eau qui, jaillissant à travers l’Évangile,
En des vases d’or pur change les cœurs d’argile,
Et qu’au monde appauvri, pour tout renouveler,
L’esprit promis de Dieu va faire encor couler ;
Eau du puits de Jacob, dont tout homme qui passe
A droit de s’abreuver, quelle que soit sa race,
Vaste océan où tous se plongeront un jour,
Sur terre comme au ciel ton vrai nom c’est : Amour !