La Reliure française/2

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D. Morgand & C. Fatout (p. 33-42).
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Motif de bande — Époque Louis XII.
Motif de bande — Époque Louis XII.


II


Nous avons hésité entre la méthode chronologique par règne et de grandes divisions par siècles. Voici les raisons qui nous ont fait donner la préférence à la première méthode :

Sous le régime monarchique, tout vivait, gravitait autour du souverain ; les plus belles reliures lui étaient offertes, et, s’il en faisait faire lui-même, il les envoyait en présent aux souverains étrangers, ou les donnait en cadeau à ses favoris ou à ses maîtresses.

Quelques grands personnages, des particuliers, comme Grolier ou de Thou, firent exécuter de superbes ouvrages ; mais sortent-ils d’autres mains que celles des relieurs du Roi sous le règne duquel ils ont vécu ?

La direction artistique donnée ou acceptée par le prince fut toujours une loi pour les courtisans.

Puis les siècles, considérés au point de vue des arts, ne sont pas tous d’égale longueur. Le seizième siècle, le siècle de la Renaissance, commence au règne de Charles VIII pour finir à la mort de Henri IV, un peu plus tard même ; il dépasse ainsi les limites permises en arithmétique, tandis que le dix-huitième siècle ne commence qu’en 1715 pour finir à la Révolution de 1789. De là des confusions.

Reliure monastique. Motif emprunté à l’ornementation typographique.

Il est évident que l’on ne cessait pas brusquement au lendemain de la mort du Roi, pas plus qu’au passage d’un siècle à un autre, de décorer les reliures comme on le faisait la veille ; mais le changement même amenait des aspirations nouvelles, les recherches faites par les artistes pour les satisfaire donnaient naissance à une autre mode : la mode, cette souveraine dont les livres ont dû, comme tous les objets de luxe, subir la puissance.

L’imprimerie vient d’être découverte ! « Rien ne saurait peindre, dit M. Henri Martin, l’allégresse avec laquelle le monde littéraire célébra ce don du ciel ; on comprenait universellement la grandeur des résultats immédiats de l’imprimerie, si l’on ne prévoyait pas encore la portée indéfinie de ses conséquences indirectes ; chacun proclamait que la multiplication des livres et l’abaissement de leur prix allaient faire la science toute à tous. Les matériaux de la connaissance humaine, les traditions religieuses et historiques allaient appeler invinciblement le libre examen et l’exercice illimité de la raison et de la conscience de tous. L’esprit humain, a éveillé, sollicité, fécondé partout et toujours par la diffusion des instruments scientifiques, allait développer une puissance de création incessante et progressive, dont rien, dans les âges écoulés, ne pouvait donner la moindre idée. »

Reliure monastique. Motif emprunté à la sculpture de pierre.


Avant la fin du quinzième siècle, les presses des imprimeurs célèbres avaient déjà répandu tous les chefs-d’œuvre de la littérature latine, plusieurs de ceux de la littérature grecque, et les œuvres de Pétrarque, de Boccace et de Dante avaient été plusieurs fois imprimées.

On estime à treize mille environ les éditions du quinzième siècle : il y avait de la besogne pour les relieurs.

Mais à ces premiers moments, qui savait relier, en dehors des monastères où travaillaient ces artistes infatigables qui nous ont laissé tant de merveilleux manuscrits, dans lesquels la science du calligraphe et du peintre enlumineur est poussée à un si haut degré de perfection ?

Les premiers livres imprimés furent des livres religieux ; les connaissances que les moines avaient acquises en faisant leurs Heures et leurs Missels, la nature même des ouvrages allaient faire d’eux les premiers Relieurs. Aussi les plus anciens monuments de l’imprimerie diffèrent-ils peu, quant à la reliure, des manuscrits.

Les cahiers sont cousus sur des nerfs formés de lanières de cuir de porc, dont les extrémités retiennent les ais de bois biseautés qui protègent le livre. Ces nerfs varient à l’infini, quant au nombre et à la disposition ; beaucoup sont formés de deux lanières ou cordes accolées de diverses matières. Quelquefois, sur le même dos, ceux du milieu sont doubles et ceux des extrémités simples ; exceptionnellement, les doubles et les simples alternent.

Recouverts de peau de truie, de vélin, de parchemin, et plus tard de veau et de maroquin, ces volumes s’apprêtent à traverser les siècles.

Les plus précieux sont protégés par une autre enveloppe de velours ou de riche étoffe.

Presque tous ont des fermoirs ; quelques-uns, des attaches, cuir et métal ; le plus grand nombre, de simples rubans.

Les outils à gaufrer le cuir étaient employés, avant la découverte de l’imprimerie, par les ouvriers selliers, écriniers, fabricants de plastrons, de cuissards, de ceinturons, etc. Ils n’étaient pas de cuivre comme aujourd’hui, mais de fer ; de là le nom de fers à gaufrer ou à dorer qui est resté aux instruments avec lesquels on couvrait les cuirs de dessins divers.


Premiers fers.
Premiers fers.

On se servit d’abord d’un très-petit nombre de motifs, presque toujours des fleurons ou des roses gothiques. Ils étaient placés dans les angles ; souvent aussi, répétés de distance en distance, ils simulaient, par leurs formes et les endroits où ils étaient poussés, des têtes de clous. Quelquefois on les trouve en semis, tantôt libres, tantôt dans des losanges de filets. Ce genre de décoration s’appliquait à tous les objets pour lesquels on employait le cuir, coffrets, harnais ou livres.


Reliure monastique. Motif emprunté à l’ornementation des manuscrits.
Les ornements dont ceux-ci furent ensuite décorés,

soit en bandes, soit en fonds, sont empruntés au style gothique, et plus tard aux gravures sur bois du texte. En Allemagne, on excella dans ce genre de reliure dite « Reliure monastique », et l’on conserva plus longtemps que partout ailleurs ce genre de décoration sans or, appelé aussi quelquefois gaufrure.

Ce fut au moment même où l’on abandonna en France ce mode de reliure qu’il atteignit, de l’autre côté du Rhin, à son apogée. On ne saurait reprocher aux Relieurs allemands de s’être attardés en arrière, car les dessinateurs auxquels ils faisaient des emprunts pour leurs plus belles couvertures appartenaient à la grande école allemande ; ils reproduisaient les motifs d’Albert Durer, de Sebald Beham, de Hans Holbein !

Les belles Reliures monastiques françaises furent exécutées sous le règne de Louis XII et dans les premières années du règne de François Ier ; elles appartiennent à ce style fleuri ou flamboyant dont notre terre de France a gardé tant de merveilleux spécimens, qui montrent à quel point notre art national était vivace et florissant à l’époque de la Renaissance italienne.

Ces ornements étaient exécutés à l’aide de fers répétés, de plaques à combinaisons ou de larges roulettes gravées d’une façon très-remarquable.

En soulevant le velours qui recouvre les plus importantes reliures de ce temps, on découvre des merveilles, véritables révélations pour les amateurs qui n’ont jamais vu de ces volumes que ceux qui sont restés exposés au contact de l’air.


Reliure monastique. Motif emprunté à l’ornementation typographique.

La gravure est traitée d’une façon toute particulière, tenant le milieu entre le champ levé et la médaille ; les figures, les ornements ont un charme, un modelé extraordinaire, plus grand encore à cause de leur relief que celui des entourages de texte. Il semble, quand on suit d’un œil attentif les dessins dont ils sont couverts, que l’on voit se dérouler sous le regard, réduites à proportions de bijoux, ces œuvres ravissantes des « tailleurs d’images», des « maîtres des pierres vives », qui élevaient à Rouen la charmante église de Saint-Maclou, construisaient pour Georges d’Amboise la splendide demeure de Gaillon, pendant qu’à l’autre extrémité de la France des artistes, également français, couvraient de sculptures l’église que Marguerite d’Autriche faisait élever à la mémoire de son mari, à Brou, près de Bourg en Bresse.

La Bibliothèque nationale, celle de Sainte-Geneviève, les Bibliothèques de Rouen et de Troyes, où l’on porta pendant la Révolution une grande partie des volumes que possédaient les nombreux couvents de la Champagne, renferment beaucoup de belles Reliures

monastiques.
Reliure monastique. Motif emprunté à la sculpture sur bois.

Les Reliures royales du quinzième siècle sont en très-petit nombre. Les livres aux armes de Charles VIII sont d’une rareté extrême ; ce prince aimait cependant les livres, et, après l’expédition d’Italie, il rapporta de Naples la meilleure partie de la bibliothèque du roi d’Aragon.

Les volumes aux armes de Louis XII sont aussi fort peu nombreux ; les armes ne sont pas seulement centrales, elles se trouvent ainsi que l’écu de France répétées un certain nombre de fois sur le plat. Voir, à la Bibliothèque nationale, De Parrhisiorum urbis laudibus. Paris, 1514 ; in-4° aux armes du Roi et d’Anne de Bretagne, avec les emblèmes de porc-épic. Cette Reliure est française. Le volume aux armes de Louis XII, que l’on peut admirer dans une des vitrines de la Bibliothèque Mazarine, est également relié en France.

Mais le Poëme latin d’Andrelinus, écrit en l’honneur du Roi, que possède la Bibliothèque nationale, fut relié en Italie, probablement à Venise, car les fers dont cette reliure est ornée sont des motifs vénitiens ; elle ne porte pas d’armes, mais la devise du Père du peuple : Cominus et eminus.


Reliure monastique. Motif emprunté à l’ornementation des manuscrits.

Il est assez étrange que l’on trouve aussi peu de volumes à la marque de ce prince ; l’amour de Louis XII pour les livres était une tradition de famille, et il fit entrer à la « librairie » de Blois, à la suite de la conquête du Milanais, une partie des volumes rassemblés par les Visconti et les Sforza[1]. Il acheta la bibliothèque du fameux amateur de Bruges Louis de la Gruthuyse, qui avait réuni une grande quantité de splendides manuscrits, et fit également porter à Blois cette collection, que François I rapporta dans la suite au palais de Fontainebleau.

Nous avons vu assez souvent des reliures monastiques signées : Un tel me ligavit, ou alligatus est ab. Une des plus anciennes qui porte ce renseignement sur le Relieur est le « Saint Jérôme, Epistolæ », à la Bibliothèque nationale, à laquelle il faut toujours revenir quand il y a quelque chose de rarissime à signaler. Beaucoup de moines allemands signèrent leurs œuvres, et il n’est pas de bibliophile qui n’en ait vu quelques-unes.

Dernièrement encore, un de nos jeunes amateurs nous montrait un Traité de Règles monacales, volume portant transversalement cette inscription en caractères gothiques : Jacobus Gobelt me ligavit. Voilà qui est clair. Malheureusement ces reliures sont peu importantes. Mais comment affirmer que Roffet, dit le Faulcheur, était relieur ? On sait seulement d’une façon certaine qu’il fut libraire. Nous croyons qu’il y eut au même temps deux Roffet. L’un, Pierre Roffet, dit le Faucheur, fut seulement libraire ; ce fut pour lui que Geoffroy Tory imprima en 1532 l’Adolescence clémentine, de Cl. Marot. L’autre, Estienne Roffet, travaillait vers 1538 pour François I comme peintre enlumineur. Dans un Livre de comptes, on donne également à Estienne le surnom de le Faulcheux, le titre de libraire et relieur du Roi, et l’on dit qu’il avait « la permission de vendre des livres ». Nous pensons donc que son talent de dessinateur lui permit de faire exécuter sous sa direction la reliure et la dorure des livres que François I fit relier en France, mais qu’il ne fut personnellement pas plus relieur ou doreur que libraire[2].

Le brevet de libraire a compris pendant plusieurs siècles des industries qui ne semblent pas, au premier abord, se rattacher à la librairie. Que les peintres enlumineurs aient été obligés de prendre des brevets de libraire, cela s’expliquerait à la rigueur ; mais tous les peintres, verriers ou autres, en étaient là, et en plein dix-septième siècle Lesueur fut obligé de prendre un brevet de libraire ! Cela rend les recherches et les affirmations difficiles ! Ces questions resteront impossibles à éclaircir. Qui saurait, parmi les amateurs de 1900, que la partie artistique des reliures signées Lortic, la dorure, est l’œuvre de MM. Wampflug ou Maillard, comme celle des volumes sortis des ateliers des Capé, des Duru, est l’œuvre de Marius Michel père, s’ils n’avaient signé quelques volumes ?

Au quinzième siècle et pendant une partie du seizième, les livres portent souvent des clous d’un haut relief destinés à empêcher le frottement et l’usure des plats ; cet usage fut abandonné lorsque l’on devint forcé, les bibliothèques s’augmentant de jour en jour, de mettre les volumes en rayons[3]. On prit alors l’habitude de placer le titre sur le dos du livre au lieu de le mettre sur le plat, comme on l’avait fait jusqu’alors. Les riches reliures furent les dernières pour lesquelles on adopta le nouvel usage, car, en leur qualité d’objets d’art et de luxe, elles étaient exposées à plat sur des tablettes spéciales.

Monogramme du Christ sur une reliure monastique.
Monogramme du Christ sur une reliure monastique.
  1. Voyez Th. Mortreuil, la Bibliothèque nationale.
  2. Ce fut chez un autre membre de cette famille, le libraire Jacques Roffet, que se vendit, seize ans plus tard, l’un des plus beaux livres du seizième siècle : la Nouvelle et Joyeuse Entrée du roi Henri II à Paris, le 16 juin 1549. Les planches qui ornent ce livre sont, dit-on, l’œuvre de Jean Cousin. — Voir aux Notes d’autres détails sur Roffet ou Roffect.
  3. Ces clous représentent souvent des figures humaines, têtes de lion, etc.