La Reliure française/3

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D. Morgand & C. Fatout (p. 43-46).
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Bande italienne.
Bande italienne.


III


Pendant que nous étions encore en France aux Reliures monastiques, les Italiens avaient déjà trouvé une voie nouvelle pour la décoration des livres. Dès les premières années du seizième siècle, les Aldes, qui avaient probablement joint à leur imprimerie un atelier de Reliures, ou tout au moins en faisaient exécuter sous leur direction, se servirent pour l’ornementation extérieure de motifs typographiques.


Ancre Aldine.
Ancre Aldine.

On peut même y rencontrer souvent l’ancre Aldine, leur marque.

Détails d’une Reliure vénitienne.
Venise, que ses relations commerciales avaient mise en

rapport avec les peuples du Levant, attira chez elle un grand nombre d’ouvriers grecs et arabes. Ces artisans habiles apportèrent avec eux leurs procédés de décoration.

Beaucoup d’objets d’art, de verrerie surtout, industrie dans laquelle les Vénitiens excellèrent, sont couverts de motifs dont la construction géométrique accuse l’origine arabe, et qui sont la réduction de dessins de revêtements céramiques de mosquées célèbres. Ces ornements, les Aldes les copièrent presque sans changement, et nous les retrouvons sur les volumes sortis de leurs presses.

Ces emprunts furent très-goûtés en Italie, et nous voyons encore en 1546 un volume avec empreintes de médailles antiques dont les bandes sont absolument semblables à celles des Reliures dites « à recouvrements ».

Invariables comme la religion du Prophète, les ouvriers arabes ou turcs font encore aujourd’hui des reliures à recouvrements ; mais l’ornementation est grossière. Les relieurs des Califes de Cordoue et des grands Sultans de Constantinople renieraient leurs descendants.

On peut juger, par les spécimens que nous avons dessinés d’après les motifs les plus purs des reliures italiennes et françaises de l’époque de François Ier, à quel point l’influence de l’art arabe a été considérable sur l’ornementation typographique, et par suite sur la décoration extérieure des livres. Ainsi la bande qui sert d’en-tête à ce chapitre est un motif de céramique relevé à Constantinople, appliqué à des broderies vénitiennes, donné comme modèle dans un livre d’Andrea Guadagnino, aussitôt copié par les doreurs italiens, et bientôt après par les relieurs français.


Fleuron des Aldes.
Fleuron des Aldes.

Venise fut pour l’Italie l’école de la Reliure, et les motifs en plein or des Aldes servirent de remplissages dans les premières Reliures à entrelacs. En effet, ils ne se contentèrent pas d’employer ces ornements en bandes ou en milieux ; ils décorèrent les couvertures d’entrelacs, d’abord très-simples et sévères, sur lesquelles les fers ont encore une importance considérable ; mais rapidement ces entrelacs devinrent de plus en plus compliqués, et les fers passèrent au rôle d’accessoire. Nous verrons bientôt que ce fut à ces innovateurs heureux que Grolier, alors en Italie[1] comme trésorier général du duché de Milan et en relations d’étroite amitié avec les Aldes, confia les livres qui lui furent offerts à cette époque par ces imprimeurs célèbres. Le grand bibliophile posséda toute une série de ces reliures aldines sur des livres du petit format in-8° si connu des amateurs. Ce sont souvent de petits chefs-d’œuvre ; nous en donnerons une dans le chapitre suivant, en traitant des différents styles d’ornementation employés pour J. Grolier. Nous étudierons par la suite quelles transformations subirent les fers de plein or, tout en conservant dans leurs contours la marque indéniable de leur origine.

En résumé, les Reliures aldines méritent à tous égards la faveur dont elles jouissent auprès des amateurs éclairés. Généralement sobres, elles sont, malgré cela, d’un excellent effet décoratif ; les plus simples même, aux doubles filets noirs avec fleurons aux angles et au centre, sont d’un goût parfait.

La maison des Aldes, où les illustrations de la science, de la littérature et des arts se donnaient rendez-vous, pouvait seule imprimer aux relieurs qu’elle employait une direction artistique aussi élevée.


Fleuron des Aldes.
Fleurondes Aldes.
  1. Voir l’ouvrage de M. Leroux de Lincy.