La Reliure française/4

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D. Morgand & C. Fatout (p. 47-70).
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Motif de bande. — Fers de l’époque François Ier.
Bande italienne.


IV


Les Reliures de François Ier que possèdent les bibliothèques publiques sont presque toutes dans le goût italien. C’était, à cette époque, une mode, une fureur pour tout ce qui nous venait de l’autre côté des Alpes. La France allait cependant, dès la fin de ce règne, produire des œuvres bien supérieures par leur incomparable élégance et la variété de leur composition.

La marque de François Ier était une salamandre avec cette légende : Nutrio et extinguo. Elle lui avait été donnée dans son enfance par son gouverneur Boisy[1]. Le sens en est expliqué par la légende d’une médaille italienne frappée dans la jeunesse de François Ier : Je nourris le bon et j’éteins le méchant. La salamandre est le cachet apposé par ce Roi sur tous les monuments de son règne. La devise de Charles-Quint était : Plus ultra, plus outre, allusion aux Colonnes d’Hercule, bornes de l’ancien monde, que la puissance espagnole avait franchies.


Époque de François Ier. Motif de bande.

La Bibliothèque impériale de Vienne renferme un manuscrit ayant appartenu à Charles-Quint, relié au seizième siècle dans le style des plus beaux Grolier italiens ; le premier plat porte les deux colonnes et la devise du grand rival de François Ier.

Les ais de bois sont, à partir de cette époque, abandonnés — excepté pour les grands formats — aux livres religieux[2]. Les cartons qui les remplacent sont formés de feuilles de papier collées entre elles. Cette fabrication toute primitive a donné des plats sans résistance et dévoré une quantité incalculable de pièces gothiques, dont quelques-unes ont été parfois retrouvées intactes, complètes dans un seul de ces cartons.

On s’explique difficilement pourquoi les volumes de cette époque ont un aussi grand nombre de nerfs, six, sept, quelquefois davantage, sur les petits comme sur les grands formats. En général très-gros, ces nerfs ne laissaient plus de place pour une décoration quelconque ; aussi, quand la réaction se fit contre cet abus des nervures, on tomba dans l’excès contraire, dans le seul but de mettre en rapport la richesse du dos avec celle des plats. À partir de Henri II, les plus importantes reliures du seizième siècle seront sans nerfs apparents.

Nous donnons la reproduction d’un des plus beaux volumes de François Ier : la Bible de Robert Estienne, en latin. Les deux parties portent les chiffres, avec la salamandre et les armes. Absolument dans le style italien, l’ornementation est différente pour les deux volumes, qui sont d’un aspect superbe et d’une belle exécution. (Pl. I.)

Époque de François Ier. Motif de bande.

Ces Reliures figurent à la Bibliothèque nationale.

Sous ce règne, le célèbre imprimeur et graveur Geoffroy Tory fit exécuter des Reliures sur lesquelles on retrouve le fameux Pot cassé.

La plaque qui les décore, — car c’est une plaque, il n’y a rien de nouveau sous le soleil, — se rencontre de deux grandeurs différentes. La petite ne porte pas le Toret. Elles furent faites à Paris au retour de son voyage artistique en Italie (1516-1518), dont il revint, comme il le dit lui-même, tout italianisé. Ce fut à cette époque qu’il se fit recevoir libraire et adopta pour enseigne son Pot cassé, auquel il ajouta dans la suite le Toret.

Il ne se fit recevoir imprimeur qu’en 1529, et s’établit rue de la Juiverie, presque en face de l’église de la Magdeleine, où il transporta son enseigne[3].

Époque de François Ier. Motif de bande.

Ce fut également sous le règne de François Ier que Grolier commença sa collection de livres. Il dut à un long séjour en Italie, à ses relations avec les hommes les plus illustres de son temps, une éducation artistique très-solide, et se forma un goût si pur que presque tous les volumes de sa bibliothèque qui sont parvenus jusqu’à nous sont absolument remarquables. Rentré en France, il fréquenta les artistes les plus célèbres, et fut en rapports journaliers avec Estienne de Laulne, l’un des hommes les plus étonnants de la Renaissance : orfèvre, graveur, dont l’œuvre comme dessinateur est trop peu connu. Le Louvre possède de lui des dessins à la plume et à la sépia, qui témoignent d’une science et d’une facilité de composition surprenantes. Ce que les céramistes, les orfèvres, les sculpteurs sur bois, etc., ont emprunté à son œuvre est incalculable. Quel homme serait Estienne de Laulne, si les historiens avaient fait pour lui le quart de ce qu’ils ont fait pour ce vantard italien Benvenuto Cellini !

Il fut le collaborateur de Grolier, alors argentier du Roi, quand on frappa les fameux testons d’or de Henri II

Sur les premières reliures faites pour Grolier en Italie, ou à Lyon dans le goût italien, ce sont les fers pleins que l’on trouve avec des filets sans or ou mélangés avec des entrelacs assez simples, mais d’un goût très-pur. L’Érasme, le Freculphus de la collection Dutuit, sont de beaux exemples de dessins de ce style.

Nous donnons la reproduction d’un des exemplaires de Pline ayant appartenu au fameux bibliophile. Nous avons choisi de préférence ce volume, malgré l’exiguïté de son format, parce que ce dessin contient les fers en or que l’on trouve le plus souvent sur ses reliures italiennes.



PLANCHE I.



BIBLIA SACRA.


Paris, R. Estienne, 1538-1540.


Reliure aux armes et au chiffre de François Ier, avec la salamandre.


Bibliothèque nationale.
Reliure aux armes et au chiffre de François Ier, avec la salamandre
IMPRIMERIE MORGAND ET FATOUT



Exemple d’un « Grolier » avec les fers de plein or.
Exemple d’un « Grolier » avec les fers de plein or.
C. PLINII SECUNDI EPISTOLÆ, ETC.
Exemplaire de Grolier


Il revint en France vers 1535. Les reliures de sa bibliothèque appartiennent aux règnes de François Ier et de Henri II. Bien que sa longue carrière lui ait permis de voir encore les règnes de François II et de Charles IX, puisqu’il ne mourut que le 22 octobre 1565, à quatre-vingt-six ans, presque tous les volumes que nous avons pu voir, et ils sont nombreux, nous paraissent avoir été faits avant 155o. La remarque faite par Leroux de Lincy, à propos d’un exemplaire des œuvres d’Olympia Morata, imprimé en 1562, portant le nom et la devise de Grolier, ne ferait que confirmer notre opinion, car dans la description de la Reliure (Recherches sur J. Grolier, page 242) il fait cette observation que les fers n’étaient pas ceux que l’on rencontre habituellement sur les volumes du célèbre amateur. Ses reliures françaises furent beaucoup plus riches ; pour les unes et les autres, les entrelacs sont souvent de différentes couleurs à l’aide d’une composition particulière dont nous avons parlé en nous occupant de la mosaïque. Les remplissages sont faits avec des fers à filets ou des fers azurés, transformations successives et heureuses des fers pleins jusqu’alors employés, et qui donnaient souvent en or des masses trop grandes.

Fers italiens

Ce défaut est flagrant dans les reliures que fit plus tard exécuter Canevarius, amateur italien ; les fers sont plus lourds que ceux des Aldes, et la marque, beaucoup trop importante, est encore tirée en or.

Lorsque les dessins des « Grolier » sont sans remplissage de fers, les nœuds d’entrelacs prennent une importance extrême et deviennent d’une complication extraordinaire , comme dans le De Viris Illustribus Ordinis Prœdicatorum, aujourd’hui à Rouen, chez M. Eug. Dutuit.


Michel - La Reliure française p 36.jpeg

Nous donnons le nœud d’entrelacs d’angle de ce volume.

Les livres de la bibliothèque de Maioli, bibliophile italien antérieur au précédent et contemporain de Grolier, appartiennent comme ceux de notre célèbre amateur à plusieurs écoles de Reliure différentes ; il posséda de fort belles choses, mais aussi de très-médiocres, ce qui n’arriva pas à Grolier. Maioli avait, comme Grolier, la coutume de faire mettre sur ses reliures : maioli et amicorum.

Cette formule fut d’ailleurs commune à plusieurs amateurs du seizième siècle. Nous avons vu des volumes reliés dans le goût de ceux de cet amateur, portant sur le plat, thoma wottni et amicorum ; sur d’autres encore, m. laurini et amicorum, en même temps qu’une autre devise, {{sc|virtus in arduo} ; comme dans ceux de Maioli, les devises {{sc|inimici mei mea mihi non me mihi}, ou bien ingratis Servire Nephas, accompagnent l’inscription maioli et amicorum.

Fers italiens.
Fers italiens.

Les invasions à intervalles rapprochés des Français en Italie avaient établi entre les deux pays un continuel va-et-vient. Les fers italiens furent rapidement apportés en France ; leurs transformations, dont on peut suivre toutes les phases, furent l’œuvre des artisans des deux nations.

Fers à filets. Fers azurés.
Fers à filets.          Fers azurés.

Cependant les fers à filets furent plus souvent employés en Italie, et les fers azurés en France.

Les bibliophiles étaient en correspondance suivie, et beaucoup de Maioli sont sortis de mains françaises.

Il existe à la Bibliothèque nationale un volume ayant appartenu à Grolier, dont la mosaïque est faite d’incrustations de cuirs. Ce n’est pas, au point de vue du dessin, un des beaux, mais il offre cet intérêt d’être la première reliure connue faite par ce procédé. C’est un Martial imprimé à Venise en 1501, chez les Aldes.

Nous en montrerons d’autres exemples au seizième siècle.

Il possédait également, que manquait-il à Grolier en fait de belles choses ? plusieurs reliures ornées de dessins dans le style de l’école lyonnaise, composés de rinceaux et de fers azurés, sans entrelacs, dont l’arrangement est semblable à celui de certains entourages inventés pour Jean de Tournes par Maître Petit Bernard.

Une des plus importantes reliures de cette école, le « M. Antonii Nattae De Deo libri XV », aujourd’hui dans la magnifique collection de Mgr le duc d’Aumale (pl. II), fut un des chefs-d’œuvre du seizième siècle ; ce fut probablement une des dernières que fit exécuter le célèbre amateur ; nous en donnons la reproduction.

Quand on possède de pareils livres, on a vraisemblablement sa part de paradis sur terre, et la prière de Grolier : Portio mea, Domine, sit in terra viventium, a été pour lui exaucée.

Elle appartient sans aucun doute au règne de Henri II, et elle est sortie des mains du grand doreur dont nous parlerons plus tard. Mais nous avons voulu terminer avec la bibliothèque de Grolier avant de parler des Reliures

Exemple d’un « Grolier » avec fers à filets
Michel - La Reliure française bis p 42.jpeg
F. BEROALD. OPUSCULA.
Exemplaire de Grolier
bibliothèque nationale

PLANCHE II.


Marcii Antonii Nattæ astensis de Deo libri XV.


Venetiis Aldus apud Paulum Manucium, 1559.


Reliure portant le nom et la devise de Grolier.


Collection de S. A. R. Mgr le duc d’Aumale.


Michel - La Reliure française pl 2.jpeg


Exemple d’un « Grolier » avec fers azurés
Michel - La Reliure française ter p 42.jpeg
MONTIS FERRATI MARCHIONUM, ETC.
Exemplaire de Grolier
bibliothèque nationale
royales[4]. Grolier est resté le plus célèbre des amateurs de

ce temps. Les reliures à entrelacs sont aujourd’hui désignées sous le nom de Reliures à la Grolier ; mais d’autres que lui en firent faire, et de fort belles. M. Édouard Fournier cite avec raison le magnifique exemplaire de Pline, in-folio, imprimé à Bâle, 1545, de la bibliothèque de Louis de Sainte-Maure.

C’est un des plus beaux dessins connus de ce style.

M. Leroux de Lincy cite également, en parlant des personnages célèbres qui firent relier leurs livres dans le genre de ceux de Grolier, deux reliures reproduites dans l’Histoire de la Bibliophilie, planches 25 et 31. La première, l’Histoire romaine d’Appien, a été faite sur l’exemplaire du duc de Guise, dit le Balafré. N’ayant vu de ce volume que la reproduction, nous ne pouvons juger l’exécution ; mais le dessin est très-remarquable, et Grolier en compta peu d’aussi beaux dans sa bibliothèque. La seconde, faite pour le cardinal de Bourbon, un instant roi de la Ligue, quoique trèsimportante, est beaucoup moins belle de composition ; elle est exécutée sur une Bible imprimée à Lyon en 1550.

On peut juger par ces exemples, qu’il nous serait facile de donner beaucoup plus nombreux, de l’influence légitime exercée par Grolier sur les amateurs de son temps.

Le goût des livres qui s’était rapidement répandu, le prix des grandes reliures très-élevé pour le temps, et surtout leur production limitée, avaient fait rechercher de bonne heure le moyen de satisfaire la masse des bibliophiles.

Des plaques gothiques à personnages avaient été faites en Allemagne et en France dès le quinzième siècle, presque aussitôt la découverte de l’imprimerie. Destinées à des Heures, elles représentent le plus souvent des scènes de la vie de Jésus-Christ, la Nativité, le Baptême, la Pâque, les instruments de la Passion, animaux emblématiques des évangélistes, etc. Comme les roulettes monastiques, elles sont souvent supérieurement gravées. Les Italiens cherchèrent surtout, dans les leurs, à imiter les entrelacs des maîtres, pour les reproduire en quantité et à bas prix. Les relieurs de l’école lyonnaise, si florissante au seizième siècle, demandèrent aux dessinateurs des entourages de livres les dessins de leurs couvertures. Elles furent presque toutes comme la plaque de Tory, si connue des amateurs, dans le style italien, mais souvent beaucoup plus belles que celles dont ils s’étaient d’abord si visiblement inspirés. Quand les Allemands abandonnèrent à la fin du seizième siècle les plaques gothiques, ce fut pour faire de mauvaises imitations de celles de la Renaissance française, et, chose singulière, elles furent aussi faibles de gravure que leurs plaques à personnages avaient été remarquables. La Reliure française tenait dès lors la première place.



Fer du seizième siècle
Fer du seizième siècle
  1. Arthus Gouffier, seigneur de Boisy, gouverneur de François Ier, grand maître de France en 1515, mort en 1519.
    Son fils, grand écuyer de France, mort en 1570, fut un bibliophile distingué.
  2. Nous avons entre les mains une Bible de Richelieu du milieu du dix-septième siècle, qui possède encore des ais de bois, bien que le volume soit du plus petit format ; le corps d’ouvrage en est très-remarquable.
  3. Voyez le livre de M. Aug. Bernard sur Geoffroy Tory.
  4. Elles dominent par leur nombre et leur importance toute la Reliure française, et nous allons en voir de deux écoles qui ne furent pas représentées chez Grolier.