La Reliure française/6

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D. Morgand & C. Fatout (p. 107-122).
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Bande sur un volume de Marie Stuart.
Bande sur un volume de Marie Stuart.


VI


Le règne de François II fut trop court pour laisser en Reliure une trace appréciable. Les plus beaux livres exécutés pour ce monarque, qui nous aient été conservés, se trouvent à la Bibliothèque nationale et font partie de l’œuvre du grand doreur de Henri II ; nous en avons parlé en traitant des reliures de ce prince.

Pendant que François II était encore Dauphin, on lui relia quelques volumes qui portent en général le dauphin seul ou couronné pour tout ornement.

Nous arrivons à une période singulière et obscure de l’histoire de la Reliure. Avec les mêmes tendances, la même éducation, la différence des fers des motifs favoris indique clairement, comme nous l’avons dit, que quatre doreurs au moins participèrent à l’ornementation des six cents volumes environ connus pour avoir appartenu à Henri II, à Diane et à Catherine de Médicis. Ces habiles artistes disparaissent tout à coup, et la série des grandes reliures de la Renaissance est close.

Appartenaient-ils, comme beaucoup de célébrités de la science et des arts, à la religion réformée, et tombèrent-ils mêlés à tant d’illustres victimes sous les coups du fanatisme ? Ce qui rend cette supposition probable, c’est que non-seulement on ne rencontre plus de reliures sorties de ces mains qui avaient produit tant de chefs-d’œuvre, mais leur matériel, leurs outils disparaissent aussi dans la tourmente, et la tradition est rompue.

La sinistre période de persécution contre les artisans huguenots, qui va de 1562 à 1570, les avait décidés à quitter la capitale ; se sont-ils, comme beaucoup d’autres, réfugiés à l’étranger ?

Le seul mode de décoration qui ait survécu en Reliure à la Renaissance proprement dite est l’usage des coins et milieux azurés, et des grands cartouches. Tirés à la presse, ces motifs n’ont de valeur artistique que le mérite du dessin et de la gravure. La manière toute spéciale dont ils ont été gravés, le modelé, le rendu des ombres, font supposer qu’ils sont l’œuvre des artistes qui ciselaient et gravaient les armures dont le seizième siècle nous a légué de si beaux spécimens[1]. Malheureusement ces fers sont tirés sur de mauvais cartons, et les épreuves sur cuir en sont lourdes et pâteuses ; les plats fléchissaient sous la pression que nécessitait le tirage. Pour juger de leur valeur artistique, il faut les voir sur ces vélins si fins dont on trouve encore, de nos jours, des exemples d’une parfaite conservation.

Ces reliures, vu la facilité de leur exécution, devaient être d’un prix peu élevé ; elles furent très-employées sous le règne de Charles IX et pendant tout le seizième siècle.

La marque de Charles IX était faite de deux colonnes réunies par une banderole flottante, avec cette devise que lui avait donnée l’Hôpital : Pietate et Justitia, qui semble, appliquée à un tel prince, une amère et sanglante ironie.

Milieu azuré
Milieu azuré

La tradition subitement rompue, qui à une autre époque et pour un autre pays aurait tué net une industrie, n’arrêta pas la Reliure. Il fallait répondre au besoin de luxe effréné de cette société au milieu de ses crimes et de ses orgies sanglantes ; il fallait créer, on créa.

La France semble pouvoir seule, entre toutes les nations, après avoir chassé ou perdu périodiquement dans ses luttes religieuses ou politiques les meilleurs de ses ouvriers d’art, les remplacer par d’autres avec une telle promptitude.

Ce fut à la fin du règne de Charles IX que l’on employa pour la première fois ces entrelacs géométriques, aux compartiments vides, qui tranchaient si complètement avec tout ce qui avait été fait jusqu’alors.

On verra par la suite tout le parti que les relieurs tirèrent de cette disposition nouvelle.

Henri III s’appropria ce genre de décoration, et fit placer dans les compartiments du dos, presque toujours sans nerfs, ses sinistres emblèmes, des têtes de mort, des os, avec la devise : Spes mea Deus, et au milieu des plats le crucifiement.

Nous donnons la reproduction d’une de ces reliures. (Pl. VI.)

Il existe également des volumes de Henri III avec bandes portant les emblèmes de la Passion alternés. On peut y voir jusqu’au coq du reniement de Pierre. Au milieu des plats, un fer symbolique composé de la croix, la lance, l’éponge et la couronne d’épines ; ou bien encore, le grand squelette s’appuyant d’une main sur une faux, et tenant de l’autre un sablier, comme dans le Psaultier de David, Paris, 1556, que possède la Bibliothèque Mazarine. Le fond est souvent rempli par un semis de larmes. La riche collection de M. le baron James de Rothschild renferme aussi un Pseautier de David, Paris, 1586, in-4°, sur le plat duquel est tiré le grand squelette. Les volumes ainsi décorés se rencontrent en assez grand nombre ; ce sont des reliures singulières que l’on doit rechercher comme curiosités historiques, mais elles ne sont certes pas de bon goût.

L’emploi des emblèmes est un puissant moyen de décoration ;

cependant il n’en faut pas abuser à ce point, et les
PLANCHE VI.


Saint Jean Damascène : Histoire De Barlaam Et De Josaphat,


roy des Indes, traduit par Jean de Billy.


Paris, 1578.


Reliure faite pour Henri III, avec le crucifiement.


Bibliothèque nationale.

Saint Jean Damascène : Histoire De Barlaam Et De Josaphat, roy des Indes, traduit par Jean de Billy. Reliure faite pour Henri III, avec le crucifiement.
couvertures sur lesquelles ils sont seulement mêlés aux

entrelacs sont très-supérieures et réellement belles.

Un autre genre de reliure qui va bientôt se fondre avec celui-ci et donner des résultats extraordinaires, est celui des Reliures à branchages. Une des plus belles de cette école est aux armes, France et Pologne, de Henri III avec le chiffre, et de très-riches coins de branches sur un fond de fleurs de lis. Sur ce volume, que l’on peut voir à la Bibliothèque nationale, les fers sont poussés en argent. Ce métal fut employé, soit seul, soit avec l’or, sur beaucoup de livres du seizième siècle.

Dans certaines reliures à branchages, les dos sans nerfs sont aussi sans compartiments ; les feuillages ont une tige unique et recouvrent tout le dos de leurs courbes capricieuses. Ces dorures exécutées à petits fers ont un aspect très-original, et furent, croyons-nous, particulières à un relieur ; celles que nous avons vues sont toutes de la même main. Enfin, un très-petit nombre de volumes de Henri III portent sur les plats les emblèmes du Saint-Esprit et le chiffre du Roi, composé d’un H et des deux λλ entrelacés de Louise de Lorraine, sa femme. Ces Reliures sont, en conséquence, postérieures à l’année 1578, époque de la fondation de l’Ordre.

La décoration froide des entrelacs réguliers, les sinistres emblèmes, pouvaient convenir au caractère étrange de Henri III, qui, passant des extravagances d’une imagination déréglée à l’ostentation d’une bigoterie outrée, s’affiliait aux confréries de pénitents et habillait ses livres comme il se vêtait lui-même au deuil du cardinal de Lorraine, où il se montra en public couvert de petites têtes de mort brodées sur ses habits ; mais il fallait autre chose à sa jeune sœur, l’élégante et folle Marguerite. Aurait-elle accepté de voir ses poëtes favoris dans d’aussi tristes habits ?


Fin du seizième siècle. Détails de « Fanfares ».

On créa donc pour elle, tout en se servant du canevas habituel, des reliures qui prirent un tout autre aspect.

On introduisit dans les compartiments des fleurons, des fleurettes, où la marguerite est naturellement répétée sous toutes les formes, et les fonds furent couverts de branches de feuillage. Ce fut là une des plus heureuses inspirations des doreurs français. Ces reliures eurent un succès inouï ; ce fut une mode, une fureur ; les volumes que l’on attribue aux Èves [2] sont de cette école, et l’on en fit dans les vingt dernières années du seizième siècle dont la complication est vraiment prodigieuse. Henri III posséda cependant quelques beaux volumes de ce genre, parmi lesquels nous citerons les Heures de Nostre-Dame à ses armes, aujourd’hui chez M. L. Double.

Les plus anciennes de ces reliures, dites aujourd’hui « à la Fanfare », se distinguent facilement à la présence dans les compartiments de fers azurés copiés sur ceux de l’école lyonnaise. Dans celles de la seconde manière, les plus belles, les entrelacs sont d’une grande richesse, les branchages aux feuilles petites sont plus importants, et les tortillons, ou spires, coupés de culots azurés.

Les fers sont devenus de petits fleurons, les fleurs et
PLANCHE VII.


Matthioli : I Discorsi ne i sei libri di Pedacio Dioscoride


della materia medicinale.


Venise, 1568.


Reliure aux armes de de Thou et de Marie de Barbançon-Cany.


Bibliothèque nationale.

Matthioli : I Discorsi ne i sei libri ddi Pedacio Dioscoride della materia medicinale. Venise, 1568. Reliure aux armes de de Thou et de Marie de Barbançon-Cany.
marguerites tout à fait mignonnes, les détails innombrables.

Les amateurs du temps raffolèrent de ce genre de dorures, et le plus célèbre d’entre eux, de Thou, en compta un grand nombre dans sa bibliothèque.

Outre les hautes situations qu’il occupa pendant sa longue carrière, de Thou fut en 1593 nommé maître de la librairie, en remplacement d’Amyot ; il fut, à son tour, remplacé dans cette charge par son fils François, en 1617. François de Thou fut décapité en 1642 comme complice de Cinq-Mars.

L’un des chefs-d’œuvre de cette école est la reliure d’un « Matthioli : I Discorsi di Pedacio Dioscoride », Venise, 1568, in-folio, dont nous donnons la reproduction. (Pl VII.) Elle est aux armes de de Thou et de sa première femme, Marie de Barbançon-Cany. La Notice de la Bibliothèque nationale, où est exposé ce magnifique joyau, fait observer avec raison que cette reliure ne peut être antérieure à 1587, date du mariage de de Thou avec Marie Barbançon ; elle devient, par ce fait, plus intéressante encore pour l’histoire de la Reliure. Une autre reliure de ce style, admirable de composition et faite vers la même époque, figurait à la vente de M. Didot. Ce volume était aux armes et aux chiffres d’Etienne de Neuilly, prévôt des marchands (1582-1586). Le catalogue en donnait une reproduction.

Beaucoup de dessins de ce genre sont exécutés sur des livres reliés en vélin : l’exécution est des plus remarquables. La Bibliothèque de Rouen possède un manuscrit de le Gagneur ainsi orné, qui est une petite merveille, et la Bibliothèque nationale une reliure du même style, également en vélin, sur un volume (I Salmi di David ; Paris, 1573 ; in-32) dont la facture est surprenante.

Si les Reliures « à la Fanfare » ne peuvent être comparées aux savantes productions de la Renaissance, elles ne sont pas moins très-remarquables ; leur exécution est des plus belles. Aussi ces dorures, si coquettes, si élégantes, ont-elles auprès des amateurs d’aujourd’hui le succès qui a marqué leur apparition. Elles sont heureusement nombreuses, et les bibliothèques particulières en contiennent presque toutes quelques spécimens. Il en est une chez M. le baron James de Rothschild qui est extrêmement intéressante, en ce quelle porte avec elle son acte de naissance. Elle est exécutée sur un exemplaire des Heures à l’usage de Rome ; Paris, 1503. Les plats portent le nom d’Adrian de la Rivière, mort en 1569. Elle est une des plus anciennes reliures de ce style.

Les « Fanfares » de la troisième manière appartiennent plus au dix-septième siècle qu’au seizième. Elles se reconnaissent à leurs tortillons plus petits, moins bien tournés, et employés en plus grand nombre dans les fonds.

Les palmes alternent souvent avec les branchages, dont les feuilles, au lieu d’être de chêne ou de laurier, portent des feuillages divers ; enfin, les compartiments sont remplis de fers du dix-septième siècle.

Un exemple frappant est le « Missel romain » imprimé à Cologne en 1629, in-folio, que possède la Bibliothèque nationale. Cette reliure est donc bien du dix-septième siècle.


Détail de Fanfare.
Détail de Fanfare.
  1. Un seul graveur moderne a atteint, pour le fer à dorer, une perfection aussi grande ; mais c’est un spécialiste, le graveur Baticle.
  2. Voir aux Notes.