La Reliure française/7

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D. Morgand & C. Fatout (p. 123-132).
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Bande d’entourage formée de tortillons
Bande d’entourage formée de tortillons.


VII


Les Reliures du seizième siècle se distinguent par leur grande solidité ; ce fut même, dans les premières années, leur seule qualité. Elles sont souvent d’une grossièreté par trop primitive ; mais les progrès furent rapides : l’abandon des ais de bois les rendit plus élégantes, et dès le règne de Henri II on commence à en faire de très-bonnes, à la fin du siècle d’excellentes, qui peuvent rivaliser avec les reliures aujourd’hui si goûtées du dix-septième siècle. C’est dans l’emploi des cuirs que les progrès ont été les plus lents, et l’on peut dire que c’est seulement de nos jours que l’on a atteint presque à la perfection dans cette partie du travail. Avant d’envelopper, de « couvrir » le livre, le maroquin, la peau doivent être amincis dans certaines parties ; ce travail est appelé « parure ». La reliure la mieux construite, comme corps d’ouvrage, semble avoir perdu toutes ses qualités si la « couvrure » est faite par un ouvrier inhabile ; c’est dans cette partie du travail que le livre prend sa tournure, son aspect définitif, et tous les soins que l’on pourra prendre pour le « finir » deviendront inutiles s’il a été manqué à la couvrure. Combien en voyons-nous chaque jour de ces reliures anciennes à moitié détruites, dans lesquelles la couture régulière et bonne aurait permis de faire des dos très-corrects, et dont les grandes qualités de corps d’ouvrage ne peuvent être appréciées quand on les voit couvertes ! La plupart des défauts qu’elles semblent avoir ne viennent que du mauvais emploi des cuirs ; aussi l’honneur sera-t-il grand pour les relieurs actuels d’avoir enfin donné à cette part si importante de la reliure du livre tout le fini dont elle est susceptible.

Au seizième siècle, les gardes sont en général de papier blanc, quelquefois de vélin ou de parchemin. Les livres doublés de cuir, veau ou maroquin sont rarissimes ; il y en a quelques-uns ; mais pour certains que l’on a donnés comme tels, les prétendues doublures ne sont que des couvertures empruntées à d’autres livres et appliquées avec plus ou moins d’adresse sur le contre-plat.

Les tranches sont souvent fort belles, et la mode de les couvrir de dessins est presque aussi ancienne que la reliure elle-même. Le volume de Louis XII, que nous avons déjà cité ( Bibliothèque Mazarine), a une tranche ciselée reproduisant un motif gothique.

Les grandes Reliures de Henri II sont ornées sur les tranches de chiffres, d’emblèmes, et les arabesques ont été composées par les dessinateurs qui firent les ornements des plats ; ce furent les doreurs qui les ciselèrent eux-mêmes, car ils interprétèrent les mêmes formes d’une manière identique. De là les grandes qualités d’ensemble qui font de ces œuvres des objets d’art de la plus haute valeur. Apprendre à se servir du petit marteau et du mattoir était un jeu pour des artistes qui maniaient leurs filets avec une si étonnante habileté.

L’usage de ces riches tranches ornées continua au dix-septième siècle ; mais on eut la malencontreuse idée de leur donner des colorations variées, et les jolis dessins de guipures Louis XIII que l’on copia prirent un aspect lourd et désagréable. Il était si facile de rendre par des oppositions de mat et de brillant les pleins et les clairs qui donnent à ces broderies leur grand effet décoratif ! Ce fut une des rares erreurs de goût dont se rendit coupable maître le Gascon lui-même.

Les signets furent aussi l’objet d’un luxe tout particulier ; on ne reculait devant aucune dépense pour orner un livre ; on les fit des soies les plus riches, et leurs extrémités furent ornées de véritables bijoux, de ciselures, où les métaux les plus précieux, les pierres les plus rares rivalisent d’éclat pour enrichir ces rubans que nous regardons comme des accessoires.

Palme et branchage sur un livre de Philippe de Mornay.
Palme et branchage sur un livre de Philippe de Mornay.

Revenons à l’ornementation.

Sous le règne de Henri IV, on se servit toujours de la disposition des « Fanfares » lorsque l’on eut à orner richement un livre. Pour les reliures de moyenne importance, on supprima les entrelacs, dont l’exécution était longue et difficile ; on grava d’un seul coup des branchages, dont les feuilles furent bientôt réduites à des proportions ridicules. On trouvait trop long de les pousser une à une comme dans les grandes dorures ; ce fut la marque de la décadence d’un style qui avait donné tant d’œuvres ravissantes.


Les petits branchages.
Les petits branchages.


Nous connaissons cependant, de cette époque, quelques reliures d’une composition ingénieuse. Elles présentent une sorte de dessin à répétition, composé de couronnes de branchages accolées les unes aux autres : au centre des couronnes se trouvent placés une fleur de lis, un chiffre ou un emblème particulier ; puis au milieu, dans une couronne plus grande, on poussait des armes ou de grands monogrammes.

Nous donnons la reproduction d’une des plus jolies reliures ainsi ornées ; elle est de vélin blanc, aux armes France et Navarre, et au chiffre de Henri IV. (Pl. VIII.)

Antoinette de Vendôme, tante de ce monarque, possédait dans sa belle collection quelques volumes ainsi reliés ; le chiffre A. V. entrelacé est au milieu ; dans les ovales, les deux λλ de Lorraine alternent avec des fleurettes : il serait facile de multiplier les exemples dans les bibliothèques du temps[1]. Ce genre de décoration est très-employé sous Henri IV ; mais les premières reliures de cette disposition

avaient été faites, avant qu’il fût roi de France, pour
PLANCHE VIII.


Demons : La Sextessence diallactique et potentielle.


Paris, 1595.


Reliure en vélin aux armes de France et Navarre,


et au chiffre de Henri IV.


Bibliothèque nationale.

Demons : La Sextessence diallactique et potentielle. Reliure en vélin aux armes de France et Navarre, et au chiffre de Henri IV.
Époque de Henri IV - Les petits Vases.


Marguerite de Valois, sa première femme, avec des marguerites au milieu des couronnes. Elles eurent souvent pour entourage, comme certaines « Fanfares », des frises formées de tortillons renaissant les uns des autres. Plus tard, les frises furent formées de petits branchages. Des fers bien caractéristiques des premières années du dix-septième siècle sont aussi les petits Vases que l’on avait empruntés aux compartiments des grandes reliures. Ils servirent de fleurons de dos avec les petits branchages pour coins, et furent les premiers fers d’angle dont usèrent longtemps encore le Gascon et les relieurs du dix-septième siècle ; nous les reverrons sur les livres de Mazarin, de la belle duchesse de Longueville, du surintendant Fouquet, de Colbert, etc. Comme les fleurons typographiques, les fers des doreurs ont leur histoire, et après avoir fait merveille dans les mains de leur premier propriétaire, ils s’en vont, usés, fatigués, s’échouer à l’état de clous chez les relieurs de bas étage.

Ce fut aussi sous ce règne que l’on vit se généraliser l’emploi des petites roulettes gravées, qui devaient rendre tant de services à la décoration du livre. Malheureusement c’est là un procédé aussi imparfait qu’expéditif, qui donne beaucoup d’effet et peu de peine ; cela aida par la suite à faire descendre l’art du doreur à un métier de manœuvre.

Avec les roulettes, les angles se forment comme le hasard en décide, — presque toujours fort mal ; — aussi en avons-nous abandonné l’emploi et les avons-nous remplacées par des motifs divisionnaires reproduisant les mêmes dessins, mais qui assurent dans les coins la régularité.

Les milieux à branchages furent aussi très-employés. Les plus anciens, qui dataient du règne de Charles IX, sont les plus jolis ; ils servirent, comme ceux du règne de Henri IV, à entourer des chiffres, des monogrammes, devises, etc., et remplacèrent pour les reliures les plus simples les milieux azurés : ils sont presque tous bien arrangés et bien gravés. Aux dernières années du seizième siècle, ils se transformèrent et se composèrent de palmes et de branchages comme celui que nous donnons à la fin de ce chapitre.


Milieu, palmes et branchages de la fin du seizième siècle.
Milieu, palmes et branchages de la fin du seizième siècle.
  1. Les reliures de de Thou « aux losanges de feuillage » sont décorées d’après le même principe ; les monogrammes alternent dans les compartiments avec les abeilles.