La Revanche du passé/Partie 1/Chapitre V

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F. Payot, libraire-éditeur (p. 84-91).

CHAPITRE V


Élisabeth se réveilla de grand matin le jour suivant et, tout de suite, en entendant le pas assourdi de Gertrude aller et venir dans l’appartement, le malaise indéfini qui l’avait saisie au moment où elle ouvrait les paupières se précisa. Toute la scène de la veille repassa dans son esprit, y réveillant les mêmes sensations obscures et troublantes. Elle resta longtemps les yeux fixés devant elle, regardant sur la muraille les filets de lumière que le soleil filtrait à travers les lames des volets.

— C’est pour cela, pensait-elle, que cette servante me hait.

Et reprenant ses souvenirs aussi loin qu’elle pouvait les réveiller, pour en extrairé une saveur nouvelle très amère, elle rêva aux choses passées.

Toute sa vie, avec ses nombreux coins d’ombre et de mystère, s’éclairait enfin d’une lumière éclatante, et elle trouvait une sorte de jouissance âpre à refaire en plein jour le long chemin parcouru dans la nuit, avec ses tâtonnements inquiets d’enfant soupçonneuse.

Elle aurait voulu ne pas se lever, ne plus jamais bouger, rester indéfiniment à cette même place, à remuer ces choses mortes d’où s’échappait un parfum malsain, si pénétrant qu’elle sentait sa tête se troubler et son cœur se soulever. De temps en temps, elle répétait machinalement :

— C’est pour cela que cette servante me hait. Et, tout à coup, prise d’un désir subit et pressant de voir de près le visage revêche de Gertrude, elle se leva à la hâte et s’habilla fiévreusement.

Au moment où elle ouvrit ses volets, un grand soleil blanc fit irruption dans sa chambre, et elle resta un moment fascinée par la lumière, puis elle se dirigea vers la porte. En sortant précipitamment, elle alla se heurter à une forme noire, immobile, qui guettait derrière la porte fermée.

La mère s’empara aussitôt de la longue silhouette juvénile, elle l’enlaça de ses deux bras, l’emprisonna.

— Élisabeth, mon enfant, ma chérie !

Quelque chose de brûlant, une sensation de honte, presque d’horreur, courut dans les veines au sang pauvre d’Élisabeth.

Une soudaine répulsion pour le mensonge que les avances caressantes de sa mère exigeaient d’elle la prit d’assaut, sans lui laisser le temps de se reconnaître.

Elle se raidit instinctivement entre les bras tendus, enveloppants, résista, recula.

Mme Georges, effrayée, l’attira de force contre son cœur, et elle murmura.

— Oh ! non… non !

Elle s’était crue prête à toutes les éventualités, aux pires, elle croyait s’être armée pour toutes les batailles, mais trembler, pâlir, rougir sous le regard froid d’Élisabeth, elle n’avait pas prévu la possibilité de cet atroce supplice.

Elle tint un moment la forme récalcitrante serrée dans ses bras, cherchant avec angoisse, sans le trouver, un mot, le mot qu’il fallait dire pour conjurer le danger de cette minute unique dont les graves conséquences pouvaient compromettre tout l’avenir. Mais il y avait dans l’attitude d’Élisabeth quelque chose de si glaçant qu’une allusion, même lointaine, aux confidences de la veille lui fut impossible.

Au bout de quelques secondes de vaine recherche, elle libéra Élisabeth de son étreinte. Dès qu’elle se sentit libre, la jeune fille se dirigea sans rien dire vers le salon, où le soleil du matin entrait à flot par les deux fenêtres.

Il y eut, dans la chambre pleine de la lumière rose qui empourprait le levant, un moment de silence très lourd, puis, avec un sourire pénible, la mère articula : — As-tu vu ce beau soleil ? Il fait frais ce matin. Hier on étouffait.

— Oui, dit Élisabeth, à voix basse en regardant dehors très loin dans l’atmosphère bleuâtre et gaie du grand matin. L’orage a fait beaucoup de bien. On dirait que l’air a été lavé.

Et la prison aux murs infranchissables qui allait les vouer aux banalités de l’existence ferma sans bruit autour d’elles sa haute cloison sans issue.

Toute la longue journée, aux travers des ordinaires péripéties de la vie quotidienne, elles se heurtèrent sans cesse à l’invisible mais solide barrière.

Vers la fin de l’après-midi enfin, épuisée par le mutisme obstiné d’Élisabeth, Mme Georges lui proposa une sortie.

— Veux-tu ? Nous irons jusqu’à la rivière, nous nous promènerons un moment le long de l’eau, et puis nous reviendrons.

La jeune fille courut mettre son chapeau.

Peut-être, au milieu du va-et-vient des rues, de la vie bruyante du dehors, l’obsession poignante qui ne l’avait pas quittée une seconde pendant cette interminable journée s’allégerait-elle ?

Peut-être son cœur inerte lui dicterait-il enfin les paroles qu’elle n’avait pas pu, jusquelà, lui arracher.

Elles marchèrent une demi-heure devant elles sans parler, et peu à peu quelque chose d’obscur se révolta dans l’âme d’Élisabeth, grandit, devint intolérable.

Elle dit enfin, les dents serrées :

— Comme on te regarde ! Rentrons.

Elles rebroussèrent chemin, toujours en silence, et en attendant que Gertrude répondît à leur coup de sonnette, les yeux d’Élisabeth tombèrent sur la plaque de cuivre jaune, étincelante. Elle y lut les trois mots gravés en noir tout au long : « Madame Veuve Georges. »

Son cœur se serra. Ces quelques syllabes représentaient un vol d’honorabilité fait sciemment depuis sa naissance ! c’était une hypocrisie, une injuste appropriation d’un bien volé ! Depuis qu’elle était au monde, il n’y avait eu autour d’elle que fausseté, volontaires duperies, mensonges !

Ce soir-là, au moment de se séparer de sa fille pour la nuit, Mme Georges la prit de nouveau dans ses bras, et l’interrogea de tout près, suppliante :

— Élisabeth !

— Ne me dis rien, balbutia la jeune fille, sourdement, pas maintenant. Oh ! non, ne parlons pas.

Et elle se sauva.

Restée seule, Mme Georges alla appliquer son front à la vitre, et elle resta longtemps abîmée dans ses pensées.

Elle avait plus souffert pendant cette journée de douze heures que durant la longue suite d’années laborieuses où elle gagnait son pain au jour le jour. Et ce n’était qu’un premier pas fait dans un chemin nouveau ; tous ceux qui allaient suivre s’orienteraient du même côté !

— Et pourtant, murmura-t-elle enfin passionnément, tu es à moi, tu m’appartiens. Tu ne peux pas, quoi que tu fasses, me dépouiller du droit de t’aimer ; cela, non.