La Revanche du passé/Partie 1/Chapitre VI

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F. Payot, libraire-éditeur (p. 92-102).

CHAPITRE VI


À quelques jours delà, lorsque le docteur grisonnant reparut, il fut frappé du mieux rapide d’Élisabeth.

La pâleur mate des joues s’était nuancée de rose, et la tension du visage délicat avait disparu. Il murmura :

— À la bonne heure !

Et satisfait, il regarda Mme Georges, sur d’avoir, par ses adroits pronostics, précipité quelque décision nécessaire, cassé à temps une injuste résistance, mais il resta stupéfait de l’altération des traits de la mère.

Les paupières lourdes, boursouflées, le teint bilieux, le regard vague, inquiet, Mme Georges était méconnaissable. En quelques jours, cette femme avait pris un autre âge. Le docteur resta un instant embarrassé, passant et repassant la main sur ses cheveux courts et drus :

— Ce qu’il vous faut à présent à toutes les deux, dit-il enfin, c’est un autre air, un autre séjour. Rien ne déracine les malaises de jeunesse comme un changement de scène. Emmenez Mademoiselle à X… Ce n’est pas loin, mais c’est déjà la campagne. Elle y verra fleurir les cerisiers, cela lui renouvellera les idées.

Il attendit en vain un mot d’approbation, un signe d’assentiment, un encouragement quelconque qui l’engageât à poursuivre l’entretien, mais Élisabeth et sa mère écoutèrent sa proposition sans souffler mot.

— Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir entre cette mère et cette fille ? pensa-t-il. C’est bizarre.

Rapidement il posa quelques questions à Élisabeth, indiqua un régime à suivre à la campagne, donna quelques conseils sommaires, puis ne trouvant aucune raison de s’attarder davantage, il prit congé.

— C’est vrai, dit Mme Georges rêveuse, dès qu’il eut disparu. Tu as besoin de distraction. Je n’y pensais pas, moi. Je ne pense plus à rien.

Élisabeth ne répondit pas. Les caprices dont elle tourmentait jadis sa mère se figeaient de plus en plus en un éloignement persistant, sans cesse irrité par quelque banalité de la vie quotidienne. Chaque fois que Gertrude appelait sa mère : « Madame », elle tressaillait. Ce mensonge que cette femme savait être un mensonge, cette complicité sourde que sa mère avait toujours acceptée comme une chose naturelle, choquait son respect de la vérité, sa droiture, torturait son orgueil.

D’autres fois, elle rougissait d’une confusion plus humiliante encore en écoutant les efforts maladroits de Mme Georges pour dérouter la curiosité incommode de la locataire d’en haut, dont les visites étaient devenues presque quotidiennes.

Et dans la rue, tous les jours davantage, l’attention éveillée à côté d’elle par sa mère l’exaspérait. Tous les jours elle répétait ces mots qui déchiraient l’oreille maternelle :

— On te regarde trop. Rentrons.

Un jour qu’elles étaient restées vis-à-vis l’une de l’autre du matin au soir presque muettes, la mère, à bout de courage, se leva. Elle sentait le masque de son visage se détacher ; elle ne voulait pas offrir à nu, à l’œil froid d’Élisabeth, le spectacle de sa désolation.

Elle dit, sans la regarder :

— J’ai envie d’aller jusque chez Mme Musseau. Son mari passe toutes ses vacances à X… Peut-être aura-t-il quelques conseils utiles à me donner. Je serai de retour dans une heure.

Élisabeth se leva, vivement. Avec une chaleur d’accent inaccoutumée, elle s’écria :

— Moi aussi, j’irai.

Au nom de Mme Musseau mille piqûres rétrospectives avaient irrité sa mémoire. Une mauvaise curiosité l’avait prise brusquement ; de savoir si, en l’obsédant jadis de ses investigations indiscrètes, l’institutrice connaissait la honte de sa mère et la tourmentait à plaisir, ou si elle ne faisait que soupçonner la vérité.

Les deux femmes traversèrent sans parler les rues populeuses. Mme Georges marchait lentement. Sentant s’agiter sous le silence morne de sa fille des pensées troubles, toujours les mêmes, elle regrettait la démarche inutile imaginée pour fuir le lourd, tête-à-tête muet. Elle avait gardé de sa dernière entrevue avec l’institutrice un arrière-goût d’hostilité, et la présence d’Élisabeth l’inquiétait.

Dès qu’elle se trouva dans l’intérieur étranger, sous le regard des petits yeux gris perçants, son malaise s’accentua. Elle expliqua fébrilement le but de sa visite.

— Élisabeth a besoin de changer d’air. Je la trouve trop pâle. Nous allons à X… Questionnée, Mme Musseau recueillit ses souvenirs. En effet son mari était allé plus d’une fois à X… ; malheureusement, il était absent pour toute la journée. Il y avait bon air dans cette localité champêtre, beaucoup d’arbres, surtout des cerisiers, beaucoup de cerisiers. Elle réfléchit un moment, puis elle appela :

— André.

Et elle ajouta :

— Justement je parlais de ces dames à mon neveu.

Mme Georges se souvint vaguement avoir entendu l’institutrice mentionner l’existence d’un neveu qu’elle élevait. Elle fut surprise de voir entrer un homme fait, aux manières aisées et souriantes.

Interrogé, André dit à son tour ce qu’il savait sur X… C’était tout à fait la campagne. Il y avait beaucoup de cerisiers.

11 y eut un silence. Obsédée par le regard persistant d’André, Mme Georges laissait flotter devant elle des yeux vagues.

— Mais qu’a donc Élisabeth ? demanda Mme Musseau.

— Je la trouve trop pâle, répéta Mme Georges. Elle a grandi trop vite. Elle a besoin d’un changement d’air et de scène.

André tourna les yeux vers la jeune fille. C’était la première fois qu’il la regardait depuis qu’elle était entrée sans bruit sur les talons de sa mère. Avec sa figure caractéristique où se lisait quelque chose d’ardent, cette grande fille pâle dont sa tante Agathe l’entretenait si souvent lui sembla encore plus laide qu’il ne s’y attendait.

Il s’amusa un moment à voir, sous la peau blanche nacrée, les allées et venues rapides du sang, attribuant cette impressionnabilité maladive à des causes très éloignées de la vérité, puis quand il eut épuisé ce divertissement, son attention retourna à Mme Georges.

Celle-ci se leva aussitôt, nerveuse, pressée de fuir l’œil persistant de cet étranger, devinant, sans même avoir jeté les yeux sur Elisabeth, que la jeune fille, retranchée dans son silence, observait et souffrait.

Sans répondre aux exclamations de Mme Musseau, que cette prompte retraite désappointait, sans avoir l’air de les entendre, Mme Georges se dirigea vers la porte, résolue :

— Une autre fois, murmura-t-elle enfin, une autre fois. Nous reviendrons.

Mme Musseau arrêta Élisabeth au moment où elle allait franchir le seuil.

— Comme cette enfant s’est développée ! Elle est plus grande que vous, Madame ; elle ne ressemble à personne.

La mère et la fille se retrouvèrent dans la rue, et elles marchèrent côte à côte, muettes, jusqu’à ce qu’enfin une bouffée de désespoir montât au cœur de Mme Georges et le fit éclater. Elle murmura sourdement :

— Tu me fais trop souffrir, Élisabeth. Si tu parlais au moins ! Tout vaudrait mieux que ee cruel silence.

Élisabeth pressa le pas :

— Oh ! s’écria-t-elle, dans la rue !

Pendant la courte visite qu’elle venait de faire, elle était arrivée à une certitude, — elle n’aurait pas su dire exactement d’où elle tirait sa conviction, — mais elle l’avait acquise inébranlable : son ancienne institutrice connaissait le passé. Avec quelle obstination le jeune homme lui-même n’avait-il pas dévisagé sa mère !

Elle eut d’une façon aiguë la sensation de la destinée fermée et humiliante qu’elle devait à sa mère. Que ferait l’échange de millions de paroles pour effacer un fait ineffaçable ?

Mme Georges la rejoignit, se mit à son pas, mais sans renouer l’entretien.

Que dire ? Quels mots pourrait-elle inventer pour peser sur le jugement d’Élisabeth ? Comment faire saisir à cette âme neuve, ignorante de toutes les complications de la vie, les nuances multiples qui font du bien et du mal un alliage complexe, difficile à définir exactement ?

Il valait mieux se taire en abandonnant au temps ce travail délicat. Il fallait laisser cet esprit, vide d’expérience, se développer seul, arriver lentement à l’indulgence, comme les fruits de la terre arrivent à maturité à travers une longue succession de nuits et de jours, toute une alternance de lumière et d’ombre. Les procédés de la nature n’étaient-ils pas partout les mêmes ?

Elle songea un moment, très absorbée, cherchant à se convaincre de l’efficacité de ce travail intérieur, à y croire assez pour puiser dans cette foi la résignation et la confiance ; puis elle soupira profondément.

Quoi qu’elle fît pour la retenir, l’illusion flatteuse lui échappait. La réalité reprenait sa place, bloc immobile que les mille petites dents rongeantes des heures ne parviendraient pas à entamer d’une seule égratignure.

À quelques jours de là, Élisabeth et sa mère partaient pour X…, et la locataire d’en haut, descendue pour prendre congé, s’attardait un moment sur le seuil, cherchant à continuer l’entretien avec Gertrude.

— C’est singulier, disait-elle, à présent on dirait que c’est la mère qui s’alanguit. Une si belle dame… C’est dommage. Avez-vous vu, elle a, des deux côtés, près des tempes, dès cheveux blancs ? C’est la première fois que cela me frappe. Deux mèches tout à fait blanches, sur les tempes.

— Je ne vois que ce qui me regarde, dit Gertrude d’un ton bref.

Et, maussade, elle tourna sur ses talons, rentra et ferma la porte derrière elle.