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La Rose des sables/Sur la piste

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Piazza (p. 114-132).


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SUR LA PISTE

El Goléa ? » — À trois cent vingt-deux kilomètres d’ici, Monsieur ?

Trois cent vingt-deux kilomètres de désert… Eh bien ! reprenons le « style itinéraire », justement honni du bon Nerval, mais si pratique !

— Autrefois, nous dit le commandant Cauvet, il fallait dix-sept jours pour se rendre du Mzab à El Goléa. C’est le temps que mit le bachaga (alors aga) Djellant pour faire la route avec le colonel Belin et six cents chevaux.

— Et maintenant ?

— Quinze ou seize heures suffiront, coupées par deux ou trois haltes.

Cependant, comme l’étape sera longue jusqu’au déjeuner, on a cru prudent de nous lester de sandwichs et d’oranges.

Sept heures. Fanfare de klaksons. C’est notre boute-selle ! — Entre Beni-Yzguen, la ville sainte, à droite, et Bou-Noura, à gauche, le car s’engage dans une espèce de canon assez large, mais qui s’étrangle progressivement : nous nous en évadons par des rampes sinueuses, presque en épingles à cheveux. Beni-Yzguen, toute blanche, semble couler de son minaret, comme sécrétée par lui. Dans quelques minutes, à la distance d’un kilomètre ou deux, ces blancheurs feront l’effet d’un grand drap mis à sécher… Nous grimpons, nous grimpons. Toute une succession de monts tabulaires, des étages de gours tronqués, pierreux, affreusement nus. — Il se traite ici une variété de plâtre cimentaire qui remplace avantageusement le mortier de chaux dans la construction : ça s’appelle le timchent. Des trous assez profonds et comme tout frais, le long de la piste, témoignent d’une exploitation récente. En retrait, sur la gauche, deux tumuli. On en trouve, paraît-il, jusque dans le Hoggar, même des menhirs et des dolmens ! Ceux-ci et ceux qui suivront ont-ils été visités ?… Sur le haut plateau, où nous roulons à présent, la température fraîchit, le cache-nez s’impose. Mais la piste est bonne, en général, et nous faisons du 60 à l’heure.

« Le maximum au désert…, explique notre chauffeur. Goudronner les pistes comme au Maroc, c’est gaspiller l’argent, et la vitesse n’en est pas accrue sensiblement. »

Mais peut-être, par endroits, est-on moins secoué… Joie : un peu de vert là-bas, du drinn, « délice sucré du chameau » : nous approchons évidemment du lit de quelque oued desséché. Plus de poteaux télégraphiques jalonnant la piste. Je crois comprendre qu’il y a une autre piste, plus directe, plus plane même, à un ou deux milles dans l’ouest, mais avec moins de points d’eau. Un bolide emplumé qui traverse et que nos cannes ajustent : outarde ; un autre, plus petit, gris, tendu, au cri rouillé : courlis. Le sol se tachète d’armoises. À la place des poteaux télégraphiques, le Service des voies de communications sud-algériennes nous offre de petites pyramides de pierres blanchies à la chaux, qui font en même temps office de bornes kilométriques. On se sent moins perdu de lire sur une de ces pyramides : El Goléa, 202 kil. D’ailleurs, il y a aussi de vraies bornes, mais rares.

Une fois de plus l’aspect du désert change : des myriades de cailloux noirs, polis et luisants comme de l’anthracite, l’assombrissent à l’infini. C’est sur ce carreau de mine illimité que nous faisons notre première halte. Très courte. Le temps d’examiner quelques-uns de ces cailloux étranges et de humer de prétendues crottes de gazelle qui ne sont que des crottes de lièvre isabelle : les crottes de gazelle se reconnaissent à leur odeur de musc très prononcée ; les filles du désert s’en font des colliers, dit-on. Autre on-dit, en forme d’apophtegme, tombé de la bouche d’un de nos compagnons de caravane : « Créer une oasis, c’est en tuer une autre. — Et pourquoi ? demandai-je. — Parce qu’il n’y a dans les entrailles du désert qu’une quantité d’eau déterminée. » Vérité dont on s’est aperçu trop tard chez nous pour la réglementation du forage des puits. D’où certaines surprises fâcheuses…

Et l’on repart sur une piste moins solide, bottelée avec du drinn et damée avec de l’argile dans les creux où elle a fléchi. Le drinn est assez abondant par ici, et aussi le retem, ce genêt des sables, qui atteint parfois, comme son confrère d’Europe, la taille d’un arbrisseau… Rencontre, aux environs du Bordj el-Abred, de deux camions du P.-L.-M. Un peu plus loin, des tentes basses et noires, un groupe de Kabyles loqueteux aux ordres d’un sergent de la légion étrangère, Suisse d’origine, avec une barbe de six semaines, un vieux pardessus de civil et un képi d’âge incertain. Ce sont des travailleurs de la voie.

— Présentez… pioches !

On leur jette quelque monnaie, encore qu’ils ne le méritent guère, nous dit le sergent, et que ces guibli (fainéants) ne travaillent qu’à coups de botte. Lui reçoit une coupure de 10 francs, qui trouvera son emploi chez les moukères de Laghouat… dans trois mois. La vie est belle !

Et le car, reparti, croise vers le kilomètre 190 un troupeau de chameaux au pâturage : ils ne lèvent même pas la tête sur notre passage ; ils sont déjà faits au tapage des moteurs, au ronflement des trompes… Un petit oiseau qui volète le long de la voiture nous intrigue : un merle noir à queue blanche : « Un traquet », nous dit le commandant. Moi je lui trouve tout l’air d’un motteux ou cul-blanc de nos grèves, dont il n’a pas seulement la couleur et la dimension, mais aussi l’allure bondissante, le vol parabolique, se posant, comme lui, tous les cent mètres, sur les bosses du sol, les tas de pierres…

Encore une caravane… Non, c’est un goum, cette fois, avec son fanion, le goum des Chambaa de Metchili, les cavaliers en burnous brun, le fusil au dos, les cheiks en burnous noir ou blanc, le caïd en burnous rouge constellé de médailles et de croix. Ils sont venus de très loin, de plus de cent kilomètres, les cavaliers à méhari, les cheiks et le caïd sur des pur sang aux riches selles brodées d’or, pour saluer les ministres et le gouverneur. Ils ont choisi avec un à-propos remarquable l’heure du déjeuner. Midi. Présentations. Harangue. Distribution de coupures. Une tente est dressée pour les personnages officiels, vaste à souhait, avec des tapis, des coffres… Nous, pauvre pecus, nous nous asseyons en tailleurs, à l’ombre de nos cars, devant un déjeuner froid des plus appétissants, au reste. Le commandant Cauvet, reconnu par les cheiks, est entouré, presque acclamé, malgré la réserve arabe : il n’y a pas d’officier qui ait laissé plus d’amis dans les divers postes du désert où il a passé, tant il savait nuancer sa justice de bienveillance et appuyer ses actes d’autorité sur une connaissance approfondie de l’âme indigène… Je l’écoute s’entretenir avec les chefs, tandis que le commun des congressistes, ressaisi par la fièvre de l’herborisation, s’égaille aux alentours. Il faudra les rappeler à coups de klakson, mais ils rapporteront toutes sortes de plantes lilliputiennes, dont on ne soupçonnait pas la présence, liserons, gueules-de-loup, roses de Jéricho sèches comme du parchemin. La profusion de cette dernière petite plante fera donner à l’endroit le nom de Camp des roses de Jéricho. Mais la veille, dans ce même cirque parcouru d’un vent acide, le major T. F. Chipp, directeur adjoint des Jardins botaniques de Kew (Angleterre), avait fait une découverte bien plus exciting, s’il est vrai qu’au retour on l’ait vu bombarder le commandant de La Fargue de petites boules vertes en demandant :

Tell me what it is? (Devinez ce que c’est ?)

— Des câpres ?

No, ligura, l’arbre à caoutchouc.

Tout simplement…

Les Chambaa se sont remis en selle, sur un rang, pour l’adieu aux autorités. Il m’a semblé que leurs montures faisaient entendre un sourd grognement en quittant la position agenouillée. Mais peut-être, parmi les mébara du goum, s’était-il glissé quelque chameau de bât, de cette espèce à longs poils et à mine hirsute qui, comme tous les portefaix, ne sait rien faire sans jurer. Ce n’est pas le seul point où les chameaux et les méhara diffèrent : le méhari a trente-six dents, quand le chameau n’en a que trente-quatre ; le méhari est plus fin, plus élégant, son trot plus allongé, sa capacité de résistance plus grande ; le méhari abat fort bien ses cent kilomètres dans la journée, alors qu’au soixante-quinzième kilomètre le chameau demande grâce. Ainsi s’explique qu’un méhari blanc, au marché de Laghouat ou de Ghardaïa, vaille jusqu’à trois mille francs. On traite le noble animal en conséquence, et son cavalier, pour le gouverner, n’emploie pas le talon, mais du bout de l’orteil, sur le cou, doucement le gratte et le flatte… Et comme, derrière le landau ministériel et le premier car des congressistes, notre car s’ébranle à son tour, le vieil instinct pillard de la race reprend le dessus ; les autorités sont loin, il n’y a plus lieu de s’imposer une contenance, et le goum, qui a pris terre, se jette sur nos reliefs, entasse dans ses gibecières les bouteilles vides, les verres en carton, les boîtes de conserves veuves de leurs aliments. Rien n’est méprisable au désert…

Encore soixante-cinq kilomètres à « tirer » dans un paysage fermé de roches plates et brillantes, mais de cet éclat mort et comme damné de l’étain. L’œil aigu de nos botanistes discerne au passage, dans une végétation aussi clairsemée que les métaphores dans une page de Montesquieu, des hélianthèmes, des terfas, qui sont, je crois, la truffe saharienne, des érodions à petites fleurs violettes… Et voici, vers le kilomètre 67, celle qu’on attendait, la Grande Dune, l’Erg occidental, ou du moins une de ses avancées. Comment ne pas s’arrêter pour l’examiner de près, d’autant qu’un peu de chaleur est revenue avec le soleil ? La vague blonde que l’Erg pousse vers nous peut mesurer de quinze à vingt mètres de haut et son escalade est une petite affaire comparée à celle de certaines vagues du même Erg, près de Timimoun, qui passent deux cents mètres. Et nous admirons l’extraordinaire ténuité de ce sable fluide comme l’eau et qui fuit comme elle entre les doigts. Cela ne laisse après soi aucune trace de poussière. Cela est pur comme l’eau en effet, et l’on conçoit que l’Arabe le fasse servir à ses ablutions. Un de nos compagnons, le savant et lyrique M. Lemmet, chef du Service agricole des territoires du Sud, n’y résiste pas et se laisse par trois fois, avec des petits cris de volupté, rouler du haut en bas de la dune. Cette dune dorée, veloutée, modelée amoureusement par la paume brûlante des alizés sahariens, on a peine à voir en elle une chose inerte, si caressantes à l’œil sont ses formes, si lisse son épiderme. On songe aux vers extasiés de Villon :

Corps féminin qui tant es tendre,
Poli, souëf…


ou à l’alexandrin correspondant de Hugo :

Chair de la femme, argile idéale, ô merveille !

On songe surtout au mythe de Danaë…

— Nous sommes — prononce solennellement notre guide P.-A. Jodoche, Montmartrois de naissance et Saharien de vocation, — à mille kilomètres d’Alger.

Pas tout à fait. Mais il s’en faut de bien peu en vérité, quand survient la fatale, l’inévitable panne dont ne saurait se passer une expédition au désert : la soupape ou l’une des soupapes du car qui nous précède a claqué et nous immobilise par contre-coup. La panne menace de durer, et dans un paysage cette fois sans intérêt : notre guide, heureusement, tient en réserve pour ces circonstances de petites histoires de sa façon qui, à défaut de mérites littéraires, ont, paraît-il, une valeur éprouvée d’anesthésiques, de calmants. Il nous garantit la parfaite authenticité de celle-ci dont la scène se passe dans le wagon-restaurant du train qui va d’Alger à Biskra. Une vieille Anglaise parcourt le menu de son face-à-main et demande tout à coup :

— Oh ! qu’est-ce que c’est, le châteaubriant ?

Le garçon la rassure. C’est de la viande de bovidé, du bœuf ou, plus sûrement encore, de la vache, avec des potatoes rissolées autour.

La vieille Anglaise continue son examen… et ses questions :

— Oh ! de l’escalope… Qu’est-ce que c’est, de l’escalope ?

Le garçon lui répond que c’est du veau.

Et la vieille Anglaise, apaisée, se met à l’ouvrage. L’escalope y passe après le châteaubriant. Au fromage seulement, la bonne dame lève le nez de son assiette et, apercevant par la glace une vache en train d’allaiter son veau, pousse une exclamation :

— Oh ! steward, regardez… là-bas… dans le pré… la jolie petite escalope qui tette sa mammy châteaubriant !…

On rit et que peut-on faire de mieux ? Mais le jour baisse ; la panne s’éternise et le répertoire du guide Jodoche n’est pas inépuisable. L’un somnole, l’autre chantonne et le troisième, correspondant de journal et poète par occasion, griffonne sur un bloc-notes des lignes inégales qui ressemblent à des vers. Son voisin, qui le guette, profite d’un moment d’inattention pour lui enlever le bloc et lit à haute voix :


Je ne t’oublierai plus, Haïdja, brune enfant,
Ni tes yeux allongés et noirs, tes yeux de faon,
Ni, sur ton front poli dont j’écartais le voile,
Ce lotus bleu portant à sa cime une étoile
Qui s’épanouissait entre tes deux sourcils,
Ni les lourds bracelets de tes poignets subtils
Et ronds, stèles, fûts d’or, d’où tes mains aux doigts frêles
Imitaient dans leurs jeux l’essor des tourterelles,
Ni ta marche glissante et, sous ton jeune sein
Immobile, les sauts cadencés du bassin,

Ni le grelottement précurseur des épaules…
D’où viens-tu, toi pour qui nos palais sont des geôles

Et dont le rêve obscur, dans leur faste, sourit

À quelque mer de sable où tangue un méhari ?…

— C’est la traduction d’un madrigal arabe, explique un peu confus notre compagnon en arrachant le bloc à son ami.

Sourire général. L’explication ne convainc personne, moi peut-être moins que les autres qui songe aux pas matinaux entendus sur le carrelage de l’Hôtel Transatlantique, à Bou-Saada ; mais je n’ai pas le temps de pousser mes réflexions plus loin, le premier car, à ce moment, nous ayant signalé que sa réparation était terminée et qu’il reprenait la piste. Nos yeux à tous se tendirent vers El Goléa.

Et, cette fois, nous ne nous arrêtâmes qu’à destination.