La Rue de Jérusalem/Partie 1/Chapitre 10

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Le Constitutionnel (feuilleton paru du 16 nombre 1867 au 21 mars 1868p. 108-119).


X

Gautron à la craie jaune.


Le colonel Bozzo avait tout un côté de sa vie qu’il pouvait montrer et qu’il montrait, en effet, sans orgueil ni faste. Paris entier connaissait son hôtel de la rue Thérèse, véritable atelier de bienfaisance. Là, il n’y avait point de luxe, mais bien une sorte de grandeur austère. On y voyait souvent de hauts personnages.

En France et en Europe le colonel Bozzo possédait d’illustres amitiés.

Sous le règne de Louis-Philippe, les journaux railleurs avaient jeté beaucoup de discrédit sur la profession de philanthrope. Et il est de fait qu’on vit à cette époque des exemples assez curieux d’hypocrisie effrontée. Le mot philanthrope en était venu à être pris en mauvaise part : on l’appliquait presque comme une injure.

Mais le colonel restait en dehors et au-dessus de cette réaction. Personne n’eût osé soupçonner ou railler le colonel. Il vivait de rien ; à quoi lui eût servi de spéculer sur la part des pauvres ?

Sa fortune passait pour être immense. Tout un district de la Corse lui appartenait.

À lui tout seul, il relevait la philanthropie dégradée. Son existence était un noble modèle, offert à l’imitation des justes, et ceux qui citent volontiers les hémistiches célèbres ne manquaient pas de dire, en parlant de sa sereine vieillesse : « C’est le soir d’un beau jour ! »

Ceux-là, les faux apôtres, sont la ruine de tout ce qui est bon.

Je ne sais pas quel supplice serait à la hauteur de leur crime.

Ils donnent défiance au vulgaire pour longtemps, et quand viennent ensuite les vrais bienfaiteurs de l’humanité, le vulgaire, honteux d’avoir été pris pour dupe, se détourne d’eux avec défiance. Il doute, il raille, il calomnie.

Nous avons vu de nos jours une belle, une noble existence de philanthrope, car il ne faut pas craindre d’employer avec respect ces mots que le sarcasme myope essaya de déshonorer. L’histoire de cet homme utile et puissant pour le bien est écrite dans ses actes. Tout ce qui touche aux lettres, tout ce qui touche aux arts lui doit et lui rend une affectueuse reconnaissance. Ce qu’il a fait pour ceux qui tiennent le ciseau, le pinceau, le burin, la plume suffirait à couronner dans l’avenir la mémoire de dix Mécènes.

Et Mécène était opulent. Celui dont je parle a trouvé toutes ses ressources dans sa vaillante intelligence, dans l’amour ardent du bien qui lui emplit le cœur.

J’hésite à tracer son nom : il ne me l’a point permis ; mais il me semble que ce nom brillera d’un honneur plus pur au milieu du chemin ténébreux où notre récit passe, comme s’il s’engageait sous un noir tunnel.

Que le baron Taylor me pardonne si j’ai cédé au double désir de sanctifier cette page et de produire un frappant contraste.

En dehors de lui, je pense que personne ne me blâmera d’avoir laissé, dans un coin de mon œuvre, une trace de ma profonde estime pour un ami sincèrement vénéré.

— Mes chers enfants, poursuivit le colonel Bozzo de sa bonne vieille voix un peu cassée, le personnage intéressant de cette famille de Champmas était pour nous la sœur aînée, puisque la petite cadette n’est pas destinée à vivre.

» L’idée de mettre la politique en jeu était bonne en principe ; nous ne l’abandonnâmes point ; au contraire, nous fîmes de la politique le point de départ même de notre opération.

» Toulonnais nous fut, à cet égard, très utile, et ce brave général, qui regrettait bien un peu le temps passé, se laissa entraîner à quelques petites intrigues dont nous fîmes la conspiration carlo-républicaine.

» La chose n’avait pas de bon sens, elle eut du succès, et le général passa devant la haute-cour.

» Notre ami et collègue Nicolas, fils de Louis, dauphin de France, et par conséquent héritier légitime de la couronne de saint Louis, n’avait pas le sou. Je lui donnai l’affaire pour son établissement.

» J’aime faire les mariages, mes mignons. Mlle Ysole de Champmas est, ma foi, une fort appétissante personne, mais nous ne la voulions pas pour ses beaux yeux. Il ne s’agissait pas d’aller comme des corneilles qui abattent des noix. Avant de fourrer le général dans un pétrin politique où ses droits civils devaient être entamés, il fallait connaître à fond la situation de cette belle Ysole.

» Le prince alla aux renseignements et voici ce qu’il apprit :

» Ysole de Champmas a été bien et dûment légitimée par contrat ; nous en avons la preuve.

» On pouvait donc marcher.

» Grâce à nous, le général eut sa chambre au Mont-Saint-Michel et notre cher prince fit la cour à la charmante Ysole qui n’a aucune répugnance pour le métier de reine. Le problème était dès lors celui-ci : ouvrir la succession et faire Ysole unique héritière… »

— Et qu’est-ce que nous gagnons à cela ? interrompit ici Lecoq avec dédain.

— Nous faisons les affaires de Nicolas, dit Corona, tout uniment.

— La paix, mon neveu ! ordonna le colonel. Je réponds à l’Amitié : 1o, le conseil doit un établissement à chacun de ses membres ; 2o, le prince a signé entre mes mains une obligation de dix mille louis pour nos peines et soins.

Pour la seconde fois, M. Lecoq haussa les épaules.

— Nous tombons dans les grappillages, au lieu de vendanger, grommela-t-il. J’ai vu le temps où vous n’auriez pas tué une mouche pour deux cent mille francs, papa.

— C’est-à-dire que je baisse, mon garçon, riposta le colonel avec un peu d’aigreur. Ne te gêne pas !

— Il y a des millions dans l’affaire que nous apporte Marguerite, dit Lecoq au lieu de répondre, beaucoup de millions.

Tous les yeux se tournèrent vers la comtesse de Clare.

— Le tour de Marguerite viendra, mes enfants, prononça doucement le vieil homme. J’ai été sur le point de m’animer un peu, et mes médecins me défendent bien la colère. J’avais tort. Chacun a le droit de discuter, et personne, j’en suis sûr, ne songe à empiéter sur mon paternel pouvoir… Eh ! Eh ! l’Amitié, mon garçon, j’ai vu le temps, moi, où tu aurais mis le feu aux quatre coins de la capitale pour deux cent mille francs et même pour deux cents francs. Souvenez-vous tous que les petits ruisseaux font les grandes rivières. Je continue. Mon plan n’est pas un impromptu, comme vous l’allez voir ; je fais tout avec soin et à tête reposée : c’est le prince qui doit exécuter.

» Le général ayant été extrait du Mont-Saint-Michel, pour venir témoigner à Paris, je pris la balle au bond. En route, il reçut communication d’un projet d’évasion combiné par ses anciens amis, les carlo-républicains : c’était une idée de Nicolas ; il a du talent. Voici le programme :

» Moment choisi : sortie de l’audience où le général doit témoigner.

» Moyens : bagarre ; nous avons nos hommes et ça ne nous coûtera rien ; bousculades ; mouvements dans la foule ; passage ouvert.

» Meneurs, Cocotte et Piquepuce.

» Réussite infaillible.

» Mais voilà ce qui est de moi, et vous allez voir si je baisse. Notez que j’improvise, à présent, je dédaigne de suivre mes notes.

» Aussitôt hors de prison, le général doit recevoir une redingote de voyage, une casquette et un sac de nuit ; bon déguisement, hein ? Il se rend avec cela rue de Jérusalem, maison Boivin, monte trois étages et frappe à une porte où il verra écrit à la craie jaune le nom de Gautron… »

— Qui est ce Gautron ? demanda Lecoq.

— Vous allez voir ! s’écria le vieillard triomphant, car il savourait la curiosité enfin éveillée.

Il avait sa gloriole d’auteur. C’était Cartouche tombé en enfance.

Lecoq souriait d’un air narquois. Il s’enquit de l’heure où le général devait arriver rue de Jérusalem.

Le Père répondit :

— Le foulard rouge est encore au balcon et nous ne voyons pas arriver le prince. Le moment doit approcher.

— Alors, papa, murmura méchamment Lecoq, vous qui songez à tout, vous aurez sans doute posté quelqu’un avec une chandelle allumée au troisième étage de la bicoque Boivin, pour éclairer ce nom de Gautron, écrit à la craie jaune sur la porte ?

Le vieil homme eut un frémissement et ses cheveux blancs remuèrent comme si un souffle de vent eût passé dans leurs mèches rares.

— L’Amitié, tu as été mon valet ! s’écria-t-il avec une fébrile colère. L’Amitié, tu as gardé l’insolence des laquais ! j’ai le secret ! je suis seul à l’avoir. Si je voulais, après ma mort, vous resteriez aussi pauvres que des mendiants !

— Lecoq a eu tort ! décida le premier, le docteur Samuel.

Et tous les autres répétèrent :

— Lecoq a eu tort !

Le Père-à-tous entr’ouvrit d’un geste vif son gilet et sa chemise.

— Il n’y a rien là ! dit-il. Ah ! le scapulaire de la Merci, je ne le porte plus sur ma poitrine. Il est caché, bien caché, ma petite Fanchette elle-même ne saurait pas où le trouver ! le scapulaire qui vaut tous les diamants de la couronne ! le scapulaire qui dit où est le trésor ! Voyez ! vous pouvez me frapper, vous ne le trouverez pas dans l’appartement de mon corps ! J’ai défiance de vous. Vous êtes mes ennemis ! tous !

Il tremblait, et les mots bégayaient dans son gosier.

— Là ! là ! fit Lecoq d’un ton de bonhomie, je parie que le plan réussira tout de même. Il est un peu vieux style, mais ce sont encore les bons. Je me fais gloire d’avoir été votre serviteur, et je ne vois ici personne qui puisse vous aller seulement à la cheville. Eh ! vieux géant ! je demande pardon à papa.

Ils se regardèrent l’espace de deux ou trois secondes.

Le courroux du Père était déjà tombé.

Son visage d’ivoire jauni eut une expression cauteleuse qui passa, rapide comme l’éclair, pour faire place aussitôt à une placide indolence.

— Certes, dit-il, tu as de l’attachement pour moi, l’Amitié, et tout le monde ici m’entoure d’une filiale tendresse. Vous avez raison, mes pauvres enfants, et c’est moi qui ai tort. On ne peut pas être et avoir été ; ce sera ma dernière affaire. Comment voulez-vous que le général lise ce nom de Gautron et voie qu’il est tracé à la craie jaune, puisqu’il fait nuit sur le carré ? C’est révoltant d’absurdité ! Idiot ! idiot ! Je me fais honte ! À bas le vieux fou !

Il eut un rire plus contempteur que celui de Lecoq lui-même.

— Mais que voulez-vous ? reprit-il rondement : l’Amitié l’a dit : la chose réussira tout de même. Tout m’a toujours réussi, malgré mon défaut de capacité…

— Papa ! fit Lecoq, en le menaçant du doigt, vous avez de la rancune.

— Viens m’embrasser, toi ! s’écria le bonhomme qui essuya ses yeux secs. Ingrat ! tu ne sauras jamais comme on t’aime !

Il y eut une accolade attendrie.

— On a demandé, reprit le Père, qui était ce Gautron ? Nous avions laissé ce pauvre brave Coyatier, le marchef, en prison pour payer la loi. Il en sait plus long que je ne croyais. Il m’a fait dire par un ami commun qu’il raconterait, au bon moment, une demi-douzaine de nos petites histoires, si je ne lui envoyais pas la clef des champs. C’est un homme à ménager, jusqu’à ce qu’on le règle (le Père appuya sur ce mot), je lui ai envoyé la clef des champs, juste à temps pour utiliser son savoir-faire. C’est lui qui est Gautron. Le prince lui a expliqué ce qu’il avait à faire. Vous savez qu’il a du talent…

En ce moment, on frappa discrètement à la porte. Les assistants déployèrent des cravates de soie noire, derrière lesquelles tous les visages disparurent.

— Entre, Pique-Puce, entre, mon ami, dit le vieillard.

Un homme à physionomie malheureuse et qui avait l’air d’un clerc d’huissier campagnard se montra sur le seuil.

— Le prisonnier s’est donné de l’air, dit-il. Ça s’est bien passé.

Le colonel sourit et répliqua :

— Bien, mon garçon. Rends-moi le service d’allumer ton cigare ici, dehors, sur le balcon, et d’enlever le foulard qui pend aux barreaux, et va te divertir ensuite.

Piquepuce passa sur le balcon. Le Père poursuivit :

— Je disais, en parlant de Coyatier : c’est lui qui est Gautron ; je rectifie : il est le tiers de Gautron, car notre Nicolas a pris aussi Coterie pour le maçonnage et Landerneau pour la menuiserie. La muraille de la tour est épaisse, il y a bien où mettre un général.

En vérité, tous les yeux brillèrent, excepté ceux de cette belle Marguerite, dont la paupière resta baissée.

Cela devenait intéressant. Le vieux se frotta les mains et reprit :

— La succession est donc ouverte. Reste la petite malade d’en bas qui viendrait partager mal à propos. Eh bien ! le séjour de la capitale ne vaut rien pour ce pauvre Coyatier, et l’air de Corse est favorable aux jeunes poitrinaires. Coyatier et l’enfant vont partir ce soir pour Sartène, ce qui donne le problème exactement résolu : cette intéressante Ysole est unique héritière et devient princesse. J’ai dit. Pardonnez les fautes de l’auteur.

Il y eut un murmure d’approbation. Chacun tenait à ce que le Père fût content.

— Merci, mes enfants, dit-il en repliant ses notes. J’aurais fait mieux autrefois, c’est clair… que voulez-vous ? En attendant que le marchef vienne à l’ordre, j’accorde la parole à notre adorable comtesse, qui va nous égrener son petit chapelet.

— Auparavant, objecta Corona, je voudrais faire observer que le prince en est quitte à trop bon marché. Doublons.

— Nous aurons besoin du prince pour mon affaire, dit Marguerite, absolument besoin.

— Voyons l’affaire de Marguerite ! décida Lecoq, dont le regard se fit rude en choquant celui du comte Corona. Marguerite a la parole.

— Ce ne sera pas long, répliqua la jeune femme. Dernièrement, pendant que j’habitais le château de Champmas, en Normandie, pour tenir lieu de chaperon aux deux filles du général, j’ai découvert un trésor : c’est une paysanne avare et qui essaie de dissimuler sa fortune. Elle a fait mutiler, l’an dernier, son fils unique, pour l’exempter de la conscription. À moi qui parle, elle m’a demandé deux sous pour acheter du tabac.

— Et réussit-elle à cacher ses mille écus de rente au soleil ? demanda le vieux d’un air goguenard. Dis-nous ça, ma chérie.

— Elle est inscrite au rôle des contributions foncières du département de l’Orne, répondit Marguerite, pour une somme de 22,876 fr.

— De revenus ! s’écria-t-on de tous côtés à la fois.

— D’impôts, rectifia la comtesse ; elle paie en outre 14,000 fr. dans les départements voisins.

— Sangodemi ! jura le Père. C’est un conte à dormir debout.

— De plus, continua Marguerite, chaque semestre, le banquier d’Alençon touche 1,350 fr., somme égale à son ½% de commission, pour l’encaissement des rentes sur l’État, inscrites au nom de ma bonne femme.

— Venez m’embrasser, charmante, s’écria le vieux enthousiasmé.

Marguerite se prêta de bonne grâce à cette fantaisie, d’autant mieux que cela lui donna l’occasion de murmurer à l’oreille du Père :

— Je ne donne pas l’affaire, je la vends, et très cher.

Pour la seconde fois, on frappa à la porte, et de la même manière. Les membres du conseil mirent leurs voiles de nouveau.

— Qui est là ? demanda le vieux.

— C’est moi, répondit une grosse voix enrouée.

— Qui toi ?

— Gautron.

Il y eut une certaine émotion dans l’assistance, quand le père commanda :

— Entrez.

Chacun regarda les mains du boule-dogue qui passait le seuil, comme si on se fût attendu à y voir du sang.

— Bonjour, marchef, fit le Père, comment vas-tu, mon bon cher garçon ?

— Tout doucement, répliqua l’assassin qui resta près de la porte ; merci.

— Quelles nouvelles nous apportes-tu ?

— C’est fait.

Le Père eut un sourire triomphant et souleva légèrement son voile pour lancer à la ronde un regard content.

— Connaissais-tu le général ? demanda Lecoq au marchef.

— Non, répondit celui-ci.

— Comment sais-tu si c’est lui que tu as tué ?

Coyatier répondit avec rudesse :

— Puisqu’il devait venir et qu’il est venu.

Le Père se frotta les mains. Lecoq demanda encore :

— Comment était-il fait, le général ?

— Je ne l’ai vu qu’à terre, répondit le bandit.

— Comment était-il habillé ?

— En voyageur, avec une valise sous le bras.

Le Père tourna ses pouces et murmura modestement :

— Tout m’a toujours réussi, que voulez-vous ? Ce n’est pas le talent, c’est la veine… Hein, l’Amitié, qu’en dis-tu, mon bijou ?

— Papa, répliqua Lecoq, je baisse pavillon : nous ne sommes pas dignes de dénouer les cordons de vos souliers.