La Russie dans le Caucase/04

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LA RUSSIE
DANS LE CAUCASE

FIN DE LA GUERRE DE CIRCASSIE ET DISPERSION DES TRIBUS TCHERKESSES.

I. Pisma iz Tifliça (lettres édites de Tiflis), par M. le général-major de Fadeief, publiées dans la Gazette de Moscou (Moskovskisa Vidomosti), 1864-65. — II. Vospominania Kavkazkago ofitsera (Souvenirs d’un officier de l’armée du Caucase) dans le Rousskii Véstnik (le Messager russe), 1864. — III. The Circassian war, as beadring on the Polish insurrection, London 1863. — IV. Circassian Exodus, suite d’articles insérés dans le Times, 1864. — V. Correspondence respecting the regulations issued by Russian government in regard to the trade with the eastern coast of the Black Sea, presented to the House of Commons by command of Her Majesty, 1863. — VI. Papers respecting the settlement of the Circassian emigrants in Turkey, 1864. — VII. Rapport présenté au conseil de santé (de l’empire ottoman) dans la séance du 28 juin 1864 par M. le docteur Barozzi, chargé d’une mission sanitaire concernant l’émigration circassienne ; Constantinople 1864.

Un an s’est à peine écoulé depuis le jour où l’empereur Alexandre II recevait de son frère et son lieutenant au Caucase, le grand-duc Michel, une dépêche venue du fond des montagnes de la Circassie, et que reproduisaient immédiatement les feuilles officielles russes. « Sire, écrivait le grand-duc à l’empereur le 2 juin 1864, je suis heureux de pouvoir offrir mes félicitations à votre majesté pour l’issue définitive de la glorieuse guerre du Caucase ; il ne reste plus une seule tribu qui n’ait été soumise. Aujourd’hui, en présence des troupes réunies, un service solennel d’actions de grâces a été célébré. » Ce télégramme, que je transcris textuellement, a une signification toute particulière : il est le dernier de cette innombrable série de bulletins qu’a produits une lutte de plus d’un demi-siècle ; il annonce un fait qui n’a pas été peut-être suffisamment apprécié dans ses causes et ses conséquences, mais qui est à coup sûr un des plus considérables de l’histoire contemporaine. Ce fait est l’acquisition, par la Russie, d’une vaste contrée qui est pour elle, non point un simple accroissement de territoire, mais un nouvel élément de force et de grandeur, une position stratégique de premier ordre. Cette conquête embrasse en effet des pays où s’élevaient jadis de florissans royaumes, l’Arménie et la Géorgie, et au nord l’isthme du Caucase, qui commande à deux mers, débouchés des plus grandes artères fluviales de la Russie, la Mer-Noire et la Caspienne, et par ces deux bassins se relie d’un côté à la Méditerranée et à l’Europe, de l’autre à la Perse, l’Inde et tout le continent asiatique ; boulevard formidable par les hautes montagnes dont il est entouré, et qu’un écrivain russe dans un sentiment d’orgueil national a nommé le Gibraltar de la Russie dans l’Orient.

La guerre du Caucase a été longue et sanglante, elle a coûté une somme énorme d’efforts, d’hommes et d’argent, dépensée avec une prodigalité persistante qui était déjà un indice de l’importance du but poursuivi ; mais d’autres préoccupations, en se succédant sans discontinuité, entraînaient ailleurs l’attention de l’Europe, indifférente à des événemens considérés comme sans connexion avec le mouvement des affaires générales, sans influence possible sur ses destinées futures. De toutes les puissances occidentales, aucune, si ce n’est l’Angleterre, ne fut conduite à soupçonner que l’intérêt commun était en jeu ou en danger. Et cependant, il y a trente ans, un autre écrivain, placé par sa nationalité dans un camp tout opposé à celui de l’auteur russe que nous venons de citer, sir John Mac Neil, ancien ambassadeur de l’Angleterre en Perse, à qui est dû un ouvrage justement estimé sur les progrès de la Russie en Orient, en apprenant d’un témoin oculaire cette marche ascendante dans le Caucase, manifestait déjà ses appréhensions, et par une sorte d’intuition de l’avenir, « ceci, disait-il, dérange l’équilibre des pouvoirs politiques dans le monde (this alters the balance of power throughout the world). » L’Angleterre, si jalouse de ses possessions asiatiques, n’eut l’intelligence de cette situation que tardivement, par le traité d’Andrinople (1829), qui cédait à la Russie la côte orientale de la Mer-Noire, et qui éveilla ses susceptibilités. En France, le Caucase était encore un pays tout à fait ignoré, au moins politiquement parlant, au moment où il eût été le plus nécessaire de le connaître, à l’époque de notre expédition de Crimée. On voit par la correspondance du chef de cette expédition, le maréchal de Saint-Arnaud, que, lorsqu’en 1854 il séjournait à Varna, il hésita un instant entre l’attaque de Sébastopol et une descente sur la côte de Circassie, et qu’il avait fait étudier sérieusement le second de ces deux projets. Avec de simples notions sur la topographie de ce pays de montagnes, l’insalubrité de la côte, l’état d’anarchie et de décomposition dans lequel étaient tombées les tribus tcherkesses, sur leurs préjugés et leur haine instinctive contre tous les ghiaours [1] ou chrétiens indistinctement, il eût été facile de comprendre que ce projet était impraticable, et il faut croire que le maréchal en fut détourné par de meilleures inspirations. Celui qui en avait conçu l’idée et qui la lui avait suggérée et rendue séduisante était un chef montagnard qu’il nomme Naïb-Pacha [2], personnage dans lequel il est aisé de reconnaître un certain Méhémet-Amin, agent de Schamyl dans le Caucase occidental, et en même temps prêt à se vendre à qui aurait voulu l’acheter, homme fourbe et astucieux, qui à force d’intrigues était parvenu à s’imposer à quelques tribus, mais dont l’influence assez bornée ne lui permettait de réaliser aucune des promesses magnifiques dont il se montra prodigue [3]. Dans les conférences qui eurent lieu entre lui, les cavaliers, au nombre de cinquante, qui l’accompagnaient, et nos officiers, il paraît que leur langage finit par inspirer quelque défiance ; le maréchal en revint à sa première conception stratégique, et son bon sens préserva notre armée des risques où elle allait être précipitée.

Les événemens ultérieurs ne firent que confirmer cette première impression, car, pendant les deux années que les alliés passèrent en Crimée, les montagnards, qui auraient dû accourir à eux comme vers leurs vengeurs et leur appui naturel, ne bougèrent pas ; non-seulement aucune coopération ne nous vint de leur part, mais il fut impossible de nouer avec eux des relations utiles et suivies, et toute idée de descente sur la côte de Circassie fut abandonnée. Chez nos voisins d’outre-Manche, qui partagent avec la Russie l’empire de l’Asie, l’occupation du Caucase par cette dernière puissance offre un intérêt immédiat qui ne saurait exister en France ni nulle part ailleurs. Pour la masse de la nation britannique et pour le commun des esprits, cet intérêt se traduit en une crainte vague, mais facile à s’exalter, des dangers que suscite ou que suppose chaque pas que fait la Russie vers les frontières de l’Inde anglaise. Pour le petit nombre, hommes d’état ou publicistes, familiarisés avec les questions de la politique extérieure, ce sentiment, sans être moins vif, est raisonné sans doute et éclairé par l’étude et la méditation ; mais jusqu’ici il ne s’est point étendu au-delà de l’horizon assez limité d’un certain nombre de faits d’un caractère exclusivement national. On peut s’en convaincre en relisant aujourd’hui les documens diplomatiques publiés par le gouvernement anglais et le compte-rendu des débats qui eurent lieu dans la chambre des communes en 1863 au sujet des entraves mises par la Russie aux relations de la marine marchande des neutres avec les Tcherkesses, et en 1864 à propos de leur émigration en Turquie. On y voit que cette guerre du Caucase n’est envisagée au-delà du détroit que sous un point de vue commercial, borné au littoral oriental de la Mer-Noire, et que la portée politique et la valeur historique de la question sont à peine comprises ou du moins indiquées. Les argumens émis en 1837, lors de la fameuse affaire du Vixen, ont été reproduits en cette dernière occasion, presque dans les mêmes termes, en sorte que l’on est autorisé à dire que, depuis trente ans bientôt, cette discussion n’a pas fait un pas dans le pays qu’elle touche de plus près. Pour être approfondie et concluante, elle doit s’appuyer sur d’autres élémens qu’il n’est pas permis de négliger, ceux que fournissent les témoins oculaires et actifs des événemens contemporains et les renseignemens rétrospectifs de l’histoire. Il faut une connaissance suffisante du développement interne par lequel est passée la Russie, au moins depuis l’époque où elle s’affranchit du joug mongol, au XVe siècle, des exigences que lui crée sa situation géographique comme puissance à la fois européenne et asiatique, et du mouvement d’expansion qui l’emporte jusqu’aux limites extrêmes où elle aspire à trouver son assiette naturelle, et définitive. Ce n’est que par une vue nette de cet ensemble de faits que l’on peut se former une idée des causes qui ont déterminé la conquête du Caucase et de la valeur que cette possession représente pour la Russie.

Les annalistes russes ont enregistré les relations tantôt hostiles, tantôt pacifiques, des grands-ducs et des tsars de Moscou avec les populations de la partie septentrionale de l’isthme caucasien. Jean III épousa la fille du chef de l’une des tribus les plus considérables, une princesse cabardienne ; mais ce n’est que du commencement du siècle actuel que datent les tentatives faites dans une pensée de conquête définitive et de domination permanente. Quelques années auparavant, Catherine II avait préparé la réalisation de ce plan par l’établissement d’une ligne de colonies militaires formée des contingens fournis par les Cosaques du Don et de la Mer-Noire. Ces colonies s’étendaient par une suite de postes avancés, et comme une barrière continue, au nord de l’isthme, depuis la Mer-Noire jusqu’à la mer Caspienne, tout le long du Kouban et du Térek, fleuves désignés comme limites de la Russie et de la Turquie par le traité de Kutchuk-Kaïnardji. Le dernier souverain de la. Géorgie, le faible et inhabile George, accablé par les incursions des montagnards, Lesghis et Awares, par les attaques des Persans et des chefs musulmans, ses voisins, et voyant son royaume dans la désolation et la détresse, en fit don à l’empereur Paul Ier par son testament en date du 20 décembre 1800. L’année suivante, le successeur de Paul, Alexandre Ier, déclarait, dans un manifeste adressé à la nation géorgienne, qu’il acceptait le legs du prince géorgien ; mais cette cession, comme celle que fit la Porte à la Russie du littoral oriental de la Mer-Noire par le traité d’Andrinople, n’était rien moins qu’un don gratuit, un héritage sur lequel il n’y avait qu’à étendre la main pour le recueillir. Ces pays, livrés à d’incessantes invasions et au brigandage, et par suite au désordre et à la misère, semblaient une proie que les nations environnantes se disputaient tour à tour pour la saisir ou la déchirer. Partout aux alentours s’offrait un spectacle non moins terrible et affligeant. Au sein des montagnes vivaient, comme dans un repaire inaccessible, les hordes féroces ou barbares des Lesghis, des Awares, des Tchetchenses et des Tartares. Les plaines de l’Arménie, contiguës à la mer Caspienne, étaient divisées en une foule de petites principautés, dont les chefs, presque toujours en rivalité, ne cessaient de se combattre les uns les autres que pour tomber sur les chrétiens. L’Arménie persane et turque était courbée sous la tyrannie de serdars ou de pachas affectant une sorte d’indépendance vis-à-vis du pouvoir central, et que n’arrêtait aucun excès, aucune cruauté. Dans le sud campaient les Kurdes, population de pasteurs belliqueux et turbulens, toujours disposés au pillage et à un coup de main sur leurs voisins, tandis que dans la partie occidentale de l’isthme caucasien les Tcherkesses, embusqués derrière leurs rochers, y maintenaient leur fière et sauvage liberté.

La Russie avait donc tout à faire pour prendre possession des contrées dont elle avait obtenu la cession plutôt nominale que réelle ; le relief du sol hérissé de hautes et âpres montagnes, la bravoure indomptable des habitans, les rigueurs d’un climat terrible surtout pendant l’hiver, la difficulté de pourvoir aux besoins et à la subsistance d’une nombreuse armée, tels étaient les obstacles qu’il fallait vaincre et qui ont été surmontés par des efforts persévérons et une énergie de volonté que rien n’a pu lasser. La conquête a marché d’un pas quelquefois ralenti, mais toujours sûr, et lorsque enfin dernièrement le succès l’a couronnée, il y avait soixante-trois ans qu’elle avait commencé. Des guerres conduites pendant un aussi long espace de temps, avec des vues d’agrandissement aussi vastes, aussi fermes, ne se rencontrent dans l’histoire d’aucun des peuples modernes ; il faut, pour en retrouver des exemples, remonter aux époques de la liberté et de la grandeur romaines. Et cependant dans le cours de cette période combien d’événemens sont survenus qui ont attiré ailleurs l’attention, l’activité et les forces de la Russie, qui lui ont suscité des embarras et des dangers ! Et d’abord sa lutte avec la Turquie en 1807, sa coopération aux grandes guerres continentales contre notre premier empire, marquées par les échecs qu’elle subit à Austerlitz et à Friedland, notre invasion de 1812, poussée jusqu’au cœur du territoire moscovite, sa participation aux coalitions de 1813 et 1815 dirigées contre nous, ses campagnes victorieuses de 1828 et 1829 contre la Perse et la Turquie, et en dernier lieu sa lutte contre la France, l’Angleterre, la Sardaigne et la Turquie réunies en Crimée ! Au moment de cette dernière lutte, Schamyl était encore puissant et redoutable dans le Daghestan oriental ; à l’ouest, les tribus tcherkesses avaient à peine été entamées. Les opérations actives de l’armée du Caucase furent alors suspendues ; mais pas un des deux cent mille hommes qu’elle comptait ne put en être détaché, tant les montagnards restaient forts et menaçans, tant la partie engagée contre eux présentait encore des chances incertaines et inquiétantes. La conclusion de la paix de Paris et la nomination du prince Bariatinskii au commandement supérieur des provinces caucasiennes furent le signal de la reprise des hostilités. Abattu par plusieurs défaites successives et épuisé par la résistance si inégale qu’il avait soutenue pendant vingt-cinq ans, Schamyl dut céder et se rendre à discrétion. Le Caucase oriental, sur lequel s’étendait son pouvoir, fut incorporé à l’empire en recevant une nouvelle organisation sous le nom de province du Terek (Terekskaïa oblast).

Dans un précédent travail, j’ai conduit mon récit jusqu’à la captivité de l’imam [4] ; il me reste à raconter les événemens qui l’ont suivie, la campagne entreprise contre les Tcherkesses, leur soumission et l’asservissement du Caucase tout entier. Isolés et abandonnés des autres tribus, cernés d’un côté par les Cosaques de la ligne, de l’autre par les troupes de l’armée régulière, désunis entre eux, sans chefs, sans direction, ces intrépides montagnards ont pu cependant tenir tête durant quatre ans à des forces écrasantes. Dans ce duel engagé entre eux et un adversaire abhorré, leurs bras affaiblis étaient soutenus par le sentiment qui met en jeu le plus énergique ressort de l’homme, le désespoir du moment suprême. Ils savaient d’avance le triste sort qui leur était réservé : quitter le sol natal, leurs foyers, la terre de leurs ancêtres, pour aller s’établir dans une autre partie du Caucase sous la surveillance des Russes ou bien émigrer en Turquie. Plus malheureux mille fois que leurs frères du Caucase oriental, qui, forcés d’accepter le joug étranger, avaient du moins conservé leur patrie et leurs propriétés, les Tcherkesses, en perdant tout ce qui leur était cher, n’avaient d’autre choix que l’internement ou l’exil, cruelle alternative, nécessité fatale de la conquête, que le vainqueur lui-même ne pouvait leur épargner, et qui a causé toutes leurs calamités. C’est alors qu’ils s’acheminèrent en masse vers la Turquie ; leur départ, précipité par une panique générale et semblable à un débordement subit et imprévu qu’aucun effort humain ne peut contenir ni diriger, s’accomplit dans les plus effroyables conditions que l’on puisse imaginer. Lamentable odyssée d’un peuple tout entier ! ces infortunés, décimés par le fer des Russes et par des maladies épidémiques, souffrant du dénûment et de la faim, pareils à des enfans incapables de se protéger eux-mêmes, sont allés s’abattre sur le territoire ottoman, où des maux bien plus grands encore les attendaient, et qui pour le plus grand nombre d’entre eux est devenu un tombeau.


I

Avant de commencer le récit des dernières convulsions et de la chute de la nationalité tcherkesse, il nous faut d’abord jeter un coup d’œil sur les lieux qui en furent le théâtre et dire les révolutions intérieures qui préparèrent cette grande catastrophe. Si l’on remonte à travers l’isthme du Caucase, sur une étendue de 200 verstes environ, en suivant le cours du Kouban depuis son liman dans la Mer-Noire, un peu au-dessous du détroit de Kertch, jusqu’au point où ce fleuve s’infléchit tout à coup en se dirigeant vers le mont Elbrouz, son berceau, on obtiendra les deux côtés d’un triangle équilatéral, ayant pour base le littoral de la Mer-Noire depuis Anapa jusqu’à Soukhoum-Kalé. C’est cet espace, d’environ 3,000 verstes carrées, qui naguère formait le territoire des peuples connus sous la dénomination générale de Tcherkesses ou Circassiens, ou bien d’Adighés, comme ils se désignent eux-mêmes. Depuis leur expulsion, cette région a reçu dans la délimitation administrative de l’empire russe le nom de province du Kouban (Koubanskaïa oblast). Pour la magnificence et la grandeur pittoresque du paysage, cette région ne le cède en rien aux autres parties de l’isthme caucasien ; elle l’emporte sur toutes par la fertilité de ses plaines basses, qui rivalisent avec les meilleures terres de la Russie. La chaîne du Caucase, datas sa direction du nord-ouest au sud-est, coupe en diagonale la Circassie, mais d’une manière très inégale. Le versant méridional, qui fait face à la Mer-Noire, descend brusquement vers le rivage, de manière à ne laisser qu’une étroite lisière entre la montagne et la mer. En certains endroits, ses derniers contre-forts surplombent les flots, par leurs falaises abruptes, mais partout verdoyantes. Le versant opposé, celui du nord, présente un aspect tout différent ; il s’incline par une suite de terrasses qui vont s’abaissant graduellement, pour s’effacer tout à fait dans une vaste plaine encadrée par le Kouban. Cette configuration orographique donne à la nature sur les deux versans un caractère particulier. Les innombrables cours d’eau qui s’échappent des flancs de la montagne affectent des deux côtés un régime tout différent. Des pentes étroites et raides qui sont tournées vers la mer, ils se précipitent à l’état de torrens impétueux qui découpent la côte en une infinité de petites criques, repaires ouverts à la contrebande et à la piraterie. Sur le versant septentrional, le contraste est frappant ; ils se développent par un cours prolongé jusqu’au Kouban, en répandant sur les plaines basses un terrain d’alluvion d’une incomparable richesse de végétation. Ces milliers de rivières et de ruisseaux ont creusé autant de vallées où vivaient naguère les tribus tcherkesses, morcelées en une foule de communautés plus ou moins considérables, et sans lien d’agrégation entre elles. C’est dans ces anfractuosités, et au milieu de vastes et impénétrables forêts qu’étaient cachés leurs aoûls ou villages, réunion de quelques huttes aux murs de boue mêlée de branchages tissés. Sur les hauteurs s’élevaient, éparses ça et là, des habitations rurales ou fermes isolées (khoutory), autour desquelles on pouvait entrevoir quelquefois, dans une trouée du brouillard, le Tcherkesse paissant ses troupeaux, fièrement appuyé sur sa carabine à canon rayé. La position de ces aoûls, rendue presque inaccessible par la nature, était encore fortifiée par une sorte de rempart avancé construit avec des abatis d’arbres et un assemblage de quartiers de roche, travail de défense exécuté grossièrement sans doute, mais assez solide pour arrêter toutes les attaques extérieures. Chacun de ces aoûls était une véritable forteresse capable de soutenir un siège régulier ; l’agression fut donc aussi difficile et laborieuse que la défense fut opiniâtre et meurtrière.

Jamais peut-être dans aucun autre lieu du globe la main du Créateur n’a paré la nature de plus de beautés sublimes ou de plus de grâces ; aucune contrée n’étale avec autant de profusion ces séductions qui attachent le cœur de l’homme au sol natal par des liens que rien ne peut rompre ; aucune n’est plus propre à inspirer l’amour de l’indépendance, si chère au montagnard. Au-dessus des plaines limoneuses du Kouban, tapissées de prairies d’un vert tendre, s’élèvent les étages successifs de la montagne, recouverts du sombre manteau de leurs forêts séculaires, et plus haut, les dentelures de la grande chaîne, blanchies par la neige, immergées dans un océan de nuages ou se détachant sur l’azur du ciel.

Malgré l’imperfection relative de nos connaissances ethnographiques sur les peuples disséminés dans la zone dont je viens de tracer les limites, on peut les rattacher avec certitude à deux souches principales : les Abazes ou Abkhazes, habitant vers le sud, que les écrivains de l’antiquité ont très bien connus et décrits, et les Tcherkesses ou Adighés. C’est de l’Abkhazie, pays moitié musulman et chrétien, que sont sorties les tribus qui, remontant vers le nord et se répandant dans les vallées du voisinage, y ont rencontré les Tcherkesses, avec lesquels ces tribus se sont mêlées ou sont restées limitrophes. D’après les traditions des Tcherkesses, ils occupaient autrefois des demeures plus éloignées vers le nord, d’où ils ont été refoulés par des populations de race mongole ou tartare au-delà du Kouban et tout le long de ses rives.

Dans ces derniers temps, quatre tribus figuraient au premier rang comme les plus nombreuses et les plus puissantes ; elles groupaient autour d’elles une foule de petits clans, vivant dans leur clientelle et sous leur protection, partageant tour à tour la fortune de celle de ces quatre tribus que les chances heureuses de la guerre, les événemens politiques ou d’autres circonstances investissaient de l’hégémonie. Ces quatre tribus principales étaient les Natoukhaïs, placés à l’embouchure du Kouban, dans les environs d’Anapa ; — au-dessous d’eux, les grands et les petits Schapsougs, dans l’intervalle compris entre les fleuves Touaspe et Schapsougo, sur la côte ; — les Abadzekhs sur le revers septentrional de la chaîne ; — les Oubykhs vers le sud, tout le long du littoral. Cet ensemble de populations formait un total qui, au début de la dernière guerre, en 1860, était de 445,000 âmes [5], suivant les calculs de M. le général de Fadeief. Ce nombre diffère assez sensiblement en moins de celui qu’énonce l’auteur des Souvenirs d’un officier de l’armée du Caucase y qui compte 128,800 individus de race abaze, et 500,000 Tcherkesses ou Adighés proprement dits, en tout 628,800 ; mais comme ces souvenirs, quoique publiés récemment, sont vieux d’une vingtaine d’années, il est probable qu’ils portent en ligne de compte des tribus qui postérieurement avaient fait leur soumission, et que par conséquent M. de Fadeief n’a pas dû énumérer parmi celles qui étaient hostiles au moment où la lutte commença. D’après les rapports qui semblent le plus exacts et qui sont le plus généralement admis, le nombre des combattans s’élevait de 60 à 65,000, ayant à faire face à une armée trois fois plus considérable, composée des meilleurs régimens du Caucase.

Pour compenser une infériorité numérique aussi marquée, les montagnards avaient, il est vrai, les avantages d’une forte position, presque inattaquable sur plusieurs points, au milieu des rochers et des forêts, dans des déniés ou sur des hauteurs abruptes, dans des lieux où la seule manière possible de combattre est la guerre de surprises et d’embuscades ou un système d’engagemens partiels. Cependant il existait une cause d’affaiblissement et de ruine qui avait usé en eux le principal ressort de la résistance, qui les rendait impuissans contre les chocs réitérés de masses disciplinées, et dont l’effet devait être inévitablement de les livrer dans un espace de temps assez court entre les mains de leurs ennemis. La désunion s’était introduite depuis cent cinquante ans environ dans la société tcherkesse, et, à l’époque où nous transportent ces derniers événemens, avait fini par la désorganiser entièrement. Jadis elle était régie par un gouvernement féodal qui maintint indissoluble pendant des siècles le lien fédératif qui unissait l’une à l’autre les différentes tribus. Chacune d’elles avait à sa tête une famille en qui le pouvoir était héréditaire, transmissible de l’un de ses membres à l’autre, sans passer directement de père en fils, et qui avait sous sa dépendance toute une hiérarchie de vassaux nobles (ouzdens), dont l’influence et le crédit étaient en raison de l’étendue de leurs terres et du nombre de leurs serfs. Cette société, constituée à la manière patriarcale, n’avait point de lois écrites ; elle obéissait à l’adat ou la coutume, ensemble de prescriptions orales basées sur des usages traditionnels dont les vieillards étaient les gardiens et les interprètes. De toutes ces prescriptions, la plus importante était celle que l’on appelait la loi du sang ou la vendetta légale, seule garantie, chez ces barbares, du respect de la vie humaine.

Cette forme de république aristocratique contrastait avec la constitution radicalement démocratique des tribus du Daghestan et de la Tchetchenia, et cette différence est essentielle à noter, parce qu’elle a déterminé le caractère particulier et l’issue très diverse de la lutte chez les deux groupes de montagnards. Ceux du Caucase oriental ne reconnaissaient d’autre niveau que celui de l’égalité la plus absolue, tous avaient en principe et de fait les mêmes droits, le même rang social ; la part d’autorité qu’ils confiaient à un conseil éligible, choisi parmi les anciens de la tribu, n’était qu’une délégation restreinte et temporaire. C’est cette organisation unitaire qui permit à des hommes de la trempe de Gazi-Molla et de Schamyl de s’imposer à ces peuples comme les représentans d’une autorité qui avait sa source dans le ciel, et en leur parlant comme les envoyés de Dieu de les entraîner tous à la guerre sainte (ghazaouat) contre les ghiaours russes ; de les réunir dans un sentiment commun d’amour de l’indépendance et de haine contre l’étranger qui prétendait leur dicter des lois. L’homme inspiré, l’homme de foi et de génie qui se révélait à eux comme apôtre, et qui justifiait sa mission par des succès militaires éclatans, devenait naturellement leur maître, et, comme Schamyl, Un maître craint et vénéré de tous, contenant les dissidences et les rivalités de tribu à tribu et les intérêts particuliers sous sa volonté de fer, concentrant dans sa puissante main toutes les forces de la nation. Les vices de la constitution politique des Tcherkesses non moins que leur tiédeur religieuse, les haines entre familles et même entre tribus entières engendrées par la loi du sang, les dissensions et les désordres qui en furent la suite, l’absence de patriotisme au milieu de cette décadence universelle, s’opposaient à ce qu’il pût sortir de leur sein un chef fort de l’adhésion commune et auquel tous consentissent à s’abandonner avec cette confiance aveugle qu’inspirait Schamyl. A la voix de l’imâm, les tribus qui vivaient éparses dans les montagnes du Daghestan se sont transformées en une nationalité compacte et vivace, tandis que les Tcherkesses, chez lesquels ne se manifesta aucun homme d’un talent supérieur, avaient fini par tomber peu à peu dans un état de fractionnement et de faiblesse. Aussi quatre années à peine ont suffi pour les vaincre et les disperser de tous côtés, tandis qu’il a fallu un quart de siècle et une lutte acharnée pour dompter les bandes disciplinées et aguerries de Schamyl. Ce n’est pas que les Tcherkesses le cèdent à ces derniers sous le rapport de la bravoure et des qualités militaires ; ils ont fait leurs preuves devant l’ennemi. Aucun peuple peut-être ne l’emportait sur eux par l’élan personnel et l’héroïsme chevaleresque. Leur intrépidité dans les combats n’est pas moins célèbre que la beauté de leurs femmes.

Un écrivain qui a pris comme sujet d’études l’histoire et la géographie de la Circassie [6] a exposé dernièrement l’origine et les phases du mouvement qui s’opéra au sein des tribus tcherkesses et les fit passer du régime aristocratique à la démocratie, pour aboutir à l’anarchie et à la ruine. La féodalité, après avoir conservé pendant une très longue période son prestige et sa puissance, commença à décliner et ne sut plus se défendre contre les prétentions et les empiétemens auxquels elle fat en butte. Au lieu de s’absorber, comme chez nous en Europe, dans un pouvoir unique et central dont la royauté a été l’expression, elle se divisa et s’affaiblit de plus en plus au profit de la démocratie. Des idées d’indépendance et d’affranchissement avaient germé parmi le peuple ; les privilèges de la noblesse cessèrent d’être respectés et furent contestés. Les deux partis essayèrent alors de mettre un terme, par une transaction, à ces luttes intestines ; il fut convenu que deux assemblées seraient convoquées, l’une composée de nobles et l’autre d’élémens populaires. Celle-ci ayant le dessus par le nombre, les nobles, pour la contre-balancer, eurent recours à la ruse et à l’intrigue et réussirent à diviser leurs adversaires. Le désordre alla en augmentant ; aucune main n’avait la force de l’arrêter. L’aristocratie, minée par des attaques réitérées et dépourvue de chef, fut contrainte de céder. Désespérée de sa défaite, elle résolut de frapper un dernier coup et d’employer la voie des armes. Les Natoukaïs et les Schapsougs appelèrent à leur aide une peuplade voisine, les Bjedoukhs, et en 1796 une sanglante bataille fut livrée dans le lieu appelé Bziokho-zaouo, nom que cette bataille a depuis lors retenu. Les Bjedoukhs décidèrent la victoire ; mais, loin de relever la noblesse, ce triomphe ne fit que hâter sa chute. Dès ce moment, tout espoir s’évanouit pour elle ; l’égalité fut proclamée ouvertement, et le prix du sang réglé le même pour tous, patriciens ou plébéiens. Une des conséquences de cette révolution fut l’émigration de quelques familles nobles, qui quittèrent leurs foyers pour aller chercher un refuge chez leurs voisins ou se mettre sous la protection des Russes. Cependant le plus grand nombre demeura dans le pays avec l’espoir illusoire d’une restauration prochaine ; mais cette révolution était définitive, et depuis lors il n’y a eu d’autres privilèges reconnus que ceux que chacun peut acquérir par l’intelligence, par la parole dans les assemblées populaires, par la bravoure sur le champ de bataille.

Par malheur pour eux, les Tcherkesses, après avoir renversé leur ancienne constitution, ne surent pas s’en créer Une nouvelle, appropriée à cet esprit radical qui les avait envahis ; chacun fut libre d’agir à sa guise, sans reconnaître aucune autorité au-dessus de lui ; chez eux, comme dans l’ancienne monarchie polonaise, une seule voix, le liberum veto, formait un contre-poids légal au vote de la communauté et suffisait pour l’annuler. Les décisions des assemblées nationales restaient ainsi sans exécution. La société, désarmée contre un de ses membres coupable et réfractaire, ne pouvait que le priver du privilège de la garantie solidaire en le mettant hors la loi qui fixait le prix du sang ; mais, comme les liens de famille étaient très multipliés et ces familles très nombreuses, l’obligation imposée à tous les parens par la coutume de prendre fait et cause pour un parent offensé dispensait le proscrit de s’inquiéter de la sentence prononcée contre lui, et constituait la meilleure garantie de sa sûreté personnelle. Dans une telle absence d’organisation sociale, tout lien politique était détruit, car l’existence même de chaque tribu, reposant uniquement sur la reconnaissance de l’identité du sang, se trouvait limitée au cercle étroit de la famille. L’unité généalogique avait remplacé l’unité collective et nationale.

Au milieu de cette déchéance de la noblesse, l’étiquette, très sévère chez les Tcherkesses, avait sauvé quelques formes de respect et de déférence, mais qui n’impliquaient aucun pouvoir réel ; nous devons ajouter que la situation des nobles n’était pas la même dans les différentes tribus. Dans quelques-unes, ils jouissaient de la considération due à l’illustration du nom et d’une sorte de prépondérance morale ; dans d’autres au contraire, comme chez les Bjedoukhs, ils avaient été chassés des aoûls, retranchés du corps de la nation et réduits à la condition de paysans. Un seul privilège, bien funeste, il est vrai, avait échappé tout entier au naufrage, le privilège de la glèbe. Le tiers de la population vivait dans l’esclavage ; chaque homme libre pouvait à volonté avoir des serfs, mais le noble était tenu forcément d’en posséder, car le travail personnel était regardé comme un déshonneur pour lui, comme une tache qui retombait sur toute la famille. La richesse de chacun était évaluée, et par suite la considération lui était accordée, uniquement d’après le nombre des serfs.

Ce n’est pas tout ; le mal produit par les déchiremens intérieurs dont je viens de dérouler le triste tableau était encore aggravé par d’autres influences, non moins funestes, venues du dehors. Dans cette catégorie, il faut placer en première ligne les tentatives des soi-disant amis des Tcherkesses, accourus sous prétexte de leur prêter assistance, mais en réalité dans l’intention de créer des embarras à la Russie et de la combattre sur cet autre terrain. La Turquie, en cédant par le traité d’Andrinople la côte orientale de la Mer-Noire, avait conservé sans doute quelques regrets et des arrière-pensées, si l’on en juge par sa conduite ultérieure. Cette côte n’avait pour elle aucune importance stratégique ou navale, mais elle était le grand entrepôt où les marchands d’esclaves venaient s’approvisionner des beautés destinées à peupler les harems ottomans, et les croisières russes gênaient singulièrement ce trafic de chair humaine.

A en croire M. de Fadeief, ce mauvais vouloir et les prétentions in petto de la Porte se trahirent plus d’une fois par des manœuvres sourdes, mais suffisamment caractérisées. Tout en reconnaissant officiellement les Tcherkesses comme sujets russes, on tenait vis-à-vis d’eux un tout autre langage ; les autorités turques les invitaient à recourir à elles, comme à un pouvoir légal, chargé de les protéger ; chaque pacha investi du gouvernement de l’une des provinces maritimes voisines du Caucase se croyait indispensablement obligé, en venant prendre possession de son poste, d’adresser aux montagnards une proclamation conçue dans le même esprit ; des émissaires parcouraient dans tous les sens la province du Kouban et y faisaient une active propagande, tandis que des steamers ottomans déposaient sur le rivage des soldats de fortune (avantouristy) recrutés à Constantinople dans tous les partis hostiles à la Russie. L’opinion publique en Angleterre encourageait ces agressions clandestines à l’aide de souscriptions recueillies partout et concentrées à Londres ; des munitions de guerre, poudre, armes, canons rayés, étaient expédiées aux Circassiens avec la connivence et sous la protection, des Turks. J’ai rapporté, en les résumant, ces accusations de M. de Fadeief, parce qu’elles nous révèlent la série de griefs que son gouvernement tient en réserve pour quelque éventualité désirée ou prévue ; je lui en laisse la responsabilité, même lorsqu’il semble les justifier par des faits positifs. Il cite, par exemple, le débarquement opéré à Touapse en 1861, qui jeta sur ce point de la côte tcherkesse un assortiment d’uniformes, des munitions de guerre et des fusils destinés à équiper des régimens dont les cadres avaient été formés à Constantinople ; mais l’entreprise échoua, les régimens attendus ne parurent pas, et les approvisionnemens préparés et apportés à grands frais furent pillés et dispersés par les montagnards.

Que ces expéditions interlopes aient été de notoriété publique à Constantinople, qu’elles aient été connues d’avance par des fonctionnaires turks, d’origine tcherkesse, et favorables en secret à leurs compatriotes malheureux, c’est ce que l’on ne saurait révoquer en doute ; mais, pour être juste, il faut dire qu’elles étaient concertées sous main et avec tant de précautions que la Porte a pu les ignorer. Une fois accomplies et ébruitées, il n’y avait d’autre parti à prendre qu’à les désapprouver officiellement.

C’est ce qui advint dans l’affaire du brick anglais le Kanguroo, qui donna lieu à une enquête poursuivie devant la juridiction du séraskier en 1857 et ensuite indéfiniment suspendue. Le bruit circula que l’on avait voulu éviter ainsi de mettre à jour la coopération du consul de l’une des principales puissances. Ce commencement d’enquête semble démontrer que la Porte n’avait favorisé en rien cette expédition. Il y aurait eu mauvaise grâce à lui reprocher d’avoir laissé surprendre sa vigilance, puisque celle de l’ambassadeur russe, M. de Boutenief, bien autrement intéressé à se tenir sur ses gardes, fut aussi en défaut. Suivant la version donnée par la Gazette de Trieste, la Presse d’Orient et le Sémaphore, les Tcherkesses ayant élu, en qualité de chef suprême, Méhémet-Bey, renégat hongrois du nom de Bangya, celui-ci envoya immédiatement à Londres un de ses amis, Hongrois comme lui et attaché au service de la Porte, pour acheter des armes et des munitions. Cet agent partit muni d’une lettre de crédit illimité sur Londres que lui remit un banquier de Péra. Par ses soins, les armes furent expédiées sur le Kanguroo, qui ne tarda pas à arriver à Constantinople, où il séjourna plusieurs semaines, mouillé devant Koum-Kapou. Dans l’intervalle, Méhémet-Bey avait réuni un corps de quatre cent-cinquante hommes, réfugiés polonais ou hongrois, et, ayant frété un second navire ainsi qu’un remorqueur à vapeur pour conduire ses transports, se dirigea vers Touapse. M. de Boutenief, averti trop tard, fit partir en toute hâte le bateau à vapeur russe le Pruth, pour surveiller l’expédition. Sur ses réclamations, la, Porte lui accorda comme satisfaction l’éloignement à quelques lieues de Constantinople de deux fonctionnaires notoirement compromis dans cette affaire, Ismayl-Pacha, directeur des postes, Circassien de naissance, et Ferhad-Pacha (le général hongrois Stein), le premier, qui était fort riche, pour avoir fourni des fonds, et le second à cause de ses actives démarches. Cependant au bout de quelques mois ils furent amnistiés à l’occasion de la fêté du sultan et rappelés dans la capitale [7]. C’est ainsi, ajoute le correspondant de la Gazette de Trieste, que la neutralité de la Mer-Noire, proclamée l’année précédente par le traité de Paris, servit pour la première fois à fournir des armes et des munitions au vieil ennemi de la Russie. Sans avoir besoin de faire remarquer que c’était là précisément une violation flagrante de ce même traité, nous nous bornerons à dire que ces tentatives en faveur des Tcherkesses, mal combinées et contrariées par les croiseurs russes, avortèrent presque toujours, et, loin d’être utiles à ceux pour qui elles étaient entreprises, n’eurent d’autre résultat que d’empirer leur situation vis-à-vis d’un ennemi irrité et rendu, implacable.

Les efforts de Schamyl pour gagner ces peuples à sa cause et les ranger sous son autorité ne leur furent pas moins préjudiciables. Pendant longtemps, ces efforts n’eurent aucun résultat ; ses agens ne pouvaient parvenir chez les Tcherkesses avec un appareil militaire et les forces nécessaires pour appuyer leur mission. Le vaste espace qui sépare le Daghestan de la province du Kouban, et qu’il leur fallait traverser, était au pouvoir des Russes, habité par des tribus pacifiées. Ce n’est qu’en se glissant furtivement à travers les forêts et un à un, que ces envoyés pénétraient sur le territoire tcherkesse. Leur seul moyen d’action était la prédication du muridisme et de l’apostolat de l’imâm ; mais leur voix ne rencontra que de rares échos, leurs exhortations ne furent pas écoutées, et ils ne recrutèrent qu’un très petit nombre de prosélytes. Les Tcherkesses, ainsi que nous l’avons déjà fait observer, sont de très mauvais musulmans, dépourvus de convictions religieuses, incapables de comprendre les doctrines abstraites et mystiques du muridisme, très peu enclins à la vie d’abnégation et d’austérité qu’il prescrit à ses adeptes. Ils ont quelques souvenirs confus du christianisme, qu’ils connurent jadis, mais au fond ils sont restés toujours attachés à leur ancien et grossier fétichisme. Celui des missionnaires venus le plus récemment pour les visiter de la part de Schamyl fut son naïb, (lieutenant) Méhémet-Amin, le même que nous avons vu précédemment en conférence à Varna avec le maréchal Saint-Arnaud, et qui s’était présenté à lui sous le nom de Naïb-Pacha. Méhémet-Amin fut plus heureux ou plus adroit que ses prédécesseurs, il sut tirer parti de la rivalité et des discussions des tribus et se créer un parti parmi les Abadzekhs. Chassé plus tard de cette tribu, il alla chercher un asile chez les Oubykhs ; ceux-ci, tout en refusant d’accepter sa domination, lui fournirent un renfort d’hommes avec lequel il rentra chez les Abadzekhs et les contraignit de le reconnaître pour chef. Un peu avant la chute de Schamyl, son pouvoir s’était étendu sur les Bjedoukhs et quelques petites tribus abazes ; mais c’est en vain qu’il essaya de donner pour base à ce pouvoir la religion : le muridisme était antipathique aux Tcherkesses. Les peines dont Méhemet-Amin frappait les transgresseurs de la loi musulmane n’étaient point considérées par eux comme celles que Schamyl prescrivait à ses fidèles croyans, comme une expiation due à la divinité offensée et subie par le condamné avec la résignation que donne la foi ; elles étaient regardées comme de véritables meurtres. Disciple et organe de l’imâm, il annonçait le dogme de l’égalité absolue entre tous les hommes, et, en s’appliquant à y convertir les Tcherkesses, il porta le dernier coup à l’aristocratie. Rusé, habile, actif, il finit par acquérir de l’influence sur deux autres tribus, les Schapsougs et les Natoukhaïs, et à les réunir avec les Abadzekhs dans une résistance commune, quelquefois heureuse, contre les Russes. Peut-être avec le temps cette influence aurait pris de l’extension et l’autorité du lieutenant de Schamyl se serait affermie, si la Turquie, le regard toujours tourné vers le Caucase et jalouse de maintenir ces peuples à sa dévotion, ne leur avait alors envoyé un homme à elle, Sefer-Bey, ancien chef natoukhaï, qui vivait retiré depuis longues années à Andrinople. Au point de vue de la politique, c’était une faute grave, qui ruina d’un seul coup ses prétentions à l’exercice du protectorat qu’elle affectait sur les tribus du Caucase et la cause même dont elle s’était faite le soutien.

Au moment de la guerre de Crimée, Sefer-Bey fut mandé à Constantinople, décoré du titre de pacha et chargé d’aller soulever les Tcherkesses ; la noblesse, abattue et humiliée, vint à lui attirée par l’espoir de recouvrer ses antiques privilèges. Bientôt il vit se ranger autour de lui les Schapsougs et les Natoukhaïs, qui abandonnèrent Méhémet-Amin. Cette défection suscita entre les deux chefs une rivalité sourde, qui ne tarda point à dégénérer en un antagonisme déclaré, et eut pour résultat d’affaiblir l’autorité de l’un et de l’autre et de séparer les montagnards en deux camps. C’est dans ces conjonctures, et pour mettre fin à ces désordres, qu’ils élurent Méhémet-Bey ; mais le nouveau chef ne réussit pas mieux que les autres à rétablir leurs affaires. On le voit en effet apparaître un instant sur le théâtre de l’action, pour s’éclipser aussitôt et rentrer dans une obscurité d’où il n’est plus sorti. Sur ces entrefaites, l’envoyé de la Porte, Sefer-Pacha, mourut, et son fils, Karabatyr-Zanoko, ne lui succéda point. Méhémet-Amin, déjà ébranlé par cette rivalité, reçut en ce moment le contre-coup de la défaite de Schamyl. Son mandat finissait légalement par la disparition de celui de qui il le tenait. Se substituer à lui comme imâm et s’arroger ce titre suprême était chose impossible, lorsque ses prérogatives comme naïb étaient battues en brèche par une très forte opposition. Sa situation difficile et précaire vis-à-vis des montagnards le devint bien davantage par l’approche de l’armée russe, rendue disponible par la soumission du Daghestan ; saisissant le premier prétexte venu pour se mettre lui-même à l’abri et sauver ses richesses, il ménagea une trêve entre les Russes et les Abadzekhs, et l’année suivante, laissant les montagnards se tirer d’embarras comme ils le pourraient, il se retira en Turquie avec une pension du gouvernement de Saint-Pétersbourg.

La sollicitude intempestive ou intéressée de la Turquie pour les Tcherkesses et la mission qu’elle avait confiée à Sefer-Pacha n’avaient donc abouti qu’à les rendre plus désunis et plus faibles précisément au moment où ils allaient avoir sur les bras toutes les forces du Caucase et où le péril était immense et imminent.

Pour comble de disgrâce, celui des gouvernemens européens qui semblait avoir un intérêt réel à les protéger, et sur la bienveillance duquel ils comptaient, le gouvernement anglais, les délaissa entièrement. En 1863, lorsque les armes de la Russie devenaient de plus en plus menaçantes et que la crise finale s’annonçait comme inévitable, deux Tcherkesses, Hadji Hayden Haçan et Roustam Ogli, furent envoyés à Londres par le comité circassien de Constantinople pour adresser un suprême appel à la commisération britannique. Ils présentèrent une pétition dans ce sens à la reine ; la réponse du comte Russell suivit immédiatement ; elle contenait un refus bref et formel. Vainement quelques voix au sein du parlement et dans le comité circassien de Londres firent entendre de sympathiques protestations. Éconduits officiellement et désappointés, les deux députés essayèrent de soulever l’opinion publique, et ils se mirent à parcourir l’Angleterre. Il se fit beaucoup de bruit autour d’eux, les meetings de Birmingham, Sheffield, Leeds, Edimbourg, etc., retentirent de paroles enthousiastes et passionnées ; mais de toutes ces démonstrations bruyantes ils ne recueillirent que quelques aumônes et des marques d’un stérile bon vouloir. On doit croire que c’est l’insuccès de cette première partie de leur programme qui les détourna de leur projet de franchir le détroit et de venir implorer la générosité de la France.

La cause du mauvais accueil fait par le ministère anglais aux envoyés tcherkesses vient sans doute de ce qu’il considérait l’occupation de la côte orientale de la Mer-Noire par la Russie comme un fait accompli et irrémédiable, et la question circassienne comme un prétexte possible aux attaques de l’opposition et aux agitations de l’opinion publique. D’ailleurs il ne fit que suivre dans cette occasion les précédens de la politique de lord Palmerston, lorsque celui-ci, chargé de la direction du foreign-office, dans le cabinet présidé par le comte Grey, eut à s’occuper en 1837 de la capture du Vixen par la flotte russe de la Mer-Noire, et plia devant l’attitude vivement accentuée du cabinet de Saint-Pétersbourg. Cette concession faite au maintien de l’alliance russe est une tradition tory qui n’a jamais été répudiée par les whigs qui se sont succédé au pouvoir depuis Canning, et dont le comte Russell a hérité à son tour. Peut-être dans son refus y avait-il une réminiscence involontaire de l’impression qu’avait produite l’inaction des tribus du Caucase pendant la guerre de Grimée. Ce qui pourrait donner crédita cette supposition, c’est que Hayden Haçan et Roustam Ogli, se trouvant en face du public anglais, crurent avoir besoin préalablement d’écarter un reproche prévu et, disons-le, mérité. Ils firent paraître un mémoire justificatif [8], où, après quelques explications assez obscures et assez peu vraisemblables, ils confessent naïvement que les Tcherkesses ne se crurent pas obligés de seconder une guerre qui se faisait en dehors de leurs limites, qui par conséquent ne les regardait pas, et que si les alliés fussent venus avec l’intention hautement avouée d’affranchir l’Arménie, la Géorgie et le Caucase entier, alors seulement ils auraient consenti à se joindre à eux. On peut se rappeler que Schamyl ne se montra pas plus empressé contre l’ennemi commun, et que plus tard, prisonnier à Kalouga, il essaya de se disculper par des raisons que nous avons rapportées ailleurs, en rejetant les motifs de son inaction sur le compte des généraux turks qui avaient négligé de l’appeler en temps utile, et qui de plus froissèrent son amour-propre par des ordres dans un langage hautain et déplacé. Mais cet égoïsme inintelligent n’a rien de surprenant de la part de ces peuples simples et barbares, pour qui le monde ne se composait que de deux nations, les Turks, leurs amis et leurs protecteurs, et les Russes, race de mécréans détestés, — et pour qui tout le reste n’était qu’un ramas de ghiaours dont l’existence leur était inconnue ou indifférente.

Ce sentiment de répulsion éclata dans un fait qui se passa pendant que nous combattions sous les murs de Sébastopol. Un navire français avait abordé chez les Schapsougs pour acheter des bestiaux. Pendant que les montagnards s’étaient retirés pour aller soigner leurs bœufs, les hommes de l’équipage se donnèrent le passe-temps de prendre des grenouilles au filet et les firent cuire pour leur repas. A leur retour, les montagnards, voyant ces apprêts culinaires, témoignèrent leur dégoût pour un aliment interdit par le Coran et considéré comme immonde. — Jusqu’à présent, dirent-ils à leurs visiteurs, nous avons repoussé les Russes parce qu’ils mangent de la chair de porc ; maintenant il nous faut nous joindre à eux pour vous exterminer tous jusqu’au dernier [9].

Nous avons passé en revue les principales causes qui amenèrent la fâcheuse situation où se trouvaient les Tcherkesses au moment de la guerre. Tout semblait conspirer contre eux, tout semblait accélérer leur perte, — et leurs propres dissensions, et l’intervention inopportune de leurs prétendus amis, et la violence menaçante de leurs adversaires, et l’abandon où les laissait à l’heure du danger une puissance jadis bienveillante, devenue sourde à leurs cris de détresse ; mais avant de les voir aux prises avec les Russes il faut examiner une question de droit international qui a eu sur cette lutte une influence décisive plus funeste peut-être que les circonstances diverses qu’on vient d’exposer.


II

Cette question, qui a eu dans le temps un très grand retentissement en Angleterre et de là dans toute l’Europe, a trait à la mise en état de blocus, par la Russie, de la côte orientale de la Mer-Noire, et à l’établissement d’une croisière permanente dans les eaux qui baignent cette côte. Le motif mis en avant était d’entraver le commerce de femmes et de jeunes esclaves que les Turks faisaient depuis un temps immémorial avec les Tcherkesses, et d’empêcher ces derniers de recevoir de la contrebande de guerre. Cette mesure était déjà en pleine exécution avant même qu’elle eût été dénoncée officiellement à ceux qu’elle pouvait intéresser. Ce n’est qu’en 1831 que les ambassadeurs des diverses puissances résidant à Constantinople eurent connaissance du règlement par lequel la Russie avait frappé d’interdit le littoral tcherkesse. Ils en donnèrent avis en particulier aux consuls placés sous leurs ordres en les invitant à transmettre cette communication par voie officieuse à ceux de leurs nationaux engagés dans le commerce de la Mer-Noire. En vertu de quel droit la Russie avait-elle décrété une pareille mesure ? Sur quels titres se fondaient ses prétentions à la propriété exclusive du territoire tcherkesse ? Pour le cabinet de Saint-Pétersbourg, ce droit découlait des stipulations du traité d’Andrinople, dont l’article 4 lui assurait la cession de toute la côte comprise entre l’embouchure du Kouban et le port Saint-Nicolas, jusqu’aux confins de la Mingrélie. A ces prétentions, le gouvernement anglais opposa une fin de non-recevoir en contestant la validité de cette cession. Les jurisconsultes de la couronne, consultés, décidèrent que le blocus russe était illégal, que c’était une violation du droit public européen. Ils s’appuyaient sur ce fait, que, les Tcherkesses étant une nation indépendante et sui juris, le sultan n’avait pu, sans leur consentement, les livrer corps et biens à la Russie ; ils soutenaient que cette cession était nulle, n’engageait à rien les tiers, étrangers aux conventions d’Andrinople, que ces peuples, ayant capacité pour faire tous les actes de souveraineté, étaient maîtres d’entretenir des relations et de traiter avec qui bon leur semblerait, et qu’ainsi l’accès de leur pays était de droit commun et ouvert à tous ceux qu’ils jugeraient à propos d’y admettre. Pour donner plus de poids à cette décision et une sanction en quelque sorte définitive, un bâtiment de commerce, le Vixen, fut équipé, chargé de sel et confié à la direction de M. Bell, négociant anglais de Bucharest. Sa mission était d’établir des rapports de commerce avec la Circassie. L’entreprise fut patronnée et subventionnée par les hommes les plus considérables de l’Angleterre et par le roi lui-même [10]. Il paraît en effet que George IV, qui en avait conçu l’idée ou du moins qui avait adopté cette idée avec chaleur, après avoir entendu M. Bell, consulta le ministre des affaires étrangères sur la question de légalité. La réponse de lord Palmerston fut affirmative et laissa ignorer au roi l’existence du règlement prohibitif. Dans l’intervalle, l’ambassadeur russe à Londres fit connaître d’une manière officielle ce règlement ; mais le Vixen avait déjà pris la mer et se dirigeait sur Constantinople. M. Bell, continuant son chemin sans obstacle, alla jeter l’ancre dans la baie de Soudjouk-Kaleh, vers le nord de la côte tcherkesse, et débarqua sa cargaison ; mais au bout de trente-six heures, le 27 novembre 1836, son navire fut saisi par le brick russe l’Ajax et conduit dans le port militaire de Sébastopol. Une commission du conseil de l’amirauté en prononça la confiscation pour le fait de contrebande et pour avoir violé les prescriptions de la police sanitaire. Cet acte de rigueur, considéré comme un outrage infligé au pavillon britannique, provoqua une explosion de colère et d’indignation parmi nos voisins d’au-delà du détroit ; l’affaire fut portée devant la chambre des communes [11] et y excita un orage violent, mais qui fut de courte durée et tout à fait inoffensif, car, au grand scandale de l’opposition et en dépit de l’opinion publique soulevée, le ministre recula devant les complications que cet incident pouvait occasionner, et, tout en faisant ses réserves in petto sur la question de droit, subit bénévolement le fait accompli. Lord Durham, alors ambassadeur à Saint-Pétersbourg, eut ordre de donner un acquiescement tout pacifique aux explications telles quelles du comte Nesselrode. Le ministre russe confirma par une note très explicite la validité de la prise du Vixen, par la raison que ce navire était entré sans autorisation dans un port appartenant à la Russie, et s’était livré à des opérations commerciales prohibées. Les réclamations et les démarches des propriétaires du Vixen auprès de leur gouvernement n’eurent pas plus de succès ; ils n’obtinrent aucune indemnité et furent ruinés. Le blocus continua comme par le passé, et les contrebandiers turks seuls se hasardèrent sur le littoral tcherkesse ; partant des ports de Trébizonde ou de Sinope, ils profitaient des ténèbres de la nuit ou de l’obscurité de l’atmosphère, voilée par le brouillard ou l’orage, pour tromper la vigilance des croiseurs russes. Montés sur leurs bateaux plats (kotckermas), ils rasaient la côte en défiant des bâtimens forcés par leur structure et leur tonnage de stationner dans les grandes eaux. S’ils étaient poursuivis de près, ils trouvaient dans les anfractuosités des rochers un abri prompt et sûr, ou, remontant les cours d’eau qui se déversent sur cette côte, ils tiraient leurs embarcations à terre, en les dissimulant sous les grands arbres et dans les hautes herbes. Les risques de ce commerce illicite étaient largement compensés par les bénéfices qu’il procurait ; en retour du sel, de la poudre et des armes vendus aux montagnards, les montagnards emportaient des femmes et des. jeunes garçons, dont les parens trafiquaient sans plus de scrupules qu’ils l’eussent fait de leurs bestiaux. Tout récemment encore et postérieurement au traité de Paris, l’Angleterre n’avait point renoncé aux objections qu’elle opposait à l’exclusion des neutres sur cette côte. Dans une lettre de lord Malmesbury au baron Brunnov, ambassadeur de Russie à Londres, en date du 14 octobre 1858, ces objections sont reproduites absolument avec le même fonds d’idées et dans le même langage que l’on retrouve dans la consultation des légistes anglais au sujet de la prise du Vixen. Les argumens mis en avant par l’ambassadeur de Russie dans sa réponse du 21 octobre suivant ne manquent pas de force et semblent prouver du moins la bonne foi du gouvernement russe. Il dit que la cession du littoral oriental de la Mer-Noire fut le prix de la restitution faite par son gouvernement à la Porte des provinces dont la guerre de 1828 l’avait mis en possession et de l’abandon d’une partie de l’indemnité que cette guerre avait imposée à la Turquie. Dans les conférences préparatoires du traité de Paris, l’état des territoires situés à l’est de la Mer-Noire ayant été examiné et vérifié, aucune réclamation des membres du congrès ne vint contester ou invalider les droits que s’attribue la Russie, et le silence du grand-vizir, premier plénipotentiaire ottoman, présent à ces conférences, peut être considéré comme une adhésion à cette reconnaissance tacite. Cependant une difficulté dont M. le baron Brunnov ne paraît pas s’être préoccupé et qui domine tout le débat est de savoir si le sultan lui-même était réellement en droit de disposer en toute souveraineté du territoire tcherkesse et de le céder à titre gratuit ou onéreux. Si nous interrogeons les Tcherkesses, partie principale dans ce procès où ils n’ont été ni appelés ni entendus, ils nous répondront qu’ils ont toujours repoussé toute idée de domination étrangère et de subordination à un maître quelconque, que, tout en proclamant le sultan comme leur chef religieux, le successeur de Mahomet et des khalifes, le pontife suprême de l’islamisme, ils ont constamment vécu dans une ignorance complète et dans une parfaite insouciance de ses prétentions politiques sur eux. A vrai dire, cette revendication de leur territoire par la Porte a son origine ou plutôt son prétexte dans des faits déjà anciens ; elle a pour base une prescription séculaire, mais cette prescription n’atteint que deux ou trois points du littoral. Les montagnards, à la première apparition des Turks dans leur pays, vers la fin du XVIe siècle, les accueillirent comme leurs coreligionnaires et leurs frères par la foi ; ils les laissèrent s’y établir tranquillement, bâtir quelques forteresses sur la côte, sans leur permettre toutefois de pénétrer dans l’intérieur et de s’immiscer dans leurs affaires particulières. Lorsque les Turks manifestaient la velléité d’une pareille ingérence, ils tombaient sur eux et les maltraitaient sans pitié. Toutes les fois que la Porte essayait de leur dicter ses volontés, « nous et nos ancêtres, disaient-ils fièrement, nous n’avons jamais appartenu au sultan, jamais nous n’avons fait acte de soumission envers lui, fourni un seul homme à ses armées, un écu à son trésor ; nous ne voulons relever de personnelle sultan n’est point notre maître, et c’est pour cela qu’il ne peut nous céder à la Russie. » Une anecdote rapportée par M. de Fadeief met en relief cette disposition des esprits de la nation tcherkesse. A l’époque où le général Raïevskii commandait la ligne du littoral de la Mer-Noire, il fondit tout à coup sur le territoire des Schapsougs. Une députation des anciens de la tribu vint s’enquérir du motif de cette agression inattendue. « C’est tout simple, répondit Raïevskii, le sultan vous a donnés en cadeau (pesh-kesch) au tsar russe. — Vraiment ! repartit d’un ton de surprise l’un des députés ; maintenant je commence à comprendre. » Et lui montrant du doigt un oiseau perché sur une des branches d’un arbre voisin : « Général, ajouta-t-il, voyez-vous cet oiseau ? Eh bien ! je vous le donne, allez le prendre. » Cet apologue naïf, mais très significatif, termina la conversation, et les hostilités recommencèrent.

Il y aurait plus de raison peut-être de rattacher l’origine des droits de la Russie à ceux que possédaient les khans de la Grimée, dont elle est l’héritière. Toutefois cet argument a été omis par M. le baron Brunnov, et jamais il n’a été invoqué, que je sache, par la chancellerie du comte Nesselrode ou du prince Gortchakof. Il est incontestable cependant que les souverains tartares de la péninsule prenaient, entre autres titres, celui de khan de Circassie, et que la Porte leur reconnaissait officiellement ce titre [12]. Dans cette hypothèse, la Russie aurait acheté argent comptant ce qui lui appartenait déjà, et l’article 4 du traité d’Andrinople constituerait pour elle un mécompte diplomatique, ou, en termes vulgaires, un marché de dupe. Mais sous cette question de la légalité du blocus et de l’occupation de la côte tcherkesse, traitée comme une thèse de droit commercial, se cachait une autre question d’une importance politique bien supérieure, réelle, quoique sous-entendue : le maintien ou l’anéantissement de la domination russe au Caucase et par suite dans la Mer-Noire. Le littoral laissé libre sur une étendue de 300 verstes et au pouvoir de populations hostiles prêtes à tendre la main à tous les ennemis de la Russie livrait à l’invasion toute la région caucasienne en y comprenant la Géorgie et l’Arménie. C’était une solution de continuité dans le système des frontières méridionales de l’empire, la séparation de l’armée du Caucase d’avec la flotte chargée de la ravitailler et de la mettre en communication avec le reste de la Russie. La guerre de Grimée avait mis ce danger en évidence. Pendant l’hiver de 1855, lorsque Omer-Pacha se jeta sur la Mingrélie, l’alarme fut telle qu’au bazar de Tiflis les marchands refusaient de recevoir ou d’échanger les roubles-papier. La défense de l’entrée du Caucase contre les alliés ne reposait que sur un corps de dix mille hommes cantonnés aux environs de Koutaïs et démunis d’approvisionnemens. M. de Fdaeief va même jusqu’à affirmer que, si des deux cent mille hommes campés sur les ruines de Sébastopol un détachement eût été envoyé pour soutenir Omer-Pacha, l’issue de la lutte n’aurait pas été douteuse, et que la Russie aurait perdu le Caucase. Elle fut tirée de ce mauvais pas, ajoute-t-il, par une circonstance inattendue, le désir empressé de la France de rappeler ses troupes de Crimée et de conclure la paix.

Le traité de Paris, en réduisant la flotte de la Mer-Noire à des proportions déclarées insuffisantes pour maintenir un blocus effectif [13], plaçait la Russie dans une nécessité urgente, absolue, de s’emparer, n’importe à quel prix et sans retard, de cette partie du Caucase, et d’en éloigner des tribus dont la soumission apparente n’aurait pas garanti la fidélité dans l’avenir, de les remplacer par des côlons d’origine nationale et de se fortifier sur ce point. Ce sont de telles exigences qui ont provoqué contre ces tribus des mesures de rigueur dont toute cette guerre n’avait pas fourni d’exemple et l’ostracisme général dont la nation tcherkesse a été frappée.


III

La marche de l’armée russe dans les montagnes du Caucase la conduisit progressivement, mais seulement en dernier lieu, à se mesurer avec les tribus du littoral de la Mer-Noire. Les premières hostilités éclatèrent en 1830 ; elles avaient été préparées de longue date par une suite d’événemens dont l’Abkhazie, l’une des provinces limitrophes, avait été le théâtre. Cet ancien royaume, patrimoine de la famille Schirvaschidzé, était tombé au pouvoir des Turks en même temps que les pays voisins, la Gourie, l’Imereth et la Mingrélie, vers la fin du XVIe siècle, sous Sélim II et Amurat III. Pour assurer leur conquête, ils construisirent en 1578, sur la côte, deux forteresses, l’une à Soukhoum, l’autre plus au sud, à Poti, à l’embouchure du Phase, et dans le voisinage du pachalik de Trébizonde. Leur domination, souvent troublée par les révoltes des Abkhazes, finit par s’y consolider par la diffusion de l’islamisme, qu’ils propagèrent parmi ces populations, autrefois chrétiennes. Sur la fin du siècle dernier, un membre de la famille Schirvaschidzé, nommé Kelesch-Bey, s’étant emparé de Soukhoum et ayant rangé sous ses lois les Abkhazes, sollicita le haut patronage du sultan, qui le reconnut comme prince régnant de l’Abkhazie et pacha héréditaire de Soukhoum ; mais, ayant donné asile au pacha rebelle de Trébizonde, contre lequel avait été prononcée une sentence de mort, il s’attira le mécontentement de son suzerain. La Géorgie venait alors de se donner aux Russes (1801). Kelesch-Bey implora leur protection et embrassa secrètement le christianisme. Pour le punir, la Porte soudoya sous main le fils aîné de Kelesch-Bey, son successeur désigné, Aslan-Bey, et celui-ci assassina son père à Soukhoum.

Les quatre frères du parricide, enveloppés dans une même disgrâce, réussirent à se soustraire à ses coups et soulevèrent toute l’Abkhazie ; l’un d’eux, Sefer-Bey, appela les Russes à son secours, et, après s’être fait chrétien ouvertement, plaça l’Abkhazie sous leur protection. Cet appel fut pour ces derniers une occasion de s’implanter à Soukhoum, la seule rade commode sur tout ce littoral depuis Batoum jusqu’à Ghelendjik, et ils y établirent une petite garnison de deux compagnies. Cependant Aslan-Bey, soutenu par les Turks, travaillait activement à rallier à lui tous les mécontens et à faire prévaloir ses prétentions. Au milieu des querelles et des déchiremens des partis, le désordre régnait partout, fomenté par les menées des deux puissances étrangères qui se disputaient ce pays, la Russie et la Turquie. Ces révolutions, pendant lesquelles plusieurs compétiteurs s’arrachèrent le trône, durèrent jusqu’en 1830, année qui suivit la conclusion du traité d’Andrinople. La Russie, excipant des clauses de ce traité, fit une première, tentative contre la côte tcherkesse. Un détachement de dix compagnies d’un régiment de dragons, avec huit canons et un corps de Cosaques, arriva par mer dans l’Abkhazie et s’empara de trois points du littoral, Bambors, Pitzounda et Gagry. Les deux premiers furent occupés sans coup férir ; mais Gagry, situé sur un éperon de rochers, détaché de la grande chaîne et plongeant dans la mer, ne céda qu’après une très vive résistance. Les tribus des environs, Sadzes, Oubykhs et Schapsougs, réunies dans un effort commun et désespéré, essayèrent vainement d’empêcher le débarquement, mais cet échec ne les découragea pas, et dans la suite elles renouvelèrent plusieurs fois leurs attaques. L’année suivante, un corps de deux régimens d’infanterie, fort de cinq mille hommes, sous les ordres du général Bergmann, prit Ghelendjik au nord, malgré la défense acharnée des Natoukhaïs et des Schapsougs.

Cependant les montagnards virent bientôt que, dans leurs rencontres avec des troupes régulières et disciplinées, s’avançant par masses irrésistibles, ils perdaient beaucoup de monde ; ils changèrent de tactique et adoptèrent un mode de combattre qui leur réussit parfaitement, et dont ils ne se sont plus départis depuis lors. Au lieu de marcher à découvert et par groupes nombreux contre les bataillons qu’on leur opposait, ils eurent recours à un système d’escarmouches, harcelant continuellement les Russes, ne leur laissant ni repos ni trêve, tombant sur les convois et les soldats isolés qui se hasardaient au dehors, épiant du haut des rochers les hommes qui apparaissaient sur le haut des murailles où ils étaient retranchés et les abattant par des coups qui ne manquaient jamais le but.

Entourés de toutes parts d’ennemis sans cesse aux aguets, invisibles, insaisissables, dont le nombre était inconnu, les établissemens russes de la côte furent bientôt réduits à là situation la plus critique ; le pays était sans ressources et ne pouvait fournir aucun approvisionnement. Il fallait transporter par mer d’Odessa, de Kertch ou de Théodosie, chevaux, animaux de travail, bois de construction ou de chauffage, vivres, munitions de guerre, etc., braver les épidémies meurtrières qu’engendre la malaria, pendant les ardeurs de l’été, sur cette côte basse et marécageuse. Malgré ces difficultés et sous le feu incessant des montagnards, les positions de Gagry et de Ghelendjik furent mises en état de solide défense, et d’autres forteresses s’élevèrent successivement ; mais il en coûtait beaucoup pour protéger et garder ces positions. Les garnisons, bloquées dans une enceinte dont elles ne pouvaient, sans artillerie, s’éloigner plus loin qu’à, la distance d’une verste, en proie aux fièvres et au scorbut et à des privations de tout genre, succombaient rapidement, et, suivant l’énergique expression d’un écrivain russe, semblaient se fondre à vue d’œil. Contrariée par les vents d’ouest, qui l’hiver poussent les navires sur les bas-fonds de la côte, et par le courant qui, partant un peu au-dessous de l’ouverture du Bosphore, suit la côte nord de l’Asie-Mineure et remonte le littoral tcherkesse, la croisière ne prêtait qu’une assistance inefficace. Quatre des six positions si péniblement occupées, Ghelendjik, la plus importante de toutes par sa baie, ses fortifications et sa nombreuse garnison, Gagry, Pitzounda, Bambori, furent abandonnées et prises de nouveau par les montagnards. Les Russes ne conservèrent qu’Anapa et Soukhoum, et durent même se borner à s’y maintenir sur la défensive. L’heure de marcher en avant n’avait pas encore sonné.

Sur le revers opposé de la chaîne, en descendant jusqu’aux rives du Kouban, une partie des populations tcherkesses vivait renfermée dans l’intérieur du coude formé par le cordon militaire, qui se prolonge depuis ce fleuve jusqu’au mont Elbrouz. Les expéditions dirigées contre ces tribus pendant une longue suite d’années n’eurent d’autre objet que de les contenir dans ces limites. Elles étaient exécutées d’après le plan stratégique adopté alors dans tout le Caucase. On entrait en campagne contre une tribu que l’on se proposait de soumettre, de ramener à l’obéissance en cas de révolte, ou de châtier pour quelque acte de brigandage, comme maraude, pillage de convois, enlèvement de soldats. Ces expéditions, qui n’avaient lieu qu’en été, n’étaient en réalité que de grandes razzias, souvent heureuses, signalées souvent par de brillans faits d’armes qui profitaient à la réputation ou à la fortune de ceux qui les dirigeaient, mais dont les résultats répondaient rarement aux sacrifices d’hommes et d’argent qu’elles avaient coûtés. On s’avançait à grand fracas contre un aoûl fortifié et de difficile accès ; on l’emportait au prix des plus pénibles et des plus héroïques efforts, on le saccageait et on le livrait aux flammes ; les habitans étaient dispersés ou faits prisonniers, les moissons et les amas de fourrage incendiés : l’œuvre de destruction ne laissait rien sur pied. A peine cependant les troupes s’étaient-elles retirées que les montagnards, accourant de nouveau, rebâtissaient promptement et à peu de frais leurs habitations sur le même emplacement ou dans le voisinage ; bientôt toute trace de dévastation avait disparu, les lieux reprenaient leur aspect accoutumé, et pour le vainqueur tout était à recommencer l’année suivante.

A ce système vicieux d’opérations, M. le comte Séménovitch Vorontzof, nommé lieutenant de l’empereur au Caucase en 1849, militaire expérimenté et d’un grand talent, substitua un système mieux approprié à cette guerre de montagnes. Ce système fut appliqué dans la suite sur une plus large échelle par le successeur du comte Vorontzof, le prince Bariatinskii, et le succès final en a démontré l’efficacité. Il consistait à avancer pas à pas, avec une lenteur calculée, à attaquer un point déterminé, et, ce point une fois occupé à s’y maintenir en élevant un fort ou un blockhaus. Chacun de ces points ainsi fortifiés se reliait à un ensemble de postes établis sur le même modèle, échelonnés sur une ligne ayant pour direction et pour appui l’un des principaux cours d’eau. C’est ainsi que furent créées dans le Caucase occidental les lignes stratégiques de la Laba, de la Belaya, et en dernier lieu du Pschisch et de l’Adagoum, affluens du Kouban. Celle du littoral de la Mer-Noire, fondée en 1834, dut être abandonnée au bout de peu de temps, au moins en partie, comme on l’a vu déjà, à cause des difficultés qu’offrait alors cette position. Les Cosaques chargés de défendre ces lignes avaient pour mission, avec leurs familles, de livrer à la culture le terrain d’alentour. Chaque poste se transformait promptement en stanitza (village cosaque) et devenait un établissement définitif. C’est ainsi que les montagnards se trouvèrent resserrés dans un cercle de plus en plus étroit et infranchissable.

Ces progrès continuèrent sans interruption, et sans nécessiter en même temps un trop grand déploiement de forces, jusqu’à l’époque où la défaite de Schamyl permit de tourner contre les tribus tcherkesses toute l’armée du Caucase. Le plan d’attaque contre ces tribus consistait à prendre à revers les populations des plaines basses du Kouban, à les pousser en avant sur les pentes septentrionales de la montagne, d’étage en étage, jusqu’aux sommets les plus élevés, dans des lieux où cesse toute végétation et où la roche nue ne présente à l’homme et aux animaux ni abri, ni moyen de subsistance, — ensuite à les rejeter sur le revers de la chaîne. Des détachemens partis ; de deux points opposés, du Kouban au nord, et de la province de Koutaïs au sud devaient, en marchant pour se rejoindre, cerner les montagnards acculés dans cet espace étroit et les prendre entre deux feux. Pour préparer l’exécution de ce plan, la province du Kouban fut organisée militairement, et forma la dix-neuvième division d’infanterie, renforcée par cinq bataillons de la ligne et les Cosaques de la Mer-Noire. Ce corps de troupes fut partagé en trois détachemens qui, dès l’automne de 1857, commencèrent à se mouvoir simultanément aux deux extrémités et au centre de la ligne du Kouban. Ces travaux préliminaires durèrent jusqu’en l’année 1860, où s’ouvrit la campagne. Il fallait d’abord réduire les tribus abazes, perchées dans les montagnes, aux sources des deux Zelentchouk, de l’Ouroup et de la Laba, et qui menaçaient d’inquiéter les derrières de l’armée. Ce soin fut confié au détachement oriental, dit de l’Adagoum. Les montagnards, forcés dans leurs retraites, mirent bas les armes et émigrèrent en Turquie. Le même détachement, poursuivant sa marche, soumit, par une suite d’opérations continuées pendant tout le cours de l’été et de l’hiver, la contrée comprise entre le Kouban et la baie de Novorossüsk. Les Natoukhaïs, isolés des Schapsougs, se rendirent à discrétion et prirent également le parti de passer sur le territoire ottoman. Leur exemple fut suivi par la tribu des Bjedoukhs, jadis à moitié ralliée aux Russes, et qui avait fait défection pendant la guerre de Crimée.

Sur les terrasses de la montagne qui du côté du nord s’élèvent, comme les gradins d’un immense amphithéâtre, dans un labyrinthe de forêts, la plus puissante des nations du Caucase occidental, les Abadzekhs, vivait fière de sa supériorité sur les autres tribus et de son indépendance. Dans l’automne de 1859, le général Philipson, qui avait remplacé le général Kozlovskii dans le commandement de la province du Kouban, reçut l’ordre de s’avancer contre eux. C’était au moment où la capture de Schamyl avait répandu partout la terreur et le découragement. Méhémet-Amin, qui était à la tête des Abadzekhs, désespérant de l’issue de la lutte et cédant à des considérations d’intérêt personnel, engagea la tribu à traiter avec les Russes. Le 20 novembre 1860, des conférences s’ouvrirent dans un lieu nommé Kamkheta. Méhémet-Amin et les anciens prêtèrent serment de fidélité éternelle au tsar. Les conventions du traité qui intervint méritent d’être connues, car elles révèlent l’esprit, les prétentions et les espérances de ces montagnards. — 1° Les Abadzekhs prenaient l’engagement d’accepter le chef qui leur serait donné, de cesser les brigandages sur la frontière russe, de dénoncer ceux qui s’en rendraient coupables, de ne point participer aux agressions des tribus rebelles, d’expulser tous les malintentionnés et de rendre les transfuges. 2° En retour, ils devaient conserver leurs antiques privilèges, leur religion, la liberté d’aller en pèlerinage aux lieux saints de l’islamisme, être affranchis de tout impôt ou de toutes prestations en nature, du recrutement militaire, de l’enrôlement en corps de Cosaques. 3° Ils auraient la faculté de prendre du service, comme volontaires, dans l’armée russe, avec droit à l’avancement et aux récompenses militaires. 4° Les communautés abadzekhs seraient conservées dans leur intégrité actuelle sans pouvoir être jamais dissoutes. 5° Leur territoire resterait à perpétuité leur propriété incommutable, et aucune portion ne pourrait en être détachée pour y fonder des stanitzas. 6° Les serfs attachés à la glèbe ne cesseraient point d’appartenir à leurs maîtres respectifs, et si l’un d’eux venait à s’enfuir chez les Russes, il serait rendu sans conditions. 7° La nation aurait le droit de s’administrer elle-même suivant ses antiques usages ; l’officier russe placé à sa tête serait agréé par elle, et n’aurait d’autre pouvoir que celui d’intervenir dans les jugemens pour faits de rébellion, ou en cas d’appel des décisions du conseil dirigeant, composé des anciens.

Ce traité n’était évidemment qu’une transaction provisoire, une simple trêve, conclue sous les auspices et par les menées de Méhémet-Amin ; il était douteux qu’il fût ratifié par l’assemblée de la nation, dont la majorité restait inébranlable dans son antipathie contre les Russes. De son côté, le commandant supérieur du Caucase, le feld-maréchal Bariatinskii, y trouvait le grave inconvénient de laisser les Abadzekhs en armes sur le revers de l’année prête à marcher en avant contre les Schapsougs. D’ailleurs ce traité était incompatible avec la politique secrète qui avait prononcé un arrêt de bannissement contre les montagnards. Néanmoins le maréchal jugea qu’il était sage pour le moment de dissimuler sa désapprobation et dangereux de s’attirer sur les bras toutes les forces d’une tribu belliqueuse avant d’avoir achevé de prendre toutes ses dispositions. Il ratifia les conditions souscrites parle général Philipson, et résolut d’attendre, ce qui ne pouvait manquer d’arriver, l’infraction ouverte du traité par les Abadzekhs. Dans l’intervalle, il comptait profiter de leur inaction pour agir contre les Schapsougs. En septembre 1860, il remit la continuation des opérations militaires au général comte Yevdokimof, qui s’était illustré précédemment par la prisé, en plein hiver, de l’aoûl de Véden, véritable nid d’aigle au sommet des montagnes où s’abritait Schamyl. Il le manda du fond de la Tchetchenia, province récemment pacifiée, et que le général avait été chargé de réorganiser. Des préparatifs immenses furent faits en matériel de guerre et en approvisionnemens, des masses de troupes concentrées au pied de la montagne. Le comte Yevdokimof, secondé par des officiers qui avaient fait leurs preuves dans la guerre du Caucase, — les généraux-majors prince Mirskii, Kartsef, Heymann et Grabbe, — se mit en mesure de prendre l’offensive avec une nouvelle vigueur. Conformément aux vues qu’avait fait prévaloir à Saint-Pétersbourg le prince Bariatinskii, la mission, du général Yevdokimof était non-seulement de combattre et d’expulser les montagnards, mais de déblayer le territoire abandonné par eux des forêts dont il était couvert, de percer des routes, d’y élever des forts et des habitations, et d’y attirer les populations cosaques ou russes, comme élément nouveau de colonisation.

Pendant les premiers mois qui suivirent le traité conclu avec les Abadzekhs, ils ne bougèrent pas, et la tranquillité ne fut troublée nulle part chez eux. Leur influence contint même quelques tribus adighès, placées entre la Laba et la Biélaya ; mais peu à peu plusieurs de ces petites communautés recommencèrent leurs déprédations, des Abadzekhs furent vus jouant un rôle actif dans les rangs des Schapsougs. Leur pays, fermé aux Russes et même à l’officier qui, en vertu de la convention de Kamkheta, leur avait été imposé pour les gouverner, était ouvert aux émissaires musulmans et aux aventuriers européens débarqués sur la côte. L’intervention des anciens, comme garans de cette convention, était devenue inutile ; ils n’avaient point assez d’autorité pour forcer l’adhésion de toute la tribu. Le prince Bariatinskii décida que les Abadzekhs seraient sommés de se rendre à discrétion et, dans le cas d’un refus facile à prévoir, attaqués résolument. Au printemps de 1864, les premières tribus que les Russes rencontrèrent, alliées ou protégées des Abadzekhs, furent débusquées successivement et presque sans combat des hauteurs qu’elles habitaient, et le choix leur fut laissé de passer en Turquie ou d’aller se fixer derrière les lignes russes. Les Beslenéi optèrent pour l’émigration, les Kabardiens libres et les Temirgoï allèrent s’établir comme colons en face de la ligne de la Laba ; les Barakaïs, les Bagdos et d’autres tribus abazes furent rejetés sur le versant méridional de la grande chaîne.

Dans l’automne de 1861, l’empereur Alexandre II fit un voyage au Caucase pour s’assurer par lui-même du véritable état de choses dans la province du Kouban ; il reculait devant les difficultés que soulevait l’exécution d’une mesure aussi rigoureuse que celle de l’expulsion en masse de toute une population hors de ses foyers. La nouvelle de l’arrivée du monarque se répandit avec la rapidité de l’éclair parmi les tribus hostiles ou soumises, et toutes se hâtèrent de lui envoyer des députations, qui furent reçues au camp de Kamkheta. Les bases de l’accommodement proposé aux montagnards furent la conservation de leurs privilèges et de leurs coutumes, l’exemption de tout impôt, une indemnité pour les terres qu’on leur prendrait pour y établir des lignes militaires, et de leur part la reddition immédiate des prisonniers et des transfuges. Le lendemain, les députés présentèrent à l’empereur un mémoire dans lequel ils posaient comme conditions préalables la retraite des Russes au-delà du Kouban et de la Laba et la démolition des forteresses. Ces prétentions, quoique accompagnées de protestations d’un ardent désir de vivre sous la loi du grand tsar de Russie, étaient inadmissibles, et les conférences furent rompues.

La dispersion des tribus groupées sur les contre-forts les plus avancés de la montagne avait conduit les Russes jusque sur les confins des Abadzekhs. Ceux-ci, comprenant qu’ils allaient être écrasés, tentèrent une dernière démarche de conciliation. Ils envoyèrent leurs anciens à Tiflis pour solliciter le maintien du traité conclu avec le général Philipson ; mais les concessions stipulées par ce traité étaient incompatibles avec les vues nouvelles du cabinet russe sur la colonisation de la province du Kouban, et les députés furent congédiés sans avoir obtenu de réponse. Le sort des Abadzekhs était décidé ; ils devaient disparaître comme toutes les autres tribus. Le général Yevdokimof avait appelé les plus vieilles troupes, les plus aguerries de l’armée du Caucase. Les montagnards, retranchés sur une éminence escarpée nommée Sem-Kolên (les sept tribus) furent attaqués par les tirailleurs d’Apschéron. Quoique harassé de fatigue par une longue marche, ce régiment enleva cette position à la pointe de la baïonnette. Séparés des Abadzekhs, les Mokoschs et les Egheroukhaïs ne tinrent pas longtemps, s’enfuirent vers la Biélaya. Le 1er juin 1862, tout le cours de cette rivière sur ses deux bords était au pouvoir des Russes. Réduits aux abois, les Abadzekhs implorèrent l’assistance de leurs voisins et essayèrent de se liguer avec eux ; mais la désunion qui existait entre ces tribus ne leur permit pas de s’entendre. Isolés, privés de chefs et de direction, sans unité de plan et d’action, ils s’élançaient par bandes confuses et venaient se briser contre les épais bataillons de l’armée russe.

C’est en ce moment que les Oubykhs entrent en scène et prennent l’hégémonie, tandis que les Schapsougs s’ébranlent de leur côté. A la tête des tribus du littoral, les Oubykhs, franchissant par une marche audacieuse les sommets de la grande chaîne, dont le soleil d’été avait fondu les neiges, tombent sur le flanc et les derrières de l’armée russe. Grande fut la surprise des troupes en voyant descendre de ces hauteurs réputées inaccessibles des hordes à l’aspect étrange, coiffées du bonnet en feutre de forme conique (kalpak) au lieu du bonnet de fourrure en usage dans tout le Caucase (papak). Les Oubykhs se précipitèrent comme un torrent sur les stanitzas et les postes qui s’offraient tout d’abord à leurs coups. Le camp de Kamkheta, entouré d’une redoute, fut emporté d’assaut, et la garnison ne se maintint dans le fort où elle s’était renfermée que par une résistance désespérée. La stanitza Psemenskaia, qui fermait vers le sud la ligne de la Laba, fut prise et quelques jours après détruite, et la moitié de ses habitans traînée en esclavage. En même temps les Schapsougs assiégeaient les forteresses Dimitrief et Gregorief, se répandaient dans la contrée précédemment habitée par les Natoukhaïs, et allaient saccager les établissemens naissans des colons.

Ces succès des montagnards commençaient à inspirer des inquiétudes ; mais, d’après les aveux de M. de Fadeief, ce qui semblait le plus à craindre était l’intervention possible des puissances occidentales en faveur des tribus du Caucase. L’opinion publique en Europe commençait à s’émouvoir pour cette poignée de braves qu’une dernière étreinte de leur colossal adversaire allait étouffer. Les Abadzekhs, en communication avec la mer par les Schapsougs, devenus leurs alliés dans cet instant suprême, ne cessaient de recevoir du dehors des renforts d’hommes, des canons rayés et de la poudre. Lorsque le printemps laissa le champ libre aux hostilités, attaqués par les deux détachemens de l’Adegoum et de la Djouba, les Schapsougs cédèrent, et, opérant leur reddition successivement par villages entiers, furent conduits, sous escorte, sur les terres qui leur étaient assignées dans les plaines du Kouban inférieur. L’imminence d’un péril commun avait rapproché les Oubykhs et les Abadzekhs. Un des leurs, le brave Ismaïl-Pacha, venu à leur secours de Constantinople avec quatre canons rayés, les encourageait à la résistance en leur annonçant l’arrivée d’un corps d’auxiliaires européens. Entre la Pschekha et le Schips, deux affluons du Kouban, s’ouvrait une vallée profonde, boisée et de difficile accès ; les Oubykhs s’y jetèrent et en fortifièrent les avenues par des batteries dressées, sous la direction de leurs auxiliaires, suivant toutes les règles de l’art militaire. Cernés dans cette vallée par les généraux Grabbe et Heymann, ils soutinrent pendant quelques jours de rudes assauts. Enfin, accablés par le nombre, ils battirent en retraite, mais en faisant bonne contenance ; ils réussirent à sauver leurs canons, qu’ils emportèrent et mirent en sûreté sur les bords de la mer. Cette défaite de leurs alliés entraîna la soumission de la plus considérable portion des Abadzekhs ; les autres s’enfoncèrent dans les forêts et les anfractuosités des rochers comme dans un asile ignoré des Russes. Inutile précaution ! des colonnes volantes les poursuivaient, brûlant les aoûls sur leur passage, pourchassant les fugitifs la baïonnette dans les reins. Dans leur attachement au sol natal, près de le quitter à jamais, les proscrits hésitaient ; la force leur arrachait le serment de s’en éloigner, et cet engagement, ils l’acceptaient sans réflexion, parce qu’il leur valait en retour quelques instans de répit, dernière espérance à laquelle se rattachait leur imagination enfantine. Plusieurs, entraînés par d’irrésistibles regrets, reprirent furtivement le chemin de leurs demeures ; se glissant dans les bois, ils se dérobaient à toutes les recherches. Le désespoir pouvait réunir ces hommes dispersés et leur mettre à la main leurs armes, qu’ils avaient conservées, et dont le montagnard du Caucase ne se sépare qu’en perdant la vie. La prévision de ce danger, qui était très réel, rendit le vainqueur inexorable.

Les Abadzekhs avaient demandé comme dernière grâce un délai de quelques jours pour rassembler les débris de leurs richesses d’autrefois et faire leurs préparatifs de départ. Ce délai leur fut accordé par le général Yevdokimof, et le terme adopté fut le 1er (13) février 1864. Une fois le délai expiré, ils devaient se transporter avec leurs familles et leurs bestiaux dans les plaines basses destinées à les recevoir, ou dans l’un des ports de la côte désigné pour leur embarquement. Les retardataires surpris dans le pays seraient considérés comme prisonniers de guerre et traités comme tels. Les exilés se partagèrent en deux groupes ; l’un s’achemina vers le cours inférieur de la Biélaya, au centre des lignes russes, et l’autre se dirigea vers le port de Taman pour émigrer en Turquie. Il y avait en tout soixante-dix mille personnes de l’un et de l’autre sexe, à très peu près la moitié de la population dont se composait la nation abadzekh avant la guerre ; l’autre moitié avait péri dans les combats ou sous l’action plus destructive encore des fléaux de la nature.

Cette transportation de tout un peuple et d’une foule d’autres tribus de moindre importance laissait libre et dépeuplée la vaste région du Kouban depuis la rive gauche de ce fleuve jusqu’à la grande chaîne du Caucase ; mais sur le versant opposé le littoral jusqu’au fleuve Schapsougo était encombré de clans hostiles. Là était campée la fraction méridionale de la tribu des Abadzekhs et des Schapsougs, avec les Djighètes sur leurs limites ; là s’étaient agglomérés tous les fuyards d’au-delà les montagnes, en quête des rares embarcations qui arrivaient pour les transporter chez leurs frères musulmans de l’Asie-Mineure. Ces tribus du littoral étaient renommées comme belliqueuses et féroces entre toutes ; leur position sur des pentes abruptes au milieu de défilés inextricables, dans des lieux où chaque accident de terrain est comme une forteresse inexpugnable, les avait préservées jusque-là de tout contact avec l’ennemi. Loin de trahir la moindre crainte à la vue des apprêts formidables dirigés contre elles, leur attitude était fière et provocante. C’était le dernier point, mais le plus difficile à emporter de tout le Caucase occidental. Les généraux Heymann et Grabbe exécutèrent à diverses reprises des reconnaissances dans les hauts bassins du Touapse, de la Pschekha et du Pschicsh, dévastant le pays, abattant les forêts et ouvrant au travers de la grande chaîne des chemins destinés à relier la région du nord avec le rivage de la mer. Au commencement de 1864, le grand-duc Michel, qui avait succédé au maréchal Bariatinskii comme lieutenant de l’empereur, donna l’ordre d’en finir en attaquant les montagnards par le nord et le sud, et en les prenant des deux côtés à la fois par un mouvement convergent. Dans le gouvernement de Koutaïs, outre les troupes locales, neuf bataillons de la division des grenadiers avaient été concentrés, et des approvisionnemens disposés sur le bord de la mer pour être transportés par des embarcations partout où besoin serait. Le grand-duc vint prendre lui-même le commandement supérieur de l’expédition et confia aux généraux Heymann et Yevdokimof le soin d’en diriger les opérations. La campagne ne fut pas longue, et l’issue n’en était pas douteuse. Des troupes nombreuses, fraîches et animées par le souvenir de leurs succès passés, parfaitement disciplinées et organisées, avaient devant elles une tourbe de pauvres montagnards affaiblis par la mort ou le départ de leurs frères, désolés par les maladies, mourant de faim au milieu de leurs stériles rochers, dont l’approche était interceptée par la croisière russe. Un premier élan porta les généraux Heymann et Yevdokimof au cœur même du territoire des Schapsougs, entre les fleuves Touapse et Schapsougo, non loin de l’ancien fort Véliaminof. Le lendemain (mars 186û), les anciens vinrent au camp demander la paix, qui leur fut accordée à la même condition qu’aux autres tribus : leur retraite sur le Kouban ou l’émigration en Turquie. Sur ces entrefaites, le général Yevdokimof ayant été appelé à d’autres fonctions, les généraux Grabbe et Schatilof furent chargés de terminer la guerre.

Les intrépides Oubykhs, décidés à résister jusqu’à la dernière extrémité, s’étaient fortifiés sur un rocher qui domine la rivière Gadlik ; surpris par un brusque assaut du détachement de Dakho, ils furent culbutés et dispersés. Leur soumission décida celle des Djighètes et autres petites tribus, les dernières dont l’indépendance survécût encore ; mais ce n’était pas tout que de vaincre : après le triomphe, il y avait encore à remplir une tâche bien autrement difficile et périlleuse ; il fallait contraindre les montagnards à quitter leurs demeures. A cette heure suprême, un parti rassemblé dans toutes les tribus se jeta avec la rage du désespoir dans la vallée encaissée d’Aïbgo, connue de tout temps comme un repaire de brigands déterminés. Aidés par les brigands, les montagnards barricadèrent les sentiers escarpés conduisant dans ces lieux reculés, et arrêtèrent ainsi la marche du général Schatilof. Pendant quatre jours, du 7 au 11 mai, les Russes furent tenus en échec devant cette forte position, sans pouvoir ni s’en emparer, ni passer outre, et perdirent beaucoup de monde. Il fallut que le grand-duc fit partir un renfort considérable, commandé par le général Barizatoul, pour environner les montagnards de tous côtés. Foudroyés par une puissante artillerie, ils succombèrent presque tous. Le petit nombre de ceux qui échappèrent à ce combat sanglant allèrent rejoindre le reste des populations accumulées sur le rivage, lieu de départ général pour l’internement ou l’exil.

La prise de cette petite vallée, de ce coin de terre obscur et ignoré, est une date à jamais mémorable. C’est le dernier acte de ce drame aux péripéties multipliées et émouvantes que la guerre du Caucase a déroulé sous nos yeux. Avec les défenseurs d’Aïgbs tomba la nationalité tcherkesse, anéantie ou dispersée à tous les vents, et c’est alors, c’est à la date du 21 mai (2 juin) 1864, que le grand-duc Michel put écrire à l’empereur son frère la dépêche que nous avons rapportée en commençant ce travail, et qui lui annonçait que le drapeau russe était arboré d’un bout de l’isthme du Caucase à l’autre.


ED. DULAURIER.


  1. Littéralement, ignorans, et, par extension et dans un sens usuel, idolâtres, païens ou infidèles.
  2. Ce nom, que le maréchal Saint-Arnaud prend pour un nom propre, n’est autre que la réunion de deux titres, naïb ou lieutenant comme représentant de Schamyl, et pacha, qui est une appellation appartenant exclusivement à la hiérarchie ottomane. Le dernier de ces deux titres n’avait jamais été conféré, que je sache, à Méhémet-Amin, et était probablement usurpé.
  3. « L’autre projet, écrivait le maréchal Saint-Arnaud à la date du 27 juillet, a son mérite ; il présente de bons résultats sans faire craindre aucune mauvaise chance qu’une absence de vingt jours de Varna. Il consiste à aller se jeter sur Anapa et Soudjac-Kalé, qui sont défendus par vingt mille Russes que l’on peut cerner et prendre. J’attaque Anapa et Soudjac-Kalé on même temps, double débarquement au nord et au sud ; j’ai fait reconnaître la plage et les forts ; rien de plus aisé, surtout avec les préparatifs que j’ai faits pour Sébastopol et qui me serviraient. De plus, ce qui rend l’affaire fort importante au point de vue politique, le lieutenant de Schamyl, Naib-Pacha, est ici à Varna avec cinquante chefs circassiens. Il vient m’offrir, si je descends en Circassie avec une armée, de soulever toutes les tribus et de mettre à ma disposition quarante mille fusils pour couper la retraite aux Russes et les détruire. C’est bien tentant. » Naïb-Pacha et ses compagnons furent magnifiquement accueillis, et le maréchal, pour leur faire honneur, ordonna une revue des régimens de cavalerie campés à Varna.
  4. Voyez sur les événemens antérieurs à la captivité de l’imam la Revue du 15 juin 1860, du 15 avril et du 15 mai 1861.
  5. Voici comment ce nombre est décomposé par l’écrivain russe :
    Abadzekhs 140,000
    Grands et petits Schapsougs 120,000
    Natoukhais 60,000
    Mokoschs, Egheroukhais, Temirgoï, Beslenei, Cabardiens libres, Hatoukhaïs 40,000
    Bjedoukhs 30,000
    Oubykhs 25,000
    Abazes des deux versans de la chaîne 30,000
    Total 445,000
  6. M. Lullier, dans le volume intitulé : Extrait des publications de la Société impériale géographique de la Russie. Saint-Pétersbourg, 1859, pp. 228-233.
  7. Un peu plus tard Ismayl, mécontent des procédés de la Porte envers lui, se brouilla, et cette fois pour tout de bon, avec elle ; il renonça à toutes ses fonctions officielles et fit entendre hautement de dures vérités. Impliqué dans une conspiration, il fut incarcéré et tenu au secret pendant huit mois ; enfin on le relâcha pour le reléguer dans l’île de Chypre. De là il réussit à s’évader et à se réfugier parmi ses compatriotes du Caucase. Les causes de sa disgrâce, ainsi que les secrètes intrigues dont les Tcherkesses ont été victimes de la part de leurs prétendus protecteurs et amis, sont dévoilées dans une brochure anonyme qui a pour titre : des Nationalités asiatiques et de la Circassie, notes originales d’un Circassien musulman, traduites et commentées par un Franc de Palestine, Paris 1861. Dans ce travail, d’ailleurs fort intéressant, l’auteur s’exprime avec une telle liberté de pensée et une si grande crudité de langage, que le plus simple sentiment de réserve nous empêche de reproduire ici les faits qu’il raconte ; seulement il se trompe en appelant Méhémet-Amin un derviche défroqué. Celui-ci n’a jamais appartenu à aucun ordre monastique musulman ; c’était un des murides de Schamyl, et à ce titre, et comme le plus habile, il fut choisi par l’imam comme son lieutenant parmi les populations du Kouban.
  8. Voyez la Revue du 15 mai 1861, p. 203, note 1.
  9. Statement of the Circassian deputies in reference to the Crimean war.
  10. The Circassian war as bearing on the Polish insurrection, p. 43.
  11. Séance du 16 juin 1837.
  12. C’est ce que l’on voit dans une lettre du sultan Ahmed III au roi de Suède Charles XII : « Nous avons donné au très honorable et vaillant Devlet-Gheraï, khan de Budziac, de Crimée, de Nagaï et de Circassie, nos ordres salutaires pour votre retour par la Pologne. « Voltaire, Histoire de Charles XII, livre VI.
  13. Ce blocus comportait au moins 20 vaisseaux de guerre ou navires de transport. En 1853, au début de la guerre de Crimée, la flotte russe de la Mer-Noire, divisée en deux escadres, qui avaient leurs points de ralliement dans les ports de Sébastopol et d’Odessa, comptait 15 grands vaisseaux de ligne, dont 5 à trois ponts et de 120 canons, 10 frégates, 2 corvettes, 4 bricks, 4 schooners et 2 yachts. La deuxième annexe du traité de Paris (article 2) porte que la Russie comme la Turquie ne pourront chacune désormais entretenir dans cette mer que 6 bâtimens à vapeur de 50 mètres de longueur à la flottaison et d’un tonnage de 300 tonneaux au maximum, et 4 bâtimens légers, à vapeur ou à voiles, d’un tonnage ne dépassant pas 200 tonneaux chacun.