La Sève immortelle/II

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Bibliothèque de l’Action française (p. 24-31).

II


La lutte tragique et le soin des blessés avaient fait négliger le beau jardin de l’Hôpital-Général.

Les herbes folles, les plantes, dites mauvaises, croissaient librement parmi les violettes et les roses, et le gazon débordait dans les longues allées droites où les feuilles mortes gisaient, tassées par les neiges et les pluies.

Mais les convalescents aimaient ce vaste jardin où tant d’oiseaux chantaient, où l’âpre arôme des cèdres et des sapins se mêlait aux parfums suaves des fleurs, et ils s’y tenaient souvent.

Tous les matins, un infirmier y conduisait le capitaine de Tilly, et l’installait dans un hamac réservé pour lui. C’est là qu’il passait ses jours. La brise le berçait, se jouait dans ses cheveux. La belle lumière de vie — si douce aux mourants ressuscités — l’enveloppait, le pénétrait. Il en ressentait la vertu bienfaisante. Sa pâleur terreuse s’éclaircissait : il put bientôt faire quelques pas. Mais sa joie de vivre était bien diminuée, bien flétrie.

Pour tous ceux qui l’approchaient, le souci du pain quotidien restait un problème angoissant. Quatre années de guerre avaient fait négliger l’agriculture. Pendant que les hommes étaient à l’armée pour garder le Canada à la France, les vieillards, les femmes, les enfants avaient courageusement cultivé la terre ; mais les infâmes coquins qui spéculaient sur la souffrance publique avaient fait enlever les grains et les bestiaux. La détresse était extrême, la noire misère, générale.

Un soldat doit savoir affronter les privations comme la mort sanglante. Jean de Tilly ne l’ignorait pas. Passé des bancs du collège à la milice, il avait fait l’expérience des rudesses de la vie. Mais la bassesse le révoltait ; ce qu’il entendait raconter des hontes de l’administration Bigot lui mettait au cœur d’affreux dégoûts.

Puis, comme celle de bien des Canadiens, sa formation avait été toute militaire. Sa carrière se trouvait brisée. Qu’allait-il faire de sa vie ?… que lui réservait l’avenir ?…

Le Canada allait devenir anglais, protestant. Cela était fatal, absolument inévitable… Il lui semblait que le passé se détachait, s’éloignait, se perdait dans le noir. Il lui semblait qu’une tristesse s’élevait du sol si longtemps français.

Pour s’abandonner librement à ses tristes pensées, Jean de Tilly, blême et tremblant, gagnait la jolie rivière, et, couché dans l’herbe, regardait l’eau couler.

Près de là, Jacques Cartier avait hiverné en 1535. Jean s’en souvenait. Il savait que Champlain, visitant l’endroit, y avait trouvé les débris d’une cheminée construite par les marins et qu’il en avait détaché quelques pierres pour les emporter à « l’Habitation ».

« L’Habitation » ! Ce mot le faisait rêver. Sous le vaste ciel, il voyait monter la fumée des trois cheminées de ce foyer de la civilisation. Un frémissement courait douloureux dans ses veines. La souffrance l’avait mûri ; son patriotisme, d’abord inconscient, était devenu une passion profonde et brûlante.

Pour oublier le présent si mauvais, l’avenir encore pire, il se plongeait dans le passé ; il évoquait les ombres chères et glorieuses.

Ah ! les nobles rêves, les divines ambitions des hardis explorateurs… C’en était fait…

Sous le chaud soleil, Jean repassait l’histoire de la Nouvelle-France, pleine d’orages, de sang, d’héroïsme. Comme les Français avaient été fraternels aux cruels indigènes !

Il se rappelait tout ce qu’il avait entendu raconter de ses ancêtres, de leurs travaux, de leurs dangers. C’est dans les cendres qu’il lui faudrait chercher les débris de leur foyer. La vieille maison lui apparaissait avec le ciel pur au-dessus, et, tout autour, la forêt inconnue, infinie, telle que l’avaient vue les premiers pionniers. Leurs labeurs surhumains n’avaient-ils pas été bénis ?

Un jour qu’il se sentait encore plus abattu, plus triste qu’à l’ordinaire, le portier de l’hôpital vint au jardin lui remettre une lettre.

— C’est l’ordonnance du colonel d’Autrée qui l’a apportée, dit-il.

Monsieur de Tilly regarda l’adresse. L’écriture fine, élégante, lui était inconnue et lui parut d’une femme.

Il ne se trompait pas. La lettre, fort courte, était de la fille du colonel.

« Savoir que vous êtes en pleine convalescence nous est une joie, disait-elle. Mon père veut que je vous l’écrive. »

« Sa vie n’a jamais été en danger, mais il a beaucoup souffert et porte encore son bras droit en écharpe. Nous croyons tous que mon frère est mort de faim plutôt que de ses blessures. Ce pauvre Louis — si courageux pourtant — ne savait pas surmonter ses dégoûts. »

« Aussitôt que vous pourrez marcher, ma mère vous invite à dîner. Mais il est bien probable que nous n’aurons que du pain de seigle à vous offrir. Mon père parle souvent de vous. Votre conduite à la bataille de Sainte-Foy l’a charmé. « Ah ! la jeunesse ! » dit-il. »

« Monsieur, nous vous souhaitons tous un prompt et parfait rétablissement. »

Monsieur de Tilly connaissait à peine Mademoiselle d’Autrée, mais en lisant sa lettre, il sentit son cœur battre plus vite, et après il resta longtemps songeur, cherchant à se bien rappeler la jeune fille.

C’est en vain qu’il y tâcha. Il ne l’avait vue qu’une fois, deux ans auparavant, le soir même de l’arrivée triomphante à Québec, après la bataille de Carillon.

L’enthousiasme de la foule, les acclamations frénétiques l’avaient un peu grisé, et l’agréable souvenir qu’il gardait de la fille du colonel n’avait rien de précis.

Il n’aurait pu dire si elle était brune ou blonde, mais il se rappelait bien qu’elle lui avait paru charmante. Et songer à cette jeune fille l’enlevait à la cruelle réalité, lui mettait une douceur dans l’âme.

Plusieurs fois, il relut la lettre, cherchant à deviner ce que Mademoiselle d’Autrée pensait en écrivant ces lignes sur l’ordre de son père. Il lui semblait qu’une vive sympathie s’en dégageait, et il avait envie de baiser la signature : « Thérèse d’Autrée ».

Se pensant observé, il n’en fit rien, mais glissa sur son cœur le papier que ses mains avaient touché.

L’avenir ne lui apparaissait plus si lugubre, si désespéré. Quand pourrait-il voir Mademoiselle d’Autrée ? Pour hâter ce moment, Jean de Tilly sentait que rien ne lui coûterait, qu’il était capable de tout.