La Sève immortelle/XIII

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Bibliothèque de l’Action française (p. 138-151).

XIII


Se savoir aimée avec un parfait désintéressement est chose douce. La première surprise passée, Guillemette l’éprouva. Elle ne pouvait penser à la proposition de Monsieur Laycraft sans une émotion de reconnaissance.

Mais que cet Anglais l’aimât lui semblait bien étrange… et elle aurait trouvé si naturel que Jean de Tilly l’eût aimée. Son attitude envers elle lui remplissait l’âme d’une tristesse amère. Elle avait si ardemment imploré sa vie. Alors qu’il était aux prises avec la mort, elle avait tant souffert ! Ces longues semaines lui avaient été si cruelles.

Dans cette salle du presbytère, transformée en chapelle depuis que les troupes ennemies occupaient l’église, que de fois elle avait prié !… que de fois, elle avait pleuré !… Il lui semblait que ses supplications l’avaient arraché à la mort. Et, maintenant, elle sentait qu’il ne l’aimait pas. À des signes imperceptibles aux autres, elle le constatait souvent, et une tristesse étouffait dans son âme tout espoir et toute joie.

Cette nuit-là, Guillemette ne dormit pas. Elle avait traversé les jours tragiques ; elle avait vécu dans l’atroce pénurie de toutes choses, mais la fortune qui s’offrait ne la touchait aucunement. Devenir la femme d’un protestant ?… Jamais ! Ses paroles l’avaient meurtrie et elle ne s’expliquait pas que son père désirât cette alliance.


L’officier l’avait fait prévenir qu’il viendrait le lendemain. C’est avec une véritable angoisse que Guillemette songeait à ce qu’elle allait lui dire. Elle aurait tant voulu ne pas le blesser… lui faire agréer son refus.


Il vint dans l’après-midi, d’assez bonne heure. Renfermée dans sa chambre, Mademoiselle de Muy se préparait à l’entrevue en récitant le chapelet. Le cœur lui battit violemment quand son père vint la chercher.

Le lieutenant Laycraft, en civil, l’attendait debout à une fenêtre de la grande salle. Sa tête rousse touchait presque la poutre en saillie du plafond sombre. Très calme, en apparence, il marcha vers elle, et la salua avec sa correction ordinaire. Guillemette, impuissante à dominer son trouble, ne put que balbutier quelques paroles banales. Son père comprit que sa présence la paralysait, et ne tarda pas à les laisser seuls.

Bien qu’on ne fût encore qu’aux premiers jours de l’automne, un feu clair brillait dans la cheminée. Guillemette s’en approcha et indiqua, à l’officier, un siège en face d’elle.

Elle s’assit, et la voyant silencieuse, embarrassée, il dit avec douceur :

— Eh bien, Mademoiselle, puis-je espérer que vous agréerez ma demande ?

Elle leva sur lui ses yeux graves d’enfant et répondit avec simplicité :

— Monsieur, votre demande m’honore autant qu’elle me surprend. Mais, êtes-vous sûr de ne pas obéir à un caprice d’homme ennuyé, dépaysé ?

— Parfaitement sûr, répliqua-t-il, souriant.

— Et vous avez mûrement réfléchi ?

— Je n’ai pas besoin de réfléchir. Je vous aime, dit-il, fixant ses yeux d’un bleu pâle sur les siens.

Elle rougit. Il y eut un léger silence, puis, le jeune Anglais reprit :

— Je ne puis m’en empêcher. C’est plus fort que tout. Quand je vous aperçois, quelque chose chante en moi… J’ai une impression d’épanouissement, de bonheur… C’est pourquoi je veux toujours vous voir et vous avoir. Ça vous étonne ?

— Oui, Monsieur, la pensée que vous songiez à m’épouser ne me serait jamais venue.

— Dans ce temps troublé, on ne sait ce qui peut arriver. Je veux vous protéger, vous défendre… vous arracher à la vie misérable que vous menez… vous faire une vie agréable, délicieuse, charmante.

— Vous avez l’âme généreuse, je le sais. Vous nous l’avez prouvé.

Un sourire effleura la bouche ferme et sérieuse de l’Anglais.

— Il n’y a pas de générosité dans ma manière d’agir envers la famille de Tilly. C’est vous qui m’intéressiez. Je crois, Mademoiselle, que je vous ai aimée dès notre première entrevue dans le champ de Monsieur de Tilly. Pourquoi ? je n’en sais rien. Sait-on jamais pourquoi on est amoureux ?

Dans son accent, il y avait une pénétrante sincérité. Émue, malgré elle, Guillemette suivait du regard les jeux de la flamme souple et brillante.

— Mademoiselle, voulez-vous être ma femme ? poursuivit-il, je puis me marier comme il me plaît. Je n’ai de permission à demander à personne. Voulez-vous partager ma vie ? L’Église catholique croit seule posséder la vérité. Je le sais et suis prêt à faire les concessions qu’elle réclame.

— Et j’aurais confiance en votre loyauté. Mais, soyez-en sûr, Monsieur, ce mariage serait une grave erreur.

— Une erreur !… Et pourquoi ?

— Je ne suis pas la compagne qu’il vous faut. Vous en feriez vite la triste expérience. Quand vous vous retrouveriez dans votre milieu, vous souffririez de ce mariage.

— Où avez-vous pris ces idées-là, Mademoiselle ?

— En moi-même. À mon sens, pour être heureux, le mari et la femme doivent avoir les mêmes pensées, les mêmes sentiments, les mêmes craintes, les mêmes joies, les mêmes espérances. Et nous n’avons rien en commun : la religion, la race, les traditions, l’éducation, les habitudes, tout nous sépare.

— Vous ne penseriez pas ainsi si vous m’aimiez, dit-il tristement. L’amour supplée à tout.

Comme elle se taisait, il reprit :

— Votre père ne pense pas comme vous. Il a très bien accueilli ma demande.

— Monsieur, mon père admire votre grandeur d’âme, votre désintéressement. Puis, l’avenir l’inquiète. Il voudrait que je n’eusse pas trop à souffrir.

— C’est à lui de vous diriger. Il a l’expérience de la vie, la maturité du jugement.

— Il a aussi les faiblesses de la tendresse paternelle. J’appartiens à l’une des plus anciennes familles de la colonie… Cela oblige. Quoiqu’il en coûte, je dois rester Française.

— Alors, Mademoiselle, vous allez passer en France ?

— Non, Monsieur, il faut rester ici… continuer notre vie de misère et d’honneur.

— Ici, mais qu’espérez-vous donc ?

— Vous me le demandez, Monsieur. Eh bien ! ce que j’espère ? J’espère que sur la terre canadienne la semence française vivra.

Ses yeux, d’ordinaire très doux, rayonnaient de fierté. Le lieutenant, l’air sombre, la regarda avec un étonnement profond.

— Si vous connaissiez notre histoire, poursuivit-elle, vous vous expliqueriez pourquoi les Canadiens ne veulent pas mourir.

— Vous êtes bien singulière, Mademoiselle, les jeunes filles, que je sache, n’ont guère l’habitude de s’inquiéter de leurs pays. Elles ont bien d’autres soucis.

— C’est que les Canadiennes sont plus sérieusement formées peut-être, dit-elle, gravement. Savez-vous qu’au Canada les religieuses enseignantes ont précédé les défricheurs ? Vous avez vécu à Québec, n’est-ce pas, vous connaissez le couvent des Ursulines ?

— Oui, après la bataille des Plaines, j’y ai conduit des blessés.

— Quand les religieuses arrivèrent, en 1639, Québec n’était encore qu’un petit poste perdu dans la forêt sans fin. Comme un missionnaire, dont le nom m’échappe, Mère de l’Incarnation aurait pu dater ses lettres : « Du milieu d’un bois de huit cents lieues d’étendue. »

— Certes, il fallait à ces dames une belle provision de courage.

— Du courage et d’autre chose encore. Monsieur de Repentigny, l’arrière-grand-oncle de Madame de Tilly, avait sa maison près du couvent. Quand le feu y éclata en pleine nuit, au fort de l’hiver, il fut des premiers à y courir. Madame de Tilly aime à raconter qu’il trouva les religieuses à peine vêtues, pieds nus sur la neige, mais très calmes, très sereines. Tout fut consumé ! Les flammes, disait-il, rendaient la nuit claire comme le jour, mais j’eus beau regarder, je ne pus surprendre un signe de chagrin, de tristesse… Lui se mourait de pitié et Mère de l’Incarnation lui dit : « Monsieur de Repentigny, pourquoi ne serions-nous pas contentes, nous savons que Dieu est notre Père ! » Madame de Tilly nous rappelle souvent cette parole.

— Madame de Tilly a sur vous beaucoup d’influence.

— Elle en a, je crois, sur tous ceux qui l’approchent, mais, la dominante influence sur moi, c’est l’une de mes maîtresses qui l’avait. Mère Sainte-Hélène, dans le monde Charlotte de Muy.

— Elle étai votre parente ?

— Oui, et elle aimait son pays. Elle était fort délicate ; elle avait grandi dans l’opulence, — son père étant gouverneur de la Louisiane — et personne ne prit la dure vie de ces dernières années d’un cœur plus léger. Mais, à ses yeux, la Nouvelle-France était une œuvre d’héroïsme. En voir la destruction lui fut une agonie. Elle mourut le lendemain de la bataille des Plaines, à l’heure même où le corps de Monsieur de Montcalm fut mis en terre… Elle n’a point survécu à la Nouvelle-France… et je trouve cela si beau.

Le lieutenant Laycraft l’avait écoutée avec une surprise qu’il ne cherchait pas à dissimuler, et il resta songeur. Il avait observé Mademoiselle de Muy ; il la savait catholique ardente. Mais puisqu’il s’engageait à promettre tout ce que son Église exigeait d’un mari protestant, un refus de sa part lui aurait paru impossible. La pensée ne lui en était pas même venue.

Au contraire, il avait cru que cette enfant des gueux de la noblesse canadienne serait heureuse de sortir de la vilaine misère… ravie de se laisser aimer, idolâtrer par un jeune mari pas désagréable en somme, et qui pouvait combler tous ses désirs. Elle qui manquait du nécessaire, comme elle jouirait du superflu. Que de fois, dans son imagination, il l’avait parée. Son cœur s’épanouissait à la pensée du changement qui allait se produire dans sa destinée.

Le confort, tout ce qui fait la joie, la douceur de la vie, n’était-ce donc rien ? Il croyait arriver les mains pleines de dons — comme les princes des contes de fées — et quand il lui parlait de son amour, quand il la pressait d’être sa femme, au lieu de penser au bonheur d’aimer, d’être aimée, au charme de la vie domestique, à l’enchantement des premières effusions, elle lui parlait de la Nouvelle-France… elle lui citait les paroles d’une religieuse morte depuis cent ans.

Certes, il l’aurait voulu différente en certains points, plus semblable aux autres jeunes filles avec qui il lui était parfois arrivé d’échanger de menus propos de galanterie mondaine.

Mais, il sentait en elle une âme droite et profonde ; et elle lui plaisait tant. Renoncer à l’espoir de s’en faire aimer lui était impossible.

Il la couvrit d’un long regard, et son cœur, fortement épris, s’attendrit :

— Si enfant qu’elle soit encore par certains côtés, se dit-il, elle connaît les nobles souffrances viriles, les patriotiques douleurs.

Visiblement ému, il se pencha vers elle et murmura :

— Jamais je n’aurais cru qu’une enfant des colonies pût tant aimer son pays. Vous êtes une enthousiaste et ma demande a été prématurée. Les douloureux souvenirs sont encore trop frais, trop vifs… Laissons faire le temps : c’est un fameux consolateur.