La Sœur de Gribouille/XI

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Hachette (p. 159-182).



XI

le beau dessert


M. Delmis sortit après avoir fait un signe de tête amical à Gribouille. Celui-ci commença à retirer les assiettes et les cristaux.

« Brave homme ! » s’écria-t-il en tapant un verre sur une assiette et en brisant verre et assiette… Allons ! encore un malheur ! Vrai, j’ai du guignon ! Ces choses n’arrivent qu’à moi. Je dis Brave homme ! c’est un éloge vrai et juste que je fais à monsieur, et voilà un verre qui casse une assiette et qui se casse avec ! On ne peut donc pas dire : Brave homme ! à présent ? C’est trop fort aussi ! Quelle maison ! »

Gribouille leva les épaules avec dédain et continua à enlever le couvert. Il finissait d’emporter la dernière pile d’assiettes quand il entendit la voix de Mme Delmis et de Caroline. Il précipita le pas pour les éviter et se cogna contre Émilie et Georges, les enfants de Mme Delmis, qui revenaient de chez leur tante.

« Tiens ! Gribouille ! s’écrièrent les enfants ; par quel hasard es-tu ici avec une pile d’assiettes ?

gribouille.

Puisque je suis l’ami de votre papa, monsieur et mam’zelle, je fais mon service en ami.

georges.

Gribouille, l’ami de papa ! Ah ! quelle plaisanterie !

gribouille.

Pas plaisanterie du tout, m’sieur. Vous pouvez le demander à votre papa,… qui est mon ami, je suis bien aise de vous l’annoncer.

émilie.

Papa, ton ami ? Ah ! ah ! ah ! Quelle folie ! Papa, l’ami de Gribouille !

gribouille.

Oui, mam’zelle ! Et pourquoi ne serait-il pas mon ami, puisque je suis le sien, moi ? »

Caroline, qui avait entendu la voix des enfants et de Gribouille, accourut et leur expliqua comment et pourquoi, elle et son frère étant dans la maison, Gribouille faisait le service de la table. Les enfants, qui aimaient beaucoup Caroline et qui s’amusaient souvent des naïvetés de Gribouille, furent très contents de ce changement dans le service. Ils coururent au salon, embrassèrent M. et Mme Delmis, et s’extasièrent sur la coiffure de Mme Delmis, à la grande satisfaction de Caroline, qui y avait mis tout son savoir.

« Gribouille prétend que je suis trop vieille pour me coiffer ainsi, dit en riant Mme Delmis.

— Trop vieille ! par exemple ! Cela vous va à merveille, maman ; coiffez-vous toujours ainsi.

— Moi je trouve cette coiffure jolie, mais pas très commode, dit M. Delmis.

madame delmis.

Très commode, mon ami ! rien de si commode ! C’est solide ! Tous les cheveux sont crêpés dessous.

émilie.

Est-ce que vous les décrêpez le soir, maman ?

madame delmis.

Je ne sais pas encore, chère petite ; c’est la première fois que je me suis coiffée ainsi.

émilie.

Ça sera très long à défaire ?

madame delmis.

Non, un quart d’heure au plus. C’est Caroline qui s’en chargera.

émilie.

Je suis bien contente que Caroline soit ici ; mais Gribouille ? il est si bête ! Qu’est-ce qu’il fera ?

madame delmis.

Sa sœur le fera travailler ; il l’aide beaucoup. »

Pendant cette conversation, Caroline écoutait les explications de Gribouille, qui lui racontait la scène de la grange avec Rose, leur frayeur, l’arrestation de Rose par le brigadier, et tout ce qui s’était passé ensuite.

caroline.

Vois-tu, Gribouille, comme c’est mauvais de trop parler et de raconter ce qu’on a entendu dire, ce qu’on a vu ! La pauvre Rose a manqué de traverser la ville, les mains liées, sous l’escorte d’un gendarme, par suite des bavardages de Mme Grébu. À propos de bavardages, tu parles trop devant les maîtres, Gribouille ; ce soir tu as encore fâché Mme Delmis.

gribouille.

Ce n’est rien, ne fais pas attention ; monsieur te fait dire qu’il est content et que tu ne dois pas être fâchée ; il est mon ami, il me l’a dit.

caroline.

Je suis bien aise que monsieur soit content ; mais je t’en prie, Gribouille, ne mécontente pas madame. Ne lui parle plus de ses robes et de ce qui lui va, de ce qui ne lui va pas : ça ne te regarde pas. Occupe-toi de ton ouvrage, c’est le vrai moyen de contenter tout le monde.

Gribouille lui promit de ne plus faire d’observations et de les garder toutes pour elle. Caroline se rendit tous les jours plus utile par son intelligence, son activité, son adresse à faire toute sorte d’ouvrages, son empressement à servir ses maîtres. Tous les matins, avant que personne fût éveillé dans la maison, elle allait entendre la messe du curé et prier sur la tombe de sa mère ; elle lui demandait son secours pour continuer le service fatigant auquel elle s’était dévouée par tendresse pour son frère. Si elle avait été seule, elle aurait continué l’état de couturière, qui lui donnait de quoi vivre agréablement, et qui la laissait libre de ses dimanches et de ses soirées. Chez Mme Delmis le travail du dimanche et des fêtes était le même que celui des jours de la semaine ; il fallait de même faire les appartements avec Gribouille ; aider à la toilette de madame, des enfants, apprêter les repas, mettre et enlever le couvert, laver la vaisselle. La seule douceur que se permettait Caroline était d’assister à la grand’messe, à l’office du soir et d’aller passer une heure le soir chez M. le curé. Gribouille, pendant cette absence, jouait avec les enfants. Il impatientait souvent Mme Delmis, et faisait rire les enfants par ses niaiseries ; ses maladresses se répétaient fréquemment ; il était rare qu’un jour se passât sans qu’il brisât quelque chose ou qu’il fît quelque gaucherie. M. Delmis l’excusait de son mieux ; Gribouille le remerciait par un regard rempli de tendresse et de reconnaissance. M. Delmis avait reconnu dès le début la bonté, le dévouement, l’affection du pauvre Gribouille ; ces excellentes qualités le rendaient indulgent pour des gaucheries qui devenaient moins fréquentes à mesure que l’habitude du service lui donnait plus d’assurance et d’adresse. Bien des fois M. Delmis avait aidé Caroline à cacher à Mme Delmis les fautes de Gribouille. Un jour le pauvre garçon avait brisé un vase qu’on lui avait remis pour y mettre des fleurs ; Caroline, désolée, ne savait comment affronter le mécontentement de sa maîtresse ; M. Delmis, témoin de l’accident, alla chez le marchand de porcelaine pour remplacer le vase cassé, et en trouva un tout semblable, qu’il s’empressa d’apporter au frère et à la sœur consternés. La joie de Gribouille, quelques mots naïfs et affectueux, la reconnaissance de Caroline, le récompensaient de sa bonne action et lui assuraient l’affection dévouée des pauvres orphelins.

Un jour, Caroline annonça à son frère qu’il y aurait un grand dîner et qu’il fallait se dépêcher pour tout préparer, et mettre le couvert convenablement.

gribouille.

Qu’est-ce que tu appelles convenablement ?

caroline.

Mieux qu’à l’ordinaire ; tu choisiras les assiettes qui ne sont pas écornées ; tu essuieras tout d’avance, pour n’avoir pas à t’en occuper pendant le dîner ; tu arrangeras plus d’assiettes de dessert ; tu mettras de la mousse sous les fruits ; enfin tu tâcheras que ce soit joli, que le coup d’œil de la table soit bien, que M. et Mme Delmis soient contents.

gribouille.

Quant à monsieur, ce ne sera pas difficile ; il est toujours content ; pour madame, c’est autre chose elle n’est jamais contente, elle…

caroline.

Chut ! Si madame t’entendait !

gribouille.

Eh bien ! quand elle m’entendrait ! je ne dis que la vérité. C’est-y pas vrai que j’ai beau faire, beau m’échiner, elle gronde toujours et trouve toujours moyen de reprendre ? L’autre jour, n’a-t-elle pas fait les cent coups parce que j’avais ficelé le bec de son perroquet ?

caroline.

Je crois bien, il ne pouvait plus manger ; il serait mort de faim.

gribouille.

Voilà-t-il pas le grand malheur ! une méchante bête qui répète tout ce que je dis, qui m’injurie du matin au soir, qui me donne des coups de bec dans les jambes pendant que je fais mon ouvrage ; qui m’agace, qui me met en colère, qui m’aigrit le caractère ; tout ça par méchanceté, pour m’empêcher d’avoir fini à temps !

caroline.

Quelles folies tu dis là, Gribouille ! Est-ce qu’un perroquet comprend et raisonne ?

gribouille.

S’il comprend ? s’il raisonne ? Je crois bien, qu’il comprend. S’il était bête comme toutes les bêtes, est-ce qu’il parlerait ? est-ce qu’il crierait à tous ceux qui viennent et même aux gens qui passent dans la rue : « Gribouille est bête ! Mon Dieu, qu’il est bête ! Imbécile de Gribouille ! » Et quand on lui demande : « Qui est-ce qui t’a battu, Jacquot ? Qui est-ce qui t’a arraché tes plumes ? » Tu crois qu’il va dire : « Ma foi, je n’en sais rien », ou bien « C’est personne » ; pas du tout ; il prend un air !… Il faut voir son air ! une vraie mine de diable ! et il répond : « C’est Gribouille ! Pauvre Jacquot ! Gribouille a battu. » Et l’autre jour que j’étais enrhumé, que je toussais à faire pitié, tu crois que Jacquot aurait dit : « Pauvre Gribouille ! du sucre à Gribouille » Ah ! bien oui ! Il s’est moqué de moi ; il s’est mis à tousser comme moi, à cracher comme moi, et à dire d’un air tout triste : « Pauvre Jacquot  ! du sucre à pauvre Jacquot ! » Aussi qu’est-il arrivé ? c’est qu’au lieu de me plaindre, les enfants se sont mis à rire, les maîtres aussi. Pour madame, cela ne m’a pas étonné ; mais pour monsieur, j’en ai été surpris et blessé ; lui qui se dit mon ami, aurait dû faire taire ce maudit perroquet et lui démontrer que c’était une pure et vraie méchanceté qu’il faisait là. Au lieu de prendre mon parti, voilà monsieur qui se range du côté de mon ennemi. Aussi, le dîner terminé, quand nous sommes restés en tête-à-tête…

— Tu lui as ficelé le bec, à ce pauvre animal.

— D’abord j’ai parlé raison ; mais… pas moyen de se faire entendre ! Il m’agonisait de sottises ; il sautait sur moi et me donnait des coups de bec, que j’en saignais. Ah ! coquin, lui ai-je dit, tu crois, parce que tu fais rire les maîtres, que tu seras le plus fort ; attends, mon garçon, à nous deux ! Et voilà que je l’empoigne par le cou et que je lui noue le bec avant qu’il ait seulement eu le temps de crier au secours. C’est qu’il l’aurait fait ! Mais, une fois ficelé, c’est moi qui riais, et lui qui faisait une mine,… une mine si piteuse ! Ha ! ha ! ha ! j’en ris encore.

— Pauvre Gribouille ! dit Caroline en le regardant avec une tendre pitié. Pauvre Gribouille !

gribouille.

N’est-ce pas ? C’est que j’étais réellement à plaindre.

caroline.

Oui, oui ; mais va tout préparer pour le dîner et arrange un beau dessert.

Gribouille partit en chantant. Caroline le suivit des yeux, puis retourna aux fourneaux et passa un mouchoir sur sa figure pour essuyer quelques larmes qui coulaient malgré elle. « Pauvre frère ! se dit-elle, j’ai beau le faire taire, l’aider à son ouvrage, arranger ses paroles, madame le prend de plus en plus en grippe. Il ne m’écoute plus comme jadis : il devient colère, impertinent. Ce perroquet le met hors de lui. Je sens qu’il sera bientôt impossible à madame de le garder à son service. Sans monsieur, elle l’aurait chassé depuis longtemps ; lui renvoyé, je ne resterais pas, et me voilà de nouveau à chercher notre vie par mon travail. C’est que je n’y suffirais pas ! On paye si peu ! Et Gribouille a bon appétit !… Pauvre garçon ! »

Caroline reprit son travail suspendu ; elle prépara les viandes, mit les casseroles au feu, et, tout en les surveillant, elle se hâta de terminer une robe que Mme Delmis désirait beaucoup pouvoir mettre pour son dîner. Gribouille ne perdait pas de temps de son côté ; il préparait le couvert.

« Voyons comment j’arrangerai mon dessert, dit-il quand il eut placé les assiettes, les verres et les couverts. Caroline m’a dit de faire un beau dessert et de mettre de la mousse sous les fruits. Pour mettre de la mousse, il faut en avoir ; je vais aller en chercher au jardin. »

Gribouille descendit au jardin et n’eut pas de peine à trouver des paquets de mousse, qu’il rapporta joyeusement.

« À l’ouvrage, se dit-il. Qu’est-ce que madame a sorti pour le dessert ? Des pommes ! bon !… Des poires ! très bien !… Des abricots en compote !… Des prunes en compote ! Ah ! ah ! ceci sera plus difficile à arranger avec la mousse… Comment vais-je faire ? Le jus va me gêner. »

Gribouille réfléchit un instant… « J’y suis ! s’écria-t-il. La mousse bien arrangée dans le compotier (Gribouille arrange la mousse), je prends ma compote, je la vide sur la mousse… (Gribouille fait à mesure qu’il dit.) Je range proprement les abricots sur la mousse… J’ai les doigts tout poissés ! Cette mousse a bu tout le jus… Les prunes maintenant… Là…, c’est fait… Drôle de compote tout de même !… Tiens ! des fourmis qui étaient dans la mousse et qui se sont noyées dans le jus ! Oh ! comme elles se débattent ! Je les aiderais bien à se sauver, mais j’ai peur qu’elles ne me piquent les doigts. C’est méchant les fourmis ! c’est bête ! ça n’a pas de reconnaissance… Assez regardé. À présent, rangeons les pommes, les poires ! »

Lorsque Gribouille eut fini l’arrangement des fruits, et qu’il eut placé sur diverses assiettes des biscuits, des macarons, des amandes, des noisettes, des croquignoles, des pains d’épice et autres douceurs, il commença à tout disposer sur la table. Enchanté du bon goût et de l’imagination qu’il avait déployés, il regardait la table avec complaisance, tournant autour et s’admirant dans son œuvre. « Il manque quelque chose au milieu, dit-il en s’arrêtant ; il manque quelque chose,… c’est certain,… quelque chose d’un peu haut… Ah ! j’y suis !… » Et Gribouille, courant au perroquet, saisit le perchoir sur lequel dormait son ennemi et le posa sans bruit et sans secousse au beau milieu de la table ! Il reprit de la mousse et entoura le perchoir, de façon à faire une pyramide dont le sommet était Jacquot dormant profondément.

Pour le coup Gribouille se crut un grand homme.

« Jamais, se dit-il, jamais rien de plus beau n’a été placé sur une table ! Je les empêcherai d’entrer, pour qu’ils en aient la surprise. » Et Gribouille sortit, ferma la porte à double tour et mit la clef dans sa poche. Quand il rentra à la cuisine, son air radieux frappa Caroline.

caroline.

Qu’as-tu, mon frère ? Tu as l’air enchanté.

gribouille.

Il y a de quoi, ma sœur. Je t’assure que tu ne verras pas souvent des choses arrangées comme elles sont là-haut.

caroline.

Es-tu sûr d’avoir bien fait ? Tu n’as pas eu quelque invention malheureuse ?

gribouille.

Malheureuse ! Si tu appelles malheureuses les idées les plats gracieuses, les plus élégantes !…

caroline.

Ah ! mon Dieu ! quel air solennel tu prends ! Dis-moi ce que tu as fait, Gribouille, ou plutôt je vais monter et jeter moi-même un coup d’œil sur ton couvert.

gribouille.

Monte, Caroline, monte ; seulement, tu ne verras rien.

caroline.

Pourquoi ne verrai-je rien, s’il y a quelque chose ?

gribouille.

Il y a même beaucoup ; mais tu ne verras rien, parce que la clef est dans ma poche.

caroline.

Pourquoi as-tu ôté la clef ? Va vite la remettre ; si madame veut entrer…

gribouille.

Elle n’entrera pas, c’est moi qui le dis.

caroline.

Impossible ! Tu vas la fâcher encore. La voilà qui m’appelle, tout justement. Remets la clef à la porte, Gribouille.

gribouille.

Je t’en prie, je t’en supplie, Caroline, laisse-moi le plaisir de les surprendre ! C’est si joli !

caroline.

Fais comme tu voudras, mon pauvre frère ; je crains seulement qu’il ne manque quelque chose.

gribouille.

Rien du tout. C’est parfaitement arrangé.

caroline.

Surveille mes casseroles pendant que j’habille madame.

Caroline sortit laissant Gribouille enchanté du coup de théâtre qu’il espérait. Mme Delmis n’eut pas le temps d’inspecter les préparatifs de Gribouille. Aussitôt qu’elle fut prête, ses convives arrivèrent. Parmi les invités se trouvaient Mme Grébu, Mme Ledoux et Mme Piron.

« Mettons-nous à table », dit Mme Delmis quand Gribouille vint annoncer que le dîner était servi.

Il suivit de près, pour jouir de la surprise et de l’admiration générales. En effet, chacun admira l’abondance et l’arrangement du dessert. Mais Gribouille n’entendait rien ; il restait consterné devant la place vide de Jacquot.

« Pourquoi cette pyramide de mousse ? demanda Aline Grébu. Que voulez-vous y mettre, chère amie ?

madame delmis.

Rien du tout… Je ne comprends pas… Je ne l’avais pas vue…

— C’est pour faire point de vue et désigner le milieu de la table, dit en souriant M. Delmis, qui devinait quelque fatale invention de Gribouille.

— C’est quelque sotte pensée de Gribouille, reprit Mme Delmis avec aigreur. Pourquoi cette mousse, Gribouille ? Parlez donc ! répondez ! Vous entendez bien que je vous parle.

— Madame a bien de la bonté, certainement, répondit Gribouille avec embarras et un jetant sur M. Delmis un regard suppliant. J’avais pensé, comme il manquait un milieu de table, car madame se rappelle que l’autre jour, quand monsieur a voulu en acheter un, elle a trouvé que c’était trop cher…

madame delmis, avec impatience.

C’est bon, c’est bon ! Et après ?

gribouille.

Alors j’ai pensé que… si j’avais seulement Jacquot, que cela ferait bon effet… Et puis, quand j’ai mis Jacquot, j’ai voulu lui faire plaisir et honneur, ainsi qu’à monsieur et à madame, car je n’oublie jamais que c’est monsieur et madame qui sont les maîtres, et à qui revient l’honneur de toutes choses ; que Jacquot n’est qu’un misérable animal… Oui, monsieur, continua Gribouille n’animant ; et un méchant animal… Que j’aurais du m’en méfier !… Je le place à la table des maîtres, je l’entoure d’un lit de mousse, et il déserte la place !… Il déshonore mon invention !… C’est pour me faire pièce qu’il est parti… Et… tenez,… tenez !… Que ces messieurs et dames veuillent bien regarder : il a fait ses ordures sur la nappe !… il a grignoté les amandes, il a dérangé les pommes, il a arraché les queues des poires !… Madame pense que ce n’est pas agréable d’avoir un ennemi si cruel dans la maison. Tout mon dessert saccagé, dévasté !… Je prie monsieur et madame de m’excuser,… mais… je ne puis pas… hi, hi, hi !… retenir mes larmes… hi, hi, hi !… quand je vois tout l’honneur qui me revenait… hi, hi, hi !… perdu par la méchanceté… hi, hi, hi !… de ce misérable, de cette brute… L’un de nous deux restera sur le carreau… J’en préviens monsieur et madame : il arrivera malheur à l’un de nous…

monsieur delmis.

Calme-toi, Gribouille… Ce n’est rien, mon ami. Le dîner n’en sera pas moins bon ; ton dessert n’en est pas moins beau. Oublions Jacquot pour la soupe, que nous attendons et que tu vas nous servir.

gribouille.

Monsieur est bien bon de me traiter d’ami ; certainement monsieur a droit à mon service ; c’est avec plaisir que je vais servir la soupe à ces messieurs et dames. »

Gribouille oublia son chagrin en servant le dîner avec une activité et un zèle qu’aucune maladresse ne vint troubler. Seulement, quand on arriva aux compotes, et que Mme Delmis, qui les cherchait, fut avertie par Gribouille qu’il les avait versées sur la mousse des compotiers, sa colère éclata, et le pauvre Gribouille fut traité de bête, d’imbécile, d’idiot. Mme Piron riait en compagnie de Mmes Grébu et Ledoux ; elle voulut même adresser quelques paroles ironiques à Gribouille.

« Je n’aime pas que l’on rie de moi, s’écria Gribouille, lançant à ces dames des regards irrités. Que mes maîtres se permettent d’injustes reproches, c’est leur droit, mais que d’autres s’y joignent, je ne le veux pas.

— Gribouille, tu oublies que tu parles à des amies de ma femme, dit M. Delmis d’un air mécontent.

gribouille.

Des amies ! Bonnes amies, en vérité ! Si elles désirent que je répète les paroles qu’elles nous ont dites il y a trois mois, quand nous sommes entrés chez monsieur, il verra si…

— De grâce, monsieur Delmis, ne grondez pas ce pauvre garçon, interrompit Mme Grébu ; nous savons bien que ses paroles ne peuvent blesser. Est-ce qu’il sait ce qu’il dit ?

gribouille.

Si je sais ce que je dis ! Voua allez voir si je…

monsieur delmis, sèchement.

Assez, assez, Gribouille ; passe-nous le café au salon. »

Et M. Delmis, offrant son bras à Mme Grébu, passa au salon, suivi de toute la société. Gribouille comprima son mécontentement ; en ôtant le couvert, il chercha Jacquot, qu’il ne trouva pas, heureusement pour ce dernier ; quand il raconta à Caroline ce qui s’était passé au dîner, celle-ci soupira, mais ne fit aucun reproche au pauvre Gribouille. Le soir, Mme Delmis ne parla de rien, et le lendemain le frère et la sœur reprirent leur service comme d’habitude.