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La Semaine de Mai/Chapitre 27

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Maurice Dreyfous (p. 172-178).


XXVII

LA CASERNE DUPLEIX. — L’AFFAIRE LAUDET

J’extrais le passage suivant d’une déposition de M. Rascol, lieutenant dans la garde républicaine, devant la justice, déposition dont j’ai le texte, tel que le signa le témoin :

« Je suis arrivé à la caserne Dupleix à la fin de mai 1871, je ne puis préciser le jour, avec le prévôt du 2e corps d’armée. J’ai reçu l’ordre de prendre la consigne auprès d’un capitaine de chasseurs à pied qui avait fait, les jours précédents, les fonctions de prévôt et de continuer l’examen des affaires des insurgés détenus à la caserne Dupleix qui étaient au nombre de 800 environ.

» Une heure à peu près avant mon arrivée à la caserne Dupleix, le nommé Laudet Gustave, capitaine adjudant-major du 105e bataillon fédéré, avait été passé par les armes en raison de sa participation à l’insurrection.

» Le lendemain, ou le surlendemain, dans l’après-midi, je crois, un monsieur se présenta à mon bureau et me demanda ce qu’était devenu Laudet Gustave.

» Je consultai les listes des prisonniers dirigés sur Versailles et je ne l’y trouvai pas. Je ne le trouvai qu’en continuant mes recherches sur les listes des hommes exécutés. »

Je m’arrête sur ce passage. Il est capital. Voilà la constatation officielle de ce qu’étaient les « abattoirs » dont j’ai énuméré une partie.

C’est donc ainsi que se faisait la tuerie. Les officiers recevaient hiérarchiquement l’ordre d’aller la diriger. Il y avait une « consigne ». On tenait des écritures. Il y avait une liste des fusillés. — Je tiens à établir ces faits. L’autorité militaire les a toujours dissimulés. Elle n’a jamais parlé des cours prévôtales, qui ont fait des milliers de victimes. Chaque fois qu’un père cherchant son fils, une sœur son frère, l’ont consultée, pour quelque intérêt que ce fût, elle a caché ses listes elle a nié qu’il en existât ; elle a soigneusement enveloppé de mystère la boucherie de mai 1871. Et les Thiers, les Dufaure affirmaient à la tribune que la répression avait été rigoureusement légale ! On ose encore le dire aujourd’hui !

Mais, à cette époque, l’ordre officiel avait été donné par M. de Mac-Mahon de suspendre toute exécution.

Or, d’après une des pièces que j’avais sous les yeux, un général intervenant pour le fusillé, aurait demandé à M. Rascol « s’il ne connaissait pas les ordres de M. le maréchal de Mac-Mahon. »

M. Rascol aurait répondu : « Je connais l’ordre du maréchal ; mais j’en ai reçu d’autres. »

Cet ordre de suspendre les exécutions après huit jours de massacre n’était-il donc que pour le public ? Il faudrait bien le croire, alors même qu’on n’aurait pas le document que j’invoque, puisqu’il est prouvé que l’autorité militaire continua à fusiller sur un grand nombre de points.

Maintenant, j’en viens à Gustave Laudet, le fusillé, et à son père, Georges-Jeau-Baptiste Laudet. Leur histoire est l’une des plus révoltantes et des plus curieuses que j’aie trouvées dans cette affreuse semaine de Mai.

M. Georges Laudet est un ingénieur civil de grand mérite : il s’est signalé par plusieurs inventions ; il recevait, en récompense de ses services, une pension de la ville de Paris. Son acte d’accusation (on verra plus loin comment il a eu un acte d’accusation) reconnaît qu’avant le 18 mars il ne s’occupait nullement de politique. En février 1871, M. le général de Ménibus, directeur central de l’artillerie, fit conduire chez M. Laudet, en prévision de l’entrée des Prussiens, des canons qui se trouvaient à Saint-Thomas-d’Aquin. La Commune éclata.

D’après le récit de M. Laudet, des agents de la Commune découvrirent ces canons, qu’il n’avait pas livrés, malgré l’ordre général du gouvernement de l’Hôtel-de-Ville concernant les armes de guerre. M. Laudet fut inquiété : son fils, garde national réfractaire, fut incorporé, de force, dans le 105e ; lui-même fut obligé de reprendre sa fabrication de matériel pour la Commune. Depuis on a nié le récit de M. Laudet ; on a prétendu qu’il avait volontairement livré ses canons et servi la Commune. La pièce suivante prouve le contraire :

« Je certifie que M. Laudet a courageusement, et, dans la mesure de ce qui lui a été possible, rempli le mandat de préservation de matériel français et prussien que je lui avais confié avant le 18 mars, et qu’il avait accepté ; — que forcé d’obéir aux ordres de la Commune, il a procédé à leur exécution de manière à empêcher le tir des canons de 8 se chargeant par la culasse.

» Il a rendu des services réels et marqués à la cause de l’ordre. Je suis heureux de pouvoir rendre ce témoignage sincère à la conduite honorable qu’il a tenue. J’ajouterai que c’est un homme probe et des plus honorables, et que confiance peut être mise en sa parole.

» Le général de brigade, directeur du dépôt central de l’artillerie,

E. de Menibus.

D’autre part, le fils Laudet comparut sous la Commune devant la cour martiale présidée par Rossel, avec d’autres officiers, pour refus de marcher à l’ennemi. Il fut emprisonné pour ce fait à la prison du Cherche-Midi.

Ici intervient un personnage singulier dont j’ai déjà parlé, M. Barrai de Montaut. On sait quel rôle il jouait : ami intime du membre de la Commune Urbain, chef de légion du VIIe arrondissement, auteur ou inspirateur de l’odieux rapport sur des « assassinats » versaillais qui firent demander l’exécution immédiate des otages, faisant conseiller à la Commune d’établir des mines dans les égouts pour faire sauter Paris si les troupes entraient, et en même temps agent de M. Thiers, constamment en rapport avec lui, recevant du gouvernement régulier 10,000 francs pour sa besogne, peu avant l’entrée dans Paris, et quand il fut arrêté après la défaite des fédérés, réclamé par le propre aide de camp de M. de Mac-Mabon, par M. d’Abzac en personne ! J’ai établi tout cela, dans un précédent chapitre, par des pièces authentiques.

Or, dans le récit de M. Laudet, M. Barrai de Montaut paraît deux fois :

La première, pour faire sortir de la prison du Cherche-Midi les gardes nationaux condamnés par Rossel pour refus de marcher, et que leur incarcération dispensait de combattre… pour les faire sortir et les envoyer à la Muette, c’est-à-dire au feu.

La seconde, chose plus étrange ! pour prier le fils Laudet, en qualité d’ingénieur, de vérifier un instrument de physique qui ne fonctionnait pas : et c’était, dit M. Laudet, « un électro-aimant semblable à celui qui nous avait servi dans le jardin de la mairie, pendant le siège, à démontrer la facilité de faire sauter une mine par des fils électriques ».

On sait que peu avant l’entrée des troupes, la cartoucherie Rapp fit explosion, et que la Commune attribua gratuitement cet horrible accident aux « manœuvres de Versailles ».

Les soupçons les moins fondés étaient vite conçus dans ces temps fiévreux. Le jour même, apercevant M. de Montaut, le fils Laudet se rappela l’électro-aimant ; il voulait faire arrêter le chef de légion. Son père se hâta de l’entraîner.

Enfin l’armée entra. Ni le père ni le fils Laudet ne crurent avoir à se cacher. Le dimanche 28 (alors que tout Paris était au pouvoir de l’armée), le père étant allé à Saint-Thomas-d’Aquin revoir le chef de l’artillerie, M. Levasseur, apprenait, en rentrant à six heures du soir, que son fils sorti pour aller rue Lecourbe avait été arrêté et conduit à l’École militaire.

M. Laudet fit aussitôt une démarche auprès du général Ménibus qui croyait et lui dit que son fils ne courait aucun danger. Et le lendemain, lundi, à neuf heures du matin, Gustave Laudet était fusillé.

Qui l’avait dénôncé ? Qui avait voulu le faire disparaître ? — La justice sommaire de la semaine de Mai garde bien ses secrets ! On ne connaîtra jamais celui-là.

Ce fut un coup terrible pour M. Laudet. Aujourd’hui encore il en est accablé. Faut-il ajouter que l’officier Rascol chercha à lui cacher la mort de son fils, lui raconta que ce fils était à Versailles, et ne dit la vérité qu’au général de Ménibus lui-même ? C’est M. Rascol lui-même qui l’avoue dans sa déposition. Pendant deux ans, M. Laudet porta à tout monde sa plainte indignée contre le meurtre de son fils. Le 28 mai 1872, il écrivait à M. Daru, président de la commission d’enquête parlementaire ; il écrivit au gouverneur de Paris, à M. Thiers, à M. Grévy, aux ministres. Il eut la même idée que madame veuve Millière. Le 26 avril 1873 (j’ai les exploits d’huissier sous les yeux), il citait MM. de Cissey, ministre de la guerre, et Rascol, lieutenant de la garde de Paris, devant le juge de paix de Versailles. Bien entendu, ni M. de Cissey, ni le sous-lieutenant, ne se dérangèrent pour répondre. Le 28 avril, défaut était donné contre les « non comparants ».

M. Rascol dit à ce sujet :

« Au lieu d’obéir à cette citation, je me rendis au cabinet du ministre, où je vis le général Hartung, qui me déclara que le ministre de la guerre n’avait pas été assigné « et que moi-même je n’avais qu’à être tranquille, puisque je n’avais fait que mon devoir ».

Cependant, il serait inexact de dire que la double assignation lancée par M. Laudet resta sans réponse.

Le malheureux père, qui s’obstinait à faire du tapage sur la mort de son fils et dont on ne devait plus espérer se débarrasser que par la force, fut arrêté et traduit devant un conseil de guerre.

On trouva un incident, comme il s’en produisait tant alors : on découvrit que deux de ses voisins, le dernier jour de la Commune, avaient été arrêtés ; que sous le coup de l’explosion de la cartoucherie Rapp, il avait eu contre eux un de ces soupçons qui naissent si vite au milieu de ces terribles catastrophes ; que sous l’influence de ces soupçons, il avait été trouver le commissaire de police de la Commune et avait insisté pour qu’il gardât les deux suspects ; qu’ils avaient, tous deux, en effet, été retenus pendant quelques heures[1]… et le 12 septembre 1874, plus de trois ans après la fin de la Commune, l’ingénieur civil Laudet, l’inventeur récompensé par une pension de la Ville, l’homme dont le général Ménibus certifiait « qu’il avait rendu des services réels et manqués à la cause de l’ordre », et que c’était « un homme probe et des plus honorables », l’homme qui, le lendemain de la victoire, au plus fort des dénonciations, rentrait en communication pour ses fonctions avec l’autorité régulière sans que cela soulevât une difficulté, l’homme contre lequel pendant deux ans et demi on n’avait trouvé aucun grief, puisque dans ce temps de condamnations faciles et de réaction impitoyable, on n’avait ordonné contre lui aucune poursuite, malgré tout le bruit qu’il faisait… le 12 septembre 1874, dis-je, Georges Jean-Baptiste Laudet était condamné par le 4e conseil de guerre, séant à Paris, sous la présidence du lieutenant-colonel Bergeron, à cinq ans de travaux forcés pour arrestation et séquestration.

Crime de droit commun.

Le lecteur remarquera la date. On attendit le coup du 24 mai et le gouvernement d’ordre moral pour se débarrasser de lui.

M. de Cissey put être assuré, dorénavant, de ne plus recevoir de lui d’impertinentes citations.

Je recommande à M. Casimir Périer ce spécimen de criminel de « droit commun » de 1871.

  1. Du moins, ce sont les allégations des accusateurs contre lesquelles M. Laudet proteste énergiquement.