La Thébaïde en Amérique/Chapitre IX

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Méridier (p. 75-112).


CHAPITRE NEUVIÈME.

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DE LA VOCATION À LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE.




Notre but, dans ce chapitre, n’est pas de traiter des différentes vocations, mais seulement de la vocation à la vie solitaire et contemplative : nous ferons cependant quelques réflexions générales.

Dieu est la fin dernière de l’homme ; l’homme ne peut arriver à sa fin dernière qu’en accomplissant la volonté de Dieu ; connaître la volonté de Dieu à notre égard, c’est au fond connaître notre vocation, ce à quoi il nous destine : Notre vocation, voilà donc la grande question pour nous. Le choix d’un état de vie, nous dit Louis de Grenade, est comme le grand ressort, la roue principale de tous les mouvements de notre vie ; c’est la base et la clé de voûte de tout l’édifice spirituel ; c’est enfin le moyen le plus court et le plus sûr d’arriver à notre patrie céleste. La première condition de salut pour nous, c’est donc de connaître l’état de vie où Dieu veut que nous soyons.

Ne perdons jamais de vue cette vérité : une seule chose est nécessaire, une seule, c’est de sauver notre âme ! Si nous estimions notre âme ce qu’elle vaut, — plus que tout l’univers ; si nous la regardions, comme David regardait la sienne, lorsqu’il l’appelait son unique ; si nous estimions sa juste valeur, que ne ferions-nous pas pour la sauver ? C’est alors que nous comprendrions bien ces paroles : périsse plutôt tout l’univers que notre âme ! car à quoi nous servirait d’avoir gagné tout l’univers, si nous venions à perdre notre âme, notre unique ? Oui, à quoi nous servirait d’avoir tout gagné dans ce monde si, à l’heure de la mort, nous devions tout perdre dans l’autre ?

Telle est la question importante que chaque Saint s’est posée au début de sa carrière ; et après avoir écouté la voix de Dieu, qui se fait entendre dans le calme et le silence des passions ; et après avoir reçu l’avis d’un directeur, qui parle au nom et par l’inspiration du Saint-Esprit, chaque Saint a agi, selon sa vocation, foulant aux pieds toutes les considérations humaines, surmontant tous les attraits et toutes les répugnances de la nature corrompue ; et, dans toutes ses actions, il n’a eu qu’une pensée, qu’une volonté, — celle de son salut! Et son salut, il l’a opéré à tout prix ; au prix des richesses, des honneurs, des plaisirs, de la santé ; au prix de la vie même. — Oh ! que les Saints étaient admirables de logique et de foi ! Après avoir résisté aux promesses, aux séductions du monde et aux ruses du démon, ils ont soumis la chair rebelle à l’esprit, ils ont dompté la concupiscence et l’orgueil ; après avoir vaincu tous leurs ennemis, ils se sont vaincus eux-mêmes : — c’était plus difficile ! — Ah ! lorsqu’il s’agissait de leur salut, de cette unique affaire, c’est en vain que l’on s’efforçait de les retenir dans le monde, au milieu des dangers, sur cette mer orageuse, semée de tant d’écueils, et si féconde en naufrages : aucune considération ne pouvait les empêcher de fuir là où ils espéraient trouver un abri plus sûr pour leur innocence : — et ils allaient se cacher dans les bois, au fond des cavernes, sur les montagnes, partout où la solitude leur offrait un port assuré contre la tempête.

Mais, dira-t-on, n’est-il pas possible de se sauver dans le monde, aussi bien que dans la solitude ; dans l’état du mariage, aussi bien que dans l’état du célibat religieux ou sacerdotal ? — Ce n’est pas là la question importante pour nous : Oui, sans doute on peut se sauver dans tous les états séculiers approuvés par l’Église, si l’on y est appelé, et si l’on s’y conduit selon l’esprit que la religion inspire : il y a eu des Saints dans toutes les conditions de la société ; des Saints parmi les avocats, les magistrats, les négociants, les militaires, les marins, les artistes et les ouvriers ; des Saints dans l’état du mariage et de la viduité. Encore une fois, ce n’est pas là la question : — tous ces états sont saints, mais ils ne conviennent pas indifféremment à tous les hommes ; chaque homme a son aptitude, son genre de talent et d’attrait, sa vocation ; c’est en suivant leur vocation que tant de Saints, de caractères et d’âges si différents, ont accompli sur la terre leur glorieuse destinée : tel, qui se fût perdu dans le monde, a été un grand Saint dans la solitude ; et tel, qui se fût perdu dans la solitude, est devenu un grand Saint dans le monde. Notre vocation, voilà donc la question, la seule importante question pour nous.

Tous, nous avons le même but ; tous, nous voulons être heureux en accomplissant la volonté de Dieu ; mais tous, nous n’atteignons pas ce but par la même voie et les mêmes travaux : dans un navire, le capitaine, les officiers, l’équipage et les passagers, tous ensemble sont emportés vers le même port ; mais chacun occupe une place différente et remplit sa tâche personnelle ; tous sont utiles, mais chacun dans sa spécialité. De même, dans la barque divine de Saint-Pierre, dans la nacelle agitée de l’Église, tous sont utiles, tous sont occupés ; mais chacun a sa mission spéciale, chacun suit sa vocation. Dans cette barque impérissable, il faut un Pape, des Évêques, des prêtres ; il faut des Ordres religieux, des congrégations, des états séculiers pour toutes les vocations, pour tous les goûts, pour tous les caractères ; et dans le choix de l’état qui lui convient le mieux, chaque homme doit être libre ; le contrarier dans ce choix, c’est contrarier Dieu lui-même. Dieu n’impose pas sa volonté à l’homme ; il respecte la liberté, le libre arbitre qu’il lui a donné : comment donc l’homme oserait-il contrarier, violenter l’homme dans l’exercice légitime de sa liberté ? Or, quel exercice plus légitime de cette liberté que le choix de l’état de vie, où il puisse opérer le plus sûrement son salut.

Pour que l’ordre règne dans la société civile, aussi bien que dans la société religieuse, chacun doit être à sa place, dans sa sphère ; il doit suivre son génie, exercer son talent, travailler et servir la société selon les dons qu’il a reçus de Dieu, selon son attrait et sa vocation. Tout homme qui n’est pas à sa place souffre et fait souffrir ceux qui l’entourent ; et voilà pourquoi, savoir bien gouverner, c’est savoir bien discerner les esprits, les encourager et les appliquer à ce qui leur est propre et facile : de là l’infinie variété qui existe dans l’ordre social, comme dans la nature, et qui produit toute la beauté de cet ordre, en détruisant la monotonie et en empêchant mille conflits, qui amèneraient la plus violente confusion. Certes, ceci est clair en théorie ; or, comme la véritable théorie ne diffère point de la sage pratique, cette théorie doit être appliquée par nous avec une scrupuleuse fidélité, sous peine de manquer à un de nos devoirs les plus délicats de conscience et de charité à l’égard du prochain, surtout si nous sommes appelés à prononcer sur sa vocation religieuse, ou sur la position qu’il doit prendre dans le monde.

En manquant sa vocation, on est privé des grâces d’état ; grâces spéciales, efficaces, victorieuses ; grâces qui assurent, pour ainsi dire, le salut.

Une âme qui a suivi sa vocation, qui a répondu promptement à l’inspiration du Saint-Esprit, cette âme est comme l’astre rayonnant qui accomplit harmonieusement son mouvement dans l’orbite que Dieu lui a tracée ; mais l’âme égarée, infidèle à sa vocation, est semblable à un météore errant, qui jette le désordre dans l’espace et l’épouvante dans les cœurs ; qui n’a que des mouvements désordonnés et qu’un éclat sinistre.

Une vérité incontestable est donc celle-ci : en dehors de sa vocation il est très difficile de se sauver ! comment alors concevoir que l’on attache si peu d’importance à sa vocation ; et que, malgré les marques les plus indubitables, on se rende coupable d’infidélité ? — Hélas ! à la vue de ce qui se passe, comment s’étonner qu’il y ait si peu d’élus : — personne ne veut se sauver !

Écoutons le P. Lacordaire :

« Pour l’homme du monde, la vie n’est qu’un espace à franchir le plus lentement possible par le chemin le plus doux : mais le chrétien ne le considère point ainsi. Il sait que tout homme est vicaire de Jésus-Christ pour travailler par le sacrifice de soi-même à la rédemption de l’humanité, et que, dans le plan de cette grande œuvre, chacun a une place éternellement marquée, qu’il est libre d’accepter ou de refuser. Il sait que s’il déserte volontairement cette place que la Providence lui offrait dans la milice des créatures utiles, elle sera transportée à un meilleur que lui, et lui, abandonné à sa propre direction dans la voie large et courte de l’égoïsme. Ces pensées occupent le chrétien à qui sa prédestination n’est pas encore révélée ; et convaincu que le plus sûr moyen de la connaître est de désirer l’accomplir, quelle qu’elle soit, il se tient prêt pour tout ce que Dieu voudra. » (Vie de St-Dominique, par le P. Lacordaire, page 23.)

« J’invite vivement, dit Blanc Saint-Bonnet, les hommes bien nés à suivre l’inspiration qui est en eux. Nos bons mouvements nous sont toujours donnés en proportion de notre nature. Beaucoup ignorent combien il sera dur à leur cœur d’y être restés au-dessous d’eux-mêmes. »

Après ces réflexions préliminaires sur l’importance de la vocation, nous aborderons franchement notre sujet. « Le propre des êtres libres est de ne point se ressembler. L’empire de la liberté est celui de la variété. » L’unité n’exclut pas la variété, et la variété ne détruit pas l’unité ; effacer les différences, c’est engendrer la confusion et le désordre : l’ordre consiste dans la variété ramenée à l’unité. Le nivellement, l’uniformité, c’est la destruction de toute hiérarchie, de toute harmonie et de toute beauté. Les dons de Dieu sont diversifiés, et les grâces sont distribuées selon les dons et les vocations.

« Pour l’ordinaire chacun a un attrait particulier qui se fait sentir, qui indique les desseins de Dieu. L’attrait de la grâce porte les uns à la mortification, les autres à l’oraison, les uns aux œuvres extérieures du zèle et de la charité, les autres à la solitude et à la retraite ; chacun a son attrait particulier, qui lui marque la voie qu’il doit suivre pour être à Dieu et pour aller au ciel : quand il n’y a pas d’attrait particulier, il faut s’en tenir aux voies ordinaires de la Providence. » (L’Âme Religieuse élevée à la perfection. Beaudrand.)

Les circonstances ne font pas notre vocation, mais nous la révèlent seulement : notre vocation est l’œuvre de Dieu. Nul chrétien ne peut donc embrasser un état quelconque sans y être appelé de Dieu : nullus christianus debet statum aliquem seligere sine divinâ vocatione, nous dit le théologien Jacob Besombes. ( Moralis christiana, tract, IV. cap. IV. art. I.)

Mais quelles sont les âmes qui sont appelées à une vie solitaire, à une vie plus ou moins retirée et contemplative ? Ici nous devons d’abord nous rappeler ce qui a été dit dans le second et dans le septième chapitres.

Pour les personnes, dont l’état de vie n’est pas encore fixé, et qui par conséquent sont libres encore, parmi les motifs qui peuvent les conduire ou les pousser dans la solitude, il y a des motifs d’amour, des motifs de crainte, et des motifs de nécessité : lo des motifs d’amour, tels sont ceux d’une âme innocente et expansive qui sent le besoin de s’éloigner des hommes pour être tout entière à son Créateur, à son Époux divin ; 2o des motifs de crainte, tels sont ceux d’une âme qui a l’expérience de sa faiblesse, qui par cette expérience est devenue craintive et prudente, et qui alarmée veut se mettre à l’abri des dangers pour mieux assurer son salut ; 3o des motifs de nécessité, tels sont ceux d’une âme qui a eu le malheur de tomber et de récidiver souvent, qui se voit toujours dans une occasion prochaine de péché, qui comprend que le monde est pour elle un trop puissant séducteur, un ennemi trop terrible, et que pour le vaincre, il faut le fuir et le combattre à distance.

Ces différents motifs de retraite sont assez bien exprimés dans les beaux vers suivants :

LXIX.
To fly from, need not be to hate, mankind ;
All are not fit with them to stir and toil,
Nor is it discontent to keep the mind
Deep in its fountain, lest it overboil
In the hot throng, where we become the spoil
Of our infection, till too late and long
We may deplore and struggle with the coil,
In wretched interchange of wrong for wrong
Midst a contentious world, striving where none are strong.

LXX.

There, in a moment, we may plunge our years
In fatal penitence, and in the blight
Of our own soul, turn all our blood to tears,
And colour things to come with hues of Night.
……………………………………………….

LXXI.

Is it not better, then, to be alone,…
……………………………………………….
Than join the crushing crowd, doom’d to inflict or bear ?

(Byron. Childe Harold’s pilgrimage.)

………………….How happy he,
Who quits a world where strong temptations try,
And, since’tis hard to combat, learns to fly !

(Goldsmith.)

For safety cautions flight alone remained.

(Mrs Tighe.)


Outre ces motifs décisifs, il en est d’autres qui ne le sont pas moins, ce sont les heureuses disgrâces, les salutaires afflictions, les malheurs providentiels, que la divine miséricorde nous ménage, et qui en tous temps ont jeté tant d’âmes désabusées du monde, dans le port tranquille de la solitude et du salut.

Mais, outre ces derniers motifs encore, il en est d’autres, qui n’ont pas moins contribué à déterminer un très grand nombre d’âmes à fuir le monde et à chercher un lieu de repos et de consolation sur les montagnes et dans les déserts sauvages ; et ces motifs puissants, ces occasions et ces prétextes, (car la cause première est toujours une impulsion du Saint-Esprit) c’est l’envie, la calomnie, l’injustice, le dégoût, l’indignation ; c’est la crainte du succès, des applaudissements, de la réputation et des marques d’estime ; ce sont enfin les persécutions de tout genre que la malice nous suscite, et que Dieu permet pour nous désenchanter du monde et nous détacher de la terre.

Enfin le tempérament nerveux, devenu aujourd’hui si commun, rend la vie au milieu du monde plus difficile et plus dangereuse qu’autrefois ; et par conséquent la solitude plus attrayante et plus nécessaire.

« Ce tempérament, (nous dit Débreyne, dans son Précis de Physiologie humaine) qui est moins une constitution naturelle de l’organisme qu’un état factice et adventice, étend aujourd’hui immensément son empire, et s’enracine profondément dans l’espèce humaine, surtout depuis près d’un siècle, c’est-à-dire, depuis que tant de perturbations sociales et tant de bouleversemens politiques ont ébranlé et secoué violemment l’Europe, ou plutôt le monde entier. À cela ont peut ajouter une autre cause également puissante, l’extension démesurée d’un luxe effréné et d’une civilisation excessive qui jette l’homme le plus loin possible des sages lois de la nature. »

« La surexcitation du système nerveux, si générale depuis quelques années, doit en partie être attribuée aux émotions violentes que les femmes et les enfants vont chercher au théâtre. Ces émotions, qui deviennent de véritables besoins, contribuent, plus qu’on ne le croit, à affaiblir les constitutions, en même temps qu’elles favorisent le développement des passions, développement déjà si précoce par suite de l’irritabilité morbide qui tourmente notre société… La lecture des romans n’exerce pas une influence moins triste sur le développement des passions… Pour une centaine de romans véritablement moraux, qu’on trouverait à grand’peine dans toute notre littérature, il en est des milliers qui ne peuvent que fausser l’esprit et pervertir le cœur » (La Médecine des Passions, par Descuret, p. 68.)

« Il se trouve, nous dit l’abbé caractérisées par une sensibilité excessive Forichon, des constitutions de l’appareil nerveux, qui devient, pour ceux qui en sont affligées, la source d’une susceptibilité extrême ; toutes les impressions les troublent et les mettent hors d’eux-mêmes ; la plus légère contrariété les agace et les fait souffrir…

« On peut leur opposer les hommes à constitution réfractaire, qui se jouent avec les excès et ne sont accessibles à aucune impression ; elles passent sur eux comme un trait sur le roc. Quoiqu’il arrive à ces hommes, leur cœur, comme le balancier d’une pendule, bat toujours la même mesure, et leur estomac n’interrompt jamais sa digestion ; c’est la constitution des indifférents et des égoïstes par excellence. Cependant, si de tels nommes ont des talents et de la moralité, ils peuvent devenir très utiles dans les calamités publiques, ils y conservent toujours leur sang-froid, comme leur santé ; mais, quelle que soit leur intelligence, ils ne seront jamais orateurs touchants ; les douces émotions du sentiment n’échaufferont pas leur langage. Le besoin ineffable des affections n’a point de part dans leurs projets, dans leur plan de vie, et ce n’est jamais dans leur sein qu’un ami peut déposer ses larmes et soulager son cœur. » (Le Matérialisme et la Phrénologie, page 344.)

« C’est dans les climats chauds qu’il faut voir jusqu’où peut aller l’exquise sensibilité des organes, et par suite les désordres de l’innervation. »

« C’est quelquefois chez les êtres les plus faibles et les plus débiles en apparence, que le feu de la vie se montre avec le plus d’éclat : une sorte de fièvre intellectuelle semble les dévorer. » (Dubois d’Amiens.)

« Peu aptes aux travaux qui exigent une certaine dépense de force musculaire, ils éprouvent une fatigue excessive au moindre exercice ; mais, par compensation, le développement et l’activité de leur système nerveux coïncident avec beaucoup d’intelligence et une exquise « sensibilité : on les voit réussir dans les beaux-arts et dans presque toutes les branchés de la littérature. » (La Médecine des Passions, par Descuret, p. 41.)

« On remarque chez les personnes nerveuses, une vivacité extraordinaire dans les sensations, une imagination brillante et féconde, un esprit vif et pénétrant, qui saisie promptement les vérités métaphysiques et abstraites. Leur grande activité intellectuelle s’essaie sur tous les sujets, s’exerce dans tous les genres de composition, et souvent avec succès ; leur haute intelligence produit souvent des morceaux sublimes, et quelquefois même elle enfante des chefs-d’œuvre. Ce tempérament est le plus propre à la culture des hautes sciences philosophiques, aux spéculations et aux méditations métaphysiques, aux mathématiques transcendantes, etc… On trouve chez les sujets nerveux la sensibilité, l’impressionnabilité et la susceptibilité au plus haut degré d’exaltation, et tout cela le plus souvent s’allie à une grande, une excessive mobilité. » (Debreyne, Précis de Physiologie humaine.)

Les personnes privilégiées, que la nature a douées de ce tempérament, sont plus incompréhensibles, plus mystérieuses ; elles paraissent plus extravagantes, et sont plus souvent et plus profondément blessées dans leur délicatesse et leur sensitivité ; mais aussi c’est surtout chez elles que se manifestent tous les phénomènes d’intuition, qui déconcertent les orgueilleuses prétentions de l’esprit, les profondes et patientes élucubrations de la science, et les tardives conclusions d’un raisonnement qui parcourt toute la longue chaîne des syllogismes scolastiques, sans en supprimer un seul.

« Non, les grandes pensées ne sont point filles du raisonnement. Presque toutes les découvertes heureuses, les plus sublimes, comme les plus précieuses conquêtes de l’esprit humain, sont dues à l’inspiration ; lumière spontanée, mystérieuse, qui, tout à coup, illumine l’intelligence de l’homme, sans qu’il sache lui-même d’où elle vient. Je dis inspiration, aucun autre mot ne m’ayant semblé rendre d’une manière exacte cet admirable phénomène. » (L’Art d’arriver au vrai, par Balmès, p. 129.)

« L’intuition est la faculté de voir sans efforts ce que d’autres ne découvrent que par un travail pénible et soutenu. Il est encore nuit pour le vulgaire, et le soleil est déjà levé pour celui qui est doué de l’intuition. Une idée, un fait insignifiant en apparence, lui révèle mille relations, mille circonstances inconnues. » (L’Art d’arriver au vrai, p. 133.)

Le cœur a ses lumières, — lumières intuitives et certaines, auprès desquelles toutes les lumières de l’esprit ne sont souvent que de vagues et douteuses clartés : la science du cœur c’est, en quelque sorte, la science infuse ; le cœur seul peut comprendre le cœur.

« Suivant Saint-Thomas, raisonner est une marque de la faiblesse de notre esprit. La faculté de développer nos idées nous a été donnée pour suppléer à cette faiblesse. Les anges comprennent mais ne raisonnent pas. Plus une intelligence est élevée, plus le nombre de ses idées décroît, parce qu’elle enferme, dans un petit nombre de ces types des choses, ce que les intelligences d’un degré inférieur distribuent en un nombre plus grand.

« Ainsi les anges du plus haut degré embrassent, à l’aide de quelques idées seulement, un cercle immense de connaissances. Le nombre des idées va se réduisant toujours dans les intelligences créées, à mesure que ces intelligences se rapprochent du Créateur ; et Lui, l’Idée par excellence, l’Être infini, l’Intelligence infinie, voit tout dans une seule idée ; idée simple, unique, immense ; idée qui n’est autre que son essence même.

« En effet, les esprits d’élite ne se distinguent point par la quantité de leurs idées : ils n’en possèdent qu’un petit nombre, dans lesquelles ils embrassent le monde… Il y a dans toutes les questions un point de vue culminant, où se place le génie. De ce faîte, son regard domine l’ensemble des choses. » (L’Art d’arriver au vrai, 137-138.)

« Les grandes jouissances intellectuelles, bien loin d’abréger l’existence, comme le font les jouissances animales, servent au contraire à prolonger la vie. L’étude ne « fatigue pas quand elle est heureuse » (c’est-à-dire en harmonie avec nos aptitudes naturelles et notre attrait surnaturel.) Aussi, la plupart des penseurs féconds ont fourni une longue carrière, sans parler de la longévité, bien connue et souvent si mal expliquée, des plus sages penseurs, — des moines contemplatifs… Tant il est vrai que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais que pour se replacer dans son état vraiment primitif et normal, il doit, tout en demandant à la terre sa nourriture animale, chercher avec plus d’ardeur encore, dans les régions de la vérité, l’aliment de son intelligence ! Le matérialisme, qui ne s’occupe que du bien-être de notre corps, en est le plus grand ennemi. Si cet homicide système venait à prévaloir, c’en serait fait de l’espèce humaine, car le corps n’a de vie que par l’âme, et l’âme ne vit que de la vérité… » Un des premiers effets de cette grande préoccupation de l’âme, ou plutôt de son étroite union avec la vérité, est moins de la dégager du corps que de lui assujettir celui-ci, de sorte qu’il ne semble plus tenir à la terre. Et observez que les abstinences dont le corps est alors capable ne peuvent s’expliquer, comme dans une foule d’autres cas, par une diminution de l’activité organique ; car jamais peut-être la vitalité n’est plus grande, surtout dans le cerveau. L’absence de besoin prouve donc la non-déperdition, et la non-déperdition ne peut être que l’effet de l’empire extraordinaire que l’âme acquiert sur ses organes et sur toutes les molécules qui en composent le tissu.

« Mais si la science humaine, si la vérité, perçue si loin de son vrai centre, agit si admirablement sur tout notre être, doit-on s’étonner que la contemplation de la vérité dans sa source la plus haute opère des effets bien plus surprenants. » (De la Perfectibilité humaine, par A. M. p. 39)

« L’homme étant esprit et matière, pour qu’il y ait dans sa nature l’unité nécessaire à sa perfection, il faut absolument, ou que l’esprit s’harmonise avec le corps en se matérialisant, ou que le corps s’harmonise avec l’esprit en se spiritualisant. Tant que le corps ne suivra pas la pensée, ou que la pensée ne suivra pas le corps, il y aura antipathie, division, schisme, et par conséquent malaise et souffrance dans ce singulier composé. » (Le même, p. 15.)

Après ce rapide aperçu psycho-physiologique sur le tempérament nerveux, nous croyons devoir faire quelques observations sur l’influence qu’exercent le climat et le pays que nous habitons sur notre corps, sur nos dispositions morales et intellectuelles ; nous insisterons sur la nécessité de ne pas contrarier les aptitudes naturelles, de laisser au génie un libre essor, enfin de ne pas vouloir changer ou détruire la nature en ce qu’elle a de bon, mais d’en profiter avec intelligence, en imitant la grâce.

Et d’abord, il faut dire quelques mots du climat :

« L’amélioration du climat n’est que l’amélioration de l’atmosphère ; et l’amélioration de l’atmosphère dépend de deux choses : l’élévation de la température, et l’oxigénation de l’air. L’élévation de la température fait disparaître l’humidité, elle rend l’air plus sec ; l’oxigénation combat les gaz carboniques et ammoniacaux, elle rend l’air plus pur. L’air plus sec contient plus d’électricité, l’air plus pur contient plus d’oxigène ; et tel est l’air qui convient éminemment à l’homme, car l’oxigène enrichit son sang, et l’électricité son fluide nerveux. Au contraire, l’insalubrité, en privant l’air de son oxigène, affaiblit le sang ; et l’humidité, en privant l’air d’électricité, affaiblit les nerfs. Et ces deux effets réunis exposent l’homme aux maladies épidémiques, aux fièvres de toutes sortes, enfin à la peste qui en est le dernier degré.

« Quant à l’humidité, c’est le système nerveux qu’elle attaque. Il est bien reconnu que les brouillards et des humidités constantes sont une source féconde de maladies et de dégénérescence pour la population. Mais je n’ai pas vu la physiologie, tout en constatant ces faits, s’expliquer clairement sur leur cause, que voici : l’effet de l’humidité, comme celui de l’eau, est de s’approprier rapidement le fluide électrique, et de l’enlever en partie à tous les corps qui en sont plus particulièrement pourvus. Or, si le fluide électrique est l’agent vital de notre organisation, s’il est surtout le principe constituant du fluide nerveux, la base radicale de la vie, n’en résulte-t-il pas que c’est en nous enlevant ce principe de vie, que l’humidité nous est mortelle, ou devient tout au moins une cause de dégradation « physiologique. En un mot, l’humidité épuise les nerfs tout aussi directement que la débauche. Aussi les pays secs, bien exposés à la lumière, et dont l’air est suffisamment électrique, offrent-ils des hommes non seulement plus vigoureux, mais plus spirituels. De sorte que les dessèchements favorisent le développement de l’électricité au milieu de l’atmosphère ; et l’homme, s’imprégnant avec plus d’abondance de ce fluide en quelque sorte cérébral, voit se développer en lui ce système encéphalique qui le place à la tête de l’échelle organique des êtres. » (De l’Unité spirituelle, par Blanc Saint-Bonnet, p. 1003, 1017, 1018.)

« L’influence du climat sur le caractère et les passions est un fait qu’on ne peut révoquer en doute, et dont l’observation remonte à la plus haute antiquité. Hippocrate, Platon, Aristote, Cicéron, etc., ont reconnu et proclamé que le climat contribue puissamment à déterminer la constitution physique et morale des différents peuples… Toutefois, cette influence du climat n’est pas tellement puissante qu’on ne parvienne à la corriger par les autres modificateurs de l’organisme, notamment par l’éducation. » (Descuret, La Médecine des passions, p. 32.)

« L’intime harmonie entre l’homme et le pays qu’il habite est un fait constant et universel. L’esprit et le cœur, surtout chez les hommes d’un tempérament délicat ou d’une constitution nerveuse, se trouvent sous l’influence immédiate des impressions du dehors. » (Poujoulat.)

« Qui ne sait l’influence qu’exercent sur nous les lieux où s’est éveillée notre jeunesse, les premiers tableaux qui ont frappé nos regards, les premières impressions qui ont saisi notre esprit ? Il y a des siècles que l’on a comparé, dans une image pleine de grâce, l’âme de l’homme à un vase qui conserve la saveur des parfums dont il a été imprégné…

« À chaque pas que l’on fait dans l’étude de la nature humaine, on est saisi du rapport constant qui existe entre le monde moral et le monde physique.

« En thèse générale, deux sphères d’action exercent surtout un puissant empire sur notre caractère et nos goûts ; la vie du monde et la solitude. Voici un homme qui, tout jeune encore, vous étonne par la souplesse de sa parole, par son genre d’esprit vif, léger, prompt à la repartie, et disposé au sarcasme plutôt qu’à l’admiration. Voyez s’il n’a pas vécu de bonne heure au milieu d’un monde qui l’a façonné à ses mobiles allures ; qui, en éveillant son attention sur les idées courantes, l’a habitué à glisser ingénieusement à la surface des choses et l’a détourné des conceptions sérieuses, dont l’étude gênerait la liberté de ses mouvements, en absorbant une partie de ses facultés.

« En voici un autre, au contraire, qui est grave et rêveur ; qui, dans les gazouillements variés d’un salon, n’échappe qu’avec peine à la préoccupation d’une pensée secrète ; qui n’accorde qu’un sourire de complaisance à mainte saillie soudaine dont tout le monde s’égaie autour de lui, mais qui conserve sous de froides apparences une constante ardeur et de nombreuses admirations. Remontez le cours de sa vie, et voyez si son enfance ne s’est pas écoulée dans le silence de la retraite, dans la contemplation de la nature, qui conduit l’imagination à la rêverie et porte le cœur à l’enthousiasme.

« Nulle part l’influence de la nature ne se fait plus vivement sentir que dans les contrées, où l’homme vit solitairement sur les rives d’un lac, aux bords d’une forêt. » (X. Marmier.)

Qu’on s’imagine alors l’influence que doit produire sur ses enfants cette grande et sauvage nature américaine ; cette nature primitive, inculte, exubérante ; ici, gracieuse et variée ; là, magnifique et monotone ; et partout, austèrement belle et pleine d’un charme indéfinissable de vague harmonie ; cette nature mélancolique qui exerce sur l’âme une si douce et mystérieuse attraction.

Écoutons maintenant le témoignage d’un médecin sur les funestes effets de la contrainte du génie, ou d’une fausse application de notre talent naturel.

« L’Étude de l’homme nous apprend qu’il naît avec des dispositions morales, dépendantes de l’influence du climat, du tempérament, de la prédominance de certains systèmes d’organes sur les autres, et du mode particulier de l’organisation du cerveau. Ces dispositions ne se développent ordinairement qu’avec l’âge ; et quoiqu’elles restent plus ou moins longtemps dans une sorte d’état « d’incubation, elles se manifestent cependant à certaines époques de la vie, et beaucoup plus tôt chez certains individus que chez d’autres. De ces dispositions innées, les unes, comme les penchants naturels, les passions violentes et certaines déterminations instinctives, peuvent être modifiées ou réprimées par une éducation bien dirigée, et surtout par la volonté ferme et bien prononcée d’asservir ces dispositions morales aux lois du jugement et de la saine raison. Les autres, comme l’aptitude naturelle aux sciences et aux arts, et ce goût prédominant, cette impulsion aveugle qui porte l’homme à cultiver de préférence plutôt telle partie que telle autre, ne peuvent pas de même être changées à volonté par les effets de l’éducation, ou par l’exercice et l’habitude. Et si on insiste à vouloir le faire, il en résulte presque toujours pour celui que l’on soumet à cette épreuve, une altération sensible de la santé, et quelquefois des opérations de l’entendement, sans aucune espèce d’avantage dans l’objet qu’on se propose.

« D’après cela, une des choses les plus essentielles auxquelles on doive s’attacher lorsqu’on veut étudier les sciences avec succès, sans s’exposer à ces efforts laborieux de l’esprit qui altèrent si profondément la santé, est donc de suivre l’impulsion naturelle qui conduit vers une partie quelconque ; de laisser prendre un libre essor à son génie, et de ne jamais le contraindre par un genre d’étude qui rebute, inspire du dégoût, dès la première jeunesse, et pour lequel on ne se sent nullement propre. De la stricte observation de ces différentes règles, dépend essentiellement le progrès que l’on peut faire dans les sciences ou dans les lettres. L’instinct naturel doit exclusivement guider l’homme dans le choix des travaux destinés à remplir le plus utilement tous les moments de la vie, et il doit préférer le langage de cette impulsion secrète, de ce penchant qui l’entraîne vers l’étude d’une partie, à des goûts équivoques et passagers qui s’effacent aussitôt qu’ils ont pris naissance, et à toute considération étrangère opposée aux appels particuliers de son aptitude naturelle.

« La fatigue, l’ennui, l’espèce de malaise qu’on éprouve lorsqu’on s’occupe d’une science quelconque, est une marque certaine, une preuve irrécusable qu’elle ne convient point à l’esprit, et que celui-ci n’y est nullement propre ; il faut alors l’abandonner : on persisterait vainement à s’y livrer, on n’y obtiendrait que peu ou point de succès, quelqu’assiduité qu’on y mît ; et quelque grands que fussent les efforts qu’on ferait pour y parvenir ; car il n’est nullement au pouvoir de l’homme de maîtriser, ni de changer entièrement les dispositions naturelles de son esprit : aussi est-ce l’état particulier des facultés de l’intelligence qui, en donnant à notre goût une direction juste et appropriée à l’état de nos dispositions, décide du choix que nous faisons des objets de notre étude et de nos méditations.

« Souvent l’erreur qui porte à cultiver une partie à laquelle on n’est pas propre, ne dépend que des pères ; et l’expérience a prouvé depuis longtemps, que la plupart d’entre eux se trompent presque toujours sur le genre d’instruction qui convient le mieux à l’esprit et au goût de leurs enfants. L’amour-propre, l’ambition, ou une prévention aveugle les égarent, et les empêchent ordinairement de découvrir le vrai caractère des dispositions innées de leurs enfants, et c’est en vain qu’ils tentent de les faire devenir ce que la nature ne permet pas qu’ils soient ; celle-ci, plus puissante qu’ils ne l’imaginent, triomphe toujours de leur erreur ou de leur obstination ridicule, en ramenant tôt ou tard ces enfants vers l’objet de leur aptitude, et en les dirigeant constamment vers la première impulsion qu’ils ont reçue d’elle.

Boerhaave dit avoir vu, pour ainsi dire, revivre des personnes qu’on avait forcées à s’adonner à des études qui leur déplaisaient, aussitôt qu’elles pouvaient les laisser pour en cultiver d’autres qui étaient de leur goût. Zimmermann remarque très judicieusement que rien ne fatigue autant le cerveau qu’un travail d’esprit fait avec dégoût ; il dit l’avoir éprouvé lui-même quand on voulut lui faire embrasser le barreau, et qu’une sueur froide lui coulait alors par tous les membres. Un homme qui éprouve de l’ennui en écrivant ou en composant malgré lui, ajoute-t-il, s’en acquitte assez bien d’abord ; mais son esprit ne tarde pas à sentir de la gêne ; la tête s’appesantit ensuite ; il bâille, se frotte le front, ronge ses ongles, et ne tire bientôt de son cerveau rien que de rebutant. Il est facile de sentir en effet que, lorsqu’on cultive une science qui déplaît à l’esprit, et pour laquelle on n’a ni goût ni aptitude, il faut redoubler d’efforts et d’attention pour en bien saisir les principes et les détails, et se les graver dans la mémoire ; qu’il faut enfin pour que ses travaux puissent devenir utiles et fructueux, les prolonger beaucoup plus « longtemps que si on y était naturellement propre. Cette application, qui doit être nécessairement alors plus forte et plus durable, augmente excessivement la tension et la fatigue de l’organe cérébral, rend ces travaux pénibles, accablants, et beaucoup plus pernicieux à la santé que lorsqu’on se livre à des études ou à des méditations soutenues sur des objets qui conviennent et plaisent à l’esprit, et qui par cela même exigent de sa part des efforts moins longs et moins violents. Le vrai moyen de ne pas réussir dans une partie quelconque, et en même temps d’altérer sa santé, c’est de persister à s’y livrer lorsqu’elle inspire ce dégoût, cette répugnance invincible, qui doit faire supposer que l’esprit n’y est nullement propre.

« De tout ce qui vient d’être dit, concluons en disant que, par analogie, l’esprit, chez la plupart des hommes, éprouve autant de dégoût à recevoir les éléments de certaines connaissances, et à être astreint à certaines études, que l’estomac de répugnance à recevoir et à digérer certains aliments ; que le premier n’est guère plus propre à la culture des unes que le second à la digestion des autres ; et qu’ils rejettent également loin d’eux ce qui ne convient pas à leur mode particulier d’organisation et à leurs dispositions primitives, malgré tous les efforts que l’on peut faire pour vaincre la répugnance qu’ils éprouvent l’un et l’autre. L’on peut naturellement en inférer encore que si l’étude, les méditations prolongées, et le travail de la composition nuisent presque toujours à l’intégrité de la santé, et souvent à celle des fonctions de l’entendement, quoique le genre de travaux d’esprit auquel on se livre convienne à l’état des dispositions mentales, le désordre doit être bien plus grand à la suite des efforts soutenus de l’esprit, lorsqu’on s’occupe de choses qui le dégoûtent, le fatiguent, et pour lesquelles il n’éprouve qu’une antipathie invincible » (E. Brunaud, De l’Hygiène des gens de lettres, ch. 3, p.132 et suiv.)

« L’une des plus pénibles situations que l’on puisse imaginer dans ce monde est celle qui condamne un homme à vivre dans une sphère oui n’est pas la sienne, à remplir chaque jour des obligations factices pour lesquelles il ne ressent qu’un insurmontable mépris, à se voir enfin surpris, dans sa force et son ardeur, comme Gulliver, du réseau des Lilliputiens. En d’autres termes, là où il n’y a pas pour les hommes d’un esprit distingué, sympathie de cœur, libre élan de la pensée, attraction et confiance, il y a froissement ; et si ce froissement se renouvelle chaque jour, à chaque heure, il est facile d’en comprendre les désastreuses conséquences…

« Ah ! combien d’hommes dont le nom est cité avec honneur, dont le sort semble paisible et assuré, dont on envie peut-être la position calme et attrayante en apparence, et qui succombent intérieurement dans ce rude conflit d’un rêve idéal et d’une impérieuse réalité ! Un jour arrive pourtant où le regard le moins clairvoyant remarque qu’ils languissent, qu’ils s’affaissent ; on se demande alors d’où leur vient ce subit abattement, et l’on ne sait pas que celui dont le visage pâle, l’œil éteint révèlent à tout le monde une si profonde souffrance, a épuisé ses forces dans cette lutte incessante contre deux puissances fatales qui le dominaient de côté et d’autre et ne lui laissaient ni trêve ni repos. » (X. Marmier.)

Les petits esprits et les cœurs égoïstes sont toujours prêts, dans leur aveugle activité, à tout confondre, et à tout jeter dans le même moule : ce sont les plus impitoyables niveleurs.

Les esprits supérieurs, au contraire, les grandes âmes respectent et favorisent le développement et l’action libre des forces multiples, distinctes et combinées de la nature et de la grâce ; de la nature confirmée et perfectionnée par la grâce.

Le tempérament venant de la nature, et la vocation venant de la grâce, et la grâce ne détruisant pas la nature, le tempérament et la vocation doivent donc se trouver en harmonie ; et c’est de cette harmonie que résulte une action tranquille et puissante.

Plus le corps de l’homme est spiritualisé par la prière, le jeûne, la mortification, par une vie intérieure et mystique, moins grande est la dissonance qui existe entre lui et l’esprit, c’est-à-dire, plus il est à l’unisson de l’esprit : et voilà pourquoi c’est parmi les personnes pieuses chez qui prédomine le système nerveux que se trouve cet accord parfait, cette intime et harmonieuse relation entre l’âme et les organes ; entre les organes et la matière subtile et éthérée, — les fluides, les essences, les effluves et les émanations invisibles, qui flottent ou circulent dans l’atmosphère.

Notre siècle est caractérisé par l’application des agents les plus subtils, — agents puissants et formidables : tels sont la vapeur et tous les fluides impondérables, c’est-à-dire, la matière à son plus haut degré d’élévation, de subtilité ; la matière comme spiritualisée. L’homme a créé des machines presque animées ; par la vapeur le monde est ébranlé jusqu’à son centre ; avec l’éclair électrique la pensée sillonne l’espace ; les deux pôles se touchent magnétiquement : l’homme a vu tout cela, il s’est complu en lui-même, et son orgueil a fait explosion, comme la matière fulminante !

Il y a des personnes chez qui toutes les sensations, et par conséquent tous les sentiments et toutes les pensées, ne sont que comme des notes brèves et fugaces, que comme des sons qui meurent en naissant ; tout ce qui les frappe ne fait que les effleurer ou les agiter un moment ; et puis, tout s’apaise, s’efface, et tout est oublié : — caractères légers, superficiels, inconstants, frivoles et mondains. Il y a d’autres personnes dont les sensations, et par conséquent les sentiments et les pensées, sont comme des notes langoureuses et gémissantes, prolongées indéfiniment, ou comme ces échos merveilleux qui répètent sans fin la voix qui les a réveillés ; tout en elle s’imprime d’une manière ineffaçable, tout s’y concentre, tout y vibre et retentit douloureusement : — caractères graves, rêveurs, contemplatifs, profonds, silencieux et solitaires. Les unes semblent nées pour rire et s’amuser ; les autres, pour souffrir et pleurer. Le bruit, l’éclat et le mouvement plaisent aux unes ; les autres se complaisent dans le silence, l’obscurité et le repos.


Where glow exalted sense and taste refin’d,
There keener anguish rankles in the mind ;
There feeling is diffus’d through ev’ry part,
Thrills in each nerve, and lives in all the heart ;
And those whose generous souls each tear would keep
From others’eyes, are born themselves to weep.

(H. Moore.)


The feeling hearts — touch them but lightly, — pour
A thousand melodies unheard before.

(Rogers.)

Il y a une troisième classe d’hommes dont l’organisation est tellement grossière ou émoussée, qu’elle paraît insensible ; rien ne l’émeut, ne l’attendrit ; tout glisse sur elle comme sur de la glace : — caractères froids, égoïstes, indifférents, et souvent cruels.


There are’tis true plebeian souls array’d
In one thick crust of apathy and shade,
Whose dull sensorium feels not once an age
A spirit brighten.

(Cawthorn.)

Nous ne parlerons ici que des personnes qui sont douées de cette organisation sensible et délicate, que le monde appelle maladives, parce qu’elles ne jouissent pas d’une force athlétique et d’une santé imperturbable, et qu’elles repoussent avec dégoût les sensualités de la table qui délectent l’homme animal ; parce qu’elles ont besoin de peu d’aliments, et qu’elles s’accommodent mieux d’une nourriture végétale et légère, — comme le pain, le riz, le maïs, etc. ; et de breuvages simples et purifiants, — comme l’eau douce et le café amer, ces virginales et spiritualisantes boissons, ces véhicules puissants de la pensée, ces deux ailes de l’âme.

Si, comme il est prouvé, l’homme se nourrit par les poumons et les pores aussi bien que par l’estomac, (l’air étant un aliment subtil) on conçoit qu’un air pur et chargé d’électricité et d’effluves balsamiques, devienne une nourriture assez substantielle, et qu’elle suffise, avec peu d’aliment végétal, à certaines personnes douées d’une organisation d’élite, perfectionnée par une vie toute spirituelle. Ces personnes paraissent en tout exagérées et excentriques : Telle nourriture, qui est appétissante pour les autres, leur est nauséabonde ; tel fruit, qui semble insipide à d’autres, est très savoureux pour elles ; ce qui est inodore pour d’autres, exhale pour elles la plus suave ou la plus insupportable odeur ; tel bruit enfin, qui effleure à peine l’organe des autres, est pour elles comme un choc électrique, comme un coup de tonnerre. Oh ! quelles nuances infinies dans leurs sensations : — elles éprouvent mille impressions délicates, là où les autres restent insensibles : formes, couleurs, parfums, accords, prismes lumineux, tout se reflète et se répercute en elles avec une électrique rapidité. Elles ont une merveilleuse aptitude à se mettre en rapport avec la nature, et à être initiées à ses mystères harmonieux, à sa poésie et à ses charmes les plus doux, parce qu’ils sont les plus cachés ; elles entrent dans le temple fermé aux profanes ; elles pénètrent jusqu’au sanctuaire, et soulèvent le voile sacré qui couvre le visage ravissant de la chaste prêtresse, de la muse vierge, qui les accueille et les consacre, en leur donnant une lyre divine. — O Saint-François d’Assise ! O Sainte-Thérèse ! O Saint-Jean de la Croix ! Vous nous comprenez, vous qui avez compris, aimé la poésie ; vous qui avez sympathisé avec toute la nature !

Mais puisque notre sujet nous a entraîné jusque-là, nous dirons quelques mots de la poésie :

« Le Très-Haut ayant profondément imprimé dans tout son ouvrage une beauté parfaite, et au milieu d’une variété incroyable un ordre merveilleux, un concours de toutes les parties vers un même but, qu’on peut appeler justement harmonie ; ayant ainsi reproduit comme en un miroir, une ombre, une image de sa perfection, ne voulut pas que la race humaine entière restât le témoin stupide et oisif d’un si admirable spectacle. Il doua donc certains esprits de la faculté et du pouvoir de le sentir et d’y correspondre par un mouvement et une affection particulière de leur âme. L’homme qui, par le secours de l’imagination, sut donner la vie et l’action à cet assentiment, à cet accord (s’il est permis de parler ainsi) de l’âme avec les œuvres de Dieu, et qui l’exprima dans un langage animé, nombreux et réglé sur les lois de l’harmonie, reçut le nom de poète, c’est-à-dire, d’imitateur de la divinité et de créateur. » (De l’excellence et de la perfection du talent poétique : discours par M. Rau.)

« C’est un préjugé commun de croire l’imagination opposée à la raison et à la vérité. De petits esprits se croient dispensés de toute discussion et avoir tout dit, quand ils ont parlé de ce qu’ils appellent un homme d’imagination. Mais ce préjugé est récent » (Recherche de la vérité par les faits, par M. Valéry, p. 44.)

« Les savants, ne considérant jamais qu’un côté à la fois, n’ont jamais été et ne pourront jamais être d’accord avec le peuple. Le peuple ne s’accorde bien qu’avec les grands poètes, parce que ceux-ci voient avec le coup-d’œil de l’ensemble, à la manière des masses ; seulement, ils expriment les choses avec plus d’enthousiasme, parce que, comme artistes, ils dégagent plus énergiquement la pensée de l’infini, en lui donnant une forme inspirée. (Blanc Saint-Bonnet, De l’Unité spirituelle, vol. 2, p. 398.)

« La prédication ne sort pas de la prose, et la prose, si éloquente qu’elle devienne, n’est après tout que le langage de la raison. Quand la raison a produit la vérité, qu’elle conçoit, sous une forme « exacte et lumineuse, elle demeure satisfaite. Mais l’amour ne se contente pas si facilement : il faut qu’il reproduise les beautés dont il est touché dans un langage qui émeuve et qui ravisse. L’amour est inquiet : rien ne le satisfait ; mais aussi rien ne lui coûte. Il ajoute à la parole, il lui donne l’essor poétique, il lui prête le rhythme et le chant comme deux ailes.

« Quand la poésie s’est emparée d’une âme qui lui convient, elle ne lui laisse pas de relâche qu’elle n’en ait tiré des chants. » (Ozanam.)

Laissons Scaramelli, l’un des plus grands théologiens mystiques, décrire un des effets de la sainte ivresse et de la poétique irradiation que produit quelquefois l’amour divin dans les âmes contemplatives :

« Nec silentio præteribo allium sanclæ hujus ebrietalis effectum, quem non scolum Harpius annotat, sed & sancta Theresia refert, in eo situm, quod persona nec poëseos, nec metri, quo versus ordinari solent, perita quandoque tamen divini amoris æstro abrepta GRATIOSAS CANTIUNCULAS COMPONAT. Et reapse credimus, in haec amoris ebrietate ab ea fuisse compositam cantilenam amore plenam, in quâ identidem repetit dulce illud intercalare : morior quia non morior. — NEC ID MIRUM habeat lectorem, cum S. Athanasius, S. Joannes Chrysostomus, et sacri codicis interpretes communi consensu Spiritum Sanctum poëseos sacræ amicum aeseverent : quia sicut Deus nihil operatur nisi in numero, pondere, et mensurâ, sic & afficitur erga pia animi sensa certo vocum numero, et regulari metro expressa. Et sane sanctus David divino afflatus spiritu pientissima animi sui sensa describit metro poëtico, prout & mater Ecclesia in Hymnis assolet. » (Directorium mysticum, Tr. III, cap. VII. p. 569, 570, Auctore, P. Joan. Bapt. Scaramello.)

« Poème veut dire littéralement création ; poète, créateur. En ce sens, Dieu est le vrai Poète ; la création, le poème de Dieu. Le but de ce poème est la glorification de Dieu dans les créatures ; sa durée est le temps ; l’univers en est le lieu ; l’action marche d’une éternité à l’autre… Qui connaît bien Dieu, entend facilement le poème de Dieu ; qui le connaît mal, l’entend mal ; qui ne le connaît pas du tout, ne l’entend pas du tout et se perd dans un fragment. Qui le connaîtrait et l’aimerait jusqu’à s’idendifier en quelque sorte avec lui, jusqu’à le contempler déjà, pour ainsi dire, dans son essence, celui-là comprendrait parfaitement tout le poème ; il en comprendrait non seulement l’ensemble, mais encore les détails ; il verrait que tout, jusqu’à un instant et un point, y est esprit et vie. La création entière lui serait une poésie, une musique où chaque mot, où chaque note est vivante et parlante. Ravi au-dessus de lui-même, il verrait, un Saint nous l’a dit (Saint-Jean de la Croix) comment toutes les créatures ont en Dieu la vie, le mouvement et l’être. Il verrait comment, dans le Christ, si diverses qu’elles soient, si dissonantes qu’elles paraissent, elles forment une harmonie ineffable. La vue d’un oiseau, d’un brin d’herbe, suffirait pour éveiller eu lui, comme en Saint-François d’Assise, le sentiment de ce divin concert. Son âme en extase, comme il est arrivé à Sainte-Thérèse, s’exhalerait spontanément en stances poétiques.

« Ah ! quand est-ce que nous verrons des poètes répondre à leur sublime vocation ? Quand s’élèveront-ils, par la vivacité de leur foi et de leur amour, jusque dans le sein du Poète éternel ? Quand se disposeront-ils, par la pureté de leur cœur, au souffle divin de l’Esprit vivant qui anima les prophètes ? Ils se plaignent qu’il ne leur reste plus rien à chanter, et les plus célèbres jusqu’ici n’ont fait que bégayer quelques vers du poème infini de Dieu. » (Hist. Univ. de l’Église, par Rohrbacher, Vol. 3, p. 311.)|85}}

Disons maintenant quelques mots de la musique, ce vague écho du ciel, cette langue de l’infini et de l’idéal :

« L’on s’étonnera qu’un prophète (Élisée) recoure à la musique pour se disposer à l’inspiration divine. Il en est qui disent qu’il voulait se remettre de l’émotion qu’il avait éprouvée en parlant au roi d’Israël ; mais cette émotion venant du zèle de Dieu, ne semble point un obstacle à la communication de Dieu. Il est plus vrai de dire que Dieu ne se communique pas toujours à ses prophètes, mais quand il lui plaît et comme il lui plaît. Élisée voulait se préparer au souffle divin, comme un instrument bien d’accord. Mais quel rapport entre le son d’une harpe et le concert d’une âme avec Dieu ? — Un rapport intime. « D’après les Sages de l’antiquité et les Pères de l’Église, en particulier Saint-Augustin, la musique que Dieu a donnée aux hommes est une image, un écho de celle qu’il exécute lui-même dans son immense éternité. L’univers entier est une magnifique harmonie où la divine sagesse, atteignant d’une extrémité à l’autre, dispose tout avec douceur, nombre et mesure. C’est elle qui produit dans un nombre musical l’armée des cieux : ainsi entend l’évêque d’Hippone une parole d’Isaïe (40, 26). Pour ramener l’homme dans cette céleste harmonie, l’éternelle sagesse unit dans sa personne la nature divine et la nature humaine ; ce qu’elle demande, c’est que nous soyons à l’unisson avec elle. Aussi, un Saint-évêque et martyr, Ignace d’Antioche, compare le corps mystique de la sagesse incarnée, l’Église catholique, à une harpe mélodieuse qui rend la louange à Dieu par le Christ. Jean n’a-t-il pas vu les élus dans le ciel, tenant des harpes de Dieu et chantant le cantique de l’Agneau ? Enfin, chaque fidèle est une lyre composée de deux pièces, le corps et l’âme, qui agissent l’un sur l’autre, comme les cordes sur la lyre et la lyre sur les cordes. Augustin, en même temps que les cantiques de l’Église charmaient ses oreilles, sentait la vérité divine couler dans son cœur, y allumer la dévotion, y produire des fontaines de larmes. Il ne faut donc plus s’étonner que le disciple d’Elie, par une harmonie sainte, voulût disposer son âme à une communication prophétique avec Dieu. » (Hist. Univ. de l’Église, vol. 2. p. 274.)

On se demande peut-être, comment, à propos de vie solitaire et contemplative, nous avons parlé de poésie et de musique : Ah ! ne sait-on pas que tout se tient dans l’ordre de la grâce et de la nature ; que toutes les sphères se répondent, s’harmonisent ; et que tout enfin se résout en l’unité de l’archétype !

Mais revenons aux personnes qui sont organisées avec cette subtile délicatesse dont nous avons essayé de dire quelque chose.

Malheureuses au milieu du monde, qui ne les comprend pas, ces personnes éprouvent un malaise intolérable au contact glacial des hommes positifs ; elles s’affectent vivement et s’affligent profondément ; elles sont sensibles et sympathiques au point d’absorber une grande partie de la souffrance des autres ; elles sont passives ou passionnées ; elles subissent l’action des autres, et réagissent puissamment sur ceux qui les entourent ; elles ne sont jamais indifférentes ; on les voit souvent orageusement emportées par les sens, ou angéliquement élevées par l’esprit ; elles sont tour à tour exaltées ou abattues. Tout, dans leur conduite, a un caractère de spontanéité et d’inspiration ; leur manière d’être tient plutôt de l’intuition que du raisonnement et de la réflexion. Elles sont plus dégagées de la matière infime, et communiquent plus facilement avec le monde invisible des esprits.

Il n’est pas juste et selon la charité que ces frêles et fébriles constitutions soient livrées, comme de fragiles hochets, aux chocs violents et répétés des tempéraments de fer ; qu’elles soient heurtées chaque jour par ces lourdes charpentes humaines. Il n’est pas juste et selon la charité qu’elles soient molestées par une aveugle et impitoyable force physique, par une robuste et antipathique santé matérielle. — Et d’ailleurs, de quel côté est la santé véritable, la santé selon le Médecin divin ? Est-ce du côté de la chair animalisé, matérialiste, ou est-ce du côté de la chair spiritualisée, et pour parler le langage de Tertullien, caro angelificata ? S’il y a un corps animal et grossier, nous dit l’Apôtre, il y a aussi un corps spirituel : — De quel côté est donc l’état normal, l’état de santé désirable ? Répondez pour nous, ô saints et saintes, qui n’avez pas joui d’une santé grossière et invariable !.

En supposant que tout soit dans l’ordre de la Providence, chacun a une santé relative et proportionnée à son état : la santé d’un moine contemplatif n’est pas la santé d’un missionnaire, d’un homme d’action. À celui qui est appelé à mener une vie tranquille et inactive, une vie de prière et d’étude, Dieu donne une santé en rapport et en harmonie avec cette vie angélique ; — et à celui qui est destiné à une vie active et fatigante, Dieu accorde des forces plus grandes, une santé plus robuste et capable de supporter les fatigues : mais il ne faut pas conclure de là, que le premier est malade, et que le second se porte bien. — Et puis, qu’on se souvienne que d’après la loi de la solidarité et de la réversibilité, c’est souvent à la maladie de l’un qu’est due la santé de l’autre, que l’innocent expie souvent pour le coupable, et que le saint souffre pour le pécheur. Mais admettons que toutes les personnes très nerveuses soient continuellement sous l’influence d’une sorte de fièvre névralgique, le remède est-il au milieu du monde, parmi les objets surexcitants, dans le tourbillon des plaisirs ou la tourmente d’une vie publique ? Écoutons ce que dit un célèbre médecin allemand :

« It would, indeed, be the height of absurdity to recommend to a person suffering under a derangement of the nervous system, the diversions and dissipations of public life, when it is known, by sad experience, as well as by daily observation, that the least hurry disorders their frame, and the gentlest intercourse palpitates their hearts. The healthy and robust can have no idea how violent the slightest touch vibrates through the trembling nerves. The gay and healthy, therefore, seldom sympathize with the sorrowful and the sick. » (Zimmerman.)

En retenant ces personnes dans le monde, loin d’améliorer leur état, on l’aggrave d’une manière dangereuse et pour leur bien-être et pour leur salut. Mais le monde dit, que la solitude est mauvaise, qu’elle exalte l’imagination et nourrit la mélancolie, et qu’il faut les distractions mondaines. Quoi ! les plaisirs, le luxe, le bal, le spectacle, les fêtes prolongées dans la nuit, la lecture des romans, les émotions et les ivresses des sens, la fièvre des passions n’exaltent pas, n’agitent pas, mais calment et guérissent ? Ô aveuglement du monde ! Ô concupiscence de la chair !

« Je hais les villes, dit Lamartine, de toute la puissance de mes sensations rurales. Je hais les villes, comme les plantes du Midi haïssent l’ombre humide d’une cour de prison. Mes joies n’y sont jamais complètes, mes peines y sont centuplées par la concentration de mes yeux, de mes pas, de mon âme, dans ces foyers de regards, de voix, de bruit et de boue. J’analyserais et je justifierais en mille pages cette impression des villes, ces réceptacles d’ombre, d’humidité et d’égoïsme, que le poète Cowper a défini si complètement pour moi, en un seul vers :

C’est Dieu qui fit les champs, l’homme qui fit les villes.

(Nouvelles Confidences.)

Les personnes nerveuses sont comme étrangères dans le monde ; elles sentent ce que les autres n’ont jamais senti, et ne peuvent comprendre ; elles passent pour extravagantes et folles ; on les regarde comme d’inexplicables anomalies : Et voilà pourquoi, incomprises de tous, elles fuient une société, qui les blesse et les condamne avec une froide et cruelle injustice. Heureuses d’échapper à cette société insensible et dure, elles se jettent, avec un filial abandon, dans les bras maternels de la solitude ; elles demandent à la nature, avec des cris plaintifs, avec des accents douloureux de prière et d’amour, elles demandent le silence et le repos, et cet esprit de calme et de vie qui circule en elle, qui nous pénètre doucement, et qui apaise bientôt les turbulentes pensées, les fiévreuses émotions du cœur ; et ce rhythme harmonieux, qui se communique au système nerveux et lui imprime ses mouvements réglés, le ramenant peu à peu à ses lois divines, jusqu’à ce que toutes les cordes vibrantes de ce subtil instrument frémissent à l’unisson de la lyre universelle et ravissante.

C’est donc parmi elles que se trouvent les plus irrésistibles vocations à la vie solitaire et contemplative ; elles tendent à s’isoler autant par instinct de conservation que par amour surnaturel de la solitude, du silence et de la contemplation ; le séjour des villes leur est insupportable et funeste ; tout y est discordant ou dangereux pour elles, — les bruits, les discours, les mœurs, les désordres privés et publics : oui, il leur faut le calme, l’ordre, l’harmonie, le rhythme et le concert divin de la nature, qui est comme son Auteur, toujours ancienne et toujours nouvelle. L’organisation de ces personnes est un instrument si bien accordé, si juste et si vibratile, qu’elle frémit et résonne à l’unisson de toutes les plus faibles harmonies ; mais aussi elle est comme brisée par les moindres discordances.

« Plus une nature est élevée, nous dit Blanc Saint-Bonnet, plus est en elle le sentiment de l’infini et plus elle souffre de la vie. Moins une âme contient de ce sentiment divin, moins elle se trouve en disparate avec ce monde. »

Les artistes en général, les poètes, les orateurs, beaucoup d’hommes de génie, et, dans un autre ordre, beaucoup de Saints, et surtout de Saintes, reçoivent de Dieu cette organisation supérieure ou l’acquièrent et la développent par la souffrance, par un régime austère, et surtout par les états surnaturels et sublimes où ils sont élevés par l’amour divin. Saint-Arsène, qui ne pouvait supporter le bruit des roseaux qui avoisinaient sa cellule, avait une organisation de ce genre. C’était aussi celle de Saint-Pascal Baylon : « Le commerce du monde, nous dit Villefore, lui devint insupportable par une délicatesse de conscience qui ne lui permettait pas de rien souffrir dans la conduite d’autrui qui pût donner atteinte à la loi divine. Tout révoltait sa sensibilité ; et il se forma dans son cœur un si grand dégoût pour le monde, qu’il résolut de l’abandonner et d’aller chercher dans quelque solitude un asile à son innocence. » (Vies des Solitaires d’Orient, vol. IV, p. 333.)

Sainte-Liduvine, Sainte-Catherine de Sienne, Sainte-Thérèse, Sainte-Magdeleine de Pazzi, Sainte-Rose de Lima, etc., avaient cette même organisation nerveuse, impressionnable, souffrante et crucifiée ; mais, est-ce là une organisation maladive et malheureuse, comme l’entend le vulgaire ? Oh ! non, répond l’amour : ou souffrir, ou mourir !

On voit, d’après tout ce que nous venons de dire, que la vie de communauté, telle qu’elle existe aujourd’hui dans la plupart des maisons religieuses, serait presque impossible aux personnes très nerveuses. Chez elles la sensibilité est trop exaltée pour qu’elles puissent observer rigoureusement la règle commune, sans se faire une violence qui, répétée souvent, amènerait les plus grands désordres. Elles ne sont donc pas faites pour la vie religieuse proprement dite, la vie de communauté ordinaire ; il leur faut au moins une certaine liberté, qui est dans l’ordre divin, quoiqu’elle ne soit pas la liberté contrainte et invariablement réglée en tout : telle a été la liberté de tous les anachorètes. Il leur faut une sorte de solitude et de mystère, une vie à part, telle que celle des religieux qui ont des cellules séparées, et qui ne se réunissent qu’à des heures fixes, comme les Chartreux, les Camaldules et les Carmes ; ou mieux encore, comme les Solitaires de l’Orient, qui habitaient le même désert et qui vivaient sous la direction d’un Ancien, d’un chef commun ; ils ne s’assemblaient qu’à des jours déterminés, pour entendre la messe ou avoir des conférences ; et chacun se retirait ensuite dans sa cellule, plus ou moins écartée. Voilà ce qui a existé en Orient. — Et pourquoi n’y aurait-il pas aujourd’hui, comme autrefois, des Anachorètes, des Solitaires ? Pourquoi n’y en aurait-il pas en Amérique, comme en Afrique et en Europe ? Pourquoi une vie, qui était autrefois regardée, louée et embrassée par les Saints-Pères, comme la plus excellente et la plus angélique, serait-elle devenue aujourd’hui extravagante et impraticable ? Pourquoi, pourquoi, nous le demandons ? — Qu’on nous le dise, quelle contrée plus favorable à ce genre de vie que l’Amérique, cette immense et sauvage Thébaïde de l’occident ? Où trouverait-on plus de grottes et de cavernes profondes, plus de sommets inaccessibles, plus de sites pittoresques, plus de forêts et de savanes inhabitées ? Où trouverait-on une plus grande abondance de ressources naturelles ? — Ah ! si quelque chose manque, ce n’est pas du côté de la nature, mais du côté de l’homme ; ce n’est pas du côté de la grâce, mais du côté de la volonté ; ce n’est pas du côté de Dieu, mais du côté du chrétien, devenu lâche et sans amour, égoïste et incapable d’héroïques sacrifices !

Parmi les Carmes, les uns vivent plus retirés que les autres ; il en est même qui vivent dans une entière solitude : on les appelle reclus.

Dans tous les monastères, il se trouve souvent des âmes solitaires en faveur de qui l’équitable charité des Supérieurs fait fléchir la Règle, quelque rigoureuse qu’elle soit :

« Gerson, l’auteur supposé de l’Imitation de Jésus-Chri st, assure que les plus solides fondements d’un ordre religieux sont la prudence et la charité des Supérieurs, qui sont eux-mêmes la loi vivante et les interprètes des lois mortes et sans voix : De-là vient qu’un ordre religieux a beau être un dans ses lois et ses constitutions, il ne doit pas néanmoins être toujours le même dans la pratique et dans l’exécution… Que les Supérieurs observent donc exactement la portée de chacun de leurs Religieux, afin de modérer l’exécution de la règle générale, selon la complexion et le génie des particuliers qui composent la communauté… Les lois veulent être interprétées selon les règles d’une judicieuse équité. Les pasteurs doivent avoir un zèle plein de discrétion, et conduit par une sagesse équitable. » (Maximes de la vie spirituelle, p. 283. Dom Barthélemy des Martyrs.)

« Heureux l’Ordre religieux, dans lequel ceux qui ont reçu la grâce de la contemplation, ont la liberté de s’entretenir dans ce doux repos sans avoir l’embarras d’aucune affaire extérieure, et sans être assujettis aux règles et aux devoirs publics de la communauté ! Ce sont ces âmes favorisées de Dieu que les Supérieurs doivent ménager et chérir, comme des fleurs exquises, comme des Benjamin élevés à la sublimité des plus hautes pensées du ciel. » (Dom Barthélemy des Martyrs, Abrégé des Maximes etc, p. 281.)

Parmi les Ordres contemplatifs existants, un de ceux, il nous semble, qui répondrait le mieux, dans les États-Unis, à la vocation d’un certain nombre d’âmes ; qui réaliserait le plus parfaitement le besoin et le désir des natures d’élite qui nous ont le plus spécialement préoccupé dans la composition de cet ouvrage, c’est l’Ordre des Carmes, réformé par Sainte-Thérèse et SaintJean de la Croix. Il existe déjà des Carmélites, à Baltimore ; ne serait-il pas à souhaiter qu’il y eût aussi des Carmes, ou quelque Ordre nouveau, dans le même esprit, mais mieux adapté aux circonstances de temps, de lieux et de personnes ?

« Lorsque Sainte-Thérèse entreprit la réforme des Religieux de son Ordre, elle eut principalement en vue d’en faire des sociétés de personnes entièrement séparées du monde, et uniquement occupées à la contemplation des choses célestes ; mais elle ne prétendit pas en faire tout-à-fait des hommes inutiles au prochain. Ainsi, les premiers Solitaires de cet Ordre, aussi bien que ceux d’à présent, crurent se devoir conformer aux anciens Prophètes qu’ils regardèrent comme leurs modèles, et dont la vie se passa presque entière dans la solitude, à la réserve des temps que par ordre de Dieu ils descendaient de leurs montagnes pour exercer divers offices de charité dans les occasions où la Providence divine les appliquait aux besoins des peuples.

« Nous considérons donc aujourd’hui les Carmes Déchaussés comme des Solitaires par état, et qui par accident travaillent au salut des âmes pour concourir avec les autres Religieux à l’œuvre de Dieu, lorsque l’Église a besoin de leur ministère. » (Vies des Solitaires, par Villefore, vol. 4, p. 375.)

« Il n’y a point de règle certaine pour le lieu de la retraite. Il y en a qui se plaisent dans les forêts, d’autres dans les campagnes. Les uns se trouvent fort bien dans l’église pour méditer, d’autres aiment à ne point sortir de leur cellule. Choisissez donc le lieu où vous croyez que la grâce de Dieu vous favorisera davantage, et sur toutes choses, tâchez, soit en public, soit en solitude, de ne perdre jamais le recueillement intérieur. » (Abrégé des Maximes de la vie spirituelle, par Dom Barthélemy des Martyrs, p. 186.)

On semble aujourd’hui ne plus vouloir comprendre que s’il est des personnes faites pour prier en public, et au grand jour, il est aussi d’autres personnes, d’une nature plus tendre et timide, qui ne peuvent bien prier qu’en particulier et en secret : il leur faut une lumière adoucie par les vitraux colorés, par les ombres du cloître ou de la forêt ; il leur faut une sorte de sanctuaire mystérieux et impénétrable ; elles ont une certaine pudeur mystique qui s’effraie de la présence et de la vue des hommes. Les architectes des églises gothiques, ces artistes inspirés, avaient compris ces natures contemplatives, ces colombes chastement timides ; et ils leur avaient ménagé dans leurs vastes églises, — unes et multiples à la fois, — des trous dans la pierre, des enfoncements obscurs, des niches solitaires, en un mot, les cellules du triforium, où elles pouvaient se dérober aux regards curieux, et exprimer sans crainte, par leur attitude et leurs gestes naïfs, les ardeurs séraphiques de leur âme. Si ces âmes sentent le besoin d’être seules, si elles s’isolent ainsi, si elles souffrent d’être vues et observées, ce n’est pas par amour déréglé d’une liberté mauvaise, d’une indépendance répréhensible ; mais c’est parce que Dieu les tire à l’écart, où il veut leur parler avec une douce familiarité : telle était la nature de Sainte-Marianne, la vierge américaine ; « elle voulut être parfaitement libre, et que qui que ce fut au monde ne put observer ses actions. »

Ô chaste et timide colombe, d’où vient que tu restes dans les villes, toi qui as reçu des ailes pour t’envoler au désert ?

Ô humble et languissante sensitive, as-tu été faite pour croître au bord des grands chemins, et pour être foulée aux pieds, et flétrie par une aride poussière ?

Ô harpe éolienne et mystique, est-ce aux parois des maisons habitées ou aux branches de l’arbre du désert, que tu dois être suspendue, pour faire entendre tes harmonies célestes ?

Ô âme de poète, est-ce au milieu de la foule profane et tumultueuse, ou dans la solitude tranquille et sacrée, que tu trouveras l’esprit divin, qui seul inspire des chants sublimes ?

Pars, pars, ô doux cygne ; sors vite de la cité, où la fange et la poussière souilleraient la blancheur de tes ailes ; vole loin de l’éclat et du bruit de ce monde ; vole au désert inaccessible, pour y chercher un lieu de repos et de sûreté, pour y parler seul à seul avec Dieu, et y vivre en frère avec l’ange familier ; pars, et laisse là toutes les vanités et toutes les créatures : Dieu seul est aimable, Dieu seul peut te satisfaire ; et c’est dans la solitude que tu le posséderas !

 
« Seigneur, dans le troupeau des robustes humains
Il est de beaux enfants, frêles et blanches mains,
Trop faibles pour lutter durant la vie entière,
Et se voir obéir par la lourde matière ;
Ils ne savent pas faire avec les socs tranchants
Jaillir les blonds épis des veines de vos champs,
Aider les nations à construire leurs tentes,
Tisser de pourpre et d’or les robes éclatantes,
Et charger les vaisseaux, sous un ciel reculé,
Des tapis d’Ecbatane et du fer de Thulé,
Est-ce donc, ô mon Dieu, que leur grâce inféconde
Est livrée en opprobre aux puissants de ce monde,
Et qu’à votre soleil chacun leur peut ôter
L’humble coin qu’il leur faut pour prier et chanter ?
Est-ce qu’au jour marqué pour la grande justice,
Afin qu’aux yeux de tous votre enfer accomplisse
L’anathème porté sur les rameaux oisifs,
Vous frapperez ces fronts amoureux et pensifs !

Préférez-vous au lac les grands flots des rivières,
Et la roche inflexible aux tremblantes bruyères ?
Les fleurs et les oiseaux vous sont-ils odieux ?
Mais le cèdre est chargé de nids mélodieux,
L’hysope entre ses pieds pousse une humble racine,
Et le Liban les berce en sa large poitrine ?
Les auriez-vous mêlés dans la création
Pour bannir les plus doux de votre affection ?
Oh ! vous aimez, Seigneur, la forme pure et belle,
Car c’est l’achèvement de l’idée éternelle,
La splendeur de l’esprit visible à l’œil mortel.
Chacun de son côté travaille pour l’autel ;
Si les forts ouvriers en sculptent les colonnes,
Les enfants les plus beaux tresseront des couronnes.
Ne faut-il pas des voix pour prier, pour chanter ?
Ce n’est pas être oisif que de vous écouter,
De recevoir de vous chaque soir l’huile sainte,
Lampe qui luit dans l’ombre et n’est jamais éteinte.

Oh ! quand les lourds marteaux se reposent, le soir,
Les hommes ont besoin de lyre et d’encensoir ;
C’est l’immense désir de toute créature
De chercher vos rayons épars dans la nature,
Et c’est une vertu de lire avec clarté
Un peu de votre nom écrit dans la beauté ;
D’avoir le front marqué de votre sceau de flamme,
Et, mêlant des parfums aux musiques de l’âme,
D’être l’urne de baume ou le luth frémissant
Qui parfume la terre et chante en se brisant !

(Les Parfums de la Madeleine, par Victor de Laprade.)


Quelques-uns de nos lecteurs regretteront peut-être que nous ayons cité l’autorité des poètes dans un ouvrage aussi sérieux ; ils penseront qu’il eût bien mieux valu pour notre livre de l’exclure entièrement ; nous ne partageons pas ce prosaïque préjugé des temps modernes ; nous croyons, au contraire, l’autorité des poètes très utile et d’un très grand poids. Dieu étant le premier et le plus grand Poète, la Création étant le poème de Dieu, le plus beau livre de poésie que possède l’homme, et Dieu ayant inspiré à des auteurs sacrés de parler cette langue harmonieuse, nous n’avons pas hésité à suivre l’exemple de ces auteurs, l’exemple de Saint-Grégoire de Nazianze, de Synésius, d’Apollinaire, de Saint-Rémi de Reims, de Saint-François d’Assise, de Sainte-Thérèse, de Saint-Jean de la Croix, et de tant d’autres Saints qu’il est inutile de nommer après ceux-là. Nous ne voulons pas être de ceux qui se laissent dominer et entraîner par l’esprit infécond du protestantisme, par l’esprit mercantile de notre siècle de fer et d’argent ; nous ne voulons pas céder, comme tant d’autres, à son goût exclusif pour le raisonnement sec et froid, pour la lettre qui tue, et le chiffre qui glace ; enfin, pour tout ce qu’il appelle, dans son orgueil idolâtrique, the matter of fact, — le positivisme. Si nous étions plus poètes, nous serions un peu plus mystiques et moins attachés à la terre.

Voulez-vous savoir où nous a conduits l’esprit de raisonnement, de rationalisme et d’analyse, substitué à l’esprit de foi et de synthèse, d’amour et d’enthousiasme ? Écoutez ce que dit un philosophe du 18e siècle, qui fut cependant un des plus chauds partisans de cette froide et dissolvante philosophie rationnelle :

« Religion too (dit Grimm,) considered as a source of enjoyment or consolation, has suffered from the progress of philosophy, exactly as the fine arts and affections have done. It has no doubt become infinitely more rational ; but then it has also become much less enchanting and ecstatic ; — much less prolific of sublime raptures, beatific visions, and lofty enthusiasm. It has suffered, in short, in the common desenchantment ; and the same cold spirit which has chased so many lovely illusions from the earth, has dispeopled heaven of half its marvels and its splendours. »

C’est là le témoignage d’un philosophe, et c’est Lord Jeffrey, autre philosophe, qui le cite dans un de ses ouvrages.

Écoutons maintenant ce que dit Brownson, ce célèbre et courageux écrivain catholique, aussi brillant qu’élevé et profond :

« The poet is an artist, and the aim of the artist is to realize or embody the beautiful ; but the beautiful is never separable from the true and the good. Truth, goodness, beauty, are only the three phases of one and the same thing. God is the True, the Good, the Fair. As the object of the intellect, he is the true ; as the object of the will, the good ; as the object of the imagination, the passions, and emotions, the beautiful ; but under whichever phase or aspect we may contemplate him, he is always one and the same infinite, eternal God, indivisible and indistinguishable. In his works it is always the same. In them, no more than in him, is the beautiful detached or separable from the true and the good ; it is never anything but one phase of what under another aspect is good, and under still another true. The artist must imitate nature, and he fails just in proportion as he fails to realize the true and the good in his productions. His productions must be fitted to satisfy man in his integrity. We have reason and will, as well as imagination ; and when we contemplate a work of art, we do it as reasonable and moral as well as imaginative beings, and we are dissatisfied with it, if it fail to satisfy us under the relation of reason or will, as much as if it fail to satisfy us under that of imagination. » (Brownson’s Quarterly Review, April, 1847.)

Il est facile de comprendre, d’après cette lumineuse définition de Brownson, qu’une œuvre qui ne satisfait pas l’imagination, aussi bien que l’intelligence et le cœur, ou la volonté, est une œuvre incomplète. L’Église, dans toutes ses œuvres, a compris et satisfait l’homme tout entier ; elle a immensément accordé à l’imagination, à la poésie, aux beaux-arts ; ses temples, son culte et ses offices sont magnifiques et ravissants de poésie. Rome, le centre du catholicisme, est encore, et sera toujours, le refuge et l’arche du génie poétique et des beaux-arts.

Laissons parler un savant orientaliste, le fondateur et le principal rédacteur des Annales de philosophie chrétienne, Augustin Bonnetty :

« Jadis Platon, au nom de la philosophie païenne, et au nom de la Chose-Publique, chassait les poètes de la cité, après les avoir couronnés de fleurs, comme des victimes qu’il dévouait à cette divinité cruelle, sauvage, égoïste, toujours sanguinaire, sous la protection de laquelle était placée la cité ou l’église païenne. Mais il ne saurait en être ainsi de l’Église chrétienne, fille et épouse d’un Dieu-Homme, mère tendre, charitable, compatissante, dévouée, de tous les hommes.

« Au contraire, on croirait que dans cette vallée de larmes, tandis que l’homme pleure courbé sous le joug d’Adam, l’Église, pour le consoler, et pour alléger ou déguiser sa peine, a retenu les chants de tous les âges pour les chanter tous les jours à ses enfants. Aussi, est-elle par-dessus toutes les autres sociétés la reine des chants et des cantiques. Elle chante dans ses joies et dans ses douleurs, dans ses prières et dans ses actions de grâces. Elle chante sur l’homme vivant, et puis elle chante encore sur l’homme mort. Toujours elle chante, sa voix n’est qu’un perpétuel cantique.

« Voici un fait : maintenant, non seulement l’Église chrétienne, mais tous les peuples, tout l’univers parle à Dieu, avec harmonie, rhythme et mesure. Avant, plus nous remontons à travers les âges, plus nous nous rapprochons de Dieu, plus nous trouvons de chants et de poésie dans la bouche des hommes. Car, entendez : à mesure que vous vous rapprochez davantage du commencement, votre oreille est frappée davantage de l’universalité des chants : les premiers monuments de l’histoire des peuples sont des chants ; les peuples ont d’abord chanté, ils ont écrit ensuite, a dit Chateaubriand. Après la vie, au-delà des siècles, ce que nous en savons, c’est que les chants y seront continués ; l’hosanna, l’alleluia, le trisagion, seront éternels. Réfléchissons, encore un coup ; il y a ici sacrement et mystère. Qui sait ? La poésie est peut-être la voix primitive de l’humanité, cette voix que Dieu avait donnée à l’homme. Dans notre état primitif, nos paroles étaient de la poésie, et nos discours des hymnes. Et en effet, si l’harmonie, la mesure, si une ravissante douceur et une divine et irrésistible puissance, constituent la poésie, quel torrent de poésie que ces paroles par lesquelles Dieu se communiqua à sa créature, lorsqu’il lui montra la beauté de ses œuvres. Quelle poésie dans cette voix des anges qui venaient converser avec les hommes ! Qui sait ? Nous venons de trouver l’explication de cette parole, qui retentit encore dans tout le monde, que la poésie est le langage des Dieux, et que le poète est un prophète, un voyant, un inspiré d’en haut………

« Aussi, de loin en loin, sans qu’on sache pourquoi, il se trouve quelqu’un de nos frères, qui se sent intérieurement saisi, dominé, rempli de l’esprit poétique. Ne lui demandez pas à lui-même, pourquoi ? Il ne sait, il ne se connaît pas ; seulement, il se frappera le front, et vous dira : « J’ai quelque chose là ; il faut que je chante. » Il chante donc. » (Annales de philosophie chrétienne, 2d. vol. p. 365 et 366. A. Bonnetty.)

Ainsi, qu’on ne soit pas surpris que nous ayons parlé de poésie, dans un chapitre sur la vocation à la vie solitaire et contemplative : — entre la solitude, la vie contemplative et la poésie, il y a une relation intime ; le poète véritable est un contemplatif de l’ordre le plus élevé : — tel était Saint-Jean de la Croix, cette âme si mystiquement élégiaque. Qu’on ne soit pas surpris, non plus, que nous ayons parlé de la nature et de son influence : la nature, ce poème, cette harmonie, cette image matérielle et ravissante de Dieu, la nature agit d’une manière merveilleuse sur une organisation nerveuse, sur une âme mélancolique et contemplative ; elle l’attire, s’empare d’elle, et la domine, en rétablissant en elle l’ordre, l’équilibre, le calme universel ; elle la dispose à l’étude, à la prière et à l’amour divin ; et l’âme, ainsi élevée et ravie, trouve tout en elle, — solitude, musique, poésie, livre et miroir des plus hautes instructions ascétiques.

Mais après cette longue et apparente digression, reprenons notre sujet principal, et procédons par des autorités, qui sont irrécusables parce qu’elles ne sont pas poétiques :

« Le P. Rossignoli nous dit, dans son excellent ouvrage, Du Choix d’un État de vie : la grâce S’ADAPTE À LA NATURE ; ceux qui sont d’un tempérament mélancolique, et qui aiment le repos et la retraite, se sentent attirés vers la solitude et le désert.

« Pour ce qui est du penchant naturel, on demeure d’accord, à la vérité, qu’il est en quelque manière nécessaire pour se déterminer à vivre dans la retraite ; car il est très rare qu’on se porte aux choses pour lesquelles on n’a pas d’inclination : mais on soutient qu’il ne suffit pas seul pour rendre la solitude chrétienne ; il faut y joindre des motifs spirituels. » (Girard de Ville-Thierry. La Vie des Religieux, p. 148.)

« L’âme, dans la plupart de ses fonctions, suit les impressions du tempérament. Il y a des génies si actifs et si impétueux, qu’un moment de méditation leur serait un long supplice ; tandis que d’autres, d’une trempe plus douce, n’y trouvent rien que d’accommodant et de facile. » (Dom Barthélemy des Martyrs, Abrégé des maximes de la vie spirituelle, p. 149.)

« Il y a des personnes d’une complexion si douce et si tendre, que la vie active leur serait un fardeau très insupportable, au lieu que la contemplation ne leur coûte rien. Il y en a même, qui, soit par une grâce de Dieu, soit par une vertu de tempérament, y feront plus de progrès et y auront plus d’avance en un jour que beaucoup d’autres en six mois. » (Le même ouvrage, p. 180.)

Pour peu qu’on se sente de disposition pour la vie contemplative, on est obligé de s’y appliquer, si l’on veut être utile à ses frères, comme on le doit. » (p. 187.)

« Si donc l’Esprit de Dieu, par quelque fort instinct, vous poussait dans la solitude, vous ne ferez point mal, que dis-je ? Vous mériterez beaucoup d’abandonner les soins de la vie active, pour ne suivre que les voies de la vie de l’esprit. » (Page 188.)

« Je ne voudrais pas, dit le Cardinal Bellarmin, (De monachis. lib. 2. c. 42.) qu’une personne fût en mauvaise conscience de s’employer continuellement à l’étude, ou à la contemplation. Les Saints ont ainsi vécu, un Saint-Benoît, un Saint-Alexis, un Saint-Siméon Stylite, et la plupart des anciens Anachorètes. »

« Nous ne nous retirons pas dans la solitude, dit Saint-Jean-Climaque, (grad. 3. num. 82.) par aucune aversion que nous ayons de nos parents ou des lieux que nous quittons, Dieu nous en garde ; mais pour éviter les pertes que nous pourraient causer leur présence et leur compagnie. »

« C’est le désir immense et ardent que les Saints ont eu de s’unir incessamment et indissolublement à Dieu, qui les a conduits dans la solitude, où ils avaient pour demeures les grottes et les cavernes. Ce n’est pas, nous dit Saint-Augustin, (lib. de moribus Eccl. ch. 30) qu’ils aimassent moins les hommes pour cela, puisqu’ils priaient pour eux ; mais c’est qu’ils aimaient incomparablement mieux leur Dieu, pour l’amour de qui ils se privaient de la fréquentation des hommes. »

« Saint-Grégoire-le-Grand pense qu’il est des âmes si susceptibles de mauvaises impressions, qu’elles n’ont, pour se sauver, d’autre voie que celle de la solitude. Cette vérité doit fournir une ample matière de réflexions à tous ceux qu’une triste expérience a convaincus de leur faiblesse, et qui ne se sentent point assez forts pour vaincre les charmes de ce monde corrupteur. »

« La solitude est non-seulement un besoin, mais un devoir pour les hommes d’une sensibilité trop délicate, d’une imagination trop ardente. » (Zimmerman.)

« Quelques âmes ont une vocation spéciale pour aller servir Dieu dans une entière solitude. Cette vocation se reconnaît aux motifs qui déterminent :

« lo Un chrétien, convaincu par l’expérience de sa faiblesse, a tout lieu de présumer que son innocence ne se soutiendra point au milieu de cette multitude de pièges que le monde lui tend de toutes parts ; alors il peut, quelquefois même il doit se séquestrer du commerce des hommes. Dans ce cas, il y aurait de la témérité à dire qu’il évite de servir Dieu et le prochain. Il n’évite que le péché et les occasions qui l’y feraient tomber…

« 2o Une autre marque de vocation à la vie solitaire, est la connaissance des qualités qui rendent propre à cet état plutôt qu’à toute autre fonction publique. Les dons de Dieu sont diversifiés : les uns sont appelés à la vie active, les autres à la vie contemplative. Ceux que le ciel a destinés à la solitude, servent l’Église à leur manière, et les hommes retirent plus d’avantages de leurs exemples et de leurs vertus, qu’ils ne pourraient en attendre de leurs veilles et de leurs aumônes, s’ils étaient dans le monde riches ou savants. C’est ainsi que la société ne perd aucun de ses membres ; ils ne lui sont même jamais plus utiles que quand chacun est à sa place. C’est la remarque d’un ingénieux écrivain protestant, qui ajoute, qu’un homme, qui se retire du monde, ne refuse pas de le servir, mais qu’il veut seulement n’avoir rien de commun avec ses vanités. » (Lucas, Traité du Bonheur.)

« L’obligation d’embrasser la vie solitaire est encore pour tous ceux qu’une vocation particulière destine à cet état. » (Godescard.)

Saint-Thomas d’Aquin, dans sa somme de théologie, se pose cette question : la vie de ceux qui vivent en communauté est-elle plus excellente que la vie des Ermites, ou des Solitaires ? — Et voici quelle est sa réponse :

« La vie solitaire professée par quelqu’un, dans sa manière convenable, est plus excellente que la vie religieuse telle qu’elle s’exerce dans les communautés, selon Saint-Augustin. Car la vie solitaire, dans le cas allégué, ne convient qu’aux parfaits, et ne doit être professée que par ceux qui sont arrivés à la perfection de la vie religieuse, et qui par un long exercice de sainteté ne peuvent plus être effrayés par les pénibles assauts qu’il faut, selon Saint-Jérôme, souffrir dans les affreuses solitudes. — Et, comme la vie religieuse, qui s’exerce dans les communautés, est convenable non seulement à quelques parfaits, mais encore à tous ceux qui tendent à la perfection de la vie : la vie solitaire est plus excellente, sous ce regard, que n’est la vie religieuse des communautés, c’est-à-dire, de ceux qui vivent en commun.

« Si la vie solitaire est embrassée par quelqu’un, sans s’être exercé premièrement en la pratique des vertus, par un long espace de temps, et sans s’y être consommé, elle est très périlleuse, si Dieu, par sa grâce, ne supplée, en la personne du solitaire, à ce que les autres ont obtenu par un long exercice des vertus, comme il l’a fait en la personne de Saint-Antoine, de Saint-Benoît, et de beaucoup d’autres, que l’instinct du Saint-Esprit a poussés dans les solitudes et remplis, en même temps, de sagesse, de science, de vertus, et de toutes perfections spirituelles…

« Comme Jésus-Christ se trouve au milieu de ceux qui s’assemblent en son nom, il habite aussi dans le cœur du solitaire qui s’attache à la contemplation, pour l’amour de Dieu.

« Embrasser la solitude, pour s’adonner entièrement à l’amour, et à la contemplation des choses divines, c’est un effet qui surpasse la condition humaine, et c’est ce qui a fait dire au philosophe que le solitaire doit être un dieu, c’est-à-dire un homme divin. » (Question 88, Clef de St-Thomas, par Marandé.)

Il faut remarquer ici, que Saint-Thomas ne parle que d’une solitude entière et absolue, où l’on est privé de tout secours et de toute société humaine ; mais lorsque plusieurs sont ensemble, les mêmes dangers n’existent plus.

« Une solitude entière et constante est donc un état où peu d’hommes sont capables de vaquer, avec une ferveur non interrompue, aux exercices de la pénitence et de la contemplation. Un solitaire qui se relâche, ou qui ne converse pas toujours avec Dieu et ses anges, est à lui-même son plus dangereux ennemi. La solitude n’est donc point sans pièges et sans dangers. Mais quand on embrasse cet état par une vocation extraordinaire ; quand on s’y propose de vivre avec ferveur dans les pratiques de la pénitence ; quand on s’applique de jour en jour à purifier ses affections, on échange la société d’un monde corrompu contre celle de Dieu et des esprits célestes ; on substitue le glorieux emploi des anges aux folies du siècle ; on goûte le plus parfait bonheur qu’il soit possible de goûter sur la terre ; on jouit, par une espèce d’anticipation, des délices qui sont réservées dans le ciel aux bienheureux. » (Godescard.)

La vie solitaire et contemplative, c’est la vie religieuse dans sa plus haute et séraphique manifestation : mais comment faire comprendre cela à un protestant, à un homme du monde, et même à la plupart des fidèles ordinaires ?

Écoutons ce que dit une femme :

« Certes, je le comprends, voici une grande difficulté, — car la langue qu’il faut parler pour répondre est une langue absolument inconnue, ou du moins oubliée, sur cette terre chrétienne où naguère elle fut si bien comprise, mais où nul aujourd’hui n’en sait plus la signification.

« L’idée que l’amour de Dieu puisse devenir la seule passion du cœur, et qu’il puisse être aussi doux de vivre pour lui sans partage que de vivre pour la créature la plus aimée de ce monde, cette idée (qui devrait paraître simple) a cessé d’exister dans le christianisme protestant.

« L’idée que ce Dieu qui s’est fait homme et qui est mort pour nous, s’est aussi donné à nous dans un sacrement mystérieux et divin, et que pendant que tous y participent quelques-uns se vouent plus spécialement que les autres à « vénérer, à bénir et à adorer sans cesse l’auteur de ce don précieux dans ce don lui-même… autre idée incompréhensible, et qui doit l’être, pour tout ce qui ne croit plus à la présence réelle.

« L’idée que dans ce déluge de crimes, d’impiétés et de blasphèmes qui inondent la terre, la miséricorde de Dieu puisse être implorée, et son courroux désarmé par les prières et les sacrifices de quelques âmes fidèles et ferventes sans cesse prosternées pour demander grâce et pour détourner les fléaux de la tête des coupables — cette idée (que réveillent plus que jamais des temps comme les nôtres) est une troisième idée incomprise et rejetée de ceux qui ont rejeté toute croyance à la puissance de l’intercession.

« Et à ceux qui nient la valeur des actes de souffrance et de mortification volontaire, à ceux qui disent : « Pourquoi souffrir ? il n’y a pas de plus haute vertu que de jouir raisonnablement des biens de la vie ? » Comment faire comprendre cette réponse de quelques âmes (qui est une quatrième idée de la vie contemplative) ? « Parce que Celui qui nous a aimés plus qu’aucune créature ne nous aimera jamais, a voulu souffrir et mourir pour nous, et qu’en retour nous voulons l’aimer uniquement et souffrir pour Lui et avec Lui pour nos frères.

« Enfin le souvenir de Madeleine, — premier modèle de contemplation et d’amour parfait ! — Madeleine, immobile aux pieds du Sauveur, fut protégée par Lui contre le saint empressement de sa sœur par ces douces paroles : Marie a choisi la meilleure part ; et l’Église, attentive aux moindres paroles de son Maître, tout en secondant et bénissant la vie active et dans le monde et dans le cloître, garde une place pour un petit nombre de ses enfants que le même amour retient, comme Madeleine, aux pieds de Jésus-Christ et nous dit comme Lui : Laissez-les, elles ont choisi la meilleure part !

« Voilà en quelques mots bien faibles et incomplets pourquoi nous respectons la haute et rare vocation des âmes contemplatives, et pourquoi il nous est impossible d’espérer que personne hors de l’Église partage ce respect. Mais en même temps il nous semble que dans cet exposé, s’il n’y a rien qui ait pour ceux-là une utilité visible, il n’y a rien non plus qui doive leur inspirer un sentiment plus hostile que l’oubli — et c’est tout ce que nous réclamons d’eux. Oubliez-les, ces âmes, laissez-les dans leur repos et leur silence, et ne pensez pas à elles, même pour les plaindre, car il se pourrait que votre pitié tombât sur les créatures de ce monde les plus dignes d’envie.

« Ceci, sans doute, paraîtra une exagération ou une énigme ; et nous-mêmes, qui avons le cœur et l’esprit remplis de toutes les affections et de toutes les pensées de la terre, et qui y sommes enchaînées par mille liens que nous ne songeons pas à rompre, nous nous étonnons souvent de cette inconcevable félicité des âmes séparées de tout ; mais nous y croyons, et en voyant ce que peut pour le bonheur le seul amour de Dieu, même en ce monde, nous avons senti nos désirs se détacher un peu des choses visibles et s’élever vers les invisibles, qui sont, en définitive, la vraie destination de tous. Et ce n’est pas la moindre des leçons qu’on reçoit à travers ces grilles, dont on approche souvent avec effroi, mais qu’il arrive parfois de quitter avec la pensée que l’esclavage et la douleur sont du côté où nous nous trouvons, et que nous laissons de l’autre la liberté et le bonheur.

« Or, le bonheur n’est pas, dans ce monde, chose si commune à posséder ou si facile à donner aux autres, qu’on ait le droit de le disputer à ceux qui le trouvent sans nuire à personne ; il est donc bon que tout le monde sache que du fond de ce qu’on a appelé des prisons, il s’élève des chants de triomphe et d’allégresse tels qu’aucun lieu de la terre n’en entend de semblables. Cela est étrange, peut-être, — mais cela est ainsi ; — et, chose plus surprenante encore, pour le monde qui croit au moins avoir le monopole de l’esprit, et qui regarde comme insensés ceux qui vivent absolument hors de lui et sans lui, c’est qu’il est sorti de ces retraites des écrits merveilleux, qui ont manifesté à tous que l’intelligence s’y développe et s’y élève autant que l’âme. La seule différence entre ceux qui cultivent ces dons au milieu du monde et ceux qui les possèdent dans le cloître, c’est que l’humilité (sans laquelle il n’existe aucune vertu religieuse) est inséparable de ceux-ci, et s’y trouve aussi intimement unie au génie de Sainte Thérèse qu’aux œuvres héroïques d’une Sœur de la Charité.

« Et maintenant, sans discuter davantage ces faits ou ce qui les produit, reconnaissons du moins avec un écrivain du dix-septième siècle (bien versé lui-même dans les profonds mystères de la vie contemplative), « qu’il n’appartient « qu’aux insensés et aux impies de rejeter comme fausses les choses élevées et secrètes, parce qu’elles ne leur sont pas connues, — et de ne pas ajouter foi aux plus honnêtes gens du monde lorsqu’ils parlent des choses de Dieu sur ce que leur propre expérience leur en a appris. »

« Et à ceux qui, sans accepter aucune imputation contre la vie religieuse, lui sont opposés par les principes d’un christianisme qu’ils croient plus pur que celui-là, nous rappellerons ces paroles sorties de la bouche divine :

« Si vous voulez être parfaits, allez, vendez ce que vous possédez et le donnez aux pauvres, vous aurez un trésor au ciel. »

« Et celles-ci :

« Quiconque aura quitté sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses terres pour mon nom, recevra le centuple, et possèdera la vie éternelle. »

« Et nous leur demanderons ou, dans toute la chrétienté, ces paroles auraient aujourd’hui une application, si l’Église catholique, par ses conseils de perfection, qui sont la règle de la vie religieuse, ne destinait pas un certain nombre de ses enfants à les réaliser ? » (P. C. Londres, le 21 mars, 1851. Extrait du Propagateur Catholique.)

Puisque Madeleine vient d’être nommée comme le premier modèle de contemplation et d’amour parfait, nous citerons, sur cette grande pécheresse et héroïque pénitente, la poétique et touchante composition d’une jeune plume inconnue :

« Mournful and sweet are my thoughts, for varied is my theme ; alternate in harmony thrill the chords of sadness and joy. Angels and ministers of grace, unite your celestial strains with feeble breathings of my humble lyre. I sing the triumphs of Penitence, Virtue, and Love.

« In far-famed Bethania dwelt the beauteous maid ; she arose a beam of light. In the morning of her prime, no flower more lovely in its embrys, in the fragrant garden of Palestine. Tresses of gold flowed down her ivory neck — waving as the ripened gift of yellow Ceres. Mary was her name ; a bright star of the sea. But alas ! this light was obscured in the splendor of its rising — that flower was nipped in the bud of its loveliness, that star was dimmed in all the glitter of its beauty. The spoiler saw her beauty and was grieved — he beheld her brightness and was troubled — he seduced the maid — he led her astray from the paths of virtue. Her beauty is fled — her eyes have lost their wonted fire — there is no peace at heart. Dark is the gloom of her spirit, for virtue is departed. Yet do not despair, fairest of unhappy maids, there is one to come who will stretch forth a hand of mercy — to heal and save you ; the Lord is his name. Lo, he is ushered in by the innocent of the desert. He comes to save the sheep that were about to perish — he comes to shed a ray of illumination over the darkness of the earth — he comes to unlock the gates of bliss. « The bruised reed he shall not break, neither shall he extinguish the smoking flax. » His peculiar attributes are mercy and love — the accents of comfort are on his lips, and all his paths are peace. Oh ! strayed sheep ! return to the bosom of thy shepherd. Oh ! ungrateful creature ! hasten to the feet of thy Lord. Oh ! unhappy Prodigal ! rush to the embraces of thy Father. Behold a beam of grace falls upon her dark spirit — a tear drop of sorrow melts her stony heart — the repentant maid is full of grief — she arises in haste, she seeks the beloved of her soul. Spikenard and saffron, and sweet cane, and cinnamon, and all the powders of the perfumer are treasures. But where is the desire of her heart ; where does he, whom her soul loveth sojourn — where shall she find him lying in the mid-day ? Simon the leper is honored by his presence, he is invited to a feast — it is a feast of mercy and love. The guilty daughter of Judah hears the happy news, she is replete with joy. She runs, she flees, she bursts through the opposing crowd ; no shame deters her penitent soul — no obstacles retard the rapid wing of her desires. Her soul is on fire with sorrow — her eyes are streaming with tears — her countenance is lit up with celestial splendor — she is at the feet of her Lord — she bathes them with her tears — she anoints them with her spices — she wipes them with her dishevelled and golden tresses. Her Father is moved — her God is full of forgiveness — the pure gold of her charity purchases the pardon of her crimes — the lips of Jesus are dropping with the dew of comfort, « are distilling the sweet honey of mercy. « Mary’s sins are forgiven her, because she loves much. » Oh ! moment of happiness and joy ! — that star again shines out with renewed brightness — that flower again buds forth with increasing fragrance — that hair is again restored to its pristine beauty by the divine contact — that form resumes its ancient grace — those eyes are again sparkling with delight — those pallid cheeks are again glowing in the crimson of beauty — that heart is no longer the seat of disquietude — the power of the spoiler is gone. « Mary’s sins are forgiven, because she loves much. »

Ô repentir, ô larmes, ô amour et parfums de Madeleine, qu’êtes-vous devenus ?

Comme nous l’avons déjà dit, il y a plusieurs sortes de vocation ; le repentir, aussi bien que l’innocence, a peuplé le cloître et le désert.

« Dieu est admirable dans ses desseins ; il fait réussir ses projets par des moyens qui confondent notre sagesse : Quelques-uns embrassent la vie religieuse par les attraits de la grâce, les autres par ses efforts ; les premiers vont à Dieu par les seules impressions de son esprit ; les disgrâces ont beaucoup de part à l’engagement des autres ; ceux-là sont des Élies choisis de Dieu depuis le sein de leur mère ; les autres sont des Jonas ; ils sont jetés au port par la tempête. » (Réflexions morales d’un Solitaire, par le P. Constance Milet, Récollet, p. 310.)

La solitude reçoit donc les holocaustes de la virginité et des vœux précoces, aussi bien que les sacrifices et les larmes expiatoires du repentir et de la consécration tardive ; elle est un berceau protecteur, une arche d’abri pour l’innocence, aussi bien qu’un refuge et un hospice pour les âmes désenchantées ou malades ; les Madeleine et les Augustin y cherchent un asile sacré, aussi bien que les Antoine et les Synclétique ; l’héroïsme, autant, et plus que la douleur, y pousse des âmes ardentes, expansives et mystiques, qui ne peuvent plus, et ne veulent plus, aimer et contempler que la Beauté incréée !

Dites, Prophètes des temps anciens, Élie et Élisée ; dites, Saint-Paul, premier ermite ; Saint-Narcisse, Évêque de Jérusalem ; Saint-Bruno, père des Chartreux ; Saint-Silvestre, fondateur des Silvestrins ; éloquent Robert d’Arbrisselle, austère Abbé de Rancé, sublime et mélancolique Lacordaire ; et vous tous, que nous voudrions pouvoir nommer et signaler à l’admiration du monde entier ; oh ! dites, vous tous, héros du cloître et de la solitude, qu’est-ce qui vous a fait passer du siècle à la vie religieuse : est-ce la justice ou l’injustice des hommes ? Est-ce l’enchantement ou le désenchantement du monde ? — Et en quittant le monde, parce qu’il ne pouvait vous donner ce que vous y cherchiez, avez-vous jugé pour cela votre vocation moins bonne et moins divine ? En fuyant les hommes, parce qu’ils vous empêchaient d’aimer Dieu, étiez-vous misanthropes ?

Écoutons là-dessus un célèbre et savant Capucin, un des plus éloquents apologistes du cloître et de la solitude ; écoutons parler le père Ives, dans son naïf et énergique langage ; — on dirait Bossuet :

« Heureuses les âmes à qui le ciel donne une cognoissance hâtive pour remarquer les périls du monde, les disgrâces qui trompent les espérances, qui changent les festins en dueil, qui précipitent les victorieux du char de triomphe dans les cachots. Heureux, qui se rendant sage par le péril des autres, prend de bonne heure possession du repos, dont le vulgaire n’a que des désirs imparfaits, et dont il n’acquiert la jouissance qu’après de longues fatigues : Mais si ayant fait voile dans cet Océan, vous êtes surpris de l’orage, et battu des vents contraires, qui vous obligent à relâcher, si toutes choses vous succèdent mal, si l’avarice est punie par une notable déroute de biens ; si l’ambition est mortifiée d’un refus, la vanité d’une honte publique, l’amour d’un mépris, l’amitié d’une « tromperie, que les yeux ne voyent de tous côtés que des écueils et que l’esprit ne conçoive qu’un désespoir ; au moins, rentrez en vous-même, et soyez instruit de la vanité des choses du monde à vos dépens.−

« Ne vous jugez-vous pas bien infortuné d’avoir attaché vos affections à des biens qui ne peuvent aucunement les satisfaire ? Combien de pas avez-vous fait ; combien de soins, de veilles, d’inquiétudes avez-vous pris ? Combien de services et de sujétions honteuses avez-vous rendues, pour voir quelque effet de vos désirs ? et cependant ce que vous poursuivez disparaît comme un phantasme, quand vous êtes sur le point d’en avoir la jouissance. Hélas ! si vous eussiez employé la moindre partie du temps à ménager votre salut éternel, vous en auriez maintenant le repos d’esprit, et les espérances de la gloire adoucieraient les aigreurs de cette vie misérable ! Vous connaissez par expérience que les saveurs de la terre sont trompeuses, ses joies funestes ; que les grandeurs ravalent les âmes à des actions indignes de son excellence, et que la mort moissonnant toutes ces délices laisse un éternel repentir de s’être amusé à leur recherche. Ce grand appareil, ces pompes, ces magnificences, ne sont qu’une fumée, qu’un songe qui abuse l’imagination. Il faut que vous donniez un objet plus noble à votre amour. Vous êtes né pour chose plus grande ; et ce serait manquer par trop de courage, de conserver encore de l’affection pour des choses qui ne vous méritent pas, et qui vous ont traité si indignement.

« Venez donc, âme sainte, car c’est Jésus-Christ qui vous appelle, qui vous détache du monde par tant d’efforts, qui vous en sèvre par ses amertumes. C’est lui qui brise vos chaînes pour vous rendre votre liberté, qui vous tire d’un sépulcre plein de pourriture pour vous ressusciter avec lui, et vous faire respirer un air plus doux dans un cloître. Ne craignez pas que ces disgrâces diminuent le mérite de votre vocation. Le port reçoit également, les vaisseaux, qui y sont portés par un vent ou contraire, ou favorable : l’Arche fut ouverte à la colombe, qui n’y retourna que parce qu’elle ne trouvait point de terre pour se reposer. Saint-Paul Hermite ne se retire dans le désert que pour fuir la persécution ; et néanmoins Dieu rend sa solitude florissante, et le fait illustre en sainteté et en miracles. Ce fut la contrainte des Tyrans qui engagea les Martyrs dans les supplices, qui leur ont fait mériter les palmes et les couronnes qu’ils ont au ciel : De même quand ce serait la violence d’une affliction qui vous ferait épouser les austérités religieuses, comparées à un long martyre, ne croyez pas que les sentiments de piété et les récompenses de la gloire en deviennent moindres.

« HEUREUSES DISGRACES qui ont rendu le bien nécessaire, qui ont fait éclore les saints désirs qu’une grande prospérité tenait étouffé, et qui ont fait entendre la voix du ciel, encore que ce soit comme aux enfants d’Israël, avec les foudres et les tempêtes. Fabius animait ordinairement le courage de ses soldats, ou en leur faisant chanter des injures par les ennemis ou les réduisant en un état, dont ils aimèrent moins souffrir l’incommodité, que de donner le combat. Dieu fait de même, il aiguillonne les esprits par les afflictions temporelles, pour leur donner le sentiment de l’éternité, et leur faire prendre une généreuse résolution de se défaire d’un ennemi, dont l’insolence est insupportable. Il a différé le comble des grâces qui devaient gagner votre résolution jusqu’à ce temps. C’est assez que vous ayez suivi l’ordre de sa providence, que vous ayez eu le courage de supporter ses épreuves, et la résolution de donner le choc à votre ennemi, quand la voix du ciel vous en a donné le signal intérieurement.

« Il est vrai que c’est avec une extrême répugnance, que nous déclarons la guerre aux plaisirs qui sont alliez de notre nature, et avec lesquels nous sommes élevés dès le berceau : mais leur perfidie est trop noire, notre querelle est trop juste ; et les intérêts de la gloire de notre Prince y sont par trop engagés, pour ne nous pas résoudre à ce combat.

« Les nuits qui devancent les grandes crises sont fort mauvaises aux malades ; mais celles qui suivent sont d’autant plus tranquilles, que les précédents accès auront été violents. Après tant d’inquiétudes, tant de larmes, tant d’inconstances, une bonne résolution rend la paix à l’âme, et n’y a rien de tel que de s’y porter avec une ardeur d’esprit, semblable à celle que les Romains demandaient de leurs soldats quand ils allaient à l’attaque : Volez, et mettez toutes les voiles au vent pour vous rafraîchir au port après la tempête ; allez avidement à la table, après avoir « souffert si longtemps une extrême faim ; prenez le repos après le travail, et que les caresses vous soient douces après tant d’injures.

« Retenez les mêmes passions que vous aviez ; mais changez d’objet. Que votre amour contemple la beauté divine ; que votre ambition aspire à un royaume céleste ; soyez avaricieux des grâces et des mérites, et amassez ce trésor qui ne peut périr.

« Dans le règlement d’une vie religieuse vous serez le juge de la confusion du monde, et un conseiller capable de la plus grande fortune, parce que vous aurez éprouvé la pire. Vous ne verrez plus d’attraits, dont vous ne découvriez les artifices ; plus de plaisirs, d’honneur, d’éclat, dont vous ne plaigniez les secrettes inquiétudes. Tous vos pas vous feront ressouvenir de vos plaies et de vos victoires, et vous seront des ressouvenirs de rendre des actions de grâces à la puissance divine, qui vous a rendu la liberté. Le monde n’aura plus de quoi faire naître une étincelle d’amour dans votre cœur, après que vous lui aurez fait tomber le fard ; il n’aura plus droit de vous demander comme sien, après vous avoir exposé à la misère : vous serez tout entier à vous, et à celui à qui vous appartenez par la naissance et par le rachat. Suivez donc votre généreuse résolution, soldat de Jésus-Christ, sortez de ce monde : cette fuite est une victoire que vous emportez sur Lui ; c’est forcer ses gardes, rompre ses prisons, briser ses chaînes, et échapper aux mauvais traitements qu’il vous faisait, comme à son esclave. Achevez de rompre les liens qui vous tenaient attaché aux objets des sens, pour recevoir les caresses, et toucher les palmes qui vous attendent dans une plus heureuse condition. (Les triomphes que la vie religieuse a emportés sur le monde et sur l’hérésie, ch. XII, p. 108 et suiv. par le R. P. Ives de Paris, Capucin.)

Après le langage bossuélique du P. Ives, laissons parier Bossuet lui-même, sur la nécessité de la solitude pour parvenir à une solide conversion.

« La voix qui nous invite à la pénitence se plaît à se faire entendre dans le désert. Il faut quitter le grand monde et les compagnies ; il faut aimer la retraite, le silence et la solitude, pour écouter cette voix qui ne veut point être étourdie par le bruit et par le tumulte des hommes. La première chose que Dieu fait quand il veut toucher un homme du monde, c’est de le tirer à part pour lui parler en secret.

« Et certes nous errons dans le principe si nous croyons que l’esprit de componction et de pénitence puisse subsister dans le commerce éternel du monde, auquel nous abandonnons toute notre vie. Un pénitent est un homme pensif et attentif à son âme. Un tel homme veut être seul, veut avoir des heures particulières ; le monde l’importune et lui est à charge.

« Si nous demandons à Tertullien ce qu’il craint pour nous dans le monde : tout, nous répondra ce grand homme, jusqu’à l’air, qui est infecté par tant de mauvais discours, par tant de maximes anti-chrétiennes : Ipsumque aerem… scelestis vocibus constupratum. (De spect. n. 27.)

« Ne vous étonnez donc pas si je dis que le premier instinct que ressent un homme touché de Dieu, est celui de se séquestrer du grand monde. La même voix qui nous appelle à la pénitence, nous appelle aussi au désert, c’est-à-dire au silence, à la solitude et à la retraite. Écoutez ce saint pénitent : je suis, dit-il, devenu semblable au pélican des déserts et au hibou des lieux solitaires et ruinés : j’ai passé la nuit en veillant, et je me trouve comme un passereau tout seul sur le toit d’une maison. » Au lieu de cet air toujours complaisant que le monde nous inspire, l’esprit de pénitence nous met dans le cœur je ne sais quoi de rude et de sauvage. Ce n’est plus cet homme doux et galant qui liait toutes les parties ; ce n’est plus cette femme commode et complaisante, trop adroite médiatrice et amie trop officieuse, qui facilitait ces secrètes correspondances : ce ne sont plus ces expédients, ces ouvertures, ces facilités : on apprend un autre langage ; on apprend à dire : Non ! à dire : je ne peux plus ! à payer le monde de négatives sèches et vigoureuses ! On ne veut plus vivre comme les autres ni avec les autres ; on ne veut plus s’approcher ; on ne veut plus plaire ; on se déplaît à soi-même !….

« Au reste, ne croyez pas que je vous fasse ici des discours en l’air, ni que je vous prêche des regrets et des solitudes imaginaires. Toutes les histoires ecclésiastiques sont pleines de saints pénitents, qu’une douleur immense de leurs péchés a poussés dans les déserts les plus reculés ; qui ne pouvant plus supporter le monde, dont ils avaient suivi les attraits trompeurs, ont été enfin remplir les déserts de leurs pieux gémissements. Ils ne pouvaient se consoler d’avoir violé leur baptême, profané le corps de Jésus-Christ, outragé l’esprit de grâce, foulé aux pieds son sang précieux dont ils avaient été rachetés, crucifié leur Sauveur encore une fois. Ils reprochaient à leur âme, épouse infidèle, blanchie au sang de l’agneau, qu’au milieu des bienfaits de son époux, dans le lit même de son époux, elle s’était abandonnée à son ennemi. Ils versaient des ruisseaux de larmes. Ils ne pouvaient supporter le monde qui les avait abusés, ni ses fêtes, ni ses vanités, ni son triomphe qui détruit le règne de Dieu. Ils allaient chercher des lieux solitaires pour donner un cours plus libre à leur douleur… Je n’ajoute rien à l’histoire : il semblait qu’ils prenaient plaisir à ne voir plus que des objets qui eussent quelque chose d’affreux et de sauvage, et qui leur fussent comme une image de l’effroyable désolation où leurs péchés les avaient réduits.

« Quels exemples nous proposez-vous ? (me dira-t-on peut-être.) Voulez-vous déserter le monde ? Il ne faut plus espérer de pareils effets de la pénitence en nos jours ! Saint Jean-Baptiste en personne pourrait prêcher encore une fois ; il ne nous persuaderait pas de quitter le monde pour aller pleurer nos péchés dans quelque coin inconnu, dans quelque vallée déserte. Notre salut ne nous est pas assez cher, nous ne mettons pas notre âme à un si haut prix ; elle ne nous est pas assez précieuse, quoiqu’elle ait coûté le même sang… Une âme sincèrement touchée, médite contre soi-même des choses extrêmes ! (Bossuet, sur la véritable conversion.)

Au milieu des désordres actuels, aujourd’hui que la corruption est presque générale, le repentir sincère si rare, la mortification si redoutée, — qui oserait dire que les grandes expiations, que les pénitences extraordinaires ne sont plus aussi nécessaires qu’autrefois ? Qui oserait s’écrier encore, comme jadis les païens : à quoi bon des solitaires ? —

« À quoi bon des moines et des religieuses ? » — C’est-à-dire, à quoi bon le progrès moral ? à quoi bon se rapprocher de l’état primitif de l’humanité glorieuse et pure, de l’état futur de l’humanité impeccable et sauvée ? à quoi bon rendre son éclat à l’image de Dieu ternie par la chute originelle ? à quoi bon des prières pour nous tous ? à quoi bon l’exemple qui peut détacher les âmes des tromperies de la terre, les solliciter vers le ciel et les remettre à Dieu ?

« Passe pour les martyrs ! » — Mais le martyr n’est pas moins ici que sur le chevalet : le corps souffre également, et l’âme rayonne à travers le nuage opaque que la douleur déchire et disperse. Sacrifice des biens, des jouissances, des affections de la vie, tout y est : la durée seule diffère.

« Passe pour des apôtres, pour des péricateurs de l’Évangile ! » L’exemple n’est-il pas le glus grand des prédicateurs ? Il a de plus invincibles entraînements que la parole ! Il fallait de ces chrétiens excellents pour apprendre aux habitués de la corruption antique que les obligations ordinaires de la vie chrétienne étaient loin d’être impossibles puisqu’au delà même du devoir indispensable, des hommes embrassaient avec amour les rigueurs de la perfection. Spectacle étrange dans l’atmosphère païenne, sous le règne de l’orgueil et de la dégradation, que ces anachorètes et ces vierges merveilleuses survenues tout-à-coup ! — Quelle surprise ! quelle inquiétude ! quelle gêne ! quel ébranlement ! quelle admiration ! quel entraînement ! C’était un modèle continu, une réalisation constante des préceptes évangéliques : c’était comme un fond solide sur lequel le christianisme avait jeté l’ancre et qui l’empêchait de dériver aux courants de l’esprit subtil. On savait toujours où retrouver le Christ agissant : il était au désert, à l’abri des variations, et transmis par la continuité des exemples.

« Il fallait bien que l’univers reconnût dans l’exercice héroïque de toutes les vertus quelque chose de divin. Ces grandes choses ne restèrent point un spectacle stérile. On comprit le prodige des vices détruits, des passions éteintes, des faiblesses vaincues, des volontés chancelantes et infirmes devenues soudain inébranlables et fortes ; des intelligences insouciantes et ténébreuses, éclairées tout-à-coup et passionnées pour la vérité. (Le livre des Saints, N. V. D’Esgny.)

On doit comprendre, d’après tout ce qui précède, et l’importance de la vocation, et les avantages incontestables de la vie religieuse, de la retraite et de la solitude, comme moyens de conversion et de salut ; on doit comprendre, par conséquent, les devoirs des supérieurs, des parents, des amis, de tous les fidèles en général, lorsqu’il s’agit de la vocation de l’un d’eux, et surtout de la vocation à la vie religieuse.

« Rien n’est plus opposé à l’esprit de la religion, plus contraire au bien des familles et de la société, que la contrainte qu’exercent trop souvent des parents imprudents sur leurs enfants pour leur faire embrasser un état auquel ils ne se sentent pas appelés.

« Les parents doivent à leurs enfants les conseils de leur expérience et de leur sagesse, pour les aider à choisir un état de vie convenable à leur condition ; mais il ne leur est pas permis de méconnaître, dans des penchants nobles, impérieux, raisonnables, l’indication des desseins particuliers de la providence, qui gouverne toutes choses. » (Godescard.)

« Écoutez l’Esprit-Saint s’exprimant par la voix de l’Église. Réunie en concile dans la ville de Trente, elle a frappé de tous ses anathèmes ceux ou celles qui, sans avoir des raisons légitimes, empêchent, de quelle que manière que ce soit, une fille ou toute femme de prendre le voile ou défaire ses vœux :

« Simili quoque anathemati subjicit eos qui sanctam virginum vel aliarum mulierum volontatem veli accipiendi, vel voti emittendi, quoquo modo, sine justâ causa, impedierint. (Conc. Tiid. sess. XXV. c. 18.)

« Longtemps auparavant, le concile de Tolède avait aussi frappé d’excommunication tous ceux qui empêcheraient une vierge ou une veuve de vivre dans la chasteté :

Si quis propositum castitatis viduae vel virginis impedierit, à sanctâ communione et à liminibus ecclesiæ extraneus habeatur. ( Conc. Tolet. 3, c. 10. )

« Ici nous devons prévenir une erreur : n’inférez pas de ces paroles qu’il soit permis d’empêcher un jeune homme de suivre son attrait ; il n’en est pas ainsi. Et si les pères réunis dans les deux conciles que nous venons de citer, n’ont parlé que des vierges, des veuves et autres femmes, c’est que celles-ci sont ordinairement plus faibles, moins libres, plus timides, et qu’ils ont pensé que les rigueurs et les menaces, dont quelquefois se servent les parents, produiraient sur leur cœur de plus tristes effets que sur celui des jeunes gens. » (La vocation, par Emmanuel de La Croix p. 155 ch. X. )

«  Les directeurs attachés au point d’honneur, et qui, selon Sainte-Thérèse, pensent qu’ils serviront mieux Dieu, étant tenus pour discrets, aiment une dévotion approuvée, louée, qui est dans l’applaudissement, et qui est bien éloignée de la vie de Jésus-Christ, qui a été l’homme de douleurs et de contradiction, l’opprobre des hommes et l’abjection du peuple. Les ignominies de la croix leur font peur, et ils en font peur à leurs dévotes. Le qu'en dira-t-on tient un empire sur leurs esprits, qui s’occupent grandement à considérer ce que l’on pense et dit d’eux. Le P. Jean de la Croix parle de certains qui, avec leurs goûts et leurs intérêts, ou parce qu’ils craignent là où il n’y a rien à craindre, font temporiser les âmes qui veulent quitter le monde, et y apportent tant de difficultés, et qui pis est, tâchent de les divertir de cette pensée ; et il appelle ces directeurs des pierres d’achoppement à l’entrée du ciel, faisant remarquer que cela arrive en deux manières : les uns le sachant, les autres l’ignorant ; encore que les uns et les autres n’en demeureront impunis ; car, puisque c’est leur office, ils sont obligés à savoir ce qu’ils font. Les sentiments de ce grand serviteur de Dieu me donnent lieu de remarquer ici le peu de foi, non seulement des directeurs, mais encore de plusieurs personnes dévotes, qui, ayant des enfants, ont une grande crainte qu’ils n’embrassent la vie religieuse. J’ai quelquefois considéré avec étonnement leur aveuglement incroyable, et leur dureté de cœur pour Dieu. » — (Le règne de Dieu dans l’oraison mentale, liv. IV, ch. VIII, par Marie Boudon.)

Mais ce ne sont pas seulement des laïques qui sont appelés à la vie religieuse ; beaucoup de prêtres y sont appelés aussi, des jeunes prêtres surtout, effrayés des devoirs et des périls du sacerdoce, ou attirés par l’amour de l’étude, de la retraite et de la contemplation.

Si l’entrée au sacerdoce fermait la porte du désert et des monastères, ceux qui sont le plus dignes peut-être du sacerdoce n’accepteraient pas, à cette condition, ce caractère sacré : le sacerdoce n’est pas un obstacle à la vie religieuse.

La vie religieuse étant une vie plus parfaite, à cause du triple vœu de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, tout prêtre, si c’est son attrait, s’il croit par là mettre à l’abri son salut, s’il est mu par le Saint-Esprit, tout prêtre peut et doit abandonner le siècle et embrasser la vie religieuse ou érémitique.

En ce qui regarde la vocation, les évêques et les prêtres n’ignorent pas leurs droits et leurs devoirs respectifs et corrélatifs : tout prêtre a le droit de monter dans l’échelle de la perfection, de passer de la vie séculière à la vie religieuse ; et c’est un noble et heureux devoir pour tout évêque, animé de l’esprit de Dieu, de s’en réjouir et de favoriser, tout en l’éprouvant, ce mouvement de la grâce, ce glorieux passage, cette sainte ascension sacerdotale.

« Il ne semble pas inutile de citer ici ce que répondit Benoît XIV par la Bulle, Ex quo dilectus, au cardinal Quirinus, qui s’était plaint à ce grand pontife de ce que son archidiacre était entré en religion à son insu. Benoît XIV lui dit donc, 1o. qu’il doit lui répéter ce que Saint-Grégoire-le-Grand répondit à l’évêque de Vienne, lorsqu’il se plaignit que son diacre Pancrace avait quitté son église pour devenir religieux, savoir : qu’il serait mieux que l’évêque, au lieu de le trouver mauvais, exhortât son diacre à ne pas s’exposer de nouveau aux orages du siècle. (Grég. ep. 35 tom. II. liv. 12 ind. v.) 2o. Benoit XIV ajoute qu’il ne peut blâmer l’archidiacre de s’être retiré sans avertir le cardinal, parce que la crainte révérentielle et le danger d’être détourné de son dessein, l’en avaient empêché ; qu’un fait semblable avait été loué par Innocent VIII. 3o. Que d’après les lois, un curé, qui se sentait porté par le Saint-Esprit à devenir religieux, pouvait le faire malgré l’évêque par l’autorité apostolique ; que d’ailleurs Saint-Thomas dit (2. 2. qu. 18. art. 7.) qu’un curé n’est tenu par aucune loi à conserver toute sa vie charge d’âmes ; Saint-Antonin pense de même, (par. 3. tit. 16, cap. 2. § 2.) Sylvius est du même avis, (2, 2.qu. 189.) et il ajoute qu’il en est ainsi, soit qu’il s’agisse d’embrasser la vie purement contemplative ou la vie mixte, parce que le mérite des vœux l’emporte sur tout état séculier. 4o. Benoit XIV dit enfin qu’en de telles affaires, c’est une exception valable et suffisante, si le clerc ou le curé déclare qu’il veut embrasser l’état religieux pour mettre son salut en sûreté, ce qui l’emporte sur tous les services qu’il pourrait rendre aux autres, et cette exception a toute sa force, dès qu’il assure que tel est son vrai motif. » (De l’importance et de la manière de connaître sa vocation, note 1re. p. 65 et 66.)

Malheur, malheur à celui d’entre nous, qui, cédant à un autre esprit que celui de la charité, trouble, inquiète et décourage une âme portée à embrasser la vie ascétique ! — Et qui donc sommes-nous pour effrayer ainsi une âme touchée de l’esprit de Dieu, dégoûtée du monde, entraînée vers la solitude, et qui veut se mettre à l’abri des dangers du siècle ?

« C’est une chose très louable et méritoire, nous dit Saint-Thomas d’Aquin, que d’induire et de solliciter une personne à embrasser la vie religieuse, pourvu qu’on le fasse sans employer la violence, la séduction ou la simonie. » (Question CLXXXIX, art. IX.)

« Peu de temps après sa conversion, Saint-Bernard parlait en public et en particulier, pour gagner les âmes ; l’Esprit-Saint donnait à ses discours une telle efficacité qu’on ne pouvait lui résister. La chose alla si loin, que les mères cachaient leurs enfants, les femmes retenaient leurs maris, les amis détournaient leurs amis, de peur qu’il ne les portât à se faire moines. Comme dans l’Église primitive, ceux qu’il avait rassemblés n’avaient qu’un cœur et qu’une âme ; ils demeuraient ensemble dans une maison qu’ils avaient à Chatillon. » (Rohrbacher, Hist. Univ. de l’Église, vol. 15, p. 91.)

Dans un remarquable volume, ayant pour titre, De l’importance et de la manière de connaître sa vocation, et imprimé à Clermont-Ferrand, en 1831, nous lisons les lignes suivantes, à la fin de la note troisième :

«  Si les besoins particuliers d’un pays invalidaient la vocation religieuse, il en résulterait qu’en tout temps, il y aurait certains pays, et quelquefois très-vastes, dans lesquels on penserait que Dieu n’aurait droit d’appeler personne à la vie religieuse, ce qui serait absurde et tout contraire aux décisions des Souverains Pontifes, qui veulent que tous les Supérieurs ecclésiastiques concourent au besoin à la propagation des ordres religieux, sans excepter les temps de disette de prêtres, qui a toujours existé en certaines contrées, et qui d’ailleurs souvent n’a guère d’autres remèdes que l’établissement des ordre religieux. L’Église n’a jamais supposé et ne supposera jamais, quels que puissent être les besoins spirituels d’un pays, que Dieu ne puisse y appeler des hommes à la pratique des conseils évangéliques, à la vie religieuse ; ce serait mettre des bornes au domaine de Dieu, à l’efficacité de la grâce, et prescrire à la providence une marche forcée pour secourir les fidèles. » (page 72.)

« L’état ecclésiastique est exposé à plus de périls que la vie religieuse, et n’a pas les mêmes ressources. Les pasteurs et ceux qui partagent leur sollicitude et leurs fonctions, sont obligés de vivre au milieu du monde, sans se laisser affaiblir par ses mauvais exemples, et sans prendre aucune part à sa corruption ; ce sont des Médecins spirituels, toujours environnés d’une multitude de pestiférés, dont la vue seule est capable de donner la mort. Pour se soutenir dans une situation si périlleuse, il faut une vertu bien plus solide, plus enracinée, plus éminente, que pour se sanctifier dans le saint repos de la solitude, où les secours sont plus abondants, les tentations plus rares et moins redoutables ; où des exercices continuels et sanctifiés par l’obéissance, préviennent l’ennui, et fixent la légèreté de l’esprit humain ; où des pratiques pénibles et mortifiantes affaiblissent la cupidité, et rendent la victoire de la charité sur les passions plus sûre et plus facile. Une vertu faible, mais sincère, trouve dans le cloître des secours pour s’affermir et devenir plus pure et plus parfaite ; au milieu du monde, elle s’éteint ou se corrompt. Tel eût été un religieux fervent, si sa piété naissante eût été mise en sûreté dans le port de la solitude, qui a vu s’évanouir peu à peu ses bons désirs, en continuant de vivre avec les enfants du siècle, et n’a été qu’un ecclésiastique mondain et vicieux. » (Apologie de l’état religieux, vol. in 12. p. 127.)

Il faut donc des ordres religieux en Amérique, aussi bien qu’en Italie, en France, en Espagne, dans tous les pays catholiques ; il les faut comme ports pour les naufragés et comme arches pour les justes alarmés.

Si un clergé est affaibli ou dégénéré, s’il a perdu le goût des hautes études, l’esprit de zèle et de charité apostoliques, l’esprit d’enthousiasme et de désintéressement, il n’y a que dans la solitude, ou dans les Congrégations régulières, qu’il puisse se retremper, s’instruire et s’enflammer de nouveau ; il n’y a que là qu’il puisse RAPPRENDRE l’Évangile.

« Ce n’est pas seulement l’histoire, (nous dit le P. Lacordaire) qui témoigne de la nécessité des Ordres religieux ; il suffit de regarder autour de soi pour s’en convaincre. Quelles ressources possède aujourd’hui l’Église de France, (et à plus forte raison l’Église des États-Unis), pour former les prédicateurs et les docteurs dont elle a besoin ? Si rare talent qu’un jeune homme ait reçu de Dieu, y a-t-il en France (et dans les États-Unis) un Évêque qui puisse lui donner du tems, le temps qui est le père nourricier de tout progrès ? À peine sorti du séminaire, le besoin de sa subsistance le jette dans une paroisse, ou il détient ce qu’il peut, tourmenté par de secrets instincts de sa vraie vocation, incertain entre ce qu’il fait, et ce qu’il voudrait faire, jusqu’au jour, où la maturité survenue lui enseigne la résignation parfaite à la volonté de Dieu, et où il ne songe plus qu’aux bonnes œuvres qui sont en son pouvoir.

« Si, au contraire, il s’abandonne à son attrait, attrait peu sûr d’ailleurs, s’il sort de la vie commune, à l’instant commence pour lui une carrière hérissée de difficultés. Le besoin l’oblige à se produire beaucoup trop jeune ; il n’a point de « maîtres pour le former et l’encourager. Un revers l’abat, un succès lui fait des envieux. La mélancolie et la présomption se le renvoient l’une à l’autre, comme un enfant qui n’a point de famille, et qui tantôt se met à courir à travers les illuminations des boutiques, tantôt s’arrête triste au coin d’une rue, pour entendre si personne ne prononce son nom.

« Combien mène une autre vie le jeune homme sincère qui a donné à Dieu dans un ordre religieux son cœur et son talent ! Il est pauvre, mais la pauvreté le met à l’abri de la misère. La misère est un châtiment, la pauvreté une bénédiction. Il est soumis à une règle assez dure pour le corps, mais il acquiert en revanche une grande liberté d’esprit. Il a des maîtres qui l’ont précédé dans la carrière, et qui ne sont point ses rivaux. Il paraît à temps, lorsque sa pensé est mûrie sans avoir encore perdu la surabondance de la jeunesse. Ses revers sont consolés ; ses succès préservés de l’orgueil qui flétrit toute gloire. Il coule comme un fleuve qui aime ses rives, et qui n’est point inquiet de son cours. Que de fois, dans les rudes années qui viennent de s’écouler pour nous, nous avons habité en désir ces forteresses paisibles, qui ont calmé tant de passions et protégé tant de vies. Aujourd’hui que nous avons passé l’âge des tempêtes, c’est moins à nous qu’aux autres que nous voulons préparer un asile. Notre existence est faite, nous avons touché le rivage : ceux que nous laissons en pleine mer sous des vents moins favorables que les nôtres, ceux-là comprendront nos vœux et peut-être y répondront. »

Dans la vie religieuse, la règle qui nous assujettit, nous protège ; et le supérieur qui commende, est obligé d’obéir à la même règle, qui détermine et restreint son pouvoir, en sorte que l’arbitraire est difficile, la révolte très rare et très coupable.

« Comme nous dit le Solitaire Auvergnat, la volonté du supérieur n’est autre que la volonté de la règle, volonté écrite, connue, invariable, à laquelle le supérieur ne peut rien ajouter sans que l’inférieur soit en droit de lui dire avec un grand religieux (St-Bernard) : « vous ne pouvez exiger de moi que ce que j’ai promis : en vous obéissant au préjudice des règles, je deviendrais parjure. »

Ainsi, lorsqu’il s’agira pour vous de prendre une résolution, dont dépend votre salut, usez de toute votre liberté, de tous vos droits, de tous les moyens que la providence a mis en votre pouvoir ; élevez-vous au-dessus de toutes les suggestions de la chair, de l’amour-propre, d’une fausse et funeste sensibilité naturelle ; — décidez-vous comme si vous étiez à l’heure de votre mort ! craignez d’être du nombre de ceux dont parle Louis Veuillot, cet ardent défenseur de la vérité ; de ceux « qui ne comprennent pas que la fuite du péché et de l’occasion du péché, est le plus méritoire des efforts, le plus rude et le plus glorieux des combats ; car combien est-il parmi nous de pécheurs qui veulent lutter contre le mal pour avoir un prétexte de l’embrasser et de l’étreindre encore, n’ayant ni assez de foi pour le fuir, ni assez d’audace pour aller à lui résolument. » (Rome et Lorette, LIII.)

Oui, on veut avoir le plaisir de combattre, pour avoir le plaisir de succomber ; on veut s’exposer au péril et l’on périt en s’y exposant ; attiré par une fleur vénéneuse, mais qui semble belle de loin, on s’aventure dans une prairie tremblante ; on y marche au milieu des reptiles ; on s’y enfonce dans une eau stagnante et fangeuse ; et bientôt on disparaît sous la vase immonde, victime de sa témérité !

Combien d’âmes, séduites et attirées par une belle mais trompeuse apparence, entrent dans le monde, cette prairie tremblante et fatale, et s’y perdent sans retour en cueillant une fleur attrayante, dont elles n’expriment qu’un miel empoisonné, — le miel de la volupté perfide et mortelle.

Écoutez maintenant le solennel avertissement de l’Archevêque de Cambrai :

« Persuadez-vous bien que personne n’abesoin de vous. On trouvera toujours dans vous des magistrats, des ministres, des militaires, etc., les compétiteurs ne manquent pas. Dieu se chargera bien de pourvoir l’Église de Prêtres, sans votre secours ; les Religieux ont chacun leur état pour eux-mêmes ; votre présence ou votre absence n’y changera rien. Si vous mouriez maintenant, le monde irait son train comme de votre vivant. Il est un certain nombre d’hommes utiles, mais personne n’est nécessaire. Personne n’a donc besoin de vous, mais c’est vous qui avez besoin de connaître la volonté de Dieu et de l’accomplir. » (Fénélon.)

« Quiconque, ayant mis la main à la charrue, regarde derrière soi, n’est pas propre au royaume de Dieu. (St-Luc. ch. II, v. 62). La persévérance finale est attachée à la persévérance dans le chemin de la perfection, dans l’état religieux où Dieu nous appelle, dans la fidélité à notre vocation. La grâce est-elle donc à notre dépendance pour l’accorder aux circonstances qu’il nous plaira ? Dieu seul en est le maître, ainsi que lui seul en est l’auteur. S’il nous a marqué une voie pour arriver à la gloire avec son secours, pouvons-nous quitter cette voie sans craindre de nous égarer et de nous perdre pour jamais ?

« On S’IMAGINE qu’on pourrait faire beaucoup de bien dans le monde : illusion de l’amour-propre, qui nous présente comme le vrai chemin celui que nous voulons suivre, mais dont le terme est un précipice. Combien de chrétiens ont fait cette triste expérience, et en gémissent, à l’heure qu’il est, inutilement ! — D’ailleurs quelque bien que l’on semble faire, que devient-il, si on ne pratique pas celui que Dieu attend de chacun en particulier ? Le peu de bien que l’on fait dans l’ordre de la volonté divine est toujours quelque chose de considérable, et dont le Seigneur nous sait gré, au lieu que tout le bien qu’on fait par le mouvement de sa volonté propre n’est point capable de lui plaire. » (Le directeur dans les voies du salut, par le P. Pinamonti, pages 76, 77.)

Ceux qui s’imaginent être le plus nécessaires, sont ceux qui le sont le moins ; ceux qui s’imaginent qu’ils ne sont pas remplaçables, sont précisément ceux qui seraient le plus vite et le mieux remplacés : quelque utiles que nous paraissions, nous ne sommes pas nécessaires, nous ne sommes pas même importants.

Ainsi, ne magnifions pas trop, dans notre aveugle amour-propre ou notre grande simplicité, l’importance sociale que nous pouvons avoir comme parent, ami, orateur, écrivain, administrateur, homme d’état ou fac-totum bruyant : nous sommes bien peu de chose, un pur néant, dont l’absence ne laissera pas même un vide au regret ! Oui, qu’un homme éminent et célèbre meure ou s’absente, et aussitôt il est oublié et remplacé par un autre homme ; et tout va son train comme auparavant : — nul homme n’étant nécessaire, tous sont bientôt remplacés et oubliés.

On a beaucoup reproché à Chateaubriand, comme désolante et outrée, l’expression d’une des vérités les plus tristes, et qui devraient le plus contribuer à nous désenchanter des promesses du monde, des affections de la créature, et à nous conduire en foule dans le paradis de la solitude :

Voici cette vérité amère et navrante :

« Que dis-je ! Ô vanité des vanités ! Que parlé-je de la puissance des amitiés de la terre ! voulez-vous en connaître l’étendue ? Si un homme revenait à la lumière quelques années après sa mort, je doute qu’il fût revu avec joie par ceux-là même qui ont donné le plus de larmes à sa mémoire : tant on forme vite d’autres liaisons, tant on prend facilement d’autres habitudes, tant l’inconstance est naturelle à l’homme, tant notre vie est peu de chose, même dans le cœur de nos amis ! »

Ces paroles sont tristes, mais elles sont vraies : le monde est si froid, si égoïste, si avide de plaisirs, qu’il nous regrette bien peu et nous oublie bien vite ; les parents même, dont la douleur semble devoir être éternelle et inconsolable, ne nous regrettent et pleurent ni si longtemps, ni si amèrement que notre cœur candide et tendre nous le fait croire : nous exagérons beaucoup la tristesse que notre absence ou notre mort doit causer aux êtres qui nous sont le plus attachés : Il existe cependant, il faut le dire, de saintes et consolantes exceptions.

Un de nos amis, dans une effusion intime, nous disait un jour, avec une impressive tristesse et une touchante humilité : « je ne suis rien ;

 
………….. For I am as a weed
Flung from the rock on ocean’s foam, to sail
Where’er the surge may sweep, the tempest’s breath prevail !

(Byron.)

« Je ne suis rien qu’un grain de poussière perdu dans l’immensité de la création : — que je vive, que je meure, cela est indifférent : le monde ne sera ni plus heureux, ni moins malheureux. — Pourquoi donc n’irais-je pas dans la solitude ? »

Autrefois, lorsque l’on parlait aux anachorètes savants du bien qu’il ne faisaient pas, de l’utile emploi qu’ils pourraient faire de leur science et de leurs talents, du besoin que l’on avait d’eux dans le monde, — ils répondaient tranquillement : « Dieu, qui nous a conduits dans le désert, saura bien nous suppléer dans le monde : ayez confiance en lui, et laissez-nous dans notre solitude. »

Suivons donc notre vocation, sans nous arrêter aux objections des uns, au blâme des autres, et aux obstacles que nous rencontrons en nous-mêmes.

« Le monde, (nous dit Ste-Thérèse) est si plein de discrétion, qu’il trouve de l’excès et de la témérité dans tout ce qu’on veut entreprendre pour Dieu ; et l’on ne se souvient presque pas des faveurs extraordinaires qu’il a faites aux Saints et aux Saintes qui ont tout abandonné pour l’aller servir dans les déserts. »

« Il se rencontre dans la solitude, (dit la même sainte,) moins d’occasions d’offenser Dieu, quoiqu’il y en ait toujours quelques-unes, puisque les démons y sont et nous aussi : cette raison me paraîtrait encore plus forte pour nous faire désirer d’être séparés du commun des créatures, que celle du plaisir de recevoir de Dieu des consolations et des faveurs. »

Et nous, nous ajouterons que si l’action du démon semble plus violente et terrible dans la solitude, c’est parce qu’elle est moins divisée, plus directe ; car là, c’est un combat singulier. Dans les villes, au milieu du monde, nous avons à combattre le démon, nous-mêmes, et tous les autres ; nous sommes tentés intérieurement et extérieurement, par le cœur, par l’esprit, par tous les sens, et par tous les pores, en quelque sorte ; nous sentons moins la tentation parce que nous y cédons toujours un peu, à notre insu : — Il est donc certain que dans le désert nous avons moins d’ennemis et moins de tentations.

Qu’est-ce donc qui nous empêche aujourd’hui d’embrasser la vie érémitique ? — C’est notre attachement à l’opinion du monde, notre manque de confiance en Dieu, notre peu d’amour, notre égoïsme et notre lâcheté : — nous n’osons plus tout abandonner pour Dieu, — qui a tout promis cependant à celui qui se déposséderait de tout pour le posséder seul ! — Voyez l’oiseau du ciel, considérez le lys des champs ; l’oiseau n’amasse pas, le lys ne file pas ; et cependant le Père céleste nourrit l’un et vêt l’autre avec une admirable et touchante providence : — n’aura-t-il pas dans le désert le même soin de vous, ô homme, sa créature d’élite ? L’homme n’est-il pas plus que l’oiseau et le lys ; et Dieu, qui a tant de soin de ceux-là, délaisserat-il, sans vêtement et sans nourriture, l’anachorète qui aura tout quitté pour le trouver et l’aimer dans la solitude ?

Parce que la vie anachorétique n’a pas encore existé dans la Thébaïde occidentale, parce qu’il n’y a pas eu de Solitaires jusqu’à présent en Amérique, parce que ces plantes mystiques n’ont pas encore fleuri sous le ciel rayonnant de notre belle patrie ; parce que cette Terre Nouvelle, chantée par Chateaubriand, rêvée par Fénélon et Lacordaire, et contemplée de loin avec désir par tout cœur ardent et enthousiaste, par toute âme qui est lasse d’agitation et d’incertitude, et qui soupire après le repos et l’isolement dans un désert sauvage ; parce que l’Occident américain n’a pas encore produit ces fruits célestes du christianisme, est-ce une raison pour croire qu’il n’en produira jamais, qu’il n’en produira pas bientôt ? — La vie anachorétique, réalisée tant de fois et en tant de lieux divers, pourquoi serait-elle irréalisable ici et par nous ?

Pourquoi paraît-elle donc si difficile, si impraticable de nos jours ? — Pourquoi est-elle si méconnue, si méprisée, et regardée comme une folie ? — C’est que la foi n’est plus ce qu’elle était, et l’amour divin est presque éteint dans les cœurs ! L’Orient a eu ses grottes, ses cellules, ses monastères, son peuple de cénobites, ses innombrables anachorètes, ses angéliques solitaires : — l’Occident aura les siens ! — Non, non, Dieu n’a pas fait de si hautes montagnes, de si belles forêts, des déserts si vastes, tant de lacs semés d’îles, une terre si riche et si féconde, il n’a pas fait l’Amérique sauvage pour être habitée seulement par des animaux et des hommes tout matériels : ici, comme ailleurs, Dieu suscitera des Paul, des Antoine et des Hilarion ! — L’Amérique aura ses ordres religieux, nouveaux ou renouvelés ; — ses fondateurs ou ses réformateurs !

Faisons une supposition : il y a là quelques hommes ; ce ne sont pas des saints, si vous le voulez, mais ils ont le désir sincère de le devenir ; et pour cela, ils veulent prendre tous les moyens qui peuvent le plus sûrement les conduire à ce but. Ils se réunissent donc un jour, ils s’agenouillent devant un crucifix, et prient ensemble pour invoquer les lumières d’en haut, afin de ne rien faire par un mouvement purement naturel : en se relevant de là, ils se disent avec crainte et tremblement, avec une pieuse anxiété : « il ne fait pas bon d’être ici ; nous sommes exposés sur une mer orageuse ; nous sommes environnés d’écueils ; notre barque, à chaque instant, est sur le point de se briser contre les rochers ; de tristes naufrages, d’imminents dangers nous avertissent de gagner le port et de nous mettre à l’abri des tempêtes qui nous menacent ; — partons, sans plus de retard ; quittons la ville, et fuyons dans le désert ; obéissons à l’attrait qui nous sollicite si puissamment ; craignons qu’en résistant aujourd’hui à la grâce, demain la nature seule n’agisse en nous et nous rende infidèles à notre vocation. » — Et voilà que ces hommes, unis par une ardente charité et un égal désir de leur salut, quittent la ville avec joie, comme une prison, et s’enfuient en hâte pour aller s’établir dans le désert. Arrivés dans le lieu désiré, ils se bâtissent des cellules et un oratoire ; et ils s’écrient, dans leur sainte allégresse : « c’est ici le lieu de notre repos ; nous y demeurerons, parce que nous l’avons choisi ! »

Nous le demandons, quoi donc de si étrange, de si téméraire dans cette conduite ? N’est-ce pas là ce qu’on appelle embrasser la vie solitaire ? Si vous en doutez, feuilletez les saintes biographies ; parcourez les vies des Solitaires de l’Orient et de l’Occident. N’est-ce pas ce qu’ont fait Bruno et ses compagnons ? N’est-ce pas ainsi que se sont formés les corps religieux et établis presque tous les monastères ?

« Presque toujours les Saints sont devenus fondateurs d’ordres sans l’avoir prévu : réfugiés dans la solitude, où ils n’avaient prétendu entraîner personne, le parfum de leurs vertus leur attirait des disciples, qui allaient les chercher dans leur retraite et se placer sous leur conduite ; c’est ce qui arriva à Saint-Benoit, à Saint-Bruno, etc. » — (M. Henrion, Histoire des Ordres religieux, p. 6 et 7.)

Et qui pourra, et qui voudra empêcher quelques hommes de faire aujourd’hui, par amour pour Dieu, ce que des milliers d’hommes ont fait autrefois et dans tous les temps ? Nous le demandons, au nom des prophètes et des enfants des prophètes ; au nom de Jean-Baptiste et de Jésus-Christ ; au nom de l’Évangile et de l’Église universelle ; au nom de tous les saints solitaires de l’Orient et de l’Occident ? Nous le demandons, au nom du Dieu tout puissant qui a comblé les déserts de bénédictions, et qui en a fait le théâtre des plus éclatants miracles : — qui leur contestera ce droit, et peut-être cette obligation pour eux, s’ils veulent se sauver ? Certes, ce n’est pas le Souverain-Pontife : Un Pape autrefois, Saint-Pierre Célestin, a abdiqué la tiare pour retourner dans son désert d’où on l’avait arraché ! Ce ne sont pas les Évêques : combien d’évêques ont déposé la crosse et la mitre pesantes, pour s’enfuir et se cacher dans la solitude ! Ce ne sont pas les prêtres, non plus : combien, parmi eux, gémissent sous le poids du fardeau qu’on appelle charge d’âmes, et qui tournent leurs regards inquiets vers ces saintes retraites où l’on retrempe son âme dans la prière et la méditation ! Enfin, ce ne sont pas les bons chrétiens, les pieux fidèles, les laïques fervents : combien d’entre eux se disent chaque jour, au milieu du tumulte et des dangers du monde : oh ! s’il y avait une Thébaïde, non loin d’ici ; si nous savions où trouver des cellules, un lieu de sécurité ; si nous pouvions nous ensevelir dans un désert inconnu ! Oh ! si nous pouvions être délivrés du monde et des affaires !

Cependant, qui que vous soyez, prêtre ou laïque, ne suivez jamais l’attrait d’une vocation extraordinaire ; ne vous en allez jamais dans les solitudes écartées, avant d’avoir demandé et reçu la bénédiction de votre évêque, de l’ange du diocèse : n’y allez pas sans avoir accompli ce devoir et cet acte d’amour filial ; car sans cela, Dieu ne bénira pas votre fuite et ne fera pas fleurir votre solitude. Ne craignez pas ; allez avec confiance auprès de votre évêque ; cette bénédiction, il ne vous la refusera pas : il connaît le monde, il connaît les avantages de la retraite ; il a hérité de l’esprit des Basile, des Chrysostome et des Ambroise ; allez à lui ; il vous comprendra et vous bénira, comme Saint-Hugues, en vous indiquant lui-même une solitude inaccessible, un lieu de repos et de sécurité, un port contre les orages du siècle. Oui, c’est à l’évêque qu’il appartient d’examiner la vocation des ermites, des reclus, de tous les ascètes en général ; c’est à lui de leur donner une règle ou d’approuver celle qu’ils auront choisie ou composée.

On peut voir, dans les Vies des Saints par Godescard, quelle a été, dans tous les temps, la conduite des évêques envers les ermites. — On peut lire aussi ce qu’en dit Benoît XIV : De Canoniz, Sanctor. lib. 3. cap. 35. n. 15. — De Synodo diæcesanâ, lib. 6, cap. 3. n. 6. — Et la dissertation, de ascetis, que M. Antonelli a insérée dans son édition des œuvres de Saint-Jacques de Nisibe, depuis la page 107 jusqu’à la page 202.

« Autrefois le nombre des ascètes était très considérable. Ils avaient un rang distingué dans l’Église ; ils étaient placés entre le clergé et le peuple. Parmi les ascètes, il y en avait qui menaient une vie purement contemplative ; d’autres s’appliquaient aux travaux du ministère ecclésiastique et à l’instruction du peuple. Tous ceux qui avaient embrassé la vie ascétique vaquaient d’une manière spéciale aux exercices de la prière et de la mortification ; ils renonçaient aux affaires du monde pour vivre dans la retraite, soit aux environs des villes, soit dans les villes mêmes. » (Godescard.)

Les ascètes sont des âmes d’élite que l’évêque doit chérir, encourager et soutenir dans la voie étroite et glorieuse de l’amour crucifié ; ce sont les âmes qui réclament le plus ses soins, ses lumières et sa protection.

« Les âmes, qui valent mieux que toute la terre et toute sa parure, les âmes tant chéries de Dieu sont remises aux mains de l’Évêque. C’est lui qui a la charge de leur servir le banquet hospitalier, de rassasier ces nobles faméliques, d’étancher leur soif. Dieu se fie à lui du soin de la glorification de sa créature d’élite. La création reçoit d’en haut immédiatement sa robe, ses aliments, sa lumière ; mais pas une âme ne sera vêtue de beauté, nourrie de vérité, éclairée du flambeau invisible, que l’Evêque ne se soit mis à son service. (Lettre pastorale de Mgr l’Évêque de Tulle, à l’occasion de son arrivée dans son diocèse, p. 15 et 16. J. B. Léonard.)

Ainsi, quelque fort que soit l’instinct qui vous pousse au désert, quelque pur et ardent que soit votre amour pour Dieu, quelque vive que soit la foi qui vous anime et vous excite, ne faites rien de vous-mêmes, sans conseil et sans direction ; — ne faites rien sans l’approbation et la coopération épiscopales : nul n’évite ou n’enfreint impunément la hiérarchie, l’ordre établi dans l’Église ; nul n’échappe à cet ordre sans tomber dans le désordre et encourir la peine du désordre, s’il n’est ramené bientôt par l’esprit de repentir et de soumission à l’autorité légitime et ordonnée de Dieu pour la discipline de l’Église et le salut des âmes.


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