La Thébaïde en Amérique/Chapitre XI

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Méridier (p. 127-Nota).

CHAPITRE ONZIÈME.

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DE LA SOLITUDE, DE SON EXCELLENCE ET DE SES AVANTAGES.



Hélas ! que le monde est aveugle ! qu’il est coupable et malheureux ! qu’il est injuste et cruel dans ses jugements !

« Le temps n’est plus, dit le philosophe Zimmerman, où l’on attachait tant de prix à la vie contemplative, et où chacun croyait se rapprocher du ciel en s’éloignant du monde. »

Comment persuader au monde qu’une vie solitaire est une vie angélique ? Le monde ne peut comprendre ce que l’amour divin inspire ; l’amour divin est un mystère pour lui. — Ce que le monde comprend, c’est l’égoïsme, c’est le calcul qui ramène tout à soi, c’est le petit cercle des intérêts privés, c’est cet affreux esprit de bien-être personnel : — Nobles pensées, élans généreux, héroïques inspirations, vie sublime et divine, tout cela est scandale, tout cela est folie et mystère pour lui !

Ô monde, Jésus-Christ te connaissait, et il t’a maudit : — tu n’as pas changé ! Tu peux paraître séduisant aux yeux de l’insensé, mais tu ne nous tromperas pas, et nous mépriserons tes plaisirs et tes honneurs !

Ô monde, tu es si peu mystique, si positif et occupé de la matière, tu es si froidement intéressé, que tu taxes d’exaltation et de rêverie tout ce qui sort de la voie ordinaire et spacieuse ; tu ne peux comprendre et admirer l’esprit de sacrifice et d’héroïsme ; tu ne peux comprendre et tu ne comprendras jamais l’amour divin qui enivre d’une sainte ivresse, et qui rend fou de la folie de la croix ; l’amour qui nous fait trouver de la volupté dans la souffrance, et de la douceur dans l’amertume !

Les grandes passions sont solitaires, a dit Chateaubriand : mais les plus grandes passions sont les passions divines ; elles sont donc les plus solitaires ; elles veulent être seules avec leur objet seul, — avec Dieu seul ! Et voilà pourquoi tant d’âmes, divinement passionnées, ont fui le monde, le bruit, la foule, et ont recherché le désert, le silence et la solitude. Une grande passion absorbe toutes nos facultés ; elle nous ravit aux autres et à nous-mêmes, pour nous transformer, pour nous perdre heureusement en l’ objet aimé ! Ducam eam in solitudinem, et loquar ad cor ejus, dit l’Époux divin : Je la conduirai dans la solitude, et là, je lui parlerai dans le secret du cœur. L’âme est donc dans la solitude, lorsque l’Époux divin lui parle avec cette intime familiarité ; c’est dans la solitude que s’établit cette communication de cœur à cœur, c’est-à-dire de l’Époux seul avec l’épouse seule, Solus cum solo, nous dit Saint-Bernard.

« Le docteur de la loi deviendra sage au temps de son repos, et celui qui s’agite peu, acquerra la sagesse. » (Eccles, 38, 25.)

« L’Équité habitera dans le désert, et la justice se reposera dans le champ fertile. » (Isa. 32, 16.)

C’est dans la solitude que Dieu conduit les âmes qu’il élève à la contemplation ; et c’est là qu’il s’entretient familièrement et paisiblement avec elles : tranquillus Deus tranquillat omnia, et quietum aspicere, quiescere est. (St-Aug.)

C’est dans la solitude que tombe du ciel cette rosée de lumière, ros lucis, dont nous parle le prophète. La solitude est le séjour de la vérité, de la vertu, de la paix, de la joie, de l’amour et de l’extase !

Les sages ont toujours fui la foule ; on ne trouve point Dieu dans le trouble et le tumulte du monde, dans la multiplicité et l’embarras des affaires : Dieu est seul ; il faut être seul pour le trouver ; il faut aller le chercher dans la solitude.

Philon, Pythagore, Platon et Épictète, les plus beaux génies de l’antiquité, étaient des philosophes contemplatifs et ascétiques, des hommes de silence, de repos et de solitude.

L’aigle, selon Saint-Grégoire, est la figure des âmes solitaires. En parlant de l’aigle, l’Écriture nous dit, qu’il bâtit son nid dans les lieux élevés et inaccessibles : in arduis ponet nidum suum. L’aigle regarde fixement le soleil : c’est l’image des âmes mystiques, qui planent au-dessus de la terre et contemplent les choses de Dieu ; elles vivent déjà dans le ciel ; elles vivent d’une vie angélique !

Ô solitude, il faut t’avoir connue pour t’aimer ; mais comment ne pas t’aimer lorsque l’on t’a connue ? — Tu es le trésor inestimable, la perle précieuse dont parle l’Évangile ; et l’on doit tout vendre pour t’acquérir et te posséder !

Ô solitude sainte ! Ô heureuse, douce, tranquille solitude ! gardienne du génie et de la piété, séjour émaillé de fleurs mystiques, asile sacré, paradis de voluptés ! Ô solitude, notre abri loin des villes, notre port après l’orage, notre ciel sur la terre ! O beata solitudo ! O sola beatitudo !

« Solitude is a sort of paradise to souls that aspire to virtue, either because being there solely occupied with the perfections of God, they are raised above the condition of mortals and become quite divine, on account of the graces which Almighty God then pours out upon them more abundantly, and the familiarity with himself to which He raises them. As His spirit is incompatible with that of the world, He is only pleased with solitude, and He reserves His caresses for those who separate themselves from the world to enjoy the sweetness of His conversation. Thus, speaking of a soul who wishes to keep a close union with Him, He says that He will draw her into solitude, where being disengaged from creatures He will speak to her heart, that is, he will converse familiarly with her, to show her the path she must follow to attain heaven. » (T. W. Faber.)

If thou art worn, and hard beset,
With sorrows that thou would’st forget ;
If thou would’st read a lesson that will keep
Thy heart from fainting, and thy soul from sleep,
Go to the woods and hills ! no tears
Dim the sweet look that nature wears.

(Longfellow.)

These tutelary shades
Are man’s asylum from the tainted throng.

(Young.)

How oft a cloud, with envious veil,
Obscures yon bashful light,
Which seems so modestly to steal
Along the waste of night !
’Tis thus the world’s obstrusive wrongs
Obscure with malice keen
Some timid heart, which only longs
To live and die unseen !

(Moore.)
XXVII.

« MORE BLEST THE LIFE OF GODLY EREMITE,
Such as on lonely Athos may be seen,
Watching at eve upon the giant height,
Which looks o’er waves so blue, skies so serene,
That he who THERE at such an hour hath been
« Will wistful linger on THAT HALLOWED SPOT ;
Then slowly tear him from the witching scene,
Sigh forth one wish that SUCH HAD BEEN HIS LOT ;
Then turn to hate a world he had almost forgot ! »

(Byron.)

Hail, mildly pleasing Solitude,
Companion of the wise and good !
But from whose holy piercing eye
The herd of fools and villains fly.
Religion’s beams around thee shine,
And cheer thy glooms with light divine.
Oh ! let me pierce thy secret cell,
And in thy deep recesses dwell !

(Thomson.)

Hail, awful scenes, that calm the troubled breast,
And woo the weary to profound repose ;
Can passion’s wildest uproar lay to rest,
And whisper comfort to the man of woes !
Here innocence may wander, safe of foes,
And contemplation soar on seraph wings.
O solitude, the man who thee forgoes,
When lucre lures him, or ambition stings,
Shall never know the source whence real grandeur springs.

(Beattie.)

Let others spread the daring sail,
On fortune’s faithless sea ;
While undeluded, happier I,
From the vain tumult timely fly,
And sit in peace with thee.

(Akenside.)

O peaceful solitude !
Here all things smile, and in sweet concert join.

(Tate.)

How calm, how beautiful comes on
The stilly hour when storms are gone ;
When warring winds have died away,
And clouds, beneath the glancing ray,
Melt off, and leave the land and sea
Sleeping in bright tranquillity.

(***)

Musing mem’ry loves to dwell
With her sister solitude ;
Far from the busy world she flies,
To taste that peace the world denies. —

(Campbell.)

This is the life which those who fret in guilt,
And guilty cities, never knew ; the life,
Led by primeval ages, uncorrupt,
When Angels dwelt, and God himself, with man !

(Thomson.)

La fréquentation habituelle de la société rend, sans aucun doute, l’homme plus gai, plus poli, plus aimable ; elle donne aussi à l’esprit et au corps plus de grâce et de souplesse ; mais, malheureusement, ce qu’elle ajoute en surface et en éclat, elle le retire presque toujours en profondeur et en solidité. D’un autre côté, continuellement mise en jeu, et prodiguée au milieu d’une multitude de soins, de peines et de plaisirs, notre sensibilité s’éparpille, en quelque sorte, sur nos organes extérieurs, et finit par laisser nos entrailles froides et impassibles. C’est ainsi que, dans le grand monde, la compassion et la bonté, si naturelles à l’homme, semblent avoir changé de place ; on les trouve, en effet, bien plus dans le langage que dans le cœur.

« II en est de même pour les productions de l’esprit ; l’écrivain peut bien acquérir dans la société la facilité et le brillant de l’expression, la grâce et l’élégance des tours ; mais la justesse des aperçus, la profondeur des pensées et leur enchaînement, la chaleur et la vie du discours, sont le produit habituel de la retraite et de la méditation. Aussi les grands écrivains n’ont-ils guère enfanté leurs immortels chefs-d’œuvre que dans la paix de la solitude, si propice aux conceptions du génie. » (Descuret, la médecine des passions, p. 67.)

« L’esprit et le cœur s’élèvent, se ravivent et se fortifient dans la solitude. Voilà pourquoi la solitude a toujours été si chère aux philosophes, aux poètes, aux orateurs, aux héros, à tous les hommes enfin qui voulaient s’élever au-dessus de l’horizon vulgaire et accroître leurs connaissances. Homère a peint les lieux solitaires de la Grèce et de l’Italie avec une telle vérité, dit Cicéron que « que nous voyons par ses descriptions ce que lui-même n’avait point vu. Démosthènes se retire dans une chambre souterraine, loin des rumeurs d’Athènes, s’enferme là pendant des mois entier, et se fait raser la moitié de la tête pour n’être pas tenté de quitter cette retraite, où il écrivait ses harangues. Les héros les plus célèbres de la Grèce et de Rome partageaient leur temps entre les livres et les armes, entre les préoccupations de la guerre et les travaux silencieux, et se distinguaient à la fois par la philosophie et par les exploits militaires. Saint-Jérôme écrivit dans un affreux désert ses livres pleins d’une éloquence sublime, et, du fond de l’obscurité, ses œuvres répandaient au loin la lumière. Les druides de l’ancienne Bretagne, de la Germanie et des Gaules fuyaient les villes dès qu’ils n’avaient plus aucun devoir public à y remplir, vivaient dans les forêts, donnaient, à l’ombre des vieux chênes, leurs leçons à la jeunesse. Ils étaient les prêtres, les législateurs, les médecins, les philosophes de leur nation. » (Zimmermann, la solitude, trad. par X. Marmier, p. 38.)

« La fable représente la Solitude sous la forme d’une femme assise, vêtue simplement, et s’appuyant sur un livre, parce que l’amour de la simplicité, de la tranquillité et de la méditation, porte à chercher la solitude. Elle est dans un lieu désert ; et ses attributs sont un passereau et un livre. » (Dict. de la Fable, par Fs. Noël.)

« Oh ! dans notre siècle de turbulence et de mouvement désordonné, il faut aux âmes d’élite la solitude et le repos, au moins pour quelque temps.

« Pour agir sur le monde, il faut avoir fait, pendant quelques mois ou quelques années de solitude, une large provision d’intelligence et de cœur ; sans cela vous pourrez bien être écrivain élégant et de goût, diseur fleuri, versificateur harmonieux ; mais homme de génie, jamais. » (Esquisses des orateurs sacrés contemporains, page 165.)

« C’est toujours dans la solitude que se sont formés les grands hommes et les grands saints, a dit Mgr de Quélen.

« La retraite, si méconnue aujourd’hui, est également nécessaire au génie : silvæ et solitudo ipsumque illud silentium, dit Pline, magna cogitationis incitamenta sunt. Quand les pensées de l’écrivain sont emportées au milieu des cercles, elles en contractent la frivolité, se rétrécissent avec les objets qui l’environnent ; mais la solitude leur donne une force, une étendue, une majesté qui participe du silence de la nature ; l’imagination est comme l’élément de la flamme dont la force augmente à mesure qu’elle est plus renfermée. Carmina secessum scribentis et otia quærunt, dit Horace. Dans le secret et la nuit de la solitude, la lumière des vérités qu’on y médite est continuellement renvoyée au même objet ; la pensée est plus libre, le travail s’anime par le succès.

« Mais pour se rendre capable d’enfanter de grandes compositions, il faut employer des moyens qui coûtent trop aujourd’hui à nos mœurs, — la retraite et la sobriété. Pline dit de Protogène,(L. 35, ch. 10) que lorsqu’il travaillait son Jalisus, le plus fameux de ses tableaux, il ne prit pour toute nourriture que des légumes détrempés dans de l’eau, de peur de suffoquer son imagination par la délicatesse des viandes. Michel-Ange (V. Vasari, hist. des peintres) ne se nourrit que d’un peu de pain et de vin tant qu’il composa son admirable tableau du jugement universel. Tous les talents exigent la même tempérance ; le génie n’enfante point au milieu des travaux d’une pénible digestion. » (Essai sur l’éloquence de la chaire, par l’abbé de Besplas, p. 142.)

« Malgré toutes leurs belles déclamations contre la solitude et la retraite, et pour engager l’homme à rester dans la société, les philosophes n’ont pu s’empêcher de reconnaître tous les avantages de la vie obscure et retirée. Ils l’exaltent dans leurs écrits ; et dans le même ouvrage où vous lisez de violentes diatribes contre les Solitaires, vous trouvez en même temps de brillants éloges de la solitude. C’est, disent-ils, seulement dans la solitude que l’homme est ce qu’il doit être. C’est là qu’il rassemble toutes les forces de son âme, et qu’il voit la nature, non pas à travers les petites formes de la société, mais dans toute sa grandeur primitive, dans sa beauté originelle et pure. C’est dans la solitude que toutes les heures laissent une trace, que tous les instants sont représentés par une pensée, que le temps est au sage, et le sage à lui-même. C’est dans la solitude surtout que l’âme a toute la vigueur de l’indépendance. Heureux « celui qui, au lieu de parcourir le monde, vit loin des hommes ! Heureux celui qui ne connaît rien au-delà de son horizon, et pour qui la terre voisine est une terre étrangère ! Il n’a point confié son cœur à des perfides qui le déchireront, ni sa réputation à la discrétion des méchants. Que lui importent, au fond de sa retraite, et les vains discours des hommes, et leurs lâches intrigues, et leur haine impuissante, et leurs promesses trompeuses ? Quelle impression peut encore faire sur son âme le récit importun de leurs erreurs et de leurs crimes ? Tout au plus arrive-t-il à leurs oreilles, faible et imperceptible, comme le bruit d’un torrent qui ravage au loin une terre agreste et sauvage, et qui va mourant dans l’espace ; ou comme au déclin d’un jour d’orage, on entend s’éteindre la foudre dans le nuage flottant sur les bords enflammés de l’horizon.

« C’est dans la solitude, dit Jean-Jacques, que je ressentais ces ineffables mouvements, ces élancements du cœur, une sorte de jouissance dont je n’avais pas l’idée, et dont pourtant je sentais le besoin.

« Et pourquoi Rousseau, dont l’âme sensible s’enivrait de toutes ces jouissances intuitives, que lui apportait la solitude, a-t-il donc envié aux autres le même bonheur ? pourquoi donc s’est-il élevé contre les moines ? Avait-il donc l’ambition d’être le seul heureux au monde ? Ou bien encore, avait-il la prétention de profiter seul des avantages moraux que procure la solitude, dont il fait un si pompeux éloge ?

« Je ne suis jamais allé parmi les hommes, disait un ancien, que je n’en sois revenu moins homme ! » Eh bien ! quand il s’est trouvé des hommes qui ont voulu exécuter, dans toute leur perfection, ces conseils philosophiques, les philosophes, par une contradiction bien manifeste, ont condamné ces hommes et les ont poursuivis de leur haine et de leur mépris. » (Bienfaits de la Religion, p. 108, 111, 112.)

« Le vent de la solitude ne souffle pas également pour tous : il y a des êtres qu’il abat et écrase comme un plomb, tandis qu’il en est d’autres qu’il relève et rapproche du ciel comme s’il leur prêtait des ailes.

« Heureux ceux-là qui peuvent vivre seuls, et qui s’accommodent de la solitude parce que Dieu les a dotés d’une imagination qui peuple les déserts, d’une âme qui les anime, et qu’ils ont en eux du prêtre et du poète.

« Le calme de la solitude apaise leurs chagrins et leur communique quelque chose de sa tranquillité, comme le visage serein d’un enfant qui dort et qu’aucun songe n’alarme, rayonne l’innocence et la paix autour de son berceau. Les Saints nourrissaient leurs méditations sur les montagnes solitaires, dans les antres des rochers, sous le palmier des déserts ; et il n’y eut jamais autant de vie dans le monde que dans les Thébaïdes, car Dieu et les Anges y étaient toujours présents.

« Et Jésus lui-même, qui était triste à cause des hommes, aimait à se promener le long de la mer et des lacs, où il allait semant, comme des perles, les grains de sa doctrine.

« Si l’isolement a été funeste à quelques-uns, beaucoup y ont gagné ; car il y a plus de profit à s’entretenir, comme David, avec les vents et les tempêtes, la mer et les fleuves, et à contempler les étoiles ou le soleil, en louant le Seigneur, qu’à consumer ses jours et ses nuits parmi les vanités du siècle et les inquiètes agitations de l’orgueil.

« Il s’élève de la solitude des voix mystérieuses qui font rentrer dans l’ordre toutes les puissances de l’âme, à l’exemple de la création entière qui obéit immuablement à ses destinées, et enseigne ainsi le devoir et la soumission à l’homme qui en est le roi.

« Tout y raconte la gloire du Très-Haut ; et pour peu que la pensée se recueille, l’esprit comprend et le cœur pressent une clémence infinie dans la richesse du firmament, dans le silence d’une montagne, dans la senteur des bois, et dans la sérénité de l’air.

« Et toutes ces impressions ont pour effet salutaire d’alimenter la rêverie ; car il n’est pas une image prise dans la nature, qui ne puisse avoir mille rapports avec les infortunes du malheureux et les situations de son cœur.

« Et il croit vivre davantage, parce qu’il vit au milieu du mouvement de la nature ; et sa douleur lui parait moins pesante, parce qu’il peut répandre sur la nature la surabondance de son âme.

« La solitude lui fait trouver quelque douceur jusque dans ses amertumes, en lui montrant un charme au fond de ses langueurs ; et il s’y attache comme l’enfant s’attache à sa mère qui prend part à ses peines, parce qu’elle est la seule qui ne le renie point dans son adversité.

« C’est dans le recueillement de l’esprit que germent les bonnes pensées, et que l’infortuné peut faire fructifier les adversités que Dieu lui envoie afin de l’attirer à lui, et que l’âme reçoit des inspirations qui sanctifient la vie, et la font fleurir de toutes les vertus.

« La pensée, surtout, est amie de la solitude, parce qu’elle y gravite en paix vers son centre, qui est Dieu ; et s’il y a tant de désordre sur la terre, c’est qu’il n’y a personne qui réfléchisse souvent en soi-même.

« J’ai vu des hommes dont le jugement était sain et la volonté droite et ferme, et j’ai dit : ils ont conversé longtemps avec la solitude et elle leur a livré ses secrets et révélé le sens de bien des énigmes.

« Car c’est une science universelle que la solitude, et celui qui y a été initié de bonne heure connaît beaucoup de choses et a vécu beaucoup.

« L’isolement a donc cela de bon qu’il repose l’esprit et rafraîchit le sang ; mais il a cela de mauvais que s’il ne relève pas, il abat, et que s’il ne ressuscite pas, il tue. » (Les épreuves de la vie, p. 68, par Henri Bretonneau.)

« Nous avons tous un goût naturel pour la vie champêtre. Loin du tracas des villes et des jouissances factices, que leur vaine et tumultueuse société peut offrir, avec quel plaisir vivement ressenti nous allons y respirer l’air de la santé, de la liberté, de la paix !…

« Combien aisément ou y oublie, et les tristes projets de la grandeur, et les vaines jouissances de la gloire, et le mépris du monde et sa froide injustice. » (Bergasse.)

« Nous concevons très bien le genre d’attrait qu’a pour certaines âmes, fatiguées du monde et désabusées de ses illusions, cette existence solitaire. Qui n’a point aspiré à quelque chose de pareil ? Qui n’a pas, plus d’une fois, tourné ses regards vers le désert et rêvé le repos en un recoin de la forêt, ou dans la grotte de la montagne, près de la source ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel ? » (Lamennais.)

« Heureux celui qui, fatigué du vain fracas du monde et désabusé de ses tristes plaisirs, a su venir ainsi dans la solitude et le silence goûter combien le Seigneur est doux ! Là, Dieu a parlé à son cœur ; et le divin langage, comme une rosée rafraîchissante, a calmé la fièvre ardente des passions. Il s’est assis dans le repos. La foi vient qui le nourrit et l’épure ; l’espérance l’élève au-dessus de tous les soins terrestres ; et l’amour qui remplit son âme le tient étroitement attaché à ce bien souverain, seul digne d’être aimé pour lui-même.

« Alors il se fait un grand calme ; un recueillement profond absorbe tout l’être intelligent et sensible ; le ciel s’est abaissé, ce semble ; l’homme un instant est fait ange, il a devancé les jours de la céleste béatitude : Dieu s’est donné à l’âme, et l’âme le possède en silence. » (L. P. Ravignan.)

« Jean Pic, prince de la Mirandole, ce prodige d’esprit et de science, qui mourut en 1494, à la trente-deuxième année de son âge, et qui, après s’être convaincu du néant des choses humaines, vécut en philosophe chrétien, s’exprimait de la sorte (Ep. ad amicum Andream Corneum) sur les avantages de la solitude et sur le mépris du monde : « plusieurs s’imaginent que le plus grand bonheur de cette vie consiste à être constitué en dignité et en puissance, à jouir de l’abondance, à être environné de l’éclat d’une cour : Vous ne pouvez ignorer que rien de tout cela ne m’a manqué : Eh ! bien, je vous assure que je n’ai jamais goûté de vraie satisfaction que dans la retraite et dans la contemplation. Si les Césars pouvaient parler du fond de leurs tombeaux, je suis persuadé qu’ils déclareraient que Jean Pic est plus heureux dans la solitude qu’ils ne l’étaient dans le gouvernement de l’univers ; et s’il était possible que les morts revinssent sur la terre, ils aimeraient mieux subir sur-le-champ une seconde mort, que de courir une seconde fois le risque de perdre leur âme dans l’exercice des fonctions publiques. » (Godescard.)

« Retirons-nous dans la solitude, pour ne trouver que Dieu, là où nous ne trouverons point d’hommes. »(St-Bruno.)

« Pour avoir une idée du paradis, il faut être dans la solitude en contemplation. » (St-Laurent Justinien.)

« Les solitaires sont les miracles vivants du monde ; ils vivent dans la chair comme n’en ayant pas ; ce sont des anges sur la terre ; ce sont des aigles qui prennent leur essor vers le ciel. » (Cardinal Bona.)

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« Un historien de Saint-Thomas d’Aquin nous dit, que plus on l’éloignait de la compagnie des hommes, plus il goûtait « les avantages qu’il y a à s’entretenir avec Dieu. Son âme était si inondée des divines consolations, qu’il pouvait dire, avec Saint-Bernard, qu’il avait trouvé son paradis dans la solitude : cella mihi paradisus ; la solitude, où, selon le langage des Saints, l’air est plus pur, le ciel plus ouvert, les grâces plus abondantes ; et où Dieu a coutume de se communiquer avec plus de familiarité à une âme, qui ne désire que lui, et qui par la pureté même de ses désirs mérite que Dieu se repose en elle, et qu’il la remplisse de paix et de consolation. »

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« Saint-Bernard avait sans cesse dans le cœur sa chère solitude, et il soupirait continuellement pour y retourner, lorsqu’il en était éloigné ; et il fallait qu’on l’en arrachât, lorsqu’il y était revenu. Il disait, qu’il s’éloignait de Dieu de presqu’autant qu’il s’éloignait de son désert, et il lui semblait alors qu’il passait d’un ciel calme et lumineux dans une région de tumulte et de ténèbres. »

« Soyons seuls, nous dit Saint-Ambroise, afin que le Seigneur soit avec nous : nos soli simus, ut Dominus nobiscum sit. » (Epit. 41.)

« On n’a pas entendu dire que personne ait jamais eu regret, à la mort, de s’être trop retiré du commerce des hommes ; et on a vu une infinité d’hommes qui se sont repentis de ne s’en être pas assez séparés. » (L’unique chose nécessaire, Le P. Géramb.)

« La retraite est le seul abri contre les écueils dont est entourée cette courte vie, et le plus sûr asile pour méditer les vérités éternelles, que le monde ne connaît pas » (St-Agricol.)

« Si vous cherchez moins à satisfaire une vaine curiosité, qu’à vous procurer une instruction solide, vous trouverez plutôt la vraie sagesse dans les déserts que dans les livres. Le silence des rochers et des forêts les plus sauvages vous instruira bien mieux que l’éloquence des hommes les plus sages et les plus savants. » (St-Bernard.)

« Tous les Saints ont aimé la solitude, où l’on vaque plus librement à la grande et unique affaire du salut, où l’on découvre avec plus de clarté les vérités éternelles, où l’on jouit avec plus de sûreté de son âme et de son Dieu. La ville m’est une prison, disait Saint-Jérôme, et la solitude un paradis : mihi oppidum carcer est, et solitudo paradisus ! Ô heureuse solitude, ô seule béatitude, s’écriait dans un transport de joie le généreux martyr Hollandais, Cornélius Musius : O beata solitudo ! O sola beatitudo ! La retraite est un lieu saintement enchanté, où l’on voit le monde bien différent de ce qu’il paraît ailleurs, où l’on devient tout autre soi-même. On y change d’esprit, on y change de cœur. On y trouve doux ce qui semblait amer, et amer ce que l’on croyait doux. » (Champion de Pontalier.)

« Il faut aller s’asseoir heureux, nous dit Monseigneur de Tulle, dans une lettre pastorale ; il faut aller s’asseoir dans les solitudes qu’illuminent les saintes clartés, pour en sortir animé de certitude et d’enthousiasme. » (Mgr. De Tulle.)

« Saint-Bernard, loin de consulter les parleurs frivoles qui argumentent et déclament dans les écoles, demande ses inspirations au silence du cloître, à l’auguste majesté du temple : s’il en sort, c’est pour contempler le grand livre de la nature, pour étudier les vérités éternelles dans la solitude du désert, et, comme il nous le dit lui-même, dans les forêts de hêtres » (Balmès.)

« On sait jusqu’où peut parvenir l’esprit de l’homme livré à lui-même, dans la solitude, et appliqué à une occupation fixe » (Balmès.)

« On ne saurait le nier, c’est de la solitude que sont sortis les écrits lumineux et ardents qui nous ont préservés de l’extinction des lumières morales ; c’est dans la solitude que se sont formés ces hommes apostoliques qui dans chaque siècle ont ravivé dans les masses l’esprit religieux. Qui ne voit en effet que la position du Religieux est plus favorable pour présenter dans tout leur jour les vérités religieuses ?

« Je l’ai dit ailleurs, il faut une profonde abnégation pour se faire héraut de la vérité

. . . . . . . . . . .

« Quand Henri VIII, dégoûté d’une épouse vertueuse, voulut lui substituer une fillette, il n’y eut que deux Anglais qui osassent lui représenter les suites d’un mépris aussi scandaleux des lois divines et humaines : ce furent les moines Peyto et Elstow. Henri menaçant de les faire jeter dans la Tamise, Elstow répondit en souriant : « Réservez, Sire, de semblables menaces pour les riches et les gourmands vêtus de pourpre, qui font bonne chère et mettent tout leur espoir dans ce monde. Pour nous, Dieu en « soit loué ! nous savons que le ciel nous est ouvert, et peu nous importe que nous y arrivions par terre ou par mer ! »

« S’il y avait eu dans le parlement quatre hommes de cette trempe, l’Angleterre était sauvée, et Henri sur son lit de mort n’eut pas dit en soupirant : « Hélas ! nous avons tout perdu, l’État, la renommée, la conscience, le ciel ! » (Le Solitaire Auvergnat.)

« Heureux celui qui a le courage de fuir le monde, dans le dessein de se consacrer aux larmes de la pénitence et à la contemplation des choses célestes ! Il trouvera dans la retraite une source intarissable de douceurs et de consolations, qui ne sont connues que de ceux qui en ont fait l’épreuve. Le désert se changera pour lui en un véritable paradis. Sa plus chère occupation sera de louer Dieu et de remercier le Seigneur qui lui communique par anticipation la félicité des Saints. Concentré en lui-même, il n’aura d’autre soin que de remonter au principe de ses imperfections, pour s’en corriger ; que de réprimer les saillies de ses sens par la mortification ; que de purifier les affections de son cœur ; que de bannir de son esprit toutes les pensées vaines et frivoles ; que de faire, en un mot, de nouveaux progrès dans les vertus qui unissent l’âme à Dieu de la manière la plus parfaite. » (Godescard.)

« L’amour extraordinaire que certaines âmes ont eu pour la solitude n’a rien qui doive nous surprendre. C’est, en effet, dans la solitude qu’on apprend à connaître Dieu et à se connaître soi-même, qu’on détache son cœur de toute affection désordonnée, et qu’on lui inspire du goût pour les biens éternels ; qu’on soumet entièrement la chair à l’esprit ; qu’on purifie son âme de toutes les souillures inséparables de la fragilité humaine ; qu’on se revêt enfin de Jésus-Christ pour devenir une créature nouvelle. Les occupations des Solitaires les rendent en quelque sorte semblables aux Anges, puisque, comme eux, ils paient continuellement à Dieu un tribut de louanges, d’adoration, d’amour, d’actions de grâces ; mais il faut, s’ils veulent plaire à Dieu, et jouir des avantages attachés à leur état, qu’ils se fassent une violence continuelle, qu’ils veillent perpétuellement sur leurs sens, qu’ils aient sans cesse la mort devant les yeux, et qu’ils ne négligent aucun des exercices propres à les entretenir dans l’esprit de componction et de pénitence. » (Godescard.)

« Saint-Grégoire peint en deux mots le caractère du glorieux patriarche des moines d’Occident, Saint-Benoît ; il dit de lui, qu’il demeurait avec lui-même, habitavit secum. Ces paroles emportent avec elles l’idée de la plus grande, de la plus sublime perfection. Qu’est-ce en effet, dans le langage des Saints, que de demeurer avec soi-même ? C’est joindre la solitude de l’âme avec celle du corps ; c’est vider son cœur de tout attachement aux choses terrestres ; c’est se concentrer dans la connaissance de Dieu et de soi-même. » (Godescard.)

« Les saints pasteurs étaient continuellement unis à Dieu. Non contents de lui payer publiquement le tribut de leurs hommages, ils avaient encore coutume de rentrer de temps en temps en eux-mêmes, et de s’éloigner du commerce des hommes pour converser plus librement avec lui. Ils savaient que Jésus-Christ se retirait souvent dans les déserts et sur les montagnes, et qu’il y passait les nuits en prière. Les lieux solitaires et éloignés du tumulte ne contribuent pas peu au recueillement ; l’âme y a bien plus de facilité, pour s’élever au-dessus des choses terrestres. Séparés des créatures, seuls avec Dieu seul, nous sommes beaucoup plus en état de parler au Seigneur, de l’entretenir de nos misères, et de lui exposer les besoins du prochain.

« Sans cet amour et cette pratique de la retraite, un pasteur ne pourra réussir ni à se sanctifier, ni à sanctifier son troupeau. Il n’abandonne pas ceux qui lui sont confiés, quand il les quitte quelquefois pour aller les recommander à Dieu. Peut-il les servir d’une manière plus utile, qu’en tâchant d’attirer sur eux les bénédictions célestes, qu’en se nourrissant par la méditation des vérités saintes, afin de pouvoir ensuite leur donner de sa plénitude. S’il négligeait de se recueillir, il courrait le risque de se perdre avec son troupeau. Il est dit des apôtres qu’ils alliaient la prière et la retraite avec l’exercice du ministère. » (Godescard.)

« Nulle part on ne jette avec plus de sûreté les fondements de la vie intérieure que dans la solitude ; nulle part on ne se prépare mieux aux fonctions de la vie active et à conserver l’esprit de piété au milieu des distractions qu’entraîne le commerce des hommes. » (Godescard.)

« Oh ! qui pourrait concevoir les délices ineffables que goûte une âme unie intimement à son Dieu ! Les mondains demandent ce que des hommes « peuvent faire toute leur vie dans la solitude, et comment ils peuvent s’ensevelir ainsi tout vivants ; mais ceux qui ont éprouvé le bonheur des vrais solitaires, demandent à leur tour aux mondains comment des hommes créés pour le ciel vivent dans une dissipation continuelle, et ne pensent presque jamais à un Dieu dont la présence ravira les bienheureux pendant toute l’éternité. » (Godescard.)

« Essayez de décrire, si vous le pouvez, le bonheur de ces âmes que Dieu à retirées dans la solitude : pour moi, tout ce que j’en puis dire, c’est qu’il se montre à elles si beau, si grand, si noble, si ravissant, si digne d’être seul aimé et possédé, qu’elles ne peuvent plus aimer que lui. Enivrées de son amour, qui est le vin qu’il leur fait boire dans la salle de festin qu’il leur a préparée, et dégoûtées de tout autre amour, elles n’ont plus d’affections et de désirs que pour ce souverain et unique bien éternel. — Ô heureux état d’une âme qui, détachée de tout, ne possède que Dieu dans la solitude. » (La Science des Saints.)

« C’est dans la solitude, pour employer les paroles de la séraphique Sainte-Thèrèse, que Dieu donne à l’Épouse le baiser de paix qu’elle a si longtemps demandé.

« C’est là que la biche altérée, et blessée du saint amour, trouve des eaux vives en grande abondance. C’est là que l’âme se réjouit avec David dans les tabernacles de Dieu. C’est là que la colombe de Noé trouve le vrai rameau d’olivier, comme signe qu’elle a rencontré la terre ferme au milieu des tempêtes du monde. C’est là que l’union de l’âme avec Dieu ressemble à celle qui se fait de deux eaux, lorsque quelques gouttes de pluie tombent dans la mer, sans que jamais on les en puisse séparer ; ou de deux rayons de lumière, qui pénètrent dans une chambre par diverses ouvertures. Et où trouvera-t-on des paroles pour expliquer les doux entretiens que cette âme a avec son Bien-Aimé, et tout ce que son Bien-Aimé lui répond ? Comment peindre les transports d’amour et les extases dont elle est saisie dans cette union intime ? » (La Science des Saints.)

« La solitude est un port tranquille où nous sommes éloignés des tempêtes et du tumulte du siècle ; elle est un abri contre l’injustice et le péché ; elle est la conservatrice des grâces de Dieu ; elle est la porte du ciel ; elle est la demeure propre et le centre de ceux qui veulent s’appliquer à l’oraison ; elle produit et entretient dans le cœur les sentiments de pénitence ; elle met l’esprit en état de faire le discernement et de porter un jugement équitable de toutes choses ; elle excite et enflamme à la méditation ; elle donne des secours merveilleux pour la contemplation des choses saintes. » (St-Laurent Justinien.)

« La solitude agrandit et dilate notre cœur. C’est l’asyle de l’oraison ; c’est la demeure de la paix ; c’est l’ennemie des passions spirituelles les plus cachées, les plus spécieuses. Elle rend nos âmes toute vigilantes sur elles-mêmes. Elle ne laisse point s’affaiblir ni languir nos bonnes affections. Elle nous fait acquérir la sagesse, la clairvoyance, le discernement. Elle nous fait faire des progrès qui nous sont cachés à nous-mêmes. Elle purifie les eaux de toute amertume, et les remplit de douceur. Elle est une source d’espérance et de confiance. Elle est sur la terre le refuge de l’Époux céleste, qui presque partout ailleurs est ou inconnu ou persécuté. Enfin elle rend ceux qui la possèdent médiateurs entre Dieu et les hommes. » (St-Laurent Justinien.)

« Nul homme ne saurait expliquer entièrement quels sont les avantages et les privilèges de la solitude ; nul ne pourrait dire le nombre de maux dont on s’exempte, et le nombre de biens que l’on obtient par la retraite. Le lieu de retraite est comme le lit où repose le céleste Époux. Il est le gardien et le conservateur des vertus, le port où l’on trouve la tranquillité, la source abondante de la paix, le remède souverain contre les vices, le séjour propre à la contemplation, le tabernacle d’alliance, le temple où Jésus-Christ rend les âmes ses épouses. La solitude est un jardin toujours arrosé et toujours fertile. C’est un paradis de délices, c’est la porte du ciel, c’est l’école de la doctrine du salut ; c’est le tribunal où la conscience est examinée et jugée sans qu’on la flatte ; c’est une sainte Académie où l’on apprend à se taire ; c’est cette échelle mystérieuse de Jacob par laquelle on monte de degré en degré jusqu’au ciel. » {St-Laurent Justinien.)

« Personne n’en doute, plus un esprit est dégagé, plus un cœur est détaché des choses d’ici-bas, plus l’un et l’autre ont de disposition pour goûter les joies célestes de la contemplation. Voulez-vous devenir capable des communications « divines, des familiarités ineffables ? soyez semblable à celui dont vous recherchez les chastes embrassements, c’est-à-dire, soyez simple comme il est simple. Cette simplicité doit se répandre jusque sur votre extérieur. Fuyez donc le trouble et le tumulte du siècle. Cherchez la paix, aimez la retraite ; c’est dans la solitude que Dieu parlera à votre cœur ; c’est à l’écart que votre Époux veut se communiquer à vous. Si vous êtes riche, si vous êtes dans l’embarras des charges et des dignités, en vain prétendez-vous trouver assez de liberté pour vaquer à la contemplation. Voyez ce qu’il en a coûté à nos pères ! Il leur a fallu se détacher de tout, rompre les liens de la chair et du sang, abandonner biens, charges, intérêts, fuir les villes et le grand jour, se retirer dans les cavernes et dans les déserts. Ce n’est que par ce dégagement parfait qu’ils ont été en état de s’appliquer à Dieu et de se nourrir de son esprit. Après tout, rien n’était plus heureux que cette vie ! Comptez-vous pour un bonheur d’être à couvert des écueils de la vie ? Eh ! bien, ces pieux solitaires étaient au port. Est-ce être heureux, à votre avis, que de posséder toutes les vertus morales ? Or, pouvez-vous rien trouver de plus exact et de plus réglé que leur conduite ? Ils ne possédaient rien, je l’avoue ; ils avaient renoncé aux richesses temporelles ; mais ils étaient riches aux yeux de Dieu. Tous les trésors de la grâce leur étaient ouverts ; Jésus-Christ habitait en eux : Est-on pauvre avec un tel hôte ? Ils accablaient leurs corps de mortifications, de jeûnes, de veilles, de cilices ; mais ils avaient une ferme espérance de se retrouver à la résurrection, avec une chair renouvelée et une fleur de santé et de beauté inaltérable. Le monde était leur ennemi ; mais ils avaient la faveur du Roi du ciel, qu’ils ne pouvaient perdre que par leur faute. Ravis de l’excellence des biens qu’il leur promettait, ils ont foulé aux pieds tout ce que le monde renferme de grand. Ils ont souffert avec joie l’ignominie, les opprobres, la gêne et les supplices les plus rudes que la rage des tyrans ait pu inventer. Ils ont publié la gloire, la grandeur et la divinité de Jésus-Christ : pouvez-vous rien imaginer de plus heureux que ces chrétiens ? » (Savanrole.)

« C’est dans la solitude que le Seigneur parle et converse familièrement avec les âmes. O soliludo, s’écriait Saint-Jérôme, in qua Deus cum suis familiariler loquitur et conversatur. Avant ce saint, Dieu lui-même nous avait avertis que c’était dans la solitude qu’il parlait à nos cœurs : Ducam eam in solitudinem, et loquar ad cor ejus. (Os. 2. 14.) Aussi voit-on les âmes qui brûlent de l’amour de Dieu rechercher toujours la solitude. Les Saints allèrent s’enfoncer dans les forêts et dans les cavernes les plus affreuses, afin de n’être point troublés par le bruit du monde, et de traiter, seul à seul, avec Dieu. Silentium, disait Saint-Bernard, et a strepitu quies cogit cœlestia meditare : le silence et la solitude forcent, pour ainsi dire, l’âme à ne penser qu’à Dieu. » (Selva, Liguori.)

« Rien ne me semble plus digne d’envie que le sort d’un solitaire, qui a captivé ses sens sous l’empire de la raison ; qui s’est affranchi de tous les désirs, de toutes les affections charnelles ; qui, tout entier recueilli en lui-même, ne touche plus au monde que par les rapports passagers que la nécessité exige : « il s’entretient avec son propre cœur, avec son Dieu. » Élevé au-dessus de tous les objets sensibles, ses pensées sont pures, saintes, dégagées de tout ce que la terre a de vains fantômes et d’ombres fugitives. Son âme devient ainsi comme un miroir sans tache, dont l’éclat et la pureté augmentent chaque jour, et où Dieu se plaît à réfléchir les rayons de sa divinité et la splendeur de sa gloire. Il se nourrit des grandes espérances de la vie future ; déjà il les possède ; il vit au milieu des anges ; et quoiqu’il habite encore la terre, il ne tient plus à la terre ; son âme, soutenue par l’Esprit-Saint, se transporte jusque dans le ciel. » (St-Grégoire de Nazianze.)

« Quelle que soit la diversité des opinions à ce sujet, car chacun a la sienne, les villes me paraissent à moi une prison, et la solitude un paradis… Ô désert toujours émaillé de fleurs ! Ô solitude d’où l’on tire les pierres qui servent à bâtir cette ville du grand Roi, dont parle Saint-Jean dans son apocalypse ! Ô désert où l’on a l’avantage de converser familièrement avec Dieu… Il me semble que je sois ici comme dans une nouvelle lumière. Déchargé que je suis du poids accablant de mon corps, je prends plaisir à m’envoler dans un air plus serein et plus pur ! » (St-Jérôme.)

« Il n’y a que ceux qui l’ont éprouvé et qui se plaisent dans la retraite, qui sachent combien le silence et la tranquillité d’un désert sont aimables et « avantageux. Les hommes qui ont assez de courage et de force pour embrasser ce genre de vie, ont la liberté de rentrer en eux-mêmes toutes les fois qu’ils le désirent ; de se retirer et de se reposer dans le plus secret de leur cœur ; de cultiver et de faire croître incessamment en eux les vertus, et de se nourrir avec délice des fruits de ce paradis, terrestre et spirituel à la fois, dans lequel ils ont le bonheur de vivre. C’est dans cette séparation du monde, que l’on purifie et que l’on rend clair-voyants ces yeux de l’âme, dont les regards vifs et pénétrants blessent le cœur de l’Époux par un amour pur et saint ; et c’est avec ces yeux que l’on contemple attentivement les choses du ciel et la majesté même de Dieu. On y jouit d’un loisir tout occupé de ce qu’il y a de plus sérieux et de plus important dans la vie des hommes ; et on s’y repose dans une action toute tranquille et dans un travail continuel, sans y rien sentir du tumulte et de l’agitation du monde. Et Dieu donne aux athlètes, qui s’exercent à cet aimable travail, en combattant les passions et les vices, la récompense qu’ils désirent, c’est-à-dire, cette précieuse paix que le monde ne connaît point, et cette joie céleste que le Saint-Esprit répand dans le cœur. La vie retirée est cette belle Rachel qui était plus chère à Jacob que Lia, quoiqu’elle lui donnât moins d’enfants. Il est certain que la génération spirituelle de ceux qui s’appliquent à la contemplation n’est pas si nombreuse que celle des personnes qui sont occupées aux exercices de la vie active… Joseph et Benjamin furent plus aimés de Jacob que tous leurs autres frères. Cet exercice de la contemplation, où l’on est dans la retraite, est cette meilleure part que Marie a choisie, et qui ne lui sera pas ôtée. » (St-Bruno.)

« Venez-y prêtres du Seigneur, respectables ministres du Dieu vivant : la retraite vous est si utile et nécessaire, qu’un saint et illustre personnage de ce dernier temps ne fait pas difficulté d’avancer, que de demander si un prêtre doit aimer et rechercher la retraite, c’est demander si un prêtre doit être prêtre ; et si ayant le caractère du sacerdoce, il doit en avoir l’esprit. En effet, pourquoi le Dieu d’Israël nous a-t-il séparés et distingués de tout le peuple ? Pourquoi nous a-t-il obligés de le servir assidûment dans le culte de son tabernacle ? Pourquoi veut-il que nous gémissions continuellement entre le vestibule et l’autel ? N’est-ce pas pour nous faire comprendre que la vie d’un prêtre doit être une retraite presque continuelle. Ô ! si nous avons besoin de l’esprit de Dieu pour nous sanctifier et sanctifier les autres, sur qui pensez-vous que l’esprit divin se repose, demande le Prophète, si ce n’est sur celui qui fuit l’éclat, qui aime la vie caché, et qui se plaît dans le doux repos de la retraite : Nisi super quietum et humilem. » (Le Père Brydayne.)

« Qui me donnera des ailes comme à une colombe, et je m’envolerai en quelque lieu si éloigné du monde, et si séparé de toute créature, que je n’aurai plus de rapport avec lui, ni de commerce avec elle. Je cherche quelque chose qui n’est pas de ce monde, et qui ne se trouve pas parmi les choses créées. L’idée que j’en ai conçue m’en donne de l’amour, l’amour m’en donne du désir, mais ce désir ne produit que des soupirs ; et il me semble que plus mon cœur s’élève vers cet objet, plus cet objet se hausse et s’éloigne de mon cœur : Il n’en est pas de même des créatures ; elles me suivent partout, elles m’importunent, elles se présentent sans cesse à mes yeux, elles entrent dans mon esprit, elles le partagent et y portent avec elles l’inquiétude et la dissipation…… Je laisse là le monde comme il est, et je ne veux, plus en entendre parler ; je romps avec lui pour jamais, et je comprends dans cette rupture non seulement ceux qui l’aiment, et qui le servent, mais généralement toutes les personnes qui sont dans le monde, sans en excepter celles qui me touchent de plus près, et qui me sont le plus unies par les liens du sang et de l’amitié, et sans m’excepter moi-même, autant que cela se peut faire, et dans toute l’étendue que Dieu me fera connaître. Plus d’entretiens, plus de commerce, plus de communication avec qui que ce soit, à moins que je n’y sois contraint par des nécessités indispensables.

. . . . . . . . . . .

« Seigneur, faites que je puisse me passer de toutes les créatures, et qu’elles puissent se passer toutes de moi ; que je trouve en vous seul tout ce que je pourrais recevoir d’elles, et elles tout ce qu’elles pourraient recevoir ou attendre de moi ! Menez-moi, Seigneur, dans cette solitude sacrée, dans laquelle vous parlez au cœur de ceux qui vous aiment ; apprenez au mien la science de vous plaire, et dites-lui tout ce qu’il faut qu’il « sache pour l’accomplissement de vos saintes volontés ; faites qu’il trouve dans ces demeures écartées, où je me suis caché, comme les oiseaux sauvages dans les fentes des rochers inaccessibles, ce profond repos et cette sûreté parfaite, que vous ne refusez point à ceux qui ont tout quitté pour vous servir dans le désert. » (L’abbé de Rancé.)

« Toutes les fois que le démon voudra vous inspirer du dégoût de votre solitude, c’est ainsi que vous devez lui parler : « vous me promettez les biens du monde, je les connais ; c’est pour les fuir et pour les éviter, que je me suis retiré dans le désert ; ce sont de faux biens, ce sont des biens funestes ; j’ai vu le monde, j’ai conversé avec lui ; à peine y ai-je rencontré un seul homme qui craignit véritablement le Seigneur : les uns passaient le temps à s’entretenir de bagatelles, les autres ne songeaient qu’à s’enrichir par toutes sortes de voies ; j’en ai vu que l’ivresse rendait semblables aux bêtes ; j’ai vu des femmes dont les attraits pernicieux portaient dans les cœurs des atteintes mortelles, et j’ai compris combien il était difficile de conserver sa pureté dans le monde ; si j’ai entendu quelques discours où la Religion parut avoir quelque part, c’était le langage de l’hypocrisie, plutôt que celui de la vertu ; les actions n’y répondaient pas. J’ai vu les spectacles profanes ; j’ai entendu les sons harmonieux que la volupté emploie pour faire couler dans les cœurs ses maximes impures ; le monde m’a semblé une mer orageuse toujours agitée par une infinité de tempêtes. Que me servirait-il d’y demeurer ? Suis-je en état de soutenir l’innocence opprimée ? Puis-je ramener les mondains dans les voies de la vérité et de la justice ? J’ai donc mieux aimé me retirer dans cette solitude, comme le passereau qui veut se dérober aux coups et aux pièges du Chasseur : Anima nostra sicut passer erepta est de laqueo venantium. (Ps. 123) ; c’est dans ce désert que je veux vivre et mourir. (St-Basite-le Grand, ex Epist ad Chil.)

« La solitude est l’école de toutes les vertus chrétiennes ; c’est dans elle que l’on apprend la céleste doctrine ; on n’y est occupé que de Dieu et de son salut ; la solitude est une espèce de Paradis terrestre, émaillé de mille fleurs, dont Dieu seul connaît tout le prix et tout l’agrément ; la charité semblable à une rose, dont le lustre paraît ardent et enflammé, charme les yeux du Seigneur ; la chasteté comme un lys plus blanc que la neige, rend nos âmes agréables à ses yeux ; l’humilité, semblable à une violette humble et timide, cachant ses attraits, les met à l’abri de l’orage et de la tempête ; l’encens d’une Prière fervente et continuelle, toujours échauffée par le feu du divin amour, y répand un parfum délicieux ; toutes les vertus y fleurissent, et en font l’ornement par une aimable variété.

« Ô désert ! charmant séjour des âmes fidèles ! source inépuisable de consolations et de douceurs ! vous êtes cette fournaise mystérieuse où l’on demeure au milieu des flammes de la concupiscence sans en être brûlés, où les seuls liens qui nous attachent au monde sont consumés ; c’est là que l’on peut s’écrier avec le Prophète : Dirupisti vincula mea, tibi sacrificabo hostiam laudis. C’est dans cette fournaise que se purifie l’or dont on doit former des vases au Seigneur.

« C’est là que par un commerce dont l’avantage est inestimable, on échange les biens de la terre pour les biens du ciel, des biens fragiles et périssables pour des biens éternels et incorruptibles ; on achète le ciel, et pour l’acheter, il n’est pas nécessaire de donner beaucoup ; il suffit de donner ce qu’on a. C’est là que par des souffrances courtes et légères on peut mériter un contentement éternel ; c’est là que des joies immenses sont le prix de quelques larmes versées dans le sein du céleste Époux ; on renonce à l’héritage de ses parents, pour avoir part à l’héritage céleste.

« Ô désert ! quelles sont les saintes occupations de ceux qui vous habitent ? ils travaillent à retracer en eux l’image presque effacée de leur Créateur et de leur Dieu ; ils tâchent de rappeler la première pureté de leur origine ; leur esprit, appesanti par la nature corrompue, s’élève et se fortifie ; leurs visage sont pâles et desséchez par le jeûne, mais leurs esprits sont pleins de force et de vigueur. Ils ne connaissaient point Dieu, ils ne se connaissaient point eux-mêmes ; une vive lumière a dissipé les épaisses ténèbres dans lesquelles ils étaient plongés ; ils voient Dieu maintenant ; mais ils le voient avec l’œil d’une conscience pure, ils commencent à retourner à leur principe, et à être rétablis dans cette ancienne dignité, de laquelle ils étaient déchus : Élevés au-dessus de toutes les choses de la terre, ils voient au-dessous d’eux tous les biens d’ici-bas, entraînés par un torrent rapide ; ils se voient « euxmêmes entraînés par le même torrent, qui doit bientôt les conduire à l’Éternité.

« Ô désert ! vous êtes la véritable forteresse de David ; c’est là que s’exercent les Forts d’Israël : Mille clypei pendent ex ea, omnis armatura fortium ; (cant. 4.) c’est là que la chair combat contre l’esprit, que le plus faible triomphe du plus fort : les Anges sont spectateurs du combat ; en vain les ennemis frémissent ; les Solitaires sont armés du bouclier de la Foi ; Dieu leur a dit : Dominus pugnabit pro vobis, et vos tacebitis. (Exod. 14.)

« C’est dans le désert que Moïse reçut deux fois les tables de la Loi ; c’est dans le désert qu’Élisée hérita du double esprit du Prophète Élie. Jésus-Christ a voulu que son Précurseur fut habitant du désert ; c’est dans le désert qu’ont commencé à briller les premiers rayons de cette aurore qui annonçait la venue du Soleil de Justice.

« La vie solitaire et religieuse est l’échelle mystérieuse de Jacob : c’est le chemin court et facile qui conduit les hommes à la céleste Patrie. Ô vie sainte ! qui êtes la mort du péché, et qui purifiez l’âme de toutes ses taches, c’est vous qui liez entre le ciel et la terre un commerce intime ; les habitants du ciel s’entretiennent avec ceux de la terre ; ces entretiens ne sont point incompatibles avec le silence ; ce n’est que la voix du cœur qui se fait entendre.

« Qu’il est beau de voir un Solitaire passer les nuits à chanter les louanges du Seigneur ! il veille comme la sentinelle à l’entrée du camp d’Israël. Ô désert ! vous êtes le dépositaire de ces entretiens secrets du Créateur avec la créature. Vous avez le bonheur d’être arrosé de ces larmes de pénitence et de componction que la grâce fait couler en abondance ! — Le désert pourrait être comparé au tombeau de Jésus-Christ ; il reçoit les hommes morts, et il les rend vivants et ressuscités. C’est un port où doivent se retirer ceux qui veulent éviter la tempête ; c’est là que doivent chercher des remèdes à leurs maux ceux qui ont été blessés par le démon ; ils y trouveront le véritable Médecin de leurs âmes.

« C’est cette heureuse solitude que Jérémie avait en vue lorsqu’il disait : Bonum est præstolari cum silentio salutare Dei, bonum est viro cum portaverit jugum ab adolescentia sua ; sedebit solitarius et tacebit, quia levavit super se. (Thren. 32.) ô heureuse solitude ! c’est vous qui inspirez de l’humilité aux orgueilleux, de la tempérance aux débauchés, de l’humanité aux plus insensibles, de la modération aux plus emportés. C’est dans le désert que l’on trouve un frein aux langues médisantes, un remède aux tentations de la chair. Sainte solitude ! les vrais enfants de lumière vous aiment et vous chérissent ; ceux qui vous fuient sont dans les ténèbres ! Que ma langue s’attache à mon palais, si jamais je viens à vous oublier : Si oblitus fuero tui… oblivioni detur dextera mea, adhæreat lingua mea faucibus meis, si non meminero tui. (Ps. 136.)

« Hæc requies mea in sæculum sæculi, hic habitabo quoniam elegi eam. (Ps. 131.)

« Ô désert ! les biens que vous nous offrez ont l’écorce amère, mais ils ont une douceur cachée et une moëlle agréable. Ô désert ! refuge des malheureux, asile de l’innocence, c’est à vous que David eut recours, lorsqu’il voulut se dérober à la persécution de ses ennemis, et dissiper les chagrins dont il était dévoré : Ecce elongavi fugiens, et mansi in solitudine. Mais pourquoi rapporter ici l’exemple de David ? le Sauveur du monde s’est retiré plus d’une fois dans le désert durant le cours de sa vie, et l’a consacré par sa présence ; à peine fut-il baptisé, que l’Esprit le conduisit dans le désert ; suivant la parole de l’Évangile, il y demeura quarante jours et quarante nuits, au milieu des bêtes farouches. Ô désert ! séjour redoutable aux Démons ; les cellules des Moines leur paraissent comme autant de tentes dressées au milieu du camp d’Israël ; ce sont les Tours de Sion ; ce sont les remparts de Jérusalem ; c’est ici que je pourrais bien m’écrier : Ô que j’aime les tentes d’Israël semblables à des cèdres plantés sur le bord des eaux. Quam pulchra tabernacula tua, Jacob, et tentoria tua, Israël, ut valles nemorosæ, ut horti juxta fluvios irrigui, ut tabernacula quæ fixit Dominus, quasi cedri prope aquas. (Num. 24.)

« Ô vie solitaire ! vie angélique ! non, ma langue ne peut exprimer les sentiments de mon cœur ; vous n’êtes connue que de ceux qui sont capables de vous aimer ; il faut pour vous louer dignement avoir eu le bonheur de reposer dans votre sein. Comment des hommes charnels pourraient-ils vous connaître ? ils ne se connaissent pas eux-mêmes ! Dieu habite dans le cœur de celui qui habite dans le désert ; il est le vainqueur des Démons, le compagnon des Anges ; il est exilé du monde, mais il « devient héritier du Ciel ; il renonce à lui-même poursuivre Jésus-Christ ; et après avoir suivi pendant sa vie les traces de ce divin Maître, il participera à sa gloire après la mort. » (St-Basite-le-Grand, ex lib. de laude. eremi.)

« Ô solitude, que tu es aimable, et que tu es ardemment désirée par tous ceux qui te connaissent, et qui savent trouver en toi leurs délices ! C’est en toi que l’on voit si l’on est humble, et qu’on apprend à le devenir, si on ne l’est pas. Tu conserves le divin amour. Tu nous enseignes à nous connaître nous-mêmes. Tu es l’école de la science des Saints. Tu nous rends des témoignages fidèles de notre conscience. Tu es l’image de l’éternelle félicité. Tu es l’accusatrice perpétuelle des crimes. Tu nous découvres les vices les plus cachés. Tu nous fais aimer la vérité. Tu donnes de nouveaux secours et de nouvelles grâces à l’innocence. Tu nous fais connaître les secrets du ciel. Tu nous prépares à la contemplation. Tu es la source du gémissement intérieur. Tu nous fais monter dans le ciel.

« Solitude sainte, que tu mérites de magnifiques éloges ! Que les richesses que l’on possède en toi soient durables ! Qu’on les possède sûrement ! Que les occupations que l’on a en toi soient louables ! Que tu procures d’heureux succès ! Tu tiens les âmes dans un festin continuel, et dans une réjouissance toujours nouvelle et toujours égale ! Tu les élèves jusque dans le ciel ! C’est en toi que se répandent ordinairement les rayons de la sagesse divine. Solitude, tu reçois dans ton sein, comme une mère pleine de tendresse et d’amour, ceux qui sont assidus à l’oraison ; ceux qui goûtent les choses divines avec un sentiment exquis et purifié. Je n’ai point le bonheur d’être de ce nombre. J’ose cependant te demander avec instance que tu me reçoives, puisque je suis membre de l’Église, et quoique je sois une brebis égarée, un enfant prodigue. Reçois-moi, après que j’ai dissipé mon patrimoine, après que j’ai été dans une vie corrompue, après que j’ai souffert une extrême pauvreté ; reçois-moi, puisque je reconnais ma misère et que je reviens à toi. Solitude, ne permets pas que je m’occupe de pensées inutiles ; que je suive l’égarement des vices ; que je sois corrompu par de vains objets ; que je m’attache aux choses visibles avec une affection immodérée. Solitude, ne dédaigne pas mes cris ; n’aie pas horreur de mes souillures ; ne méprise pas ma nudité ; ne me rejette pas à cause de ma bassesse ; ne t’éloigne pas, ne te détourne pas de moi, comme d’un étranger et d’un ennemi ; car je t’ai toujours aimée, je t’ai toujours désirée, je t’ai toujours cherchée, je t’ai toujours possédée, et je t’ai toujours embrassée autant qu’il m’a été possible. Si je n’ai pas été constant, comme je devais l’être dans ma retraite et dans ma fuite du monde, tu ne dois pas pour cela me repousser, puisque je retourne à toi ; puisque je reconnais mon erreur, et que je veux me corriger. Reçois-moi donc, Jérusalem spirituelle, demeure de sûreté, de délices, de gloire et de paix. Je frappe à la porte ; je gémis et je pleure tous les jours, afin que l’on m’ouvre. Je sais que hors de toi, il n’y a que guerres, tempêtes, embûches, rapines ; qu’il n’y a que dragons furieux, lions rugissants ; que discordes, inimitiés, et toutes sortes de crimes. C’est de toi, solitude sainte, que le Prophète a dit, étant établi en toi : « j’ai marché dans l’innocence de mon cœur au milieu de ma maison ; je ne me suis rien proposé d’injuste ; je n’ai point eu de liaison avec ceux dont le cœur était dépravé. » (Ps. 100. St-Laurent Justinien.)

Et voilà pourquoi, ayant vu tous les dangers du monde, ayant compris tous les avantages de la solitude, et ne voulant aimer que Dieu et se sauver, voilà pourquoi tant d’âmes généreuses se sont séparées de la foule :

« Ayant considéré, (dit St-Basile-le-Grand) les dangers du monde, j’ai pris la résolution de me retirer sur ces saintes montagnes et de m’y envoler comme un passereau qui fuit et qui s’est échappé des pièges et des lacets des chasseurs. J’ai dessein de passer ainsi ma vie dans la retraite, à l’imitation de mon Sauveur, qui l’a sanctifiée par sa présence pour l’amour de moi. La solitude est le chêne de Mambré ; on y trouve l’Échelle mystérieuse de Jacob qui conduit au ciel ; c’est là que l’on voit ces armées célestes qui lui apparurent ; c’est dans le désert que le peuple de Dieu, purifié par les châtiments, mérita de recevoir la Loi ; et ce fut par là qu’il fut conduit à la terre de Promission et à la vision de Dieu. La solitude, c’est cette célèbre montagne du Carmel où Élie demeura longtemps et s’y rendit agréable à Dieu ; c’est la « campagne dans laquelle Esdras, séparé de la société des autres et éclairé par la révélation divine, rétablit les Livres des Saintes Écritures ; — c’était là que Saint-Jean-Baptiste, mangeant des sauterelles, prescrivait et annonçait aux hommes la pénitence ; c’est la montagne des Oliviers sur laquelle Jésus-Christ se retirait pour faire oraison et pour nous apprendre à la faire ; c’est dans ce lieu que le Sauveur a dit qu’il se trouverait au milieu de deux ou trois, qui seraient assemblés en son nom ; c’est le chemin étroit qui conduit à la vie ; c’est la voie qu’ont tenue les prophètes qui allaient çà et là sur les montagnes et qui se retiraient dans les cavernes et dans les antres de la terre ; c’est là que les Apôtres, les Évangélistes et les saints Solitaires ont conversé d’une manière bien différente de celle du monde…J’ai choisi librement et de bon cœur cette vie austère, afin de pouvoir dire avec vérité, en recevant un jour la récompense selon les promesses divines : « j’ai souffert à cause de l’espérance de vos promesses. »

Heureuse donc, heureuse l’âme qui a pu dire, en se dégageant des liens du monde, et en épousant la solitude :


Vain pomp and glory of this world, I have ye !

(Shakespeare.)

Heureuse, oh ! plus heureuse entre toutes ses sœurs,
Est l’âme solitaire ;
L’âme qui, méprisant le monde et ses splendeurs,
Ne voit qu’avec dédain la coupe des erreurs,
Où s’enivre la terre ;
L’âme qui, toute à Dieu, rêve un autre séjour
Que ce globe imprégné d’amertume et de vase,
Et s’endort dans l’extase
D’un invincible amour !

(E. Turquety.)

Oh ! oui, heureuse et bienheureuse l’âme désabusée du siècle, qui, s’envolant dans la solitude sur les ailes de la colombe, a reconquis la liberté des enfants de Dieu, et choisi la meilleure part qui ne lui sera pas ravie !

Heureux l’homme qui vit et qui meurt solitaire !

(A. Barbier.)


« O holy Solitude ! O happy desert ! O glorious hermitage, where the soul may so easily enjoy its God ! Let us not only run thither, but beg the wings of the dove, that we may fly to it, and find a holy repose ; — let us not stop by the way ; let us notlose time in the frivolous discourse of any one ; let us leave the dead to bury their dead ; we fly to the land of the living, and have nothing to do with death. » (Spiritual combat, p. 272.)

Mais, ô âme héroïque entre les plus héroïques, glorieuse transfuge du monde, amante passionnée de la solitude, sublime héritière de l’esprit des Saints, noble fille de Marie, réprime un moment les élans généreux de ton enthousiasme, et écoute avec attention à quel prix il t’est permis d’espérer le repos du désert, d’embrasser la vie érémitique et contemplative, et d’aspirer à l’union intime avec le Dieu caché : apprends donc, ô âme choisie de Jésus-Christ, pour être son épouse solitaire ; âme marquée du sceau de toutes les douleurs qui nous purifient et nous élèvent en nous détachant des créatures ; apprends à quelles dures conditions, par quelles rudes épreuves et crucifiantes tribulations, à travers quelles eaux amères et quel feu subtil et pénétrant ; apprends par quelle échelle, aux degrés enflammés, tu arriveras à cet état passif, cette solitude, cet exil, ce désert spirituel, où Dieu t’attend, pour te donner l’anneau nuptial et consommer avec toi un mystique hymen ! — Écoute donc, et frémis en toi-même : rappelle-toi la Crèche, le Prétoire, le Jardin des Oliviers et le Calvaire ; prends ton crucifix, ta couronne d’épines, et marche dans le chemin de la croix ; marche au martyre ! Tu auras à souffrir dans le corps, dans le cœur, dans l’esprit ; la maladie, la tristesse et toutes les angoisses t’environneront de toutes parts ; comme ton Époux, tu boiras le calice d’amertume, et tu seras transpercée du même glaive que lui ! — La calomnie ne t’épargnera pas ! — Écoute bien : — tu seras appelée rêveuse, exaltée, enthousiaste, singulière, extravagante, folle, illuminée, fanatique, rebelle, hypocrite, oisive, inutile, obsédée, et possédée. Tu seras incomprise, méconnue, persécutée ; tu seras grandement éprouvée par les méchants et les bons ; tu le seras surtout par le démon invisible. Il te faudra supporter avec patience, avec amour et résignation, les brûlantes injures, le sarcasme acerbe et la joie insultante de tes ennemis ; — il te faudra supporter encore les froides ironies, la feinte compassion et les lâches hostilités de l’envie ; il te faudra de plus encore supporter la curiosité importune, le ridicule cuisant, les fades plaisanteries, les allusions blessantes, les avertissements, les menaces, et même les plus injustes accusations ; enfin, il te faudra supporter, — cruelle et presque intolérable épreuve ! — L’inquiétude, la défiance, l’approbation restrictive, ou le silence improbatif de ceux qui devraient le plus te comprendre, t’encourager et te défendre : oui, il viendra un jour où tu seras délaissée de tous ; et tu chercheras en vain autour de toi, dans ton abandon et ton abjection, un seul ami : — tous auront fui ; tous auront cherché ailleurs un plus digne objet à leur héroïque dévouement, à leur pitié désintéressée ! Eh ! bien, c’est alors, ô âme solitaire, c’est dans cette extrémité solennelle, que tu verras venir à toi Jésus-Christ, le Dieu jaloux, pour te rendre son épouse, pour t’élever à cette contemplation extatique, à cette union intime, où il te comblera de grâces et t’enivrera d’une telle ivresse, que tu perdras le souvenir de la terre et de toutes les fragiles créatures : tes joies, tes consolations, toute ton âme et toute ta vie seront concentrées en Lui seul ; tu fermeras les yeux au monde extérieur, pour ne plus contempler que les splendeurs ravissantes du monde invisible de la grâce ; tu seras toute renouvelée et transformée en Lui, en sorte que tu ne sauras plus si c’est Lui qui vit en toi, ou toi en Lui ! Mais pour t’instruire, t’encourager et te préparer au combat, écoute les avertissements d’un homme intérieur, versé dans la plus haute spiritualité :

« Il faut se défier de ceux qui diront, vous ne faites pas bien de vous retirer. Ils le disent avec charité, mais sans connaître ni discerner votre voie. Pour avoir ce discernement, il ne faut point confondre les maximes spirituelles, dont les unes sont pour la contemplation, et les autres pour l’action. Or, il faut user avec beaucoup de dégagement de ces maximes, parce que souvent les prenant confusément, l’on mettrait du désordre dans les voies de Dieu, et l’on inquiéterait les autres. Comme la vie active et contemplative sont différentes, la façon d’agir de ceux qui sont dans ces deux sortes de voies doit l’être aussi.

« Ceux qui entreprennent la vie solitaire et contemplative souffrent de toutes parts. Les hommes, quelquefois même les plus spirituels, les appellent fainéans. On les trompe souvent, parce qu’ils n’ont pas grand soin de leurs affaires. On ne parle point d’eux, car ils ne sont rien au dehors, et passent pour des gens inutiles. Ils vivent inconnus, et meurent abjects ; leur vie étant méprisée, et étant regardés eux-mêmes comme la balayeure du monde. Et ce qui est une plus grande croix, si les Directeurs n’ont de la lumière et du discernement, ils les portent à servir les autres, et les retirent par conséquent de leur voie et de leur centre, leur faisant souffrir une violence continuelle. Les Démons les persécutent dans la solitude, les en éloignant par des dégoûts, ou par l’idée des grands biens qu’ils feront dans la vie active. Ils leur représentent sans cesse que le salut d’une seule âme vaut mieux que toutes leurs contemplations.

« Mais malgré tout cela, il faut qu’ils tiennent ferme dans l’attrait de Dieu, auquel ils doivent obéir sans s’en départir jamais, jusqu’à ce que Dieu leur en donne un autre différent, en les appelant à la vie active.

« Que chacun marche donc dans sa voie, y travaillant avec fidélité et amour. Laissons les autres paisibles dans la leur, et faisons grande estime de leur grâce ; demeurons aussi dans la nôtre, dont nous ne devons parler qu’à ceux qui la connaissent par expérience ou qui sont en état d’en juger.

« Le Solitaire, destiné à la contemplation doit se détacher de la rue des créatures, fuir les discours, les nouvelles et les réflexions sur les affaires du monde, s’il n’est contraint de s’y appliquer par nécessité ou par charité ; car il faut peu de chose pour obscurcir son âme, et pour l’empêcher de s’élever à Dieu par la contemplation. Enfin il faut une profonde pureté de vertu au contemplatif, qu’il ne peut avoir que par une fidélité exacte à la mortification des mouvements de la nature, ce qui n’est pas un petit martyre. » (Bernières-Louvigny.)

Après l’homme intérieur écoute la femme séraphique :

« Dieu envoie plus de croix aux contemplatifs, parce qu’il les aime spécialement ; car c’est une rêverie de penser que Notre-Seigneur reçoive quelqu’un en son amitié sans peine. Le Fils de Dieu même m’a révélé, que son Père envoyait de plus grands travaux à ceux qu’il aimait davantage… L’âme souffre tant de peine pour arriver au mariage divin, que si elle les savait elle aurait bien de la difficulté à s’y résoudre… Les croix des contemplatifs surpassent toutes les peines de la vie active, et elles sont si grandes, qu’on peut les appeler intolérables. »

Écoute encore un de tes plus grands Maîtres dans la science mystique :

« Verum consuetissimum, quo Deus in his sensus purgationibus uti solet, remedium sunt insectationes hominum ; cum reperire vix sit animam cotemplativam, quæ dolorosum hoc spinetum vel magis, vel minus non transierit : et ratio, si a vero non aberrem, in eo sita est, quod, sicut omnes nostræ existimationis, et proprii honoris æmulatores sumus, ita et omnes indigeamus violenter ab his abstrahi per murmurationes, calumnias, imposturas, despicientias, ludibria et contumeliosas obtrectaliones, ut uniri possimuscum illo, qui amore nostri ipse hominum opprobrium fecit… Quandoque Deus permittit ut tales, ac graviores etiam detractiones per totam civitatem spargantur, ut innocens Dei servus etiam publice diffametur, ac tandem totius populi fabula fiat : prout pluribus personis in purgationis annis contingere videmus. Per haec adminicula disponit Deus infinita cum sapientia, ut tales mundo, a quo se ludibrio habitos conspiciunt, tergum penitus vertant ; nec ullam amplius curam gerant proprii honoris, quem absque ulla ratione tantopere conculcatum vident

« Omnium maxima, qua Deus animas purgat, insectatio illa est, quæ vel a domesticis, vel a Dei servis proficiscitur. Insectationes domesticorum vivaciter persentiuntur duplici ex causa : primo, quia fragili nostræ naturæ nimium arduum accidit, eos nostri insectatores videre et experiri, qui nos defendere et amare tenerentur : secundo, quia hos nobis semper prœsentes habemus, unde et crucem continuo nos opprimentem constituunt… Si contradictiones autem a Directoribus, sacris arbitris, aut superioribus proveniant, quasi intolerabiles redduntur ; tanlœ sunt angustiœ, in quibus anima sancta reponitur ; dum eios ipsos sibi contrarios experitur, quos Dei loco suspicit, et sincero filiæ amore diligit. » (Directorium Mysticum, auctore Joané Bapt. Scaramello, Tr. v. Cap. XII p. 488, 492, 493.)

Écoute enfin un pieux ascétique du beau pays de l’Armorique, où la foi est si vive, et l’amour divin enraciné dans les cœurs comme les vieux chênes dans le sol granitique :

« Il y a une solitude du cœur vraiment sublime, c’est lorsque Dieu attire lui-même l’âme à cette solitude intérieure qu’on peut appeler le jardin secret du céleste Époux. Elle n’agit presque plus, mais Dieu agit en elle : elle garde le silence, et Dieu lui parle ; un sentiment exquis dont elle est pénétrée fait tout son langage. C’est l’époux lui-même qui la retient dans son jardin de délices : il lui donne le lait, le miel, le vin, et la fait assœir à une table de lumière et d’amour.

« Vous savez qu’il est dit que Jésus, ce divin amant, conduit l’âme à l’écart dans la solitude, pour se familiariser avec elle, et lui communiquer ses délices. Quelle est cette solitude ? Je vous réponds que c’est l’abjection. La vraie solitude est un lieu où rien ne se trouve que celui qui y demeure. Or la sainte abjection est un lieu si éloigné des créatures, que tout le monde la fuit et l’abhorre. C’est pourquoi le céleste Époux conduit l’âme qu’il « chérit tendrement dans la solitude de l’abjection et de la bassesse, afin d’y prendre avec elle ses divins plaisirs, parce qu’il y est sans témoin, sans rival qui partage avec lui sa conquête. Quelle aimable industrie de cet amant passionné de nos âmes, qui, pour les posséder uniquement et se complaire à l’aise, nous réduit à un état où personne ne veut de nous, et où la jouissance entière de nos cœurs ne lui est plus disputée ! Mais quels sont ces plaisirs qu’il goûte avec un être abject, dédaigné et rebuté de tout le monde ? Ils sont extrêmes, parce que dans cet état de mépris et de délaissement, l’âme conserve sa plus grande beauté, une pureté parfaite. Tant qu’on est considéré des créatures, elles ne font que salir la conscience en cent manières, par affections, estime, sentiments et entretiens, qui font la vie des sens et du cœur. Que de choses à craindre pour ceux qui sont trop connus, et exposés en vue à des villes et à des provinces par l’éclat de leurs qualités et de leurs talents ! Mais celui qui est dans l’humiliation est exempt de toutes ces souillures, parce que l’éloignement où il est de tout ce commerce sensuel, laisse à son cœur toute son intégrité : et n’est-ce pas dans cette pureté de l’âme que Jésus trouve son repos, et les délices de son lit nuptial ? et ne faut-il pas conclure que parmi les personnes souffrantes, ce sont surtout les personnes méprisées, abandonnées, oubliées, qui se trouvent placées dans cet agréable désert que Jésus embellit de sa présence, et où il règne seul, dans un amoureux silence et une liberté paisible, sur un cœur tout à lui ? » (Champion de Pontalier.)

Voilà à quel prix, ô âme d’élite, tu pourras conquérir aujourd’hui la solitude contemplative et mériter d’être une épouse intime de Jésus-Christ, une reine glorieuse et parée de tous les dons célestes.

Levez-vous donc, ô frères et sœurs de Sainte-Rose ; levez-vous, ascètes de la génération nouvelle ; levez-vous avec enthousiasme, et devenez des Saints ! — Levez-vous pour souffrir et combattre, héros et martyrs du Nouveau-Monde !


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Nota. — La seconde partie de notre ouvrage, que nous espérons publier sous peu, sera presque entièrement composée d’exemples, qui auront pour but de prouver que la vie solitaire et contemplative est un fruit spontané de la semence évangélique, qu’elle a toujours existé dans l’Église, et qu’elle n’a cesse de fructifier dans un lieu que pour refleurir dans un autre. Ces exemples nombreux seront précédés de quelques considérations sur la situation religieuse des États-Unis d’Amérique, sous le rapport monastique. Nous montrerons l’actualité, la nécessité de diverses maisons de retraite adaptées aux besoins de certaines âmes d’élite, de certaines natures élevées et douées d’une organisation plus frêle et impressionnable ; et ces asiles nécessaires manquant par l’inaction ou la faute de ceux qui devraient être les premiers à en comprendre la haute importance, nous établirons le droit, naturel et divin, et même le devoir et l’obligation rigoureuse, pour ces âmes sensibles et malheureuses, pour ces natures exceptionnelles, de se séparer de la grande famille et de se jeter dans les solitudes sauvages ; le droit et le devoir d’y chercher, à l’exemple de tant d’autres Solitaires, un refuge inaccessible, un abri sur contre l’injustice et la contagion du siècle. Nous signalerons l’inexplicable et déplorable lacune qui existe dans l’Ordre Monastique des États-Unis ; et nous ferons voir le malheur qui en résulte pour les plus belles vocations, pour ces âmes élevées et ardentes, pour ces natures mystiques et contemplatives, qui, se débattant d’une manière désespérée avec le monde, réclament à grands cris nos soins et notre protection spéciale. Oui, ces âmes d’élite ont droit à la meilleure part de notre charité intelligente et délicate, désintéressée et courageuse.